LES MAINS BLANCHES
Madurtc le conteur.
En vérité, ce Maiurec était un bien grand moraliste !.. •
Et pourquoi pas? — Pourquoi la vareuse de matelot et les mains noircies par le goudron excluraient-elles la faculté de penser? Pourquoi n'aurait-on d'esprit et de bon sens qu'à la condition de porter gants blancs, manchettes et pourpoint de velours?
Qu'importe l'enveloppe du fruit, si le fruit est bon ? — J'estime fort la noix de coco, quoique sa dure écorce soit recouverte de la plus affreuse filasse.
Et puis, j'ai tort peut-être de le déclarer si haut : je me suis toujours défié de la sagesse eu habit noir ;
23 i CONTES D*01f MARIN»
je l'aime mieux un peu déguenillée, laissant voir la vérité par les coudes. Je l'aime mien* encore revêtue des brillants oripeaux de la fable ; — tout oripeau, d'ailleurs, n'est- il j>as un haillon ? Le jour passe à travers les ipaàUeJtes*
Les sages de la Grèce n'étaient que des mendiants, Ésope n'était qu'un esclave, Homère un pauvre vagabond.
Les proverbes, les apologues et les paraboles en disent plus en quatre lignes que les gros traités de ces gros Messieurs en rabat et en bonnet carré de professeur, dont le ton doctoral me produit l'effet d'un soporifique. Chacun sait, du reste, combien vaut l'aune de leur sagesse.
Je déclarerai donc avant tout que Madurec était fort maigre, et qu'il avait longtemps passé les nuits à la belle étoile, le ventre creux, l'esprit non moins dégagé, ne se préoccupant pas d'obtenir une chaire ou une croix, pensant peu à lui-même, beaucoup à sa vieille mère, à sa femme, à ses enfants, songeant aussi à ses camarades, et se rappelant par-ci j>ar-là ce que son enré lui 'avait appris du catéchisme.
C'était rà, je crois, tout le secret de sa philosophie, qui en valaifbien une autre, et celui de son éloquence, qui n'était guère classique, il fout l'avouer, et celai de sa poésie, qui n'avait rien de romantique ; mais telles qu'elles étaient, philosophie, poésie, éloquence, nous y avions pris goût, mon ami Auguste et moi.
Madurec cependant ne portait point de rabat, à moins qifon ne veuille imposer ce nom à sa cravatefle laine rouge, — ni de bonnet carré, attendu que son
CGMEfl D'iLR BUUUXt. 235
béret, vulgairement Apj>elé.l)ûunet ûq travail ^ieolait la larme d'une gaJ^Ue.
Sa .bonne figure, eacad*& dans d'épais iawrô déjà grisonnants, n'était rougie .que .par ie soleil des deux hémisphères ; aussi ferai-je mieux de ëiue qu'attestait bronzée. Depuis bien das années les trente-deux roots du compas avaient cassé sa voix, mais son débit ne manquait pas d'animation, et son Ion avait quelque chose de paternel et de bonhomme qu'il nous est malheureusement tout à fait impossible de rendre.
"Que de fois, pour l'entendre, j'ai passé en amateur, sur le pont de TAlcibiade, le quart de îroit heures à minuit, tandis que celai de minuit à quatre heures m'attendait impérieusement.
Que de fois j'ai regretté d'être retenu par le service sur le gaillard d'arrière, lorsqu'au pied du mât de misaine, il entamait un de ces contes qui, sous leur forme bizarre, parfois grotesque , et le plus souvent fantastique, recouvraient toujours quelque moralité à l'usage de ses compagnons.
— Vieux IWadurec, nous n'étions pas heureux alors, tant s'en faut! la campagne s'était prolongée au delà de nos prévisions ; le brig, comme s'il eût été le bouc émissaire de la division française, faisait corvées sur corvées ; point de repos à l'ancre, point de plaisirs à terre, sous voiles du mauvais temps, du biscuit plein de charençons, du vin infecté par les cancrelas, et c'était peu que ces misères ; les caractères s'étaient aigris, les chefs ne s'entendaient plus entre eux, grands et petits en pâtissaient : — mais quand tu ouvrais ton inépuisable répertoire, tous tes auditeurs â&htiatQag
leurs ennuis. Ta nous amusais avec tes contes d'enfants, vieux matelot; tu nous faisais rire, et puis tout à coup ton étrange récit se traduisait simplement en quelque belle et grande maxime, — comme par exemple ce Fond de la mer (4), que j'ai écrit d'après toi, et qui ne signifiait rien moins que :
Tes père et mère honoreras Pour que tu vives longuement.
Madurec savait la discorde à bord, et souvent il faisait l'éloge de la bonne harmonie, de la paix, de la patience II connaissait les passions mauvaises de ses camarades et se complaisait à faire poser dans ses récits le matelot-modèle.
On aurait dit qu'il se peignait lui-même.
Le matelot, c'était, à l'entendre, un eœur noble et simple, généreux et dévoué, donnant sans compter, secourant les souffrances d'autrui, oubliant les siennes, courage indomptable, ami fidèle, travailleur laborieux, homme grossier en paroles, délicat en sentiments, plein de préjugés et pourtant doué d'un jugement sain qui redressait les erreurs engendrées par ces préjugés mêmes.
Un jour, nous naviguions alors par le travers des Abrolhos, Biniou, le novice Bas-Breton fut puni pour sa malpropreté ; et, après l'inspection, il s'en allait en murmurant :
— Voilà ce que c'est 1 le père Madurec a les mains noires comme charbon, et l'officier ne lui dit pas seulement plus haut que son nom de baptême ; mais moi,
(1). Lis Mum db nuit, | ?ol. in-18.
CONTES D'UN MARIN. 23f
qui ai récuré la cage à poules ce matin, on me retranche de vin pour rites trois repas... N'y a pas de justice)... non! c'est sûr!
Prirent lecbanteur, l'intime ami du vieux Madurec, entendit d'aventure :
— Biniou, dit-il en prenant le novice par l'oreille, je crois que tu marronnes rapport à Madurec?
— Eb bien, quoi! répondit le jeune garçou, c*««t-ii pas vrai aussi qu'il suffit d'être un ancien pour n'être jamais puni, et que je le suis toujours, moi!...
— Allons trouver Madurec, mon matelot, nous ver-* rons !
Le novice savait à merveille que Prigent ne lui ferait pas grâce ; d'ailleurs le père Madurec était bonhomme, il se laissa conduire jusqu'au petit gaillard d'avant, où l'honnête gabier était déjà à l'ouvrage entre un gros cordage et un seau de goudron.
— Matelot, dit Prigent, voici un mousse qui piaille en se disant comme ça qu'on t'a retranché injustement, vu que tu as les mains plus noires que les siennes.
Madurec relira du seau ses deux bras trempés jusqu'au coude dans un mélange épais de suif et de poix, qui lui servait à goudronner une des grosses manœuvres dormantes du beaupré.
— Ah çà, dit-il en riant, où as-tu vu, méchant mousse, que j'avais les mains noires?
— Dam, m'est avis qu'elles ne sont pas blanches, répliqua Biniou.
— C'est ce qui prouve, mon garçon, reprit Madurec, que tu ne sais pas l'histoire du prince Mystérieux.
Prigent lâcha l'oreille du novice et prit la parole :
2JS eofirns »'mr M*am
— Tu vois bfen, Biniou, que tuas maT parié, elfltt l'officier a bien fait de te retrancher pour trois repas?
— Non, je n'y vois rien qu'il»* chose, c'est qaeles raeins à Madurec sent trois et qwrtre^is ptafr noires que les miennes.
Le vieux gabier se prit à sourire r
— Vas te laver, dit-il, et ne manque pas devenar ce soir à côté de moi, quand je conterai' Fhisteire dn prince Mystérieux et de la reine Mirliton^ Sfrrlitame.rt ensuite tu sauras ce que c'est que des mains blancfiw et des mains noires^ Pour le quart-dfheure, je te di$ que tes pattes sont des pattes de fainéant, assez causé!
Quelques bftbordatscétaient auprès de Madurec quand il annonça ainsi un conte jusqu'alors inédit à bord do brig ; ils se promirent, bien de lui rappeler en temps opportun ce qu'il Tenait d'annoncer.
Moi-même, je me trouvais à quelques pas et je me réservai d* être à ma place habituelle dès que la narration commencerait ; mws aprësie dtner, Auguste me proposa une partie d'échecs qui fut longuement disputée. Le roi, la dame, leurs tour» et leurs carafiers nous firent oublier, fous que nous étions, et le prince Mystérieux et la reine Mirlitow-SlirUtaine.
Il était huit heures sonnées lorsque nous montâmes sur le pont.
Et Madurec, le conteur, contait déjà son confe.
Et êuhat HaifêVttQ&tk.
Suivant l'usage, la plupart des bâbordai* se trour vaient, les ans étendus, les au tre& aecarcupis autour de la baille-àt-dfisee (1), qui servait de siège à l'orateur. Prigenfc le chanteur , Biniou le novice, leParir sieuy conmi pour ses talents dans Tact déclamatoire, le fidèle Gimblard et bien d'antres admirateurs de L'inépuisable gabier de beaupré écoutaientattentivemeni.
— Maudite soit la» partie, d'échecs! s'écria. mû&cemtpagnon.
— Parce que jp t'ai fait mai* répondisse, d'ua ton triomphant
— Je m'en soucie bien, reprit-il, je te bai& neuf foiSh sur dix ! ^.
J'allais me récrier, mais. il me montra k groupe, des
(1) Ou nomme baille à drisse une sorte de baille ou baquet dans lequel, par mesure de prudence, on roule à part la drisse, corde qui,, dans certaine» circonstances, est Iftchée et» déploie a*ee une excessive vitesse.
matelots et m'indiqua l'endroit où nous avions accoutumé de nous asseoir :
— Nous perdons la valeur de deux ou trois chapitres, selon toute apparence, poursuivit-il; maudite partie d'échecs I
Je le suivis sans répliquer, nous nous installâmes dans notre coin, Madurec, le doigt levé sententieusement, continuait ainsi :
♦ Donc, si quelqu'un de vous autres veut savoir
le moyen d'avoir toujours les mains plus blanches que neige, et par la même occasion de faire fortune sur mer, je vas le lui enseigner par l'exemple du prince Mystérieux, dont j'ai aj pris l'histoire dans le courant de mes navigations.
» Je te vois là -bas, finassier, conscrit de deux jours, qui me lorgnes avec des yeux pins larges qno le grand panneau; tu crois peut-être que je ne te devine pas; tu es dans le pétrig, maître Gros-Bec : — Si Madurec savait ce moyen, bêtises dans le coin, que tu te dis en toi-même, en place de nous renseigner, il s'en serait fait des rentes, et pour le quart -d'heure il ne nous conterait pas des farces sous la ralingue de misaine, il se promènerait à terre, la canne & la main, comme un commissaire des classes ; i) ferait son négociant et porterait des bretelles et un gilet à fleurs d'or — Ce n'est pas ça ou quasin ent que tu calcules en toi-même, hein? manhandde mauvaise musique. Béponds un peu? à ta mine je vois que j'ai mis le doigt dessus. Faut donc vous dire en vous disant, matelots, que le pain de munition c'est mon goût, et le biscuit ma passion ; sans compter que d'être gabier de graiid'liuue
CONTES ïfUN MAttlN. tH
c'est mon plaisir. Je suis philosophe, comme cm dit. Toutes fois et qoantes je touche mon décompte de campagne, je ne le laisse pas moisir ; à preuve qu'à mon dernier retour, j'avais, le lundi, 435 francs sans compter les centimes, et que le dimanche soir il a fallu que mon hôtesse me fît crédit pour souper. »
— Tiens ! ce n'est pas étonnant, fit observer Prigent, Tintime du gabier, le jeudi nous allons au pardon de Gouesnou, et vous savez qu'il y a tout le long de la route des mendiants bretons, des galeux, des estropiés ; voilà Madurec qui défait sa ceinture où était son décompte...
— « Assez causé! reprit le modeste conteur c'était pour éviter la moisissure! S'agit à présent du prince Mystérieux : c'était un garçon taillé en lougre, des écubiers plus brillants que fanaux de combat, qui vous regardaient, suivant qu'il était en colère ou de bonne humeur, comme des tonnerres ou du velours; pour sa guibre, la Cibiade n'en a pas eu une plus belle, par en dessous il vous portait des palans de moustaches frisés en accroche-cœur, ni plus ni moins que le croc de la poulie de grande amure ; pour le gabari, on n'a pas vu le pareil dn prince Mystérieux. Mais son oncle Grand-Flandrin, le roi du pays, avait mangé la grenouille et mis la clé sous la porte sans dire seulement: « Défie du vent ! » Sa pauvre bonne femme de mère était morte depuis longtemps, ce qui fait que le prince Mystérieux n'avait pas ce qui s'appelle cinq sous dans ga poche pour acheter une once de tabac à fumer. La bonne mine c'est agréable, mais tout de même pof qu'on vous donne à crédit, vaut mieux avoir un met
243 C0NTI3 D'OR MARIN.
une profession, quoi! — Came fait penser qu'une autre fois je pourrai vous conter l'histoire de Crédit et sa mort au pays des Provençaux. — Donc, quand on sot dans le royaume que Grand-Flandrin avait déserté de faction, voilà les gendarmes qui vous abordent le prince Mystérieux et lui disent comme ça :
« — De la part de la loi et du commissaire de police, vous allez être roil c'est votre tour!
» — Si c'est vrai que mon oncle a quitté son poste, je ne dis pas non, répond le prince, mais d'abord il faut qu'on me paie un mois d'avance pour entrer en campagne; sans quoi j'aime mieux me faire raccommode ur de faïence, vu que j'ai du goût pour cet état et que j'ai étudié dans la partie.
» — Mettez-moi le grapin sur cet homme-là, dit le commandant des gendarmes, il faut qu'il soit roi du royaume, et pas tant de raisons !
» Ça fait qu'on ramasse le priuce Mystérieux et qu'on vous l'embarque dans une voiture toute en or, traînée par sept chevaux blancs qui s'appelaient comme les sept jours de la semaine. Dimanche était en tête qui ne tirait rien , mais en revanche, quand il était une fois à récurie, il mangeait tout seul, pire que les six autres ensemble. La gendarmerie courait tribord et bâbord du carrosse, et il y avait le commandant qui criait en passant par les villes, les villages et tout partout :
» — Vive le prince Mystérieux, qui est à cette heure notre roi en remplacement de Grand-Flandrin, parti sans permission de congé et qui ne répond plus à l'appel l
» Pourtant le prince Mystérieux n'était pas content, vu qu'il n'avait pas un triste farthing dans sa poche et que son oncle avait laissé la caisse du royaume vide comme une bouée en tôle. Quand il arrive au Louvre, il demande à dîner. Il y avait par là une vieille servante qui lui donne un morceau de pain de munition plus dur que du biscuit ; ce n'était pas régalant! mais où il n'y a rien, comme on dit, le roi ne trouve pas à fricoter.
» — Vous n'avez qu'à descendre an jardin, sire le roi, lui dit la vieille; dans la grande allée vous cueillerez des pommes; elles ne sont pas trop mûres ; c'est égal , ça vous aidera tout de même à faire passer ce pain-là.
» — Eh bien! c'est gentil d'être roi de cette façon, pensait le prince : d'ici à ce qu'on me donne ma paie, j'ai le temps de mourir de fa; m trente fois. Je vais déserter aussi, c'est bien décidé !
» Il se disait donc ça en lui-même quand il vous aperçoit une belle dame tout habillée d'or et de diamants ; elle s'avance vers lui et lui dit :
9 — Je suis ta marraine !
» — Ça me va ! répond le prince. Alors, conséquemme.nt, vous êtes la fée mystérieuse?
» — Raide comme balle, mon garçon! que dit la fée. Je t'ai vu dans les feux de file, je viens t'en déhâler
» — C'est bien honnête de votre part, marraine, grand merci I mais comment ça ?
» — Nous allons d'abord casser une croûte, mou petit, et puis je t'apprendrai la chose.
fii COMTES D*CIf MARK*.
* En même temps la fée sortit de sa poche un pain frais, un rôti et une salade de céleri, avec deux boateilles de vin blanc. Le prince Mystérieux ne se fit pas prier pour larguer son paia de munition et ses pommes vertes.
» Après qui!* eurent bien dîné sur l'herbe et pris la liqueur, voilà la fée qui tire de son pied un petit sabot en bots rouge, qui n'aurait pas tenu un boujaron d'eau-de-vie, et plus mignon que la yole du commandant, un vrai bijou d'embarcation ! Elle lui dit alors :
» — Tu vois ça1
» — Je vois; après?
* — Il y a là un ruisseau qui va à la rivière, la rivière va à la mer, c'est connu I
» — Connu t marraine, dit le prince.
» — T» mettras ce sabot sur le ruisseau, tu monteras dedans, et tu t'en iras en mer avec.
» — Mais, marraine, ce sabot je pourrais le cacher tout entier dans ma main, et vous voulez que j'entre dedans?
» — Fais ce fu'on te dit, tu verras.
» Voilà le sabot lancé, le prince met un pied déssu ça val le sabot grandissait à Brasure; deux pieds, ça va encore ; Mystérieux s'assied dedans, ça va toujours. Le courant emmenait l'embarcation. Quand elle fut ea rivière, un met lai pousse comme un champignon avec une voile établie dessus. Quand elle fut en mer, voki que le sabol était un joli trois-màts, avec dix hommes d'équipage, une cargaison de vin de Bordeaux et tout ce qu'il fallait pour naviguer.
» Qui fut bien attrapé, quand on chercha le foi dans
son jardin ? Qui eut un pied et aussi une brasse de nez ? — C'est ie commandant des gendarmes ; pas plus de roi que de prince Mystérieux 1
* — Range à border les huniers ! Hisse le grand foc! Largue les perroquets ! Amure basses voiles ! Le prince était en route pour Calcutta. Le sabot de la fée marchait comme un charme ; on n'a jamais vu un trois-mâts pareil, tout à bord était de fin argent, d'or, de diamant et de satin ; il y avait des garnitures en soie et des bonnettes en dentelle, le pont était brillant comme un miroir, et la cale bondée des plus précieuses marchandises. Le prince pensait en lui-même :
» — Laissons courir, ça va bien!
» Pourtant la fée avait mis une condition à toutes ses bontés, il fallait que le prince fût matelot comme
pas un au retour du voyage
PaUftHTAmare.
— Enfin, dit Auguste à demi consolé, nous n'avons perdu que l'histoire du roi Graud-Fiandrin et de sa désertion.
— Plus, ajoutai-je, celle de la naissance du baptême et de la jeunesse du prince.
— G est bien dommage I maudite partie d'échecs ! Nos doléances fuma interrompues par Madurcc luimême qui poursuivait eu ces termes ;
« — Par conséquence, Mystérieux se disait comme ça :
» — Ce nVst pas tout que des choux, faut encore autre chose pour taire (a soupe. — Être matelot comme pas un! — Ma marraine, la fée Mystérieuse croît donc qu'on vous fait un matelot de la même façon qu'un aspirant ou uu chirurgien, avec des bouquins à quatre sous, du latin qui ne veut rien dire et des grands airs de Si Sùjiior! En voilà une idée de bœuf,
CONTES DUS marin. 247
par exemple, pour une marraine doublée d'or et d'argent, et une fée, encore! Malgré ça, il n'y a pas à chanter : papa, maman I ni à dire : c'est ci, c'est ça; voilà ce que c'est I Elle m'a bien annoncé qu'il m'arriverait malheur si je n'étais pas un fini, un vrai, un vieux de la cale, quoi I à notre retour du voyage. Par où je vas-t-il donc commencer? — Une illumination! — C'est de prendre un professeur!
« Du temps qu'il se contait ça en soi-même, voit descendre de la hune un ancien, un gabier, dans le genre à Prigent, mon matelot, quasiment pareil à moi Madurec, qui vous envoie la chose. C'était un caïman, un requin, une peau tannée, un tiambart, comme dit le Parisien. Il vous avait une balle à être né dans un baril de goudron, une paire de favoris de chaloupier, les cheveux cirés au galipotet frisés à tirebouchons, des pendants d'oreille en cuivre doré, une chique de tabac dans le bec... Tu vois ça, vous autres, permets que je crache.
c — Pstt ! que fit le prince.
» — Présent' dit l'autre.
• — Comme t'appelles-tu ?
• — Palan-d'Amure, mon prince, pour vous servir. » — Eh bien ! puisque c'est là ton nom, veux-tu
être mon professeur?
» Palan-d'Amure se mit à rire, comme Prigent ou moi feraient, si le fils du roi nous demandait de lui apprendre la musique.
• — Pas de bêtises, mattre Palan, dit Mystérieux; veux-tu, oui ou non, me faire matelot comme pas un, ou tant seulement comme toi? Si ça te va, je te doune
double ration à tous les repas, saus compter un beau cadeau au retour de la campagne.
» — Pas de bêtises, mon prince, répond Paland'Âmure; si c'est la pure vérité, vous ne pouviez pas mieux vous adresser.
• Il ramassa alors un bout de corde en lui disant : — Voici TA B G; commençons!
» Sitôt il fait un nœud plat, une! deux! le prince n'y vit que du feu. — Voilà par où l'on commence; faites-en autant, dit le maître, et je vous régalerai.
» Mystérieux veut l'imiter ; — cric, crac; — il fait comme Biniou, un nœud de vache, sauf le respect pour la compagnie.
» — Ce n'est pas ça, mon prince, dit Palan-d* Amure, attrape à recommencer ! Jusqu'à temps que vous sachiez faire un nœud plat, vous ne ferez pas autre chose*
» Le trentième jour, Mystérieux vous faisait à volonté : nœud plat, nœud d'agui, nœud d'écoute, tour mort et demi-clef, toutes sortes d'épissures, aiguilletage, genope, queue de rat... c'était un malin sur l'article !
» — Ça va! ça commence! dit le professeur; pour lors voici une seiile de goudron, à bas les mains blanches, nous allons travailler un peu proprement.
» Mon prince Mystérieux, pas dégoûté, trousse ses manches jusqu'à l'épaule, mouille dedans! Quand il sortit ses bras du seau, vous auriez dit un Congo pour le moins, un mal blanchi, un nègre, un (ils à Coco.
» — Ce n'est rien, dit Palan-d' Amure, vous vous savonnerez avec du suif; il n'y paraîtra plus 1
CONTES D'i'N MÀMÎÏ. 219
• Le prince était conscrit et tant soit peu Parisien, mais pas bête; en trois fois ii sut goudronner, balayer, gratter, briquer, fourbir, astiquer, graisser, huiler et lever les cordes à la hollandaise ou en appareillage.
• Pousse de /owd/.Palan-d'Amure l'envoie dans la hune. Le prince monte tranquille comme Baptiste, fier comme un manche à balai. Voilà deux gabiers de l'équipage qui l'aperçoivent, courent après; attrape à jouer des jambes, je t'en fricasse, mon pauvre prince. Les gabiers le crochent au collet et l'amarrent en croix.
• — Prince Mystérieux, faut payer l'amende; ton! un chacun qui monte pour la première fois dans la hune est forcé de donner quelque chose aux gabiers; — à votre générosité, si vous l'êtes.
» Ou a beau être l'amant ou le neveu d'un roi» le filleul d'une fée et un garçon bien instruit à la lecture dans toutes sortes d'écritures ; — ce n'est pas une raison pour ne pas financer, comme dirait le fourrier, hormis pourtant qu'on soit né dans legréement comme le fils de Guillaume du Conquérant, dont la femme accoucha dans la hune d'artimon. — (Encore une histoire 1 on pourra vous conter ça une autre fois ; j'y étais et Prigcnt aussi.)
» — C'est juste, on vous paiera la chose, démarreimoi, dit le prince Mystérieux.
» Faut vous dire que la fée avait été plus généreuse que le capitaine des gendarmes et le gouvernement du royaume; elle lui avait payé ses avances pour six mois à raison de soixante doublons par heure; joli denier 1 belle paire d'appointements! Le prince leur donne un
sac de quadruples d'Espagne à chacun ; voilà qui est
boni
» Il apprend à connaître le passage des manœuvres, à serrer une voile, crocber un riz, prendre une empoiuture, gréer une bonnette , gouverner de tous
temps.
» — Quand nous serons à Calcutta, dit Palan-d'Àmure, nous<descendrons dans la cale pour vous montrer l'arrimage ; je vous forai aussi uager toute espèce de nages à un ou à deux avirons, à la française, k l'anglaise, à l'américaine; godiller, pagayer, tenir la barre à la voile et à la rame; soye tranquille. Puis, faudra un peu calfater : ça rend sourd, mais c'est égal,, on n'en voit que mieux; témoin Michel le Calfat f qui est borgne, et rendrait cinq pions aux dames à un qui aurait ses deux yeux. En attendant, voici une aiguille, un paquet de fil à voile et une paumelle, nous allons vous apprendre à coudre dans le gros, ensuite vous travaillerez dans le menu, vu qu'il faut aussi savoir ajuster des laizes d'étatnine et coudre une ilamme ou un pavillon un peu proprement.
» Ça fait que le prince s'entendait à la couture, quand ou arriva au mouillage devant Calcutta.
» Mais aussi il était porté de bonne volonté ; ce n'était pas comme toi, Biniou, qui n'es pas, parlant par respect, en état de distinguer tribord de bâbord.
• Voici donc le Sabot Mystérieux qui serre ses voiles de satin, laisse tomber son ancre de fin argent, et file son câble de soie jaune brillant, pareil à des plumes de canari. Mais promettre et tenir, c est deux, — l'enfer est pavé de bennes intentions, comme dit la mère
CONTES D UN MAUIR. 23t
Cartahu, toutes fois et qualités on lui demande crédit.
» Tant qu'on avait été au large, tout naviguait bien; le prince Mystérieux était content de se manier à l'ordonnance de sa marraine, la fée Mystérieuse, moyennant quoi il commençait à savoir un peu le métier ; mais restait, comme je vous disais, à apprendre tout ce qui s'apprend au mouillage.
» — Ça, ce n'est plus rien, pensa le grince, une paille I un bisnaclel une misère, quoi! Si dans trois mois de navigation j'en sais déjà tant, il ne me faudra pas plus de quinzaine pour passer matelot fini.
• — Voilà donc mon Mystérieux qui met son vieil habit par la raison qu'il n'en avait pas de neuf, remplit ses poches de doublons et dit à Paian-d' Amure :
» — Maître, sois calme, attends-moi à bord, je vais faire un tour à lèvre, nous travaillerons une autre fois.
» — M'est avis, mon prince, répond l'ancien, que pour passer matelot fini, vaudrait mieux rester en rivière. Il n'y a pas dix minutes que nous sommes au mouillage, et déjà vous avez idée de filer ; le feu estil donc en ville, pour que vous couriez si fort? Vous ne connaissez rien à l'arrimage, vous ne savez pas nager dans un canot, ni godiller, ni pagayer, ni manœuvrer une embarcation à la voile, ni calfater, ni bien des affaires encore. Allez! avant que vous soyez matelot comme moi, vous avez à bourlinguer plus d'une fois et de deux aussi I Après ça, celui qui voit la côte, arrivant du large, si les pieds lui brûlent pour descendre, c'est un paysan, sauf votre respect.
» Mystérieux était bon enfant et joli garçon, ça c'est
252 CONTES D'im MÀftM.
vrai, mais pas trop endurant, de manière qu'il n'aimait pas les observations.
• — Toi, dit-il, qu'il dit, quand je te demanderai ton avis, tu parleras !
• Palan-d' Amure ramasse tranquillement sa langue, le prince descend dans le canot et débarque sur le quai de Calcutta, en face du grand bazar; voilà qui va bien! »
Leçon de géographie et et mmammirt.
Madurec ayant fait une pause, Prigent le chanteur demanda aussitôt combien de temps devait durer la campagne du Sabot-Mystérieux.
— Fallait, disait-il, qu'au retour, le prince fût matelot comme pas un* c'était la condition de la protection de la fée contre le commandant des gendarmes; — pourtant, on ne peut pas devenir fin matelot en six mois, supposition.
— Ça dépend, dit Gimblard; Bleu-de-Ciel, ici présent, était uu matelot fini quand nous avons débarqué de F Air-Mignonne , un an de campagne jour pour jour.
— Un an n'est pas six mois, fit judicieusement observer Biniou.
— Tais toi, pèle-tas, répliqua Gimblard, voici deux ans que tu es iei à bord de la Cïbiade, et ta ne connais pas la différence d'm grelin à une aussièr*.
254 contes d'un mâihi.
Ce raisonnement concluant réduisit an silence le novice bas-breton, mais provoqua entre les autres bâbordais une discussion très- vive que trancha Madurée en disant :
« — Le Sabot-Mystérieux marchait si bien qu'il ne mit que trois mois pour aller du Louvre du roi à Calcutta, il devait rester quatre mois dans l'Inde, et puis revenir dans le royaume* de Grand-Flandrin, le déserteur, un pays qui était en Europe... »
— En Europe, interrompit Mitrouillard matelot renforcé, où c'est-il, ça?
— L'Europe, s'écria le Parisien, c'est la première des quatre parties du monde, l'Europe, l'Asie, l'Afrique et l'Amérique.
Malgré l'impatience de l'auditoire, Mitrouillard continua :
— L'Asie, l'Afrique et l'Amérique, connu! Mais l'Europe, connais pas. C'est-il du côté de Madagascar?
— L'Europe, c'est Paris, dit gravement le Parisien.
— Plus souvent, répliqua Mitrouillard, tu me crois encore bien sauvage; c'est la France, Paris...
Le Parisien haussa les épaules, mais ne put répondre.
— L'histoire 1 l'histoire! l'histoire! s'écriait-t-on de toutes parts.
L'officier de service, choqué par ces clameurs inusitées, domina le tumulte à l'aide du porte- voix.
— Du silence là-bas! commanda- t-il, ou je!.,.
Le Quos ego! n'apaisa jamais si vite les flots irrités. Tout le monde se tut, et Madurec, qui riait sous
cape de la question de Mitrouillard, reprit en fauxbourdon.
« — N'importe où est l'Europe, ça ne fait rien à l'histoire, mais d'habitude faut au moins six bons mois pour aller d'Furope è Calcutta, ce qui montre que le Sabot Mystérieux marchait deux fois mieux que n'importe quel navire ; il filait douze nœuds quand la Cihiatee.n filerait six. D'un temps où il ne faisait pas assez de brise pour emporter la fumée de ma pipe, il abattit encore ses trois nœuds avec ses basses voiles de satin, ses huniers en vrai cachemire, perroquets et catacois en foulard et bonnettes en dentelles. Si tu n'y crois pas, vas-y voir, j'en viens, mais je n'ai pas pu y rester, parce que j'étais pas assez joli garçon, ayant une verrue à bâbord sur le nez. Quel dommage! on avait à déjeuner, pour ration, trois quarts de vin de diverses couleurs, une cuisse d'oie, du lard à volonté; et du pain blanc, en veux-tu? en voilà! Le dîner, c'était un dîner d'officiers, et le -souper un gala de commandant I Matelot, quand mettrons-nous notre sac sur un trois-mâts pareil au Sabot- Mystérieux f
» Donc, c'était pour vous dire en vous disant que si tu sèmes de la graine de fainéant, il ne poussera pas des écus de six francs ; mais le cas sera différent, si tu piorhes bravement ; voilà mon sentiment, une rocambole du gaillard d'avant; de manière que mon prince Mystérieux débarque à Calcutta, crâne comme Ârtaban.
» Celui qui l'aurait vu passer n'aurait pas dit que c'était un prince du sang qui avait droit à être rot d'un 'oyaume d'Europe, ni même un- monsieur; il avait
156 CONTES B'tm MAB1N.
l'air d'an rien du tout ; il portait toujours son même habit raffalé comme ma chemise de laine numéro deux, bleu, avec des pièces en toile à voile et des boutons à ektq trous en os et en corne, sur son patalon des taches de goudron et de peinture, des mains plus noires qu'un chaudron et plus dures que du fer, aux pieds des souliers qui semblaient des savates comme un cambusier semble un voleur. »
Ce dernier trait, assez vulgaire et qui revient périodiquement dans tous tes contes de matelots, n'en obtint pas moins le succès de rigueur.
On sait que les cambusiers sont à bord les distributeurs de rations ; ils sont placés sous les ordres directs du maître-commis aux vivres, ou par abréviation, du commis. Une hilarité générale accueillit la double comparaison, et Prigent le chanteur entonna ce couplet bien connu, — fragment de la relation da naufrage du corsaire le Grand-Hurleur :
Le capitaine et son second Se son sauvés sur un canon; Le maître sur la grande ancre, Le commis dans son bidon; Ah! le triste vilain cancre, Le voleur de ration !
Et quand le cœur des bàbordais eut répété les deux derniers vers, Madurec continua en ces termes :
« — Tu as été à Calcutta, matelot? et moi aussi, et Gimblard aussi, étant à bord de la Bonne-Stttamt, trec maître Brinde Ztngne et le capitaine Pompillan, k preuve que nous avions à bord Thomas Coquille, le Berdelais. Mais du temps du prince Mystérieux, tétait
dans des temps si loin, si loin, que, un rat qui vitrait depuis l'époque, aurait fini de manger toutes les écrittares, rôles d'équipage, registres et paperasses des coraissaires de Paris, Brest et Toulon, à seulement use page par jour, et il aurait mangé les commissaires avec, et encore il serait mort de faim depuis plus de cinquante mille ans. Pour lors donc, Calcutta n'était pas Anglais; tu aurais dit goddam! dans la rue, qu'on aurait pensé que tu parlais latin. »
— Ah! murmura Gimèlard, en soupirant, quel plaisir d'aller à Calcutta en ces temps- là, puisqu'on n'y connaissait pas l'anglais! *
« — Calcutta, reprit Madurec, Calcutta, comme tu l'as vu et moi aussi, c'est de lagnogniotte, du fumier, de la cire à giberne, par rapport à cet autre Calcutta pire que Paris, avec des Louvres, des bazars, des jardins, et tout plus brillant qu'un feu d'artifice le jour comme la nuit, avec des lanternes en diamant, ni plus ni moins que le racage (1) de l'impératrice Joséphine.
• Enfin, le plus beau de tout, c'était le monde du pays. Les Bengalis d'à présent sont l'esclave de l'Anglais; ça ne vaut pas quatre roupies, monnaie de l'endroit ; mais pour lors les hommes et les femmes étaient tous superbes et gentils, foi de matelot ! particulièrement les femmes de toutes qualités, blanches, jaunes, noires, grises et couleur d'amadou ; habillées de rouge, hormis la prfncé&se du pays, qui s'appelait la princesse Mirliten-Mirlitffiue, plu* joHe qu'ut* poupée de cire, et qui était tout habillée de ttftlic, **&
(ljfUcagfe, collier.
358 C0NTI8 D'Oïl MARIlf.
des plumes sur la tête, — une manière de sauvagesse à la dernière mode de Pans.
» Le prince Mystérieux, voyant ça, se dit :
• — Entrons an Grand- Bazar.
i II tire de sa pocbe une décoction|de doublons ; tu sais que ça ne manquait pas, vu que, partant d'Europe, il avait reçu six mois d'avance, h raison de soixante onces d'or par heure, mais le Sabot-Mystérieux appareilla trop vite, il n'y eut pas mèehe d'acheter ce qui s'appelle un collet de chemise ; une fois dans le bazar, attrape à changer de linge I
» Quand il sortit, le monde qui le regardait disait comme ça :
» — Celui-ci est pour le moins un sultan ou un empereur.
» Il était fait comme un soleil, avec des gants en plumes de serin, une ceinture de perles fines, et un paletot semé d'étoiles avec la lune sur ses bretelles.
» Il loue un palanquin ; sais-tu ce que c'est qu'un palanquin, Biniou?.. »
Biniou, brusquement interpellé par Madurec, se rappelait qu'il y a à bord un cordage qu'on appelle palanquin.
— C'est une manœuvre, répondit-il assez timidement.
— A quoi ça sert-il? demanda Madurec.
— Dam, on pèse dessus avant.de prendre les ris.
— Tu n'es pas encore si conscrit que je pensais, dit le conteur.
— Biniou, mon garçon, ajouta Prigent presque aussi*
contis d'un marin. 289
tôt, ta deviens trop savant... Je t'ai toujours dit que tu passerais ministre de la marine.
— Eb bien I Biniou, si tu vas jamais dans l'Inde, tu verras que dans ce pays-là un palanquin c'est une manière de pétrin, sur un brancard, avec un dais pardessus, comme une tente, qui sert de carrosse, et que portent des hommes en place d'être tiré par des chevaux.
— Bon I c'est un peu comme un cadre pour envoyer les malades à l'hôpital, dit simplement le novice.
— Mon cher Biniou, s'écria le Parisien, votre intelligence et votre savoir vous conduiront à l'Académie, à moins que le destin cruel tranche le fil de vos hautes destinées.
— Voilà encore le Parisien qui déclame ; assez causé! cria Gimblard ; allons, mon vieux, nous en sommes que le prince loue un palanquin.
« — Il loue aussi des porteurs, comme de juste et de raison, poursuivit Madurec; cinquante dobachis pour faire le service de mousses et domestiques, tout un équipage de négresses et de bayadères pour chanter et danser, une musique militaire complète qui marchait devant, trois chameaux et un éléphant chargés de richesses qui venaient derrière, et : En route pour le Louvre de la princesse Mirliton-Mirlitaine. * » — Ah ! dit-il qu'il se dit, si j'avais tant seulement avec moi Palan-d'Amure, qui est un matelot fini, ça me servirait.
» Mais Palan-d'Amure était resté k bord du troismâts. Il travaillait dans le goudron et les cordes* C'était un matelot pour de bon, et pas pour rire, comn
Mystérieux, avec ses gants de serin et sa Inné brodée sur ses bretelles. »
— Malgré ça murmura Biniou, je ne vois pas la raison pourquoi c'était juste de me retrancher tout seul pendant que Madurec avait les mains trois fois plus noires que les miennes.
— Il fait l'Ane pour avoir du son, ajouta le Parisien.
Comment le prince Mystérieux rendit visite à la reine
Mimton-Mlrlltalne.
Prigent le chanteur, digne ami de Madurec, mais vif, pétulant et parfois brutal, avait trouvé fort inconvenants les murmures de Biniou :
— Àh çà, dit-il, faut avouer que mon matelot est trop bon de ne l'avoir pas encore envoyé trente-six pare-à-virer.
Et joignant le geste à la parole, en vertu d'un usage très-populaire, très-maritime surtout, il menaçait d'une bourrade l'infortuné novice breton, quand le vénérable conteur retint son bras et sa colère :
— Doucement, Prigent, soyons justes, dit-il; c'est Biniou l'auteur que je suis en train ce soir de vous déhftier main sur main F histoire au prince Mystérieux ; je lui ai dit qu'il y trouverait la raison qu'il cherche il ne la trouve pas encore, laisse courir.
— Toi, matelot, dit PrigenJ désarmé, lu es comme qui dirait un mouton du bon Dieu ; mon idée à moi, quand un mousse raisonne, c'est de lui aplatir le nez sur les dents en manière de conseil.
— Tu dis que c'est ton idée, et moi je dis que c'est ton tempérament, fit observer le conteur.
— Mais, s'écria le novice, je ne suis plus un mousse, moi! je suis porté sur le rôle comme apprenti-marin, je fais les quarts de nuit, j'ai seize ans passés et trois quarts de vin.
— Quand on ne te retranche pas ! interrompit le Parisien, dont l'à-propos fut dignement approuvé.
— J'ai connu de vieux mousses, ajouta sentencieusement Gimblard.
Madurec avait eu le temps de prendre haleine. Biniou était unanimement condamné à la qualification de mousse; les bâbordais avaient hâte de savoir comment le prince Mystérieux fil son entrée dans le palais de la reine de Calcutta, et en conséquence un silence profond s'était rétabli.
c A la porte du Louvre, poursuivit le conteur, il y avait un Cipaye en faction avec un canon de 80 sous chaque bras :
» — En douceur, dit-il en croisant la baïonnette, qui vive?
» — Ami, dit le Prince.
» — Et après î continua l'autre.
» — Après, je viens voir s'il y a mèche de voir la Reine Sa Majesté, si on peut la voir, pour voir si elle est comme on dit.
» — Crois-tu donc, toi, que tout le monde voit la Reine à sa fantaisie?
» — - Mais, dit le Prince, je ne suis pas tout le monde. »
Ceci retombait dans une rocambole connue, dont tous les auditeurs auraient pu réciter les demandes et les réponses. Chacun cependant écoutait avec un visible plaisir, chacun était aise de retrouver le passage favori qui se représentait dans la plupart des récits de Madurec, comme se représentent dans la plupart des ebants populaires de Bretagne, ces deux vers éternels :
Dur serait, plus dur que la pierre Le cœur qui ne pleurerait pas, En voyant, etc
Le grand talent consiste seulement à faire goûter ces sortes de redites, et le gabier de la Cibiade en possédait l'art au suprême degré. Son auditoire se délectait d'avance.
« — Ab! dit le Ci paye, qui est-ce que tu es donc, toi, si tu n'es pas tout le monde?
» — Je suis le prince Mystérieux.
• — Le prince Mystérieux I ab!.. Connais pas.
» — Filleul de la fée Mystérieuse , qui est ma marraine.
» — Tiens!., connais pas.
» — Arrivant tout à l'heure du fin fond de mon pays, à bord du Sabot-Mystérieux, qui est mon navire, un joli trois-mâts gréé en or et en argent.
» — Connais pas!.. C'est égalL. J'appelle le caporal : — Caporal I
S64 CONTES D'UN MAHIÎf.
» — Piûace Mystérieux 1 dit le caporal qui relève son signalement, c'est pas de la poudre à friser.
» Il demande qu'il entre; on demande qu'il entre; on répond qu'il entre ; il répond qu'il entre ; il dit : — j'entre ; on lui dit : -~ Entre 1 il entre. »
Une salve de rires accueillit ce passage évidemment dérivé du fameux dialogue du roi de Prusse avec le grenadier de faetion devant la tente de l'empereur Napoléon.
Plue une de ces grosses facéties est déjà populaire, plus elle a de succès pourvu qu'elle soit convenablement amenée. C'est absolument comme ces niaiseries forcées du Vaudeville, qui n'ayant d'abord obtenu qu'un pâle sourire, provoquent à la fin de la pièce, lorsqu'elles ont été répétées vingt fois, une hilarité contagieuse et prolongée.
Dès que Madurec put se faire entendre, il reprit gravement en ces termes :
c — La princesse Mirliton-Mirlitaine, reine de Calcutta, était couchée dans son hamac des colonies, et fumait du tabac de caporal dans une pipe d'un sou finement culottée Ce n'est pas qu'elle manquât de cigares de la Havane, de Manille- ou deBahia; elle avait le choix entre des pipes turques et des narguilhé de toute espèce... mais c'était son goût à cette reine, c'est aussi le mien, elle n'était pas dégoûtée!
» En voyant Mystérieux qui se déralingu^it à la saluer dans le grand genre, comme moi, si, par hasard, je faisais rencontre du brave Jean-Bart ou de l'eroperuer Napoléon; la princes se hâla mignonuement sa
cosTfs Vu» aura. 265
dernière bouffée et donna sa pipe h sa aeurrice, en lui disant:
» — Attention, mets-la dans le garde-pipe et ne fais pas de malheur I
• Après quoi elle se vira du bord du prince : » — Prince Mystérieux, dit-elle, je vous attendais ; présentez-moi la main pour sortir de mon hamac; le souper est servi, tout est paré, soyez calme.
t — Madame la princesse, excusez du peu! dit le prince ; je me suis donné la permission de vous apporter quelques amusettes, si c'était un effet de votre complaisance de regarder ça avant de chiquer le légume.
«La princesse dit qu'elle veut bien; et les voilà qui descendent dans la cour où on déchargeait les trois chameaux et l'éléphant. Il y avait là d'étalé par terre, s'entend sur un tapis brodé de toute beauté, une collection d'une masse de bagages choix sur choix.
« — Ah I mon prince, dit la Reine, ma nourrice, qui est un peu sorcière, ne m'avait pas trompée, en me disant que vous étiez encore plus généreux que beau garçon. Si je reluque une à une toutes ces magnificences, j'en perdrai pour sûr le boire et le manger. « — Sa Majesté la Reine, répond Mystérieux , allons souper bien vite, je ne veux pas vous faire tort. Nous regarderons le reste une autre fois.
« Ça n'empêche que tout en flânant devant cette
boutique de magnificences, ils avaient causé un brin
de la politique et des nouvelles, comme qui dirait, ils
s'étaient raconté l'un à l'autre la gazette du pays. *
J'ai fait assez connaître l'excellent Madurec dans le
26ê contes d'un marin.
premier chapitre de ce conte de bord, pour qu'on ne prenne pas en mauvaise part la transition qui va suivre; du reste, Biniou, Mitrouillard et le Parisien ne s'en fâchèrent pas le moins du monde.
* Le prince Mystérieux, dit le conteur, n'était pas un pétra comme toi, Biniou, ni un gros plein de soupe comme toi, Mitrouillard ; il ne déclamait pas en rimons-rimasse comme le Parisien, mais il parlait bien; il lui tourne un compliment en trois temps et deux mouvements, que l'eau en vint à la bouche à la princesse, de manière qu'elle avait bon appétit, sans compter qu'il lui capela autour du cou un chapelet de diamants, et ça lui allait comme un charme.
» Les voilà à table I Mais pour manger la soupe, fallait que Mystérieux ôta ses gants, et il pensait en lui-même : — Sitôt qu'elle va voir mes mains de matelot, qui ont le cuir tanné quasiment pareil à une peau de requin, elle est capable de se dire : — Celuilà n'e& pas plus prince que mon dernier dobachi, c'est apparemment quelque flibustier qui aura tué Mystérieux à la mer, et qui, pour le qu° t-d'heure, me fait voir des couleurs.
» Vois-tu, les enfants, Mystérieux commençait d'avoir vergogne du métier ; il faisait fausse route, il oubliait le commandement de sa marraine, la fée Mystérieuse, qui lui avait donné la consigne de devenir matelot comme pas un ; il avait regret au goudron, à la ficelle et à toutes les leçons de maître Palan-d'Amure. Et ça fut encore bien pire quand le moment d'après, la princesse, pas gênée, lui dit :
» — Ah ci, mon prince m'est avis que vous avez
CONTES fr'ON MA1IIN. 267
au bout des bras des vraies pelles d'aviron garnies en basane.
» Il change de mine, il manque de s'étrangler en avalant une aile de poulet ; il devient rouge comme un pantalon de la ligue.
» — Chez nous, disait la reine Mirliton, les princes ont des mains comme du velours ; mais vous avez des râpes en place ; faut vous guérir de ça, ou ni vu ni connu, remporter vos compliments, voilà ridée de ma nourrice.
» Le prince Mystérieux passa au bleu et puis au blanc, et puis au jaune; il ne pouvait plus parler; ses dents lui claquaient comme par le travers du Cap- Horn, vu qu'il avait tiré un plan depuis qu'il connaissait la reine de Calcutta, et que son plan s'en allait en niachemoure comme une vieille galette de biscuit.
> Tout en causant dans la cour du Louvre, avant le souper, la princesse lui avait conté qu'elle cherchait on mari, et qu'il n'y en avait pas à son gré dans la contrée.
» — Voyez-vous, 'm prince, qu'elle disait gentiment, nous avons hien par ici le grand Ratapia, mats *l a un nez de six brasses, et le petit Lanturlu, mais il est trop camard, et Jeannot ouvre l'œil, mais il est borgne d'un écubier et louche de l'autre, et le général Késerlique, mais il est brèche-dent, et le maréchal Patati -Patata, mais il bredouille en parlant, et bien d'autres qui sont ducs, comtes, barons, sultans, marquis et tout son train ; mais ils sont tous plus bêtes que ta lune, et aucun d'eux n'est i ma fantaisie, d'autant
Î68 CONTES D'UN MÀRIH.
que ma nourrice m'a prédit que mon mari me viendrait par mer, sur un trois-mâts premier numéro.
* De façon qu'entendant ça, Mystérieux s'était arrimé dans la boule que le four chauffait pour lui.
» La princesse Mirlitaine était mignonne comme aae biche blanche ; des rosiers fleuris sur les joues, une bouche retroussée en accroche-cœur doublée et chevillée en peau de pêche, des couleurs comme une fraise, et des dents fourbies à blanc, fallait voir. Des yeux, mes petits, qui roucoulaient comme des tourterelles, aussi reluisants comme les bottes vernies de M. Auguste quand il va-t-au bal, et plus grands que ceux de la belle Marguerite, la femme à Thomas Coquille, le Bordelais, qui était à bord de la Bonne-Suzanne, du même temps que Gimblard, Prigent et moi. Et avec ça un gréenient de cheveux largués en bannière, fins, fins, fins, noirs, noirs, noirs, de la filasse astiquée au noir animal comme une caronade.
» Tant plus Mystérieux la regardait, tant plus il la trouvait à son goût.
» Voilà donc la raison pourquoi il s'étranglait, rapport à la pelure de ses mains, et en lui-même il damnait Palan-d' Amure.
» — Ce Palan-d' Amure-là, il avait bien besoin & me faire tant gratter, briquer, récurer et bourlinguer, qu'il se disait.
» Mais il avait tort, cinquante mille fois tort, ra que maître Pa]an~d' Amure, pour en faire un matelot achevé, comme il demandait, avait bien pris la bonne manière.
» Ça n'empêche pas que mon Mystérieux avait ton-
CONTE* D'un MARIN . 269
ours un os travers dans le partais aux gourganes, et la pri«cesae> bonne fille tout de même, eriait comme un aveugle :
* — Noarrice \ nourrice ! donnez-y donc à boire, au prince, il s'étouffe! maniez-vous sur vos basses-voiles, nourrice, il va-t-avaler sa gaffe, si ça dure einq minutes!
» La nourrice pinça le nez à Mystérieux, lui mit dans le bec le gouleau d'une bouteille de vin blanc, et lui tapa sur le dos si fort que le prince, quand il eut fini, de boire, dit à la priaeesse :
» — Ça passe!
* Il parlait du noir de ses mains. 4
» — C'est passé, je pense, répond la Reine, qui, elle, parlait de l'os.
* — Non, pas si tôt, mais avee du suif et du savon, ça passera, j'en répond».
» — Mais vous parlez ; ainsi done le pertuis est dégagé.
» — C'est rapport à mes mains, ce que j'en dis.
» — Ab ! que fit la princesse, je m'envasais, pardon, excuse 1
» — En mer, voyez-vous, Votre Majesté, dit Mystérieux, je m'amusais une fois le temps à toucher les ficelles, c'est l'auteur que je suis un peu avarié; mais avec du soin et de la patience, je me referai des mains de prince comme j'en avais avant de partir au large.
» — Pour lors, dit la Reine, il y aura moyen de moyenner. Combien de temps vous faut-il?
» — Deux ou trois mois, répond le prince.
270 contbs d'un marin.
» — Va pour quatre, dit la princesse, mais après ça, si vos bouts de bras sont encore des pattes, vous ne serez pas mon mari, vrai comme je m'appelle Mirliton-Mirlitaine, reine de Calcutta; c'est l'idée de ma nourrice.
» Le prince Mystérieux, plus content qu'un bossu, finit son souper sans s'étrangler une seule fois, et pourtant il mangea d'un poisson de rivière qui avait autant d'arêtes dans une bouchée qu'il y a de jours de misère dans la navigation des mers du Nord.
» En place de retourner à bord du troîs-mâts, le voilà qui s'installe à demeure dans la boutique d'un parfumeur ; il se savonnait du matin au soir, il se graissait à la pommade, il trempait ses mains dans la pâte de farine et la bouillie, — de façon que Paland' Amure, qui restait sur le Sabot-Mystérieux, disait aux autres — « Mon prince court bordée, paraît qu'il s'amuse à terre I »
Le Pigeon glane.
Madurec ayant allumé une pipe, laissa aux assistants le loisir de commenter les récits qui avaient rempli les premières heures du grand quart.
Mon ami Auguste, naguère cité pour l'éclat de ses bottes vernies, espérait bien, en écoutant Prigent, Biniou, Gimblard, Mitrouillard et compagnie, rattraper encore quelques fragments qui achève i raient dee mettre au courant de l'exposition, dont nous avait privés notre malencontreuse partie d'échecs ; mais il comptait sans les exigences du service. Un pilotin vint l'appeler de la part du commandant.
— Ne perds pas un mot, me dit-il en se rendant à cet ordre fâcheux.
Je promis de le remplacer et tins parole.
Après un grand quart d'heure, quand il revint, Madurec fumait encore, et Prigent remplissait l'intermède par une chanson ée circonstance : le Corsaire de h
272 CONTES h UN MARIN.
Rochelle, ronde bien connue de nous et qui avait été amenée sur le tapis à propos du Sabot-Mystérieux. Comme le féerique trois-mâls, le corsaire rocbelais est un navire merveilleusement gréé, voilé, installé, où, — Jusqu'au fin fond de la cale, — Tout est peint en rose, en blanc, — Dont les mâts sont en ivoire, — Les poulies en diamant, etc.. Nous savions par cœur la description de ce bâtiment gracieux, fleur de la mer, éclose par quelque belle nuit tropicale dans l'imagination poétique d'un obscur chanteur de la misaine. Le corsaire était le prototype du Sabot-Mystérieux; Madurec ne craignait pas les réminiscences, et les amateurs de contes populaires ont pu en voir une trace dans le dialogue du prince Mystérieux avec le Cipaye.
— Eh bien! me dit Auguste, qu'as-tu appris?
— Voici, lui dis-je...
Mais Prigent avait fini de chanter, et Madurec, qui venait de mettre son brûle-gueule dans son chapeaa, récitait en faux-bourdon l'exorde suivant :
« Cric, crac, sabot, cuiller à pot, cuir à rasoir, tige de botte, tuyau de pompe, ressort de montre, blague à tabac, une brosse dans ton hamae, et vingt gourdes dans mon sac! Faut maintenant parler un peu de mattre Palan d'Amure et du Sabot-Mystérieux, aa mouillage de Calcutta. »
— Diable 1 fit Auguste, j'arrive trop tard* Heureusement la brise avait ua peu varié; l'oflteier
de quart commanda de se porter aux bras et boulines; Madurec courut à son beaupré; on orienta, ou régularisa la voilure , Y oficier profita de l'occasion peur faire
amurer, border, étarquer, elc... ce qui me donna le temps de satisfaire mon camarade
— D'après ce que j'ai pu recueillir, il paraîtrait, lui dis-j e « que les antécédents du roi Grand-Flandrin et du prince Mystérieux sont d'une importance très-secondaire. Personne n'a dit ce qui s'est passé dans le royaume abandonné successivement par l'oncle et le neveu. Mais le héros de Madurec rougit déjà du métier de matelot ; séduit par les charmes de la reine Mirliton- Mirlitaine, il se loge dans l'officine d'un parfumeur, il murmure contre son brave instructeur, le digne Paland' A mure, il dépense à tort et à travers ses avances, il manque de parole à sa marraine; Gimblard, Prigent et compagnie ont judicieusement fait ressortir toutes ces fautes ; ils s'attendent à une catastrophe.
— A merveille! dit Auguste, mais qui conduit le Sabot-Mystérieux? qui le commande? et combien de temps doit-il rester en rivière de Calcutta, pour parler le style de notre conteur?
J'allais confesser mon ignorance à cet égard, lorsque la manœuvre finit ; les babordais reprirent leurs places, nous les nôtres, et Madurec se chargea de la réponse.
« Il y en a ici, matelots, qui ont fait la pèche de la baleine, reprit le gabier; pour lors il y en a aussi qui savent la différence du capitaine de pêche au capitaine de route. Mystérieux était quasiment à bord comme un capitaine de pêche, on l'appelait : « Mon prince, • il logeait derrière, dans la grand'chambre ; mais vu qu'il n'aurait pas été capable de donner la route et de commandera bord, il ne commandait pas. Fallait donc
Vit CQPT9S D'UH MA*«.
ou eaeitftim 4» route, eb bieu* eeiuWà* c'était m pigeon blanc.
Oui, matelots, vm pigeon blaiic qui frisait le quart Ja i*ait et te jour, et qui pointait la carte avec son bec.
ia première fois. que le vent sauta pendant le voyage» c'était encore dans les passes ; voilà que du bout de la vergue barrée» il part uuo belle petite aoU qui s'euiendait mieux qu'un siftlet :
* — Raoge aux bras et boulines!
Palau-d' Amure* qui était maître d'équipage» répète l'wdf*.
». -~ Oriente au plus près partout !
an oriente* on regarde ; ou voit to pigeon, qui criait :
m -*<* Aroarn* l paie naauœuvres!
». — A^pwemmeat c'est le capitaine* dit le monde.
l»e pigeon descend sur l'épaule de l'homme de barre :
a •** Près et pteiu, dU-U, si le vent adonne, te cap
aisudl
» — Capitaine, demanda le prince Mystérieux au Pigeon-Blanc, où aUons-nous v s'U vous plaît ?
% — A Calcutta, capitaine, répond le pigeon.
% — r Ab çà, dit Mystérieux, qui est-cQ qui est capitaine, vous ou moi ?
% -*- Nous sommes capitaines tous les deux, vous pour commander à bord tout ce. qui vous plaira, et rm «ankwent, pour la route et la manœuvre,
> De rouiève qu'arrivant au mouillage, Mystérieux n'avait besoin de la permission do personne pour descendre à terre.
• Tu penses bien, vous autres, que lePigeon-BUœ 4\êù uu capitaiuo de l'invention de la fée Mystérieuse;
il ne formait pas et frisait ses trois repas arec une lentille.
• Une fois an mouillage, le Pigeon-Blanc, voyant Mystérieux partir, branle la tète, mais ne dit rien ; il donne ses ordres à Palan-d' Amure, se fait servir trente lentilles, les mange d'une fois, s'en va dans la hune d'artimon, met sa tête sons son aile et s'endort. — C'était bien juste.
» Pour lors, maître Palan avait sa consigne; il frit décharger la cargaison, qu'on vend à terre, achète en place une belle provision do marchandises, et comme Mystérieux n'y était pas pour travailler à l'arrimage :
» — Tant pis pour le prince, dit-il, il ne sera jamais calier. ■
« Ensuite attrape à calfater le navire; le prince courait bordée.
* — Tant pis pour lui, dit Palan-d'Amure ; il ne sera jamais calfat.
» Et ainsi de suite pour le restant.
» Pendant ce temps-là, mon Mystérieux allait tous les soirs faire sa partie de drogue avec la reine Mirliton- Mirlitaine, qui lui passait l'inspection des mains.
*■ — Ça va, ça va, disait-elle, il n'y en a plus gros que comme une noisette à chaque doigt, et ce n'est guère plus noir que du charbon de terre ; ensuite j'ai consulté ma nourrice, et elle m'a dit que mon mari sera celui qui aura les mains les plus Manches. Pour le moment vous êtes trois fameux sur la ligne, vu qu'il m'en est arrivé deux autres aussi par mer eette se* maiite : 1* le prince Savon, colonel-général des perruquiers de la garde dans le pays de la neige, et 2° le
276 COMES D UN MAlilH.
sultan Farine, commandant des boulangers à pied et à cheval dans le royaume des blanchisseuses.
» Prince Mystérieux se gratta l'arrière de la tète, comme tu ferais, Biniou, si, par supposition, le commandant te commandait de commander un virement de bord. Il avait déjà dépensé cinquante mille piastres, en eau de Cologne, pâte d'amande et savons de toutes sortes; il avait tout usé; il en acheta pour douze fois autant d'argent, et recommence!
» Le dedans de ses mains, à la fin du mois, n'était plus noir que comme mes souliers neufs, s'entend que c'était jaune, vu que je n'ai pas encore mis le cirage dessus.
» Le Pigeon-Blanc se réveille, demande si Mystérieux est à bord ; Palan-d' Amure lui répond que non ; alors il se fait porter soixante lentilles, ramasse sa tête sous l'autre aile et s'endort pour deux mois.
• Sur la fin des deux mois, les mains du prince Mystérieux étaient plus détrempées qu'un vieux faubert, et quasiment blanches, hormis une place large comme un écu de six francs.
» Le prince Savon et le sultan Farine commençaient d'avoir peur de ne pas gagner la princesse. Mystérieux, lui, commençait d'avoir bonne espérance; mais la nourrice, qui avait la consigne de nommer le mari de la reine, ne disait rien.
» Faut vous conter que le père à la princesse Mirliton-Miriitaine avait laissé la nourrice en sa place, avec ses ordres, quand il avait passé l'arme à gauche, comme dit le troupier.
CONTES D*tm MARIN. 277
» Donc la nourrice veillait au grain ; et le grand branlebas était pour la fin du quatrième mois.
» Le Pigeon-Blanc ne dormait plus ; il avait aussi sa consigne, qui était de mettre sous voiles juste ce même jour; mais le prince Mystérieux ne savait pas la chose.
» Enfin, ce jour-là, qui était connu d'avance dans tout le royaume de Calcutta, voici les tambours, les trompettes, les sifflets, par les rues qui criaient :
< — Rallie à l'appel, les princes, marquis, barons, sultans et tous ceux qui ont idée d'avoir les mains assez blanches pour épouser la princesse Mirliton-Mirlitaine; rallie à l'sppel, dans la cour du Louvre! celui qui sera nommé par la nourrice de la reine passera roi! En ayant, tambours et trompettes! »
« Les cloches sonnaient, il y avait tremblement dans la ville, prince Mystérieux lorgne ses mains, c'était blanc comme satin, hormis une petite tache de rousseur pas plus grande que la pointe d'une aiguille.
» Et voilà le prince Savon, le sultan Farine et le grand Ratapia, le petit Luturlu, JeannotOuvre-l'QEil, Késerlique, Patati-Patata et un tas d'autres qui rai* lient à l'appel, et avec eux Mystérieux, plus brillant qu'un amiral en grande tenue, plus beau qu'un soleil.
• Dans ce moment, le Pigeon-Blanc, du bout de la vergue barrée, commande avec sa belle petite voix de rossignol :
n — Chacun à son poste pour l'appareillage!
» Maître Palan-d'Àmure prend son sifflet et répète Tordre. Voilà qui va bien! On vire à long-pic.
» Le Pigeon-Blanc regardait tribord et bâbord avec sa longue vue :
* — Eh bien! dit-il, le prince Mystérieux ne rallie pas.
* — Tiens 1 répond Palan-d' Amure, il court toujours bordée, paraît qu'il s'amnse à terre.
» — Faut aller le chercher, c'est Tordre de notre ministre à nous, la fée Mystérieuse dit le Pigeon* Blanc, Palan -d'Amure, tu vas descendre sur le quai, tu iras droit au Louvre, le factionnaire te dira : — On ne passe pas! Tu passeras tout de même. Si ou tire sur toi, c'est égal. Tu me rapporteras le prince Mystérieux et nous appareillerons.
» — Suffit! dit Palan-d' Amure.
» — Le voilà parti.
» A l'entrée du Louvre, il y avait presse ; Paland' Amure chavire le monde et arrive jusqu'au Cipaye :
d — On ne passe pas !
• — Tu vas voir !
» Palan-d' Amure file raide ; l'autre tire sur lui ses deux canons de quatre-vingts, les deux boulets tapent sur le dos au maître, mais ça ne lui fit pas plus de mal que deux noyaux de cerise. Il se met à rire, et navigue droit jusqu'à Mystérieux.
» La nourrice, pour le quart-d'heure, visitait les mains du prince avec un lorgnon qui grossissait plus de cent mille fois :
» — Vous avez une grande tache, mon prince, ditelle, la reine ne sera pas pour vous.
» En entendant ça, Mystérieux ne se tenait plus de colère. La princesse était sur le trône, il veut
ttNtttt » Vf tt*M<r, 4tf9
réclamer; pas moyen ; les ©payes lui <*>Bf>eW te route, lui bouchent la bouche, et la nourrice pâSSfe ftfcspectkm des autres. Le prince tâche dfe tirer «ou sabre pour se dégager, mais il avait les makis si malles que la poignée entrait dedans connus dans da beurre.
» Heureusement Palan-d* Amure était là.
» — Larguez mon prince, qu'il dit, 6tt je tous chamberde!
» En même temps H faisait un moulinet avec son bâton sur les Cipayes, les marquis, les Sultans et le reste; puis il débâle son sifflet, siffle et crie après :
» — Par ordre du Pigeon-Blanc, faut que le prince Mystérieux rallie à bord, mais celui qui épousera la princesse Mirliton-Mirlitaine sans la permission de Ut fée Mystérieuse, à mon retour à Calcutta passera nn vilain quart-d'heure 1
» Ça, c'était une idée du matelot.
» — Vous voilà paré pour votre future, mon prince, suffit. En route, l'ancre est à pic, on n'espère plus que vous à bord.
» Mystérieux voulait rester tout de même, Paland'Amure le charge sur ses épaules, le prince se dégage de là, mais ses mains étaient comme du coton ; pas mèche.
» — Oh I les vilaines pattes blanches que vous avez là, dit Palan-d' Amure; vous n'êtes plus en élat, sauf votre respect, de prendre un ris d'ici à six mois.
* Tous les princes et tous les Cipayes avaient peur de Palan-d' Amure, ils le laissent partir. Mysté-
£10 CONTES D'df MARI*.
rieux arrive à bord, on achève de lever l'ancre et file de l'avant.
» — Oh! ma princesse, ma princesse! disait Mystérieux.
» — Fainéant, pensait Palan- d'Amure, il ne sait pas l'arrimage et il a les mains plus tendres que de la charpie.
» Quand on fut au large, le prince ne pensait plus qu'à la mignonne princesse Mirliton-Mirlitaine et au royaume de Calcutta ; il ne travaillait plus, 11 n'avait de cœur à rien, et d'abord avec ses mains de cire, s'il touchait une corde, il s'écorchait de suite. Il avait du chagrin en masse, vu qu'il se disait :
• — Si ce n'est pas le prince Savon, c'est le sultan Farine qui est son mari à l'heure qu'il est; eu tout cas je suis rayé du rôle d'équipage.
» Jamais il ne parlait plus à maître Palan-d'Amure.
» Le Pigeon-Blanc pourtant faisait le quart, et navigue.
La fée mystérieuse.
» Marche aujourd'hui! marche demain I à force de marcher on fait beaucoup de chemin, si on ne tombe pas on n'a pas la peine de se ramasser. Enfin, les chevaux avaient tant marché, tant marché, qu'ils avaient les jambes usées jusqu'aux genoux.
t C'est comme qui dirait que le Sabot-Mystérieux mouilla en rade d'Europe, dans le royaume de Grand- Flandriu le déserteur, un an et un jour après être parti la première fois, vu que les vents avaient été de bout pendant toute la traversée de retour.
» Sitôt que l'ancre est par le fond, on voit venir un canot à bord. — C'était la fée Mystérieuse.
» — Aïe! aïe! aïe! dit le prince, me voici calé; je n'y pensais pas plus qu'à me faire pendre, et je ne sais pas l'arrimage, je ne sais pas calfater ni nager dans les canots; comment ça va-t-il tourner pour moi?
» Le Pigeon-Blanc met l'équipage en rang à seu 1 ^
282 CONTES* D'UN MABIIf.
fin de recevoir la fée, fait tirer un salut de vingt et un coups de canon et va lui offrir sa patte pour monter à 4'échelle.
» Le prince Mystérieux n'était plus crâne avec ses mains blanches comme neige, et on peut dire qu'il avait les joues encore plus blanches que les mains, en pensant que sa marraine lui avait promis de le punir, raaisraide, s'il n'était pas matelot à la fin du voyage. Et il n'était pas matelot, non! — pas plus que toi, Biniou.
» La fée monte à bord, et lui dit :
» — Ah çà, mon garçon, as- tu bien travaillé ?
• — Un petit peu, répond le prince.
» — Nous allons voir, dit la fée, commençons par le~commencement : un nœud plat !
• Il ramasse une corde, fait un nœud plat.
» — Bon t dit la fée, qui lui commande après un nœud d'agni, un nœud d'écoute et diverses sortes de nœuds.
» — Ça va encore ; depuis sept jnois et un Jour qu'on était sous voiles, partant de Calcutta, les mains du prince s'étaient un petit peu durcies, comme supposition des mains de capitaine ; mais rien qu'à faire une dizaine de nœuds, la peau commençait à Hit cuire. — Elle l'envoie en haut, lui fait larguer un perroquet, le lui fait serrer. On passe à prendre un ris au grand hunier, Mystérieux à l'empointure; il n'avait plus de forces ; nftris Palan-d' Amure était à côté de lui, qui loi donne un coup de main ;
• — Merci, dit Mystérieux, je n'oublierai jamais ot service.
CONTES J>'GN UAJUH. 263
jd — En èas le monde I
» La fée Mystérieuse dit pour lors ou prinoe :
» — Montre voir tes mains.
» Il saignait des doigts, des ongles et de la paumelle*
» — Ah ! dit-elle, tu n'as pas des mains de matelot ; voyons si tu as de la force,
* On va dans la cale, la fée lui commande de désarrimer un tas d'affaires, — Mystérieux bomque, et d'un!
» On descend dans la chaloupe, la fée lui commande d'armer un aviron ; il se laisse gagner, la poignée tat tombe sur l'estomac ; il roule à la renverse, et de deuxl
» — Assez causé, dit la fée, remonte à bord.
» Mystérieux se sentait en faute ; il tremblait comme un pennon par forte brise., il était capon, l'oreille basse, pire qu'un chien qui a mangé la consigne quand son maître lui crie :
» — Attends-moi !
» L'équipage était sur deux rangs, le Pigeon-Blanc en tête, sabre au côté, maître Palan-d' Amure au pied du grand mât, la fée Mystérieuse sur le banc de quart.
» La fée Mystérieuse était, que je t'ai dit, matelot, une belle, grande, jolie particulière, plus gentille d'habitude que n'importe laquelle, en comptant la reine Mirliton-Mirlitaine, et aussi Marguerite, l'épouse à Thomas Coquille, le Bordelais ; un bijou de princesse, saignée, roustée, ficelée, parée, un charme, un cocotier en fleurs, une prairie verte avec des roses, une rivière dans un berceau de cristal, un ange du bon Dieu, qui parlait plus doux que musique, choix sur choix.
Pendant lequel Madoree fuit un petit ramn«
Avant de passer outre, on ne saurait établir trop nettement la situation compliquée des principaux personnages du eonte de Madurec.
D'une part, à Calcutta, la reine Mirliton-Mirlitaine a vu disperser les prétendants à sa main parles faits héroïques et par les terribles menaces de maître Palan- (TAmure, dont Vidée de matelot suspendra jusqu'à nouvel ordre les fiançailles et les épousailles.
D*un autre côté, le Sabot-itysterieux, a peine de retour dans les mers d'Europe, vient de reprendre le large avec la fée Mystérieuse, le Pigeon-Blanc et Paland'Amure.
Et enfin le prince, après avoir reçu la cale, juste punition de sa coupable ignorance et de son manque de parole, est débarqué sur le rivage du royaume de Grand-Fiandrin le déserteur, où la gendarmerie est
cowrss d^w munies *$7
deprôs m* a» à la recherche à» légitime héritier de ht oottrenao, pour te remettre de gré ou de forée en possession de son trône.
Maduree Avait te sentiment de ces suspensions saisissantes qui fouettent le sang et laissent l'auditoire altéré: de la suite du récit. Les bâberdais étaient enchaînés par le puissant intérêt des premiers chapitres; Auguste et moi nous étions bâbordais en ce point.
Ab I puissent mes lectears être o» peu bâbordais aussi ; -~ car plus j'avance dans ma tâche, plus eNe m'effraie. Je suis semblable k un navire qui s*est baraiment élancé dans un chenal boudé de récite ; mais tes ée&eils se dressent plus nombreux, les dangers se multiplient à perte de vue, lovent devient contraire, la capitaine se trouble et pâlit, l'équipage s'épouvante du ses craintes, le naufrage est inévitable.
Un peu d'indulgence, ou je sombre pareillement, et jamais je n'arriverai à bon port, ear je erois vous entendre dire :
«~ Bien ! quel langage, quel jargon, jamais on n'écrivit des phrases si baroques I Âve?~vous rien com* pris à ces prétendues rocamboles qui arrivent période fussent à travers la narration, comme s'il ne suffisait pas que le conte n'eût ni queue ni tête. C'est à la fois teivial et puéril. . . Ah ! Monsieur, taisez-vous ou prenez* te sur un autre ton.
Et moi je ne puis répondre qu'une seule ehoso. G*est que je voudrais être entendu par des cœurs simples et naïfs, ainsi que Maduree était éeouté à bord die la £tbiade.
Toutes ce» dénuées fantasques ou fantastiques
étaient acceptées sans arrière-pensée. Parmi les assistants nul ne se récria contre la voix flûtée do capitaine Pigeon-Blanc, nul ne se plaignit de la faible portée des inoffensifs boulets de 80 lancés contre Palan-d* Amure par les Cipayes de la Reine ; nul ne haussa les épaules; nul ne dit... ce que vous dites, Monsieur, Madame et Mademoiselle.
Il est possible qu'on eût mieux réussi à vous plaire en vous racontant ici l'épouvantable histoire de cette charmante empoisonneuse qui assassina son neuvième mari pour varier ses plaisirs, et qui paya cette imprudence par la triste nécessité d'entendre le réquisitoire galant, fleuri, mais foudroyant de M. le procureur du Roi. Ensuite vous voua seriez laissé toucher par l'attendrissant plaidoyer du défenseur de cette aimable héroïne ; enfin, vous auriez palpité pour les circonstances atténuautes.
Eh bien, s'il ne faut que cela, nous vous promettons un bourreau tout de rouge habillé, et nous nous engageons à vous montrer vers la fin de ce dramatique récit les préparatifs du supplice d'une légion tout entière. •
Madurec n'en promit pas tant ; mais Madurec avait affaire àPrigent, Gimblard, Cestac, Bleu-de-Ciel, Mitrouillard, Biniou, le Parisien et autres; il ne s'engagea qu'A continuer lorsque dix heures sonneraient à la cloche du bord.
Mes vieux, dit-il, voici que vous savez juste la moitié de l'histoire ; laissez-moi boire un coup et me tranquilliser un petit peu.
A ces mots le vieux gabier se fit apporter par Bi-
carras *'un mkwm. tte
niou «ne corne qui ne contenait pas même de f abondance, la vida d'un trait, s'accouda sur la caronade voisine, appuya sa tête dans le creux de sa matn et s'abandonna aux rêveries d'an demi-sommeil.
Les commentaires de rigueur ne firent point défaut :
— Eh bien! Biniou, demanda le Parisien, commences-tu à y voir clair?
Le novice fit un signe de tête négatif.
— Oui, vilain marmiton, s'écria Prigent, diras-tu encore qu'on a eu tort de ne pas retrancher mon matelot, un- vieux brave pareil à Palan-d' Amure ?
— Ces mousses-là I fit dogmatiquement observer Gimblard , ils croient que le goudron noircit les mains d'un matelot?
— Pourtant, objecta Biniou assez timidement, si le prince Mystérieux avait eu les mains tout à fait blanches il épousait la princesse Reine de Calcutta.
— Et toi t si, à l'inspection, tu avais eu les tiennes propres, tu n'aurais pas été retranché, dît le Parisien, tandis que Cestac s'écriait de son côté :
— Plus souvent! Caïman; et la fée Mystérieuse!.. Mais si le prince avait eu des mains de matelot, il tirait son sabre; avec Palaa-d' Amure, ils chaviraient les Cipayes et tout ; ils emportaient la princesse à à bord et file de l'avant ! au lieu que moyennant ew pattes molles, il n'y eut pas mèche!
— Et après, dit Bleu-de-Ciel le timonnier, en rade, au retour, il restait commandant du navire avec le Pigeon-Blanc, capitaine de route, et au lieu de ça, le voilà à terre...
— Je voudrais bien y être, moi, je ne m'en plaindrais pas, dit Biniou.
— Oui, dit Mitrouillard avee sa bonhomie bienveillante et crédule, mais tu n'es pas forcé de te faire roi d'un royaume où il n'y a plus un sou en caisse, pas de tranquillité, de l'eau et des pommes vertes pour toute ration.
— Et puis, que ferais-tu à terre? voyons! s'écria Prigent; quel métier sais-tu?.. Quand tu aurais mangé tes économies de campagne et vendu tes effets, comment gagnerais-tu ton pain?.. Tu ne dis rien, là!.. Tandis qu'à bord, que te manque-t-il?
— Vous remarquerez, jeune ami des beaux-arts, ajouta le Parisien, que vous ne manquez pas même de taloches, calottes et autres agréments que les anciens vous distribuent gratis, pour vous former insensiblement aux manières de la cour et de la bonne sociliété.
— Ce Parisien-là déclame tout de même un peu soigneusement, dit le candide Mitrouillard.
La dissertation continua en ces termes jusqu'au moment où quatre coups tintés par la cloche apprirent aux bâbordais qu'il était dix heures.
Madurec fut bruyamment invité à reprendre son récit ; Auguste et moi nous prêtâmes une attention nouvelle, et le vénérable gabier de beaupré se mit à raconter ce qui fournit la matière du :
Où l'on verra comment le prince Mystérieux, héritier présomptif de la couronne, prouva qu'il regrettait de ne pas être matelot .
« À bord d'un trois-mâts il y a quatre mais, sans compter les mâts de hune et de perroquet : — mât de beaupré, un, mât de misaine, deux, grand mât, trois, mât d'artimon, quatre ; — à bord d'un trois-ponls, il y a quatre ponts, sans compter le faux-pont, qui en est un vrai tout de même, ce qui fait cinq ; — j'ai connu des vaisseaux de 74 canons qui en avaient 80 bons; — donc, celui qui se fie au nom des choses pour en parler, n'est qu'un conscrit et un paysan. Y a-t-il rien de plus blanc qu'un champ de blé noir, et rien de plus noir qne la frégate la Blanche ? D'autres disent : — C'est ci, c'est ça ; — moi, Madurec, je dis : — Voilà ce que c'est !.. Faut avoir vu et bien vu, touché et bien touché, entendu et bien entendu ; faut avoir senti et bien senti, et encore on peut s'envaser;
— à preuve que nous nous sommes échoués en rivière de Rochefort avec la gabarre la Lit-deCorne, ayant à bord le meilleur pilote des pertuis.
» Le sac que Palan-d' Amure avait donné au prince Mystérieux était un sac de matelot, en toile à voile, avec un raban et un nœud en araignée finement fait, mais qu'y avait-il dedans? — Toi, tu dirais : — un bazar de matelot, deux chemises blanches à collet bleu, une de laine, cravate rouge, pantalon de drap, paletot, vareuse et le reste... Eh bien, moi, avant d'avoir vu et compté, je réponds : Je n'en sais de rien! Voilà le moyen de ne pas mentir.
» Pas plutôt sur la côte, un endroit comme qui dirait Plougastel, le prince démarre le sac, l'ouvre en grand, et trouve d'abord, par-dessus tout, un bon couteau, il le met à sa ceinture ; puis un rechange de marin, H s'habille avec; ça valait mieux que son vieil uniforme qu'il avait quitté dans les temps au bazarde Calcutta, sans penser le ravoir sur le dos jamais de la vie; le voilà donc en habillement de matelot. Pais il trouve quatre galettes de biscuit, il n'avait pas déjeuné, il en mange une, c'est bon I
• Après ça, ce qui demeurait dans le sac, remuait tout seul : — Tiens! dit Mystérieux.
» Il chavire la mécanique, et voilà qu'il en fait sortir un eheval tout sellé, tout gréé avec des marchepieds pour monter dessus.
» — Àh! pensa le prince, Palan-d' Amure avait tout de même des drôles d'affaires.
» A côté du cheval il ramasse une bourse en cuir, avec quatre piastres, deux pièces de quarante sa*
CONTE» ft'ttft MAUllf. 293
et quinze petits sous, pas davantage, vu çu'à l'arrivée en rade, Palan-d* Amure avait de suite envoyé tout le restant de ses argents à sa bonne femme de mère, par le bateau du pilote qui avait piloté, comme de juste et de raison, le Sabot-Mystérieux.
» Mystérieux ramasse aussi tout ce qui était tombé éa sac avec le cheval et la bourse en cuir, un long nmleau de corde de cent brasses au moins, une poulie, un sifflet et une paire d'éperons qu'il amarre à ses pieds.
i II sort enfin du sac un petit chien gris tout mignon, qu'il caressa en disant : ,
» — Tant que j'aurai de quoi te nourrir, tu demeureras avec moi, par la raison qu'apparemment tu étais le chien fidèle de Palan-d' Amure, mon vieux maître, un matelot fini.
i Le chien Fidèle remua la queue; Mystérieux lui donna sa seconde galette de biscuit, et une autre au cheval.
» Voilà donc ce qu'il y avait dans le sac, et tu vois par conséquent, que Mystérieux fit bien d'y regarder avant de dire : — « C'est ci, c'est ça 1 »
• Il fait sécher sur la grève son vieil uniforme, tout mouillé, depuis qu'il avait reçu la cale; après ça, monte à cheval, siffle son chien, et en route, droit devant lui.
» — Je ne sais pas où je vas, tous les chemins me sont égal, dit-il, quand j'aurai idée de virer de bord, je virerai.
» Il n'avait pas fait deux lieues que, passant pa
une petite ville, comme supposition Landerneau, les gamins se mettent à crier sur lui :
i — Oh! hu! cigale! hop! Un matelot à cheval, avec un chien gris qui court après, cigale 1 pour le matelot !
» — Si c'était vrai que je suis matelot, pensa Mystérieux, au lieu d'être pour l'instant à cheval sur terre, je serais k bord avec ma marraine, et elle m'appellerait son fils chéri. Et maintenant, j'ai reçu la cale; mais je ne l'ai pas volée !... Ah I -si j'étais matelot !
h Comme il se disait ça en dedans de lui-même, il regarde ses mains blanches : elles tournaient un petit peu à la couleur de café au lait, et sa peau, si fine qu'elle était tout écorchée, s'endurcissait au mal.
» — Ah! dit-il, je voudrais avoir les mains noires comme celles de Palan-d'Amure, et aussi des richesses pour lui montrer que je ne suis pas si ingrat que- j'en ai l'air.
• Il n'avait point fini de penser de même qu'il était passé bien loin de Landerneau, presque touchant Landivisiau, toujours par supposition.
» — M. le marin, M. le marin, lui cria une pauvresse, n'allez pas si vite ! la charité s'il vous plaît.
» Il arrête son cheval et regarde la bonne femme :
» — On voit bien que vous êtes un vrai matelot, vous. Le bon Dieu vous le rende.
» — Ah ! se dit-il, si j'étais un vrai matelot, comme elle dit, je serais sur la mer jolie avec la fée, ma marraine, et peut-être encore qu'il y aurait moyen de moyenner, rapport à la princesse Mirliton.
» Gomme il se parlait de la reine de Calcutta, son
coktbs d'us marin. 8W
cheval se met à tanguer si dur que mon Mystérieux dérape, et va rouler à cinquante pas sur un tas de cailloux; quand il se leva de là, la tète avariée, il avait encore les mains blanches plus blanches que lait tout pur.
» Ça commence à le faire un peu réfléchir.
» — Apparemment, dit-il, que ma marraine, quf est fée, veille au grain, et qu'elle me défend de regretter cette princesse, par la faute de qui j'ai manqué à devenir matelot. C'est chagrinant ! mais comme disait Palan-d* Amure : — « Faut obéir à ses chefs sans marron ner. » Mon chef, à moi, c'est ma marraine; pour lors, assez causé!... Si je n'avais pas tant pensé à cette Mirliton-Mirlitaine-là en revenant de Calcnlta, je me serais remis à l'cuvrage , je me serais refait de belles paumelles de matelot, et assurément je ne serais pas pour le quart-d'heure sur le plancher des vaches, mais bien sur le plancher des hommes, comme on dit à bord.
» Pourtant il remonte sur son cheval, et arrive dans un petit endroit, mettons à Saint-Tégonec, toujours par supposition, où la cloche sonnait la messe.
» — Si j'entrais à l'église, se dit-il, je dirais quelques mots de prière, ça me porterait bonheur !
» A la porte de l'église il y avait des mendiants, des estropiés, des sourds-muets de toute sorte ; il ne lui restait plus que sept sous en sous.
» — Palan-d' Amure, qui est matelot, dit-il, donnerait davantage, je vas changer.
U change quarante sous et leur donne à tous en disant :
£96 CONTES D'UN MAAUi.
» -^Gardez-moi mon chien et mon cheval jusqu'à la fin de la messe,
» — Bien sûr, bien sûr que celui-ci est ua matelot fiai! disaient les pauvres; as-tu vu qu'il a changé de l'argent rapport à nous?
» — Ah! pensa Mystérieux, si j'étais matelot fini, et, malgré ça, sur terre, à Saint-Tégonec, je ne ferais pas la monnaie de quarante sous, mais je donnerais des doublons en grand, car ma marraine me payait bien à raison de soixante onces d'or par heure.
• En entrant dans l'église il prend de l'eau bénite, et voit ses mains qui étaient déjà de retour plus jaunes qu'un vieux bouchon. — Voilà qui est boni
» Le curé monte en chaire et dit qu'il y a trois fiamilles de la paroisse qui ont été tout à fait ruinées par la mort de leurs vaches, et la grêle, et la maladie, de manière qu'il fera une quête à leur intention.
» — Pal an-d' Amure, pensa le prince, donnerait bien une piastre, j'en donne deux.
» Le curé, voyant ça, ne put pas s'empêcher de dire pour ses pauvres :
» — Merci, bon matelot.
» — Ahl mon Dieu! dit le prince en se mettant à genoux, faites donc, s'il vous plaît, que tout ce brave monde ne mente pas comme ils font rapport à moi, et qu'ils aient tant seulement uû peu raison.
» En dehors de l'église, les gendarmes étaient là qui demandaient aux pauvres :
» — Avez-vous pas vu par hasard le prince Mystérieux, qui est comme ci, comme ça?
• Le signalement semblait bien au marin qui sor-
CONTES D UH MARIN. 207
tait de l'église, mais tous les gens de la paroisse et le curé disent de suite :
» — Il n'y a pas de danger qu'il soit prince, c'esl un matelot; il donne sans compter ; laissez-le finir sa route à son idée.
» De manière que les gendarmes n'arrêtent pas Mystérieux, qui se remonte à cheval et navigue!
» Voilà donc comment il échappa encore d'être roi du royaume de Grand-Flandrin, son oncle, qui avait déserté emportant la caisse, et sans seulement laisser dans les buffets du Louvre de quoi faire un bon petit souper.
» Mystérieux, malgré ça, prend le chemin de traverse, pendant que les gendarmes filaient sur la grand'route; il avait raison, faut se méfier de la mauvaise compagnie. »
Pour se rendre digne do titre de matelot, le prince Mystérieux, continue a Caire tout ce qne maître Palan~d' Amure aurait pu faire a sa place.
Le temps était superbe, une bonne brise d'ouest gonflait les voiles de la Cibiade, et nous remontions rapidement le long des côtes du Brésil, sans que la moindre saute de vent, sans que le moindre grain vînt troubler la tranquillité des bâbordais.
Madurec n'était interrompu tout au plus que par les exclamations admiratives ou laudatives de son cercle d'auditeurs.
Prigent, Gestac, Bleu-de-Ciel, Gimblard lui-même, commençaient à pardonner au prince Mystérieux sa fainéantise de Calcutta, ils s'intéressaient sincèrement h son sort.
» — A l'arrivée à Morlaix, poursuivit Madurec, à Morlaix, s'entend, par supposition, vu que c'était
dans des temps si anciens que pour lors la Tour de César du Château de Brest n'était pas seulement déterrée de la soute aux cailloux, tu serais allé à la Pointe-aux-Blagueurs, et tu n'y aurais pas plus trouvé de tour que de beurre dans la soupe du Provençal; — donc, à l'arrivée dans Morlaix, le prince Mystérieux n'avait pas ce qui se dit en anglais, un farthing, dans sa bourse en cuir.
» Voilà qu'il rencontre un vieux pêcheur qui pleurait :
» — Qu'avez-vous, mon bonhomme? dit-il.
» — Ah ! mon brave marin, répond l'autre, j'ai quo j'avais acheté hier de la corde grosse' et menue pour gréer mon bateau, mais de nuit, des flibustiers m'ont tcut volé, et me voilà ruiné, moi, ma femme et mes enfants.
» — Mystérieux ouvre son sac, lui donne ses cent brasses de corde et sa poulie.
» — Vous êtes un vrai matelot, vous, dit le pêcheur, je le vois bien à votre air, à votre générosité et à vos grosses mains.
» Et de vrai, pour lors, mon prince vous avait des paumelles comme le premier venu, Gimblard, Prigent ou moi qui ai goudronné toute l'après-midi les sousbarbes et les baubans de beaupré.
» — Voilà qui va bien, pensa-t-il, un vieux pêcheur m'a pris pour un matelot de vrai; pour un pareil à Palan-d'Àmure. Si la fée, ma marraine, a connaissance de la chose, j'ai idée que ça lui va.
» Sortant de Morlaix, au haut de la montée, — les terriens appellent ça une côte, comme s'il y avait des
300 CONTES D'UN MAAW.
côtes, hormis sur le bord de la mer, — Mystérieux trouvé un gendarme qui était à côté d*un cheval mort, et ce gendarme était plus triste que le pêcheur; il sVrachait les cheveux et jurait comme un possédé.
t — Qu'avez- vous, mon gendarme? demanda Mystérieux.
» — Ah ! dit l'autre, ne m'en parlez pas ; depuis que Grand-Flandrin a déserté Tan passé et le roi Mystérieux aussi, le royaume est tout en révolution, de manière que la nuit et le jour nous avons l'ordre de courir après le prince pour le ramener au Louvre; hier donc, le commandant de la gendarmerie nous a commandé de veiller encore mieux, vu qu'on se disait que Mystérieux était de retour ; j'ai tant couru, tant couru, que mon pauvre cheval est mort, et maintenant je perds mon état, n'ayant pas les moyens d'en acheter un autre ; et ma vieille mère est malade, je ne gagnerai pas de quoi payer le médecin ni l'apothicaire.
» — Gendarme, dit Mystérieux, consolez-vous, voici un cheval en remplacement du vôtre, et prenez mes éperons par-dessus le marché; mais vous ferez bien de ne plus chercher le Prince, j'arrive de Calcutta, où je l'ai vu comme je vous vois.
» — Marin, vous êtes un vrai matelot, sans rancune, un cœur d'or, dit le gendarme, je m'y connais. Si jamais j'ai Tordre de vous mettre les poucettes, je vous promets de ne serrer que tout juste pour Yoas empêcher de m'échapper.
» — Merci, dit Mystérieux, vous êtes encore plus gendarme que moi matelot, suffit !
CONTES Dr'tfir MàftHf. 30f
» Voilà donemon Mystérieux à pied comme un soldat, sac au dos; il partage avec son petit chien gris sa derrière galette de biscuit :
» — Fidèle, dit-il, qua&d nous aurons faim la prochaine fois, je sifflerai dans moa sifflet, et nous nous brosserons, l'estomac.
» Mais à n'avait pas fait trois Bettes qu'au milieu d'un bois il entend un pauvre homme qui appelait an secours.
» — Paian-d' Amure irait bien vite, se dit-il, je vas courir.
* C'était un mendiant aveugle qui ne trouvait plus son chemin.
» — Bonhomme, dit Mystérieux, comment ça se fait-il que vous soyez ici tout seul, sans personne pour vous mener?
» — Mon bon monsieur, dit l'aveugle, je suis sorti de chez nous ce matin, à ma coutume, pour venir ramasser du bois mort le long des fossés, avec mon chien, qui me hâtait; mais il a passé un tas de brigands, ils ont coupé la corde de ma pauvre bête et l'ont volée, me laissant ici sans pitié. Vous seriez bien charitable, pour l'amour du bon Dieu, de me piloter jusqu'à la ferme de la Croix -de-1' Affût, qui est sur le haut de la montée de la grande route.
» Mystérieux donne son bras au vieil aveugle, le sort du bois et arrive avec lui à la ferme.
» — Mon bonhomme, dit-il qu'il dit, f ai là un chien qui se nomme Fidèle, j'avais dit que je le garderais tant que je pourrais le nourrir, mais à cette heure je n'ai plus rien, ayez-en bien soin, je vous le laisse*
303 CONTES D'UN MARtK.
» — Vous, dit l'aveugle, vous êtes cm matelot, ou je ne m'y connais pas.
» — Ça se pourrait, répond Mystérieux.
» Ils cassent une croûte ensemble, vu qne l'aveugle avait du pain noir dans son armoire, et voilà le prince qui repart tout seul, à pied, sans argent, sans corde, sans poulie, sans éperons, sans cbeval, sans chien, mais par exemple avec des mains dures et noires comme celles de maître Palan-d' Amure. Sans savoir au juste pourquoi, Mystérieux était conlent.
, H — C'est vrai, dit-il, que la princesse Mirliton- Mirlitaine était plus gentille qu'un rosier fleuri, je l'aurais bien épousée; mais tant pire, faut se consoler, pas de bêtises ! Je suis l'auteur qu'un tas de monde est heureux, des pauvres, un curé, un pêcheur, un gendarme, un aveugle... M'est avis que je suis quasiment matelot.
» Regarde ses mains, elles étaient toujours noires, voilà qui va bien :
» Coupe un bâton blanc dans le bois, et s'en va la canne à la main, comme un négociant.
» Donc, causant de même, voilà qu'il se retrouve au bord de la mer, toujours par supposition , sur la côte de Sainl-Brieuc.
» Il y avait bord à quai un caboteur qui déchargeait du vin de Saintonge, et des matelots qui travaillaient tant qu'ils pouvaient, mais ça n'allait pas fort ; un de l'équipage courait bordée et ils ne restaient plus qu'à trois au lieu de quatre, de manière que voyant Myslérieux qui les regardait :
CONTES ft'im KAKM. 303
» — Matelot, disent-ils, venez donc nous donner un .coup de main, si vous n'êtes pas trop pressé.
*-» Ça va; Palan-d' Amure n'aurait sûrement pas refusé un coup de main à des matelots, Mystérieux saute à bord, pèse sur le palan ; à chaque coup il sortait une barrique.
» Une heure après, ou approchant, le chasse-marée était déchargé de tout son vin :
• — Puisque vous êtes si fort que ça, matelot, venez donc dans la cale, disent les autres nous avons à travailler à l'arrimage.
tu — Je veux bien, répond Mystérieux, mais je ne m'y connais guère.
» — Vous dites ça pour rire, on voit bien que vous êtes un matelot fini, font les autres.
» — Bon I pensa Mystérieux, voilà des matelots qui m'appellent matelot fini ; courage garçon 1
» Il y a ici à bord de la Cibiade maître Moulinet qui est un fameux contre-maître de cale, pas vrai ? Eh bien 1 Mystérieux travaillait .encore mieux que maître Moulinet, il maniait les palans, les barriques, les gueuses et tout, comme s'il n'avait rien fait d'autre sa vie durant.
» — Excusez du peu, disaient ceux du chasse-marée, il dit qu'il ne s'y connaît pas! à quoi vous connaissez-vous donc, vous ?
» — A pas grand'chose , apparemment, puisque je viens d'être débarqué de mon bord à cause que j'étais pas assez matelot.
304 COIfTES D'UH MARK.
» — (Test égal! si vous voulez rester avec nous, vous n'avez qu'à parler ; le patron est un bon enfant* «pu dira : oui, bien sûr.
» — Ça me ma, répond Mystérieux.
» Voilà donc qu'il avait du pain sur la planche, un tiamac entre deux crocs, des amis, et du cœur une provision de campagne. *
Madurec attendit l'effet de ces paroles et ne l'attendit pas longtemps, car le sententieux Gimblard dit aussitôt :
» — Oh! pour ça, c'était juste I Foi de matelot! I avait bien travaillé!
* — Voilà ce que c'est qu'un bon maître, dit Prigent, Palan-d' Amure lui en avait plus appris qu'il n'y en a dans les gros livres de chiffres et de latin.
» — Oui, oui, ajouta Bleu- de-Ciel; aussi pourquoi Garbichot, qui était sur la Ville-de-Nante* avec nous, était-il une mauvaise pratique? parce qu'il avait fait connaissance d'un vieux flibustier, un renégat, un brigand fini, Requin, qu'il se nommait, un homme qm avait fait la traite à main armée, la piraterie avec toutes sortes de nations, un vrai scélérat, fin matelot pourtant, hormis ce qui est d'avoir bon cœur ; de manière que Carbichot a été débarqué au retour du voyage parce que le capitaine n'en voulait plus ; le commissaire l'envoya de suite au service avec des notes pires que tout ; et la Ville~de-Nantes n'avait seulement pas fini de charger qu'il passait au conseil et qu'il est pour te moment au bagne de Rochefort, où Cestac l'a vu avec la casaque rouge.
CONTES D'UN MAUIIf. 305
— Tandis qu'au contraire, ajouta aussitôt Prigent, nous avions dans les temps, sur la Bonne-Suzanne, une crème de bon garçon, Thomas Coquille, dont Madurec parle une fois et deux fois, tout en nous contant des contes. Et celui-là, c'était un vrai matelot, cœur et tout, pourquoi? — Parce qu'étant mousse, il avait navigué avec des vrais, des vieux finis, maître Rapetasse et maître Brinde-Zingue, qui même était encore à notre bord k l'époque.
Je savais aussi bien que les trois anciens camarades de la Bonne-Suzanne l'histoire de ces nouveaux personnages dont Prigent citait les noms devant nous, et je m'apprêtais à commenter à l'oreille d'Auguste les dires du conteur, lorsque le Parisien, impatient de placer son mot, ajouta d'une voix perçante :
— Ce qui prouve, comme a dit le grand Corneille dans sa tragédie de Figaro, que qui se ressemble s'assemble, et qu'aux âmes bien nées,
La valeur n'attend pas le nombre des années.
J'oubliai Thomas Coquille ; Auguste était parti d'un éclat de rire et je riais aussi ; mais Gimblard, Prigent, Cestac et compagnie ne goûtèrent pas la citation :
— Veux-tu te taire, oiseau de malheur, s'écrièrentils ; tu es capable de faire venir le mauvais temps, toi et tes rimasseries sans bon sens. Ferme ton bec, laisse parler Madurec et marche avec!
Le Parisien haussa les épaules, fit claquer ses doigts et se mit à siffler.
306 CONTES D'UN MA Kl If.
Gtmbferé grogna, rimpétnenx Prigent leva le poing; snaût pour le bien de la paix, le conteur se bâta de reprendre la parole, ce qui rétablit la bonne harmonie «n réduisant tout le monde à l'immobilité la plua sil^neiesse.
La police do royaume.
« — Calmons-nous, matelots, dit le gabier de beaupré, et n'allons pas nous arracher les yeux pour des bêtisailles.
» Quand, à bord du chasse-marée, ils eurent fini de tout décharger, sans perdre de temps en amusettes^ les voilà donc qui commencent à prendre un chargement de morue, de salaisons et farines, et Mystérieux travaillait si bien, si fort et si vite, que le jour d'après, la cale était comble : — Attrape à appareiller !
» Le prince n'avait plus peur d*être roi du royaume^ il se voyait matelot.
» Ma marraine, se dit-il, est capable de me pardonner, et pour lors il pourra se faire que je navigue encore à bord dti Sabot-Mystérieux, avec mon Pâted'Amure.
30 > co>vr6& d'un m ai; i.x.
» Le patron l'envoie dans le canot pour remorquer le chasse-marée hors du port, à mer étale, après le flot.
» — Patron, dit Mystérieux, ne vous fiez pas trop à moi, je ne sais pas bien nager dans les embarcations.
» — Tu apprendras, répond le patron.
» Il arme l'aviron de tribord, et souque dessus! mais il nageait si raide qu'il faisait tout aller en dérive, et qu'il aurait bien fallu quatre hommes comme moi pour amener à bâbord.
» — Excusez! dit le patron, il dit qu'il ne sait pas nager!.. Prends les deux avirons, matelot, tu en fais plus à toi seul que tout l'équipage ensemble.
» Ça fait que Mystérieux remorqua le chasse-marée dehors, filant trois nœuds avec forte brise de bout.
» Au retour du voyage, le patron et les autres du chasse-marée disaient partout : — Celui-ci est un matelot comme pas un !
• — Si vous connaissiez Palan-d' Amure, répond le prince, vous ne parleriez pas de même.
» Voilà donc qu'un soir, étant chez la bonne femme Grain- de-Sel, leur hôtesse à Saint-Brieuc, Mystérieux prend la gazette et commence à lire.
» — Tiens, tu sais lire, toi? disent les autres.
» — Un petit peu, répond Mystérieux.
» — Pour lors, voyons voir, range à nous conter ee qu'il y a sur les papiers.
» Voici donc Mystérieux qui commence tout haut :
» On fait à savoir à tout un chacun qui lira sur ce
papier, que le commandant-général des gendarmes du
royaume et tous les gendarmes sont condamnés à
COSTBS D'UX MARIN. 309
mort, par ordonnance de la police, rapport qu'ils n'on t pas croche le roi Mystérienx, et que, depuis ce tempslà, tout le royaume est en chamberdement, et donc, lundi prochain, à deux heures après midi, on les fusillera sans rémission, hormis que le prince Mystérieux, roi du royaume, leur fasse grftce.
t Signé : La police du Royaume. »
» Mystérieux, lisant ça, devint blanc comme un linge.
» — Ahl se dit-il, que ferait maître Palan-d' Amure en ma place? — Il irait, bien sûr, vu qu'il est matelot. — Donc, j'y vas?
» De façon qu'il dit adieu aux autres, prend son sac, son bâton et son sifflet, et en route I courant de toutes ses forces.
» Tant il courut, tant il courut, qu'il arriva sur la grande place du Louvre comme sonnaient les trois quarts. Il avait fait plus de cent lieues filant dix nœuds à l'heure.
» — Bon ! je suis à temps ! qu'il pensa de suite.
» Le commandant des gendarmes et tous les geu~ darmes à pied et à cheval, sabre au côté, se menaient l'un l'autre pour se faire fusiller ; la ligne était en rang qui chargeait ses armes.
» La police du royaume faisait le quart sur une manière de bancà un bout de la place; les juges, les avocats, les procureurs, en robes noires, les commissaires et le maire avec leurs écharpes, les gardes champêtres et leur plaque, le bourreau habillé de rouge pour regarder l'heure sur le cadran de l'horloge.
» Le commandant des gendarmes perîsait : — C'est un malheur, mais ce Mystérieux est si mystérieux que je n'ai pas pu mettre le grapin dessus, tant pis pour moi!
» — Gendarmes, dit-il, c'est le cas de montrer que vous êles de vrais gendarmes ; faut pas trop vous chagriner, dans trois minutes ça sera fini ; en bas de cheval, les mains dans les rangs !
» Les gendarmes, sans manque d'un, descendent de elie val, se mettent en rang, l'œil sec, disant : . » — Tant pire, ni ni c'est fini. Ne s'en faut plus que d'une minute, nous sommes coulés !
» — Pour lors le bourreau comptait les secondes, comme le timonnier quand l'officier des montres prend hauteur du soleil : — Un! — Deux! — Trois! — Quatre! — ...
» Mystérieux avait tant couru, tant couru, qu'il n'avait plus d'haleine; il voulait parler, mais il ne pouvait pas...
» — Trente! trente et un! trente-deux! compta le bourreau.
» — Ça chauffe, pensa Mystérieux. Que ferait Paland' Amure?.. Une illumination I j'ai 6on sifflet I
• C'est vrai, il avait trouvé dans le sac le sifflet à Palan-d' Amure, il avait tout donné, l'argent, le cheval, les cordes, le petit chien et les éperons aussi ; mais il avait encore le sifflet. — Il siffle.
» Le bourreau en était à cinquante-sept, et le commandant des gendarmes avait commandé à la ligne : » — Apprêtez, armes I en joue I . .
COMTES d'uï! MARIN. 31 f
» A soixante il aurait dit : Feu! calme comme Baptiste. Mais entendant siffler un sifflet de manœuvre, la police, la ligne, les gendarmes, le bourreau, tout le monde se dit :
» — Qu'est-ce que c'est que ça? »
Grande parole de Patan-d' Amure.
Au nombre des commandements maritimes, il eu
est un pour ainsi dire négatif, qui détruit l'effet de
tout ordre précédemment donné» et qui suspend l'exé-
scutionde toute manœuvre déjà commencée; c'est le
commandement : Tiens boni
Lorsque le coup de sifflet eut attiré l'attention de la multitude rassemblée au lieu du supplice, le prince, au dire de Madurec, cria de toutes ses forces :
— Tiens bon! Je suis Mystérieux, roi du royaume.
t — Et après ça, poursuivit le conteur, comme il était tout essoufflé, il se tut.
» Mais le commandant des gendarmes, qui avait peur de le voir filer encore une fois, dit de suite :
» Mettez-moi les poucettes à cet homme-là ; c'est bien Mystérieux, je le reconnais.
* Le gendarme de la montée de Morlaix court bien The et met les poucettes an Roi, sans trop souquer.
» — Àb! sire le Roi, dit-il, vous m'avez lout de même envoyé une drôle de couleur en me disant que vous étiez à Calcutta, et quand vous m'avez donné votre cbeval, moyennant quoi j'ai arrêté les voleurs qui avaient volé le cbien de l'aveugle et les flibustiers qui avaient pris le gréement du bateau de pêche, de manière qu'on m'a payé pour ça, j'ai fait venir le médecin et l'apothicaire, et ma bonne femme de mère est guérie. Merci tout de même, rapport à ma peau; encore une seconde, nous n'étions pas blancs.
» Pour lors, la police, la ligne, les gendarmes, tout le monde criait :
* — Vive le roi Mystérieux I
* On le mena au Louvre avec les poucettes pas trop serrées.
» — Sire le Roi, dit le commandant des gendarmes, par amitié ne désertez plus, parole de matelot !
» — Ahl dit Mystérieux, ce que j'en ai fait, c'est rapport h vous et à votre régiment, pour vous empêcher d'être fusillés, et ça, parce que je suis matelot comme Palan-d' Amure ; mais à cette heure, me voici bien calé, vous m'avez genopé, je serai roi et je n'aurai plus à me mettre sous la dent que du pain moisi et des pommes vertes 1
» — Il n'y a pas de soin, répond le commandant des gendarmes : les pommes sont mûres à cette heure ; ensuite on vous doit votre paie, et tout le monde est si content d'avoir un roi matelot comme pas un, que vous aurez tout ce qui vous manque.
314 CONTES D UN MAMlt.
» — C'est un cas différent, dit le roi Mystérieux, et je ne me sauverai plus, foi de matelot!
» Le commandant lui largue les poueeltes; voilà qui est bien.
» Mystérieux monte -sur -le trône et commence son service en se disant :
» — Je suis donc capitaine du royaume ; faut faire, comme le Pigeon-Blanc, le quart nuit et jour, veiHer au grain et manœuvrer dans le genre distingué.
» Et comme il disait, il faisait; il envoie chercher la police et leur dit :
» — Si par votre faute quelqu'un a de la misère dans mon royaume, je vous fais hacher par morceaux ; mais si c'est un matelot qui se plaint à raison votre punition sera double.
» C'était le bon temps, ce temps-là, on faisait cas des matelots, des vrais, des braves, et celui qui avait les mains noires de goudron, on ne le regardait pas de travers.
» Retiens bien ça, Biniou, ça te servira.
» Le roi Mystérieux fit de suite une belle ordonnance qu'on a terriblement avariée depuis l'époque.
» Il régla qu'à bord on aurait chacun son hamac, double ration chaque jour, et permission de terre tous les quatre soirs, étant en rade.
» Il avait son carrosse à sept chevaux blancs, et allait partout écoutant le pauvre monde; toujours juste et sévère, on se disait dans la contrée: « — Quelle chance! nous avons un roi matelot comme pas nn! qui travaille la nuit et le jour pour notre bien. » — Et tout un chacun lui envoyait ses cadeaux, de manière que le
CUNTES DUS MARIN. 315
gendarme lui rend son cheval, l'aveugle son petit chien, et ainsi de suite.
» Mais comme de juste, à tous ceux qui lui faisaient des cadeaux, il montrait sa générosité; et personne n'avait à se plaindre d'un roi pareil.
x II fut bien content de ravoir les trésors de son sac, son cheval et son chien Fidèle surtout; car ça venait, pensait-il, de maître Palan-d'Amure.
» Enfin, comme il parcourait sonjoyaume, il passa de grand matin à Saint-Brieuc : — Si mon chaulemarée était là, dit-if
» Justemeut le chasse-marée était amarré bord à quai ; mais les barriques étaient lourdes comme tout, et l'équipage avait du mal.
» Mystérieux ne fait ni une ni deux, descend de carrosse, saute sur le pont et palanque.
» Les matelots ne le reconnaissaient plus avec ses beaux habits :
h — Sire le roi, disaient- ils, ne vous donnez pas la peine.
» — Comment, matelot, tu ne me reconnais pas, dit Mystérieux; j'ai pourtant fait voyage avec vous; à preuve, regardez mes mains, plus noires que cire à giberne.
» Les autres se frottent les yeux : — Mais oui, disaient-ils, c'est lui, c'est bien lui qui nous parlait toujours de Palan-d'Amure.
• Pour lors, il leur donne une poignée de main, prend le bout du garant et commande : — Hisse ! « Il y avait soi-disant une barrique sur le palan ;
mais au sortir du panneau, la barrique était de te forme d'un sabot.
» Hissouél dit le Roi.
> — C'était un navire or et argent.
» — Ab! Palan-d' Amure, mon vieux, tu es là, sûrement; je reconnais mon Sabot-Mystér ieux où j'ai reçu la cale.
» — La fée Mystérieuse était sur le banc de quart, plus belle qu'une perle et qu'une étoile, avec un éclat a> rire sur les lèvres, et les yeux doux comme une paire de miroirs, l'arc-en-ciel du bon Dieu en travers :
» — Mystérieux, mon fils cbéri, dit-elle, tu as mon pardon, car te voilà passé matelot comme pas un. — Maintenant, ce que tu voudras ta l'auras.
• — Marraine, répond le Roi, j'avais des idées dans le temps à Calcutta, mais toutefois et quantes j'y pensais, mes mains redevenaient blanches, de manière que voulant être matelot je ne m'écoutais plus moimême.
» — Connu 1 dit la fée Mystérieuse, tu as gagné ton bonbenr, tu l'auras.
» En disant ça, elle donne un coup de sa baguette, et voilà le Sabot-Mystérieux, sous toutes voiles, qui était dans les passes de Calcutta, le Pigeon-Blanc au bout de la vergue barrée.
» — Tiens ! dit Mystérieux, j'avais juré foi de matelot de ne plus déserter de mon royaume.
» — Sois calme, répond la fée, il ne t'est pas défendu de faire une petite promenade sur un de tes navires : ce soir tu coucheras dans ton Louvre.
» Mattre Palan-d' Amure était au pied du grand mât,
la larme à l'œil du plaisir de retrouver son prince, pas raffalé, pas misérable, mais roi pour de bon, et pas à l'envers, comme à l'époque où Grand-Flandrin avait déserté.
* Mystérieux s'approcbe de lui :
» — Eh bien! matelot, dit-il, qu'as-tu fait donc depuis que j'ai débarqué ?
* — J'ai fait le quart, sire le Roi.
* — Et après?
* — J'envoyais ma paie à ma bonne femme de mère toutes fois et quantes nous rallions au pays.
» — Et ton sac?
* — Pour ça, mou Roi, la fée Mystérieuse, une fois au large, l'a sorti de sa poche et me l'a rendu tel quel je vous l'avais donné, avec ma bourse en cuir, mes deux paires de bas de laine, mon pantalon numéro un, mes trois pantalons de toile, ma cravate rouge et le restant ; j'avais bien du regret rapport à vous.
» — Mais ton cheval et ton petit chien gris?
» — Mon cheval et mon chien! dit le maître.
* — Oui, qui étaient dans le sac.
» — Vous voulez rire, sire le Roi ; est-ce qu'ut matelot pourrait mettre un cheval et un chien dans son sac.
* De celte manière, Mystérieux vit bien clair que la fée avait tout fait, il avait de plus en plus confiance. •
— Ah ! je pensais bien aussi que c'était la fée, s'écria Biniou.
Et les autres de rire.
On laisse à deviner les bruyantes répliques de Gim-
blard, Cestac, Prigent H le Parisien, parmi lesquels régnait la paix la plus parfaite.
La légère querelle qui avait failli dégénérer en conflit était oubliée, Biniou maintenant défrayait l'hilarité générale.
Cette interruption arrive à point nommé pour moi, car elle me permet de faire remarquer iei ce qu'a de sublime la grande parole de Palan-d' Amure, à qui le prince demande ce qu'il a fait pendant son absence et qui répond avec une magnifique impassibilité :
— J'ai fait le quart, sire le Roi.
Je ne sais en vérité qu'un seul mot digne de figurer à côté d'une telle répartie, dont un Spartiate eût été fier.
L'armée de terre nous fournira le pendant à la mémorable réplique du maître d'équipage.
— Que sentiez-vous? demandait-on à un grognard de la vieille garde,, un jour qu'il racontait comment sa colonne s'ébranla pour fondre sur l'ennemi :
— Je sentais le coude à gauche, dit-il.
Dirrc*6l«t» militaire et maritime qut n'est pn sans oilltte
sentir le coude a gauche, — c'est la relation philosophique, laconique et figurée d'ua combat suivi de Ja victoire.
Les boulets ennemis ouvrent de larges brèches dans les rangs; la muraille humaine qui ^avance au pas de charge se resserre à l'instant ; rien n'est désespéré, les troupes marchent en boa ordre, elles résistent, elles remporteront, pourvu que jusqu'à la in chacun sente le coude à gauche.
Il y a du Jules César dans le styte de notre grenadier.
Le vmi, vidi>. viei, n'est pas pins feref que senes^ trutn cubitum (en lai in, on sons-entendrak le verbe). Je suis venu, j'ai vu, j f m vaincu, n'est pas plus expressif et a moins de poésie, moins de profondeur surtout que : Je sentais le ceude à gauche*
Le secret du triomphe est là tout entier. C'était toute la tactique des phalanges macédoniennes et des bataillons d'Àusterlitz ; c'est ce qui fait un corps d'une réunion de soldats.
Les rangs serrés, quoi qu'il arrive : fusillade, mitraillade, charges de cavalerie; union sous le drapeau, et que les camarades se soutiennent sans broncher I
Un fuyard ne sent plus le coude à gauche ; les Prussiens cessèreut de le sentir, ils se débandèrent et furent poursuivis tambour battant par des gens qui formaient un corps compacte, solide, et bravement attachés par le sentiment de l'honneur militaire, lequel a son siège très-près du coude gauche.
faire le quart, — c'est de même la relation d'une campagne de mer heureusement achevée, c'est l'analyse exacte de la vie du marin, c'est le résumé de toutes ses impressions de voyages.
On ne fait plus le quart après le naufrage ; ainsi, j'ai fait le quart implique nécessairement le retour à bon port. Si le Sabot-Mystérieux avait péri, qu'eût répondu Palan-d' Amure î — « J'ai fait naufrage. » I Bien certainement il n'eût pas dit autre chose.
Faire le quart, c'est le point essentiel ; en rade, «^ mer, sous voiles, en temps de paix, en temps dt, guerre, qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid, qu'il ver f ~ ^ qu'il tonne, qu'il grêle, par le calme, par la tempe.. Vid le jour, la nuit, toujours, tant que le navire flotte, ^^ fait-on à bord? — le quart.
Le marin visite à peine les lieux où il touche, et
cela parce qu'il fait le quart. Ne lui demandez pas ce qu'il a vu, ce qu'il a observé dans les contrées lointaines : il était de quart. Et ses impressions de voyages ne sont autre chose que ses longues rêveries pendant le quart.
N'a-t-on point entendu Palan- d'Amure reprochant au prince Mystérieux son empressement à descendre à Calcutta?
N'a-t-on pas remarqué que le Pigeon-Blanc, parfait modèle du véritable capitaine, ne se sert point.de ses ailes, reste toujours à bord pour faire son service, et ne se soucie de rien que de la bonne tenue du quart.
Madurec, qui mettait dans la bouche de maître Palan-d' Amure cette simple réponse : — J'ai fait le quart, eut-il la conscience do. toute sa portée? — J'en doute ; et cependant il trouva que les navigations du 'Sabot-Mystérieux étaient suffisamment décrites par ce peu de mots.
Et aucun des auditeurs de son conte n'en demanda davantage.
C'est qu'ils savaient tous, les braves gens, comment on est façonné par l'obéissance passive et par la discipline navale.
Oui contient entr*aatres choses une généalogie trés-neave des rois de France de la première race.
Cinq coups piqués à la cloche du bord venaient d'annoncer qu'il était déjà dix heures et demie; les subordonnés craignaient que Madurec ne remit au quart suivant la fin de son conte fantastique, mais le gabier de beaupré avait envie d'en déduire la moralité profonde, qu'il réservait à l'infortuné Biniou, et telle fut assurément Tune des causes pour lesquelles il poursuivit en ces termes :
« — Quand la fée Mystérieuse était à son bord, le Sabot-Mystérieux marchait mieux que le grand tremblement en personne. C'était pire que si le navire avait eu la remorque du diable; il aurait laissé le tonnerre à la traîne. On n'a jamais rien vu de pareil. En deux bords on fût sur la côte des Indes, au bas du Gange. — Connu, pas vrai, matelots?
contes d'un mar n. 323
i Si tôt que le gardien de la tour des signaux eut hissé pavillon 3 et flamme 9, ce qui était le numéro du trois-mâts :
» — Ne perdons pas de temps, dit la nourrice à la reine Mirliton-Mirlitaine ; essuyez vos yeux, ne pleurez plus, voilà Mystérienx qui revient, ce soir vous serez mariée de manière ou d'autre.
» Les tambours, les trompettes, les cloches, les sifflets, rallient ies princes dans la cour du Louvre.
» Mystérieux entrait bras dessus bras dessous avec sa marrrine, et avec eux Palan-d'Amure, qui se disait :
» — J'ai tout de même eu bon nez de leur commander d'espérer mon retour.
» Le Pigeon-Blanc, son hausse-col au cou, montait la garde à bord.
» — Mais, marraine, disait le Roi, voyez mes mains, des mains de matelot, je ne m'en plains pas ; pourtant m'est avis que le prince Savon ou le sultan Farine ont la chance d'avoir les mains plus blanches que celles-ci.
i — Sois calme, et laisse-moi gouverner, dit la fée avec sa voix de velours.
» — A vous le soin, répond Mystérieux, qui, minute après, aborde la Reine.
* — Salut, dit-il, bonjour, comment ça va-t-il î je. reviens pour vous offrir mes mains et mon royaume, car j'ai passé roi pour tout de bon, depuis l'autre fois»
» — Pas mal, et vous? reprend gentiment la princesse; mais j'ai de la peine en voyant vos pattes de~nègre, car vous avez mon petit cœur.
* — Ma marraine, qui est fée, a dit qu die se chargeait de la manoeuvre. *
» — C'est que ma nourrice est sorcière, et ce sera malin !
» Il paraîtrait pourtant que la fée et la nourrice se connaissaient, vu qu'elles s'appelaient cousine l'une et l'autre.
* — Cousine, dit Mystérieuse, tu peux commencer, mais tu finiras par mon filleul.
» — Ça va, dit l'autre.
» — Tambours, roulement !
» — La nourrice, avec son lorgnon, lorgnait les mains des princes l'un après l'autre ; Savon et Farine riaient en dessous, voyant les pattes noires du ra Mystérieux.
» Mais la Fée s'appuyait sur sa baguette comme su* une béquille, et riait aussi en elle-même.
» Palan-d' Amure pensait : — Je n*ai pas d'ordres sans ça, je cbamberderais bien encore une fois ton ces Cipayes de malheur, à seule fin que mon roi épousât la reine Mirliton-Mirlitaine ; mais, pas moyen, k, Fée et le roi sont là, qu'ils commandent! ça les ro* garde et pas moi. En voici pourtant qui ont les mai» blanches, toutes blanches : celles de Savon, on dira cristal de roche, et eellesde Farine, delà farine, coma est son nom.
» La nourrice s'arrête devant Mystérieux qui aval caché ses mains dans ses poches; il avait un pet peu honte. *
» — Vos mains, sire le roi, dit-elle.
* Faut dire que sur Tordre de sa marraine, MysM
CONTES D'UN AlAR'Il* 325
rieox avait encore goudronné et calfaté demi-heure ivant de descendre à terre :
* — Voyons, se dit-il, passons le pas, demain il fera jour.
» Il tire ses mains de ses poches, pleines de pièces d'argent tentes neuves, sa paye de roi ; et les pièces collaient sur le goudron, de manière que ça cachait sa peau en grand et que ça reluisait comme la lune.
i — Eh bien, cousine, dit Ja fée, y a-t-il rien de
plus blanc que l'argent bien gagné en travaillant comme un bon matelot? C'est sa paye de roi bon, juste et honnête. Ça lui fait les mains blanches, m'est avis.
» — Oui, dit la nourrice, plus blanches que suif, savon et farine, — c'était bien l'idée du père à la reine Mirliton-Bf irlitaine, qui par conséquent sera sa femme.
» Les autres eurent un pied de nez ; les Cipayes crièrent :
» — Vivent le roi Mystérieux et la reine Mirliton- Mirlitainel
> Palan-d' Amure criait encore plus fort que les Cipayes.
» La princesse était contente et le prince aussi, de façon qu'on les marie et embarque sur le Sabot-Myslérieux !
» Le soir, ils rentraient ensemble au Louvre, toujours à bord de leur trois-mâts, qui revint juste dans e bassin du jardin, et qui depuis l'époque est les armes de Paris en manière de sabot; ce qui te montre UitrouiUard, que Paris est en France, et la France en Europe, la première des quatre parties du monde, j**
finalement que le moyen de faire son chemin, sur terre comme sur mer, c'est d'être un fin matelot.
» Cric, crac, sabot, cailler à pot... »
— Ah! s'écriï* Biniou, c'est finil
— Oui et non, répondit Madurec eu bourrant sa pipe. C'est le moment de causer un peu sagement et raisonnablement.
— Causons, dit Prigent.
— Donc Biniou, dis-moi à ôette heure, demanda Madurec, si mes mains sont noires ou si elles sont blanches ?
— Dam! elles sont jaunes, couleur de goudron sur la peau.
— Bon ! et les tiennes ?
— Elles sont autrement propres depuis que je les ai lavées au savon, pire que Mystérieux chez le parfumeur.
— Eh bien, mon garçon, soyons justes, voyons, je gage que tu sais tout comme moi ce que je veux dire.
— Oui, oui, père Madurec, dit le novice breton, touché de l'accent paternel du vieux gabier de beaupré, ça veut dire que je suis un fainéant qui ne me suis pas lavé les mains avant l'inspection, et vous un vieux dont le goudron a tanné la peau, de manière que l'officier a eu raison.
— Et je gage encore que tu savais ça ce matin tout aussi bien que ce soir.
— Oh! pour ça, oui, dit Biniou en riant, mais je marrounais seulement, histoire de' marronner... Et maintenant, père Madurec, si c'était un effet {de votre complaisance de nous envoyer la fiu du conte.
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— C'est fini, vois-tu, le reste coule tout seul, dit le gabier, le roi Mystérieux et la reine Mirliton-Mirlitaine, sa femme, étaient roi et reine de France et de Calcutta. La fée partit pour le pays des fées à cheval sur le Pigeon-Blanc et Palaa-d'Amure passa ministre de la marine.
— Comme du seras un jour, Biniou, dirent à la fois le Parisien et Prigent le chanteur.
— Mais le petit chien gris, demanda Cestac?
— Il dtnait avec le Roi et la Reine.
— Et le cheval de Palan-d' Amure ?
— Le Roi montait dessus pour aller à la promenade.
— Mais enfin, demanda Grimblard, est-ce que Mystérieux et sa femme n'eurent pas d'enfants?
— Si fait, répondit Madurec après avoir allumé sa dernière pipe, ils eurent un fils qu'on nomma Clovisse, vu que la Reine, sa mère, aimait beaucoup cette sorte de coquillage.
— Et ce Clovisse fut Roi aussi, pas vrai?
— Oui, sans contredit, s'écria le Parisien, mais ceei rentre dans le domaine de l'histoire véritable.
— Et après Clovisse?
— Salomon-le-Sage, répondit hardiment l'érudit déclamateur.
— Et après Salomon ?
— Charlemagne, qui fut empereur comme Napoléon.
— Et ensuite?
— Le bon roi Dagobert.
— Et après ?
— Henri IV.
— Et après?
— Tiens I tiens 1 tiens! ça irait comme ça jusqu demain, s'il fallait tous les compter depuis saint LouL, Joies-César et Richard Cœur-de-Lioa, jusqu'à l'empereur Napoléon, sans en passer un seul; j'en ai dit assez, moi aussi, pour cette fois.
On admira la science du Parisien, qui ne se trouvait jamais en défaut dès qu'il ne s'agissait point de marine, mais qui, malheureusement, n'était pas des mieux ferré sur le passage des manœuvres à bord, sans quoi il eût été l'oracle du gaillard d'avant, et aurait détrôné le vieux Madurec lui-même.
Prtgeat entonna une chanson,
Auguste et moi nous tous retirâmes, et à minuit, lorsque les tribordais montèrent au quart, nous dormitas déjà profondément depuis près d'une heure.
Le surlendemain, au couchet du soleil , la Cibiadt mouillait dans la baie de Tous4es-Saints; mais ce qui nous arriva ensuite n'ayant plus le moindre rapport avec les Muins blanches, je cesserai de noircir les miennes d'encre en jetant l'ancre à moa tour.