‹ Contes d'un marinChapitre 4 sur 5 · THOMAS COQUILLE · texte numérisé non relu

THOMAS COQUILLE

HISTOIRE D'UN MÀTEU>T.

Gomment Tnomas Gouaille fot introduit cnei mon

Oftcte Lefranc

Je n'avais guère plus de neuf ans, quand je vis pour la première fois un matelot.

Depuis, j'ai navigué pendant la moitié de ma vie ; j'en ai connu, j'en ai fréquenté, j'en ai aimé beaucoup ; et j'ai oublié la plupart d'entre eux, ingrat que je suis ! Je les ai confondus dans mes souvenirs, pour me rappeler seulement les traits qui leur sont communs à tous, ou les qualités saillantes que les distinguaient les uns des autres. — Mais irais-je jusqu'à cent ans, je n'oublierai jamais Thomas Coquille.

432 CoSTEà Dis ma:. l\.

Gomme j'eus peur quand il entra dans la maison !

Pétais à jouer sur le seuil de la porte avec mon petit frère ; tout à coup un homme brun de figure, portant de gros favoris noirs, ayant des sourcils et des yeux à faire trembler, s'adresse à nous d'une voix qui me fit l'effet du tonnerre :

— Blés enfants! dit-il, c'est ici que loge M. Lefranc?

M. Lefranc était notre oncle ; mais, sans répondre, nous voilà fuyant et criant : Au voleur! La mine de l'étranger, son costume couvert de poussière, sa voix rauque et forte comme on le sait, étaient conformes aux fabuleux portraits de brigands qu'on fait parfois dans les contes bleus.

A nos cris, la bonne accourut ; le marin se dirigea vers elle et retira poliment son large béret bleu de ciel. — Les moindres détails de sa mise sont encore présents à ma mémoire, tant les impressions du jeune âge ont de force et de durée.

— Grâce à Dieu, ma petite demoiselle, dit-il poliment, Thomas Coquille n'a jamais fait tort à personne sur mer, ni sur terre. Si c'était un effet de votre complaisance, ne pourrait on pas voir M. Lefranc?

Il va sans dire que, malgré notre grande frayeur, nous étions revenus avec notre bonne, dont nous tenions le tablier à quatre mains.

— Sûrement, M. le marin, répondit-elle, vous n'avez qu'à me suivre ; mais d'où venez-vous donc comme ça? de bien loin peut-être?., pays horribles!.. C'est qu'on ne voit pas souvent de marins par ici.

Nous n'avions pas achevé de monter l'escalier, que

CONTES d'un màmh. 433

les yeux de Thomas Coquille ne nous faisaient plus peur du tout. Il avait dit en riant quelques mots à Marguerite, qui l'interrogeait curieusement; déjà même sa voix ne me semblait plus si formidable.

Nous entrâmes avec lui dans le cabinet de mon oncle.

Une fois là, ce marin si terrible parut intimidé ; son béret à la main et les yeux fixés sur ses gros souliers à clous, il toussait, il balbutiait, il avait évidemment besoin qu'on le mît à son aise.

Mon oncle Lefranc n'était cependant pas, autant qu'il m'en souvient, très-imposant d'aspect. C'était un petit homme portant des lunettes vertes et une perruque poudrée; sur sa débonnaire physionomie errait un sourire presque continuel ; il était replet, ce qui dénote souvent de la bonhomie; enfin, son costume consistait en une méchante houppelande grise qui ne couvrait pas les genoux, une culotte noire, des bas chinés et une paire de chaussons de lisière.

Tout cela ne constitue point, à mon sens, un ensemble bien majestueux, mais peut-être Thomas Coquille en jugeait-il autrement.

— Pardon, excuse, M. Lefranc, puisque c'est vous, dit-il; mais notre capitaine m'a envoyé... rapporta une affaire d'importance, comme c'est couché sur le papier...

Mon oncle retira ses lunettejs, en essuya les verres avec une scrupuleuse minutie, et se rasseyant :

— Voyons donc le papier en question, dit-il, vous venez, dites-vous, de la pa^t de votre capitaine.,. Comment le nommez-vous, mon bon ami?

iW CONTSS D'Uft MARIN.

— Le capitaine Pompillan, pour vous servir.

— * Ah I fit mon oncle, un de mes meilleurs camarades d'enfance. II vous recommande à moi, pour une affaire...

Le marin s'était débarrassé de son sac de cuir, l'avait ouvert, et cherchait au milieu de ses hardes entassées une lettre qu'il ne trouva pas aisément.

— Ahl enfin, voilà! s'écria-t-il, je commençais d'avoir peur... C'est que si je l'avais perdue, vous étiez capable, sauf votre sentiment, de me prendre pour un carottier... Pourtant, ce n'est pas manque de soins, et justement je ne l'ai pas mise dans mon étui de fer blanc ; vu que, tiranl ma feuille de route, en chemin, quand les gendarmes la demandent, ça aurait pu tomber... Voici I

Le matelot, parlant de la sorte, remit à mou oncle une lettre qui portait les traces de plusieurs pouces goudronnés, et qui paraissait avoir fait le tour du monde.

Mon oncle remit ses lunettes vertes, et lut :

« Bordeaux, ce 18 avril 13*1.

» Mon cher ami,

» Je viens d'arriver à bon port, d'un long voyage » dans les mers de l'Inde, avec mon trois«m&ts la

* Bonne-Suzanne; nous n'avons pas manqué d'aven- » tures, et en somme, je suis assex content de m& » opéraiions commerciales. Mais je t'écrirai plus loa-

* guement, ou peut-être, en allant à Paris, passeraii je quelques jours avec toi,

» Le but principal de la présente» e$t de t'on recow-

CONTES D'il» MABIN. 43S

» mander le porteur, Thomas Coquille, l'un de mes • meilleurs matelots, garçon fort honnête sous tous » les rapports. Il a reçu avis, en mettant pied à terre, » de la mort d'un sien parent qui lui lègue un petit » pécule ; il m'a fait part du grand embarras ou il était » pour recueillir cet héritage à trente lieues en pleine » terre, c'est-à-dire beaucoup plus loin que la Cochin- » chine, aux yeux du brave homme qui n'a jamais » perdu la mer de vue.

» Je l'ai rassuré en lui disant que j'avais un ami » dans la ville où il devait aller ; je l'ai décidé à partir, » et je te l'adresse pour que tu le pilotes à travers les » écueîïs de la chicane, comme il te piloterait s'il » t'avait passager à bord... »

— C'est ça I interrompit Thomas Coquille, suffisamment rassuré par l'évidente bienveillance de mon oncle, le capitaine Poropillan a tout de même crânement tourné la chose!

Mon oncle lut des yeux seulement le reste de la missive, qui n'avait plus aucun rapport avec le voyage de notre marin.

— Je suis trop heureux de pouvoir être agréable à votre capitaine, dit-il, et je me charge de vos affaires.

— Ah! merci, cinquante mille foisl s'écria le matelot, c'est que, voyez-vous, M. Lefranc, pour ce qui est du métier, je suis un malin, et un vrai. Pas un pour prendre une empointure ou pour gouverner mieux, que moi. Mais sur la terre, avec les avocats, les procureurs, un tas de négociants... je n'y connais rien. Tous ces flibustiers-là, comme dirait maître Brinde- Zingue, notre maître d'équipage à bord de la Bonne-

4M CONTES D^N MÀB1N.

Suzanne, quand il y a blanc, vous disent noir ; il vous font voir des mitliasses de chandelles dans un baril de goudron, de manière que si vous réclamez un poulet rôti, ils vous donnent les pattes et le bec, chiquent le reste, et encore vous demandent pour leur peine plus d'argent qu'un fin gabier n'en gagne en un mois de misère. « — Tu vas chercher un héritage, me disait maître Brinde-Zingue, eh bien, sois paré à larguer les gourdes, les piastres, les écus, quoi ! pire que s'il en pleuvait... » — Vous comprenez, M. Lefranc, que ça donnait à penser à Thomas Coquille, vu que, pour l'argent, comme dit la chanson, il n'y en a guère du mat du beaupré à la civadière. — « Ouvre l'œil, matelot, disait encore mattre Brinde-Zingue, vaut mieux faire naufrage quatre fois que d'entrer seulement dans la maison d'un avocat. » Et moi je me grattais le derrière de la tête, n'ayant plus du tout soif de naviguer en carrosse.

Mon oncle écoutait complaisamment le discoureur, -qui, parfaitement remis de son trouble passager, se laissait aller à des digressions sans fin, citant à tout propos les maximes de mattre Brinde-Zingue.

— D'après ce que vous venez de dire, mon bon ami, reprit mon oncle en souriant, je vois que votre mattre d'équipage l'emporte de beaucoup sur les Sages de la Grèce.

— La Grèce, dit le matelot, j'y suis allé dans mon jeune temps, je n'ai pas vu qu'ils fussent plus sages là qu'ailleurs ; ils se laissent donner des coups par les Turcs... Mais, pardon, excuse, du calembour, je m'envasais, cette bêtise! Quand on a navigué, on prend

des noms de chose pour des noms de pays !.. La graisse, tiens! c'est tout bonnement du suif, pas vrai, M. Lefranc?.. Oui, oui, maître Brinde-Zingue en est un fameux de la graisse, et du goudron, et du galipot pareillement.

Thomas Coquille, on le voit, ne prenait pas le Pirée pour un nom d'homme.

— Ça n'empêche, poursuivit-il, que le capitaine Pompillan, quand je lui ai rapporté le sentiment de noire maître, s'est mis à rire, justement comme vous tout à l'heure : c — J'ai un ami, dit-il, qui est soigné sur l'article, il te débrouillera tes lignes, et tu pécheras ton héritage par son moyen, sans plus de peine qu'une morue sur le banc de Terre-Neuve. » Ça fait que j'ai dit à matlre Brinde-Zingue ; — Je mets le cap en route, sac au dos, la canne à la main! Je vas voir du pays .. J'ai confiance dans l'ami au capitaine Pompillan, et au fait, là, le cœur sur la main, vous m'avez l'air d'un bon homme, M. Lefranc.

Mon petit frère et moi, nous ouvrions de grands yeux.

Marguerite, notre bonne, riait en laissant voir une rangée de petites dents blanches qui lui valurent en passant un compliment de Thomas Coquille.

— Tout ça vous amuse, la belle enfant, ajouta le marin, mais voyez-vous, c'est ma coutume... Moi, j'ai bientôt largué en grand ce qui me pend au bout de la langue. M. Lefranc me fait l'effet d'un bon homme, vrai comme vous me semblez une honnête fille, et vous ririez jusqu'à demain midi, que ça n'y changerait rien

— & vois» dit mou oncle riant à son tour, qu'au est galant à bord de la Bowie-Smanne.

Bien que l'honnête «tarin n'eût fait que rendre hommage à la vérité, bien qu'il ne fût point sorti des plus strictes convenances, son langage était inusité dans la maison de mon oncle ; et Marguerite, modeste enfant du village voisin, fut presque aussi déconcertée que nous étions effrayés un quart d'heure auparavant,

— Galant, M. Lefranc, non! mais poli à notre manière, ah I oui, c'est la consigne envers les dames passagères. .. Notre capitaine est sévère sur cetarticle. . . Aussi, ma belle demoiselle, pardon, excuse I Si c'est la chose que j'ai envoyée qui vous gêne, mettons que j'ai rien dit... Vous pouvez rire, dam! ce n'est pas Thomas Coquille qui s'en plaindra. . . Ah ! ça, Monsieur, l'ai-je-t-il fâchée, votre bonne?..

Marguerite, encouragée du reste par mon oncle, ne voulut pas qu'on lui crût le caractère mal fait.

— Bien au contraire, M. le marin, dit-elle.

— A la bonne heure ! répliqua Thomas Coquille, je commençais à marronner contre moi. Je ne sais pas arrimer mes mots en terrien, voyez-vous ; je ne suis pas de l'endroit, je ne connais pas la mode pour parler à la façon de par ici... mais que je reste seulement huit jours à l'ancre, ee sera, je gage, comme à Madagascar.

Mon oncle prenait probablement goût au dialogue, car, au lieu de congédier le matelot :

— Que vous est-il donc arrivé à Madagascar? demanda-t-ii.

— Rien! peu de chose, dit Thomas Coquille, c'était

seulement histoire de dire. Voici pourtant : — It t«h tait forte brise, et la Bowtf-Staattna, cette fd*4è, manqua joliment d'y laisser sa coque. Noua entrions à Tintiogue... Vous n'avez jamais, navigué par là, Monsieur?

— De ma vie, je n'ai mis la pied sur la mer, dit mon oncle.

— AhU c'est an cas différent Pour lors, la rade de Tintingue, rien de pareil. Maître Brinde-Zingue disait : « — C'est-il beau I e'est-il beau!.. Unemaga»fiqeoee, quoil.* » En causant de même, nous étioaa tribord-amures sous les huniers, perroquets, grand foe et brigantàne, -~ « Roche, tribord! » crie un matelot. — t Diable 1 » dit le capitaine. J'étais à la barre; je mets la barre au vent. — « Roche devant nous ? * crie an autre.— * Roche bâbord k, Roche l roche I roche !.. • Mon pauvre Thomas Coquille se croyait bien frit. — Eh bien! messieurs et dames, on para la coque L. Le capitaine PompiUan s'y entend ; brasse à caler, masque partout ; nous voilà sauvés, sans avoir perdu ce qui a appelle un bisnacle, rien, rien de rien,' pas un liard fendu en quatre. Voici donc ma Bonne-Sutmme qui longeait la côte, à demi-portée de pistolet, tranquille comme Baptiste ; tout à copp une décoction d# coup* de fusil nous tombe à bord* Personne no fui blessé, miracle ! ou bien que ces mauricauds de sauvage* no savent pas tirer... c'est mon sentiment*

— Eh bien 1 demanda mon oncle.

-«• Eh hienl ce fut comme ça le premier jour, et W lendemain, tout ce qu'il y avait de matelots à bord allait bras dessus, bras dessous, avec tes sauvages al ta»

sauvagesses!.. amis fiais 1.. Ils venaient à bord, nous allions à terre... nous leur donnions du biscuit, et ils nous portaient des poules toutes plumées, vu que le marin n'a pas de goût pour lés plumes, comme disait maître Brinde-Zingue, rapport aux notaires.

Marguerite riait de plus belle, et nous admirions sans trop comprendre. Quant à mon oncle, il tenait i connaître le rapport qui pouvait exister, dans l'esprit du matelot, entre son passage à Madagascar et son séjour dans notre petite ville.

— Mais c'est bien clair pourtant, reprit Thomas Coquille ; s'il ne nous a fallu que vingt-quatre heures pour apprivoiser des mauricauds qui adorent des grisgris... On n'a pas d'idée, ils sont pire qu'au Sénégal, vous savez?

— Non, dit mon oncle, je ne sais pas -mais nous parlerons du Sénégal une autre fois, revenez à votre sujet.

Le matelot réfléchit un instant, pour se rendre compte sans doute de ce que mon oncle entendait par ces mots.

— Mon sujet! dit-il, je n'ai pas de sujet, m'est avis.

— Je me mis à rire, en criant : — Le sujet, c'est Marguerite, ma bonne.

— Merci, mon petit monsieur, me dit le marin ; puis, se tournant vers la jeune fille : — Je suis bien aise tout de même de savoir votre petit nom. Voilà I voilà 1 . y ai trouvé le joint ! comme dit le maître Brinde- Zingue. C'était pour vous dire, en vous disant, mademoiselle Marguerite, que si nous avons fait la paix avec les mauricauds du soir au matin, faudrait que vous soyez dix fois plus sauvage qu'eux pour ne pas

COMTES i/CN MARIN. 44 f

dure notre paix ensemble. Vous verrez que je sais an bon garçon.

—Je n'en doute pas, monsieur Coquille, dit la bonne, mais, voyez- vous, il n'est pas nécessaire de faire la paix, puisque nous n'étions pas en guerre ; je n'ai pas tiré de coups de fusil sur vous, comme les sauvages de Madagascar.

— Non ! non ! foi de matelot, mais quand je vous ai vue rougir, baisser l'œil, ça m'a fait l'effet de cinq cent mille boulets rames, comme dit maître Brinde- Zingue.

Thomas Coquille parlait d'aller s'établir à l'auberge, en attendant que les affaires de l'héritage fussent réglées, mats mon oncle ne le permit pas ; il mit à sa disposition une petite mansarde, dans laquelle le marin se trouva mieux logé qu'un prince.

Marguerite eut ordre de ne le laisser manquer de rien, parut satisfaite de la commission, et s'en acquitta en conscience.

Quant à moi et à mon frère, en apprenant que le marin devait passer plusieurs jours à la maison, nous poussâmes des cris de joie désordonnés ; et laissant là le tablier blanq de notre bonne, nous nous cramponnâmes à son caban, jusqu'à ce qu'il fût attaché dans la cuisine en face d'une vaste écuelle de soupe aux choux.

O* l*dD volt comment Thomas Gouaille bot nm verre et ▼In avant de manger sa «tope, et où l'oa fer» roaoïilssance avec Fatsan-d'Or.

Le personuel domestique de la mtxm deno»<oaeIe se composa* de Marguerite, notre bonne, d'un* vieille crétoière fort laide appelée Marfion , et d'an sertftenr dont j'ai toujours ignoré le véritable non, pare* qtfon le désignait baJritaellenfteat sobs celui de Mfcbd Morin. C'est dire qu'il coaralait les fonctions de niait!? éVëôtel et de valet de chambre ave* dettes de cocher, al l'on s'avisait par hasard d'atteler vit cheval de kMagt à an respectable cher-à-btncs, autre sonvefcirdV que me rappel*» les derniers coacous de la

A peine Marguerite eut-elle parlé, que Marion et le père Michel s'empressèrent à l'envi de prévenir les désirs du matelot, qui se confondait en remeretments. On l'obligea de s'asseoir, on nous força, mon frère et moi, à lui laisser la liberté de ses mouvements ; le factotum apporta une cuiller d'argent. Pendant que la cui-

eoim» if m «àtm. 143

sinière écumait la soupe, Marguerite sertft uneboutâfle de petit vin du cm et un Terre qu'elle rinça elle-même.

— Ah ça ! s'écria Thomas Coquille, ravi d'an tel accueil, m'est avis que je suis dans la maison du bon Dieu!... Quand je dirai merci cinquante mille fois de suite, ça ne serait pas de trop.

•— Mangez, camarade, interrompit le bonhomme Michel, mangez sans tant de façons, nous ne faisons que remplir la volonté de notre maître.

— Un brave homme f... Le capitaine Pompillan me l'avait bien annoncé d'avance.

A ees mots, Thomas Coquille prit la bouteille, se versa un bon coup de vin et but d'un trait, ce qui fit faire la grimace à Michel Morin et à Marion; Marguerite se prit à songer qu'il fallait être bien ivrogne pour commencer ainsi son repas.

Mais le marin ne s'aperçut point du mauvais effet produit par cette rasade inusitée, et saisissant la cuiller par l'extrémité du manche d'une manière particulière, il la trempa dans l'écuelle, arrondit le bras, puis, avec une méthode presque mathématique, il l'introduisit perpendiculairement dans sa bouche; enfin, au lieu de recommencer, il attendit un petit moment.

Trois ou quatre fois il commença le même manège avec une lenteur surprenante de la part d'un homme jeune, vif et brusque d'apparence.

Entre chaque cuillerée, il avait k temps de dire une pbrase.

— Oui, oui, reprit-il peu après avec une sorte de tristesse» vous me recevez si bien, les uns et les autres, que ça me fait songer à ceux qui ont une bonne femme

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de mère... A, bord, on jase, comme de juste et de rai* son, et j'entends les matelots se dire : — « Ah ! quand j'arriverai chez nous , la vieille mettra le pot au feu, elle me versera du meilleur, nous boirons un coup, nous avalerons la soupe, et on dégoisera des affaires du pays. La bonne femme sera-t-elie contente, an moins, de revoir son garçon ! Elle me mènera chez l'un, chez l'autre : — Voici mon marin, voyez!... Il m'a rapporté de la merluche et de belles pièces sonnantes I...» — Oui, oui! voilà ce qu'ils disent, mais Thomas Coquille ne dit rien.

Le matelot avala, toujours méthodiquement et lentement, une cuillerée de soupe aux choux.

Marion, son écumoire à la main, l'interrogeait du regard, mais Marguerite demanda doucement :

— Vous avez donc eu le malheur de perdre votre mère, monsieur le marin?

— Oui, Mademoiselle, si l'on peut perdre ce que l'on n'a pas eu d'une sorte, puisqu'elle est morte en me mettant au monde ; et moi qui l'aurais si fort aimée, je ne l'ai pas même connue !

Le front de Thomas Coquille se rembrunit ; les domestiques sentirent accroître leur bienveillance à son égard.

— Et voilà que je viens pour un héritage 1 ajoutat-il ; ah 1 si j'avais ma bonne femme de mère, eh bien! nous partagerions, elle aurait ça en plus de ma délègue (1), elle aurait mes économies de campagne... Mais personne à qui donner... hormis aux pauvres,

(1) Délègue, délégation, retenue prélevée sur la somme des marins en faveur de leurs familles.

COMTES D'UN MAftUT. 4 4$

comme dit maître Bride-Ziogae , puisqu'ils sont les

frères de ceux qui n'en ont pas !

— Marin, mon camarade, quand vous seriez ivrogne comme un tonneau, vous êtes un brave garçon I s'écria Michel Morin en prenant la main de Thomas

Coquille.

— Brave garçon, répliqua le matelot, c'est le sentiment du capitaine Pompillan et de maître Briude* Ziogue rapport à moi, et puisqu'ils le disent, faut que ça soit! Mais ivrogne... Pourquoi m'appelez-voas de même? Je n'ai été dans le vin qu'une fois, une seule, un jour de Saint-Nicolas, et j'ai fait des bêtises, j'ai chaviré la garde, j'ai jeté à l'eau un gendarme I.. Je l'ai repêché de suite, par exemple ; lui, pas plutôt de* hors, m'a mis les menottes, et amené au poste par la cravate ; ensuite ou m'a coffré pour quinze jours, de manière que mon bâtiment est parti emportant mos sac. Au sortir de prison, je n'avais ni un sou, ni une chemise pour changer. De ma vie, ni de mes jours, je ne veux plus boire un coup de trop. Aussi, maître Brinde-Zingue, disait-il de moi au capitaine Pompitlan : « — Voyez-vous, Thomas Coquille, ça ne boit pas, c'est rangé comme une manoeuvre lovée à la hollandaise. » Voilà la vérité. Maintenant, monsieur Michel Morin, vous croyez donc que tous les matelots sont des ivrognes?

— « Nous ne croyons rien, interrompit la vieille Marisa, mais, en vous voyant commencer par un verre devin du pays...

— Eh bieul interrompit Thomas Coquille avec étonnement.

— Àh ! s'écria Marguerite, est-ce votre coutume, par hasard, de boire avant de manger la soupe?

— Tiens! vous faites donc autrement par ici?

Je me mis à rire, ainsi que mon petit frère.

— Pourquoi donc commencez-vous par boire votre vin? demandai-je.

— Parce que ie vin, c'est la force de l'homme, dit gravement le marin, pourvu qu'on n'en prenne que sa ration. A terre, je comprends; m'y voilà!... J'ai trouvé le joint, comme dit maître Brinde-Zingue; à terre vous ne craignez ni roulis, ni tangage, vous attendez après la soupe, c'est votre mode, bon!... Mais à bord, on nous donne à chacun son quart de vin .-plein ce verre ou approchant. Eh bien! supposition qu'un coup de roulis arrive, le quart charive, à Dieu vatt On a perdu ce qui donne du courage, pour tirer sur la ficelle, comme dit le bourgeois. Aussi, de peur d'accidents, le matelot avale d'abord sa ration ; après ça le roulis peut venir, — on est calme.

Marguerite, charmée de l'explication, dut se reprocher un jugement téméraire. Je m'informai bientôt après de la raison pour laquelle notre marin mangeait si lentement en tenant sa cuiller par l'extrémité du manche ; il nous fit comprendre que*cela provenait de l'habitude de manger à la gamelle et à tour de rôle.

De questions en questions, on en revint au point de départ. Thomas Coquille, ayant fini son petit repas, s'assit sur un banc de la cheminée , et nous répondit par l'analyse de son histoire :

Jean Coquille, son père, ayant été pris par les Anglais, était sur les pontons quand Thomas vint au

monde en perdant sa mère. On parla de mettre le nouveau-né à l'hospice ; mais une pauvre hôtesse de marins, qui était présente, s'y opposa et voulut se charger de lui jusqu'à ce qu'il fût en état de gagner sa vie. L'enfant devint grandelet et robuste ; alors on l'embarqua sur un bâtiment en partance avant même qu'il eût atteint l'âge réglementaire.

— Voilà pour quelle raison , poursuivit-il, l'on me cacha dans un baril en me disant : • Petit Thomas, une fois au large, tu te montreras, tu seras l'enfant trouvé du bord, on te doit la ration et la paye de mousse. C'est l'ordonnance.» Pour lors, je comptais huit à neuf ans, mais je ne manquais pas d'amourpropre ; je voyais que l'hôtesse avait quatre filles et cinq garçons à nourrir.

— Adieu! mère Marjolaine, adieu I que je dis, votre petit Thomas se débrouillera, soyez tranquille ! La bonnne mère Marjolaine pleurait tout de même, ça lui faisait du chagrin malgré tout.

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! disait-elle, faut-il être si misérable, que de mettre l'enfant à Jean Coquille dans un baril de salaison pour l'embarquer pardessus le bord!.. «Elle m'embrassa bien, me capela au cou une petite médaille bénite à sainte Anne avant la Révolution, et me glissa dans la poche une tartine de pain avec du lard, et quinze sous, la pauvre bonne vieille I Ensuite, elle m'embrassa encore une fois ; et on fonça le baril en laissant la bonde ouverte. Maître Brinde-Zingue, qui, dans ces temps-là, était gabier de Misaine à bord du brig le Marsouin, m'emporta sur son dos. Le soir on mit sous voiles. Au milieu de

US COSTfiS D'UN MAOIN.

la nuit, Brinde-Zingue vint m'ouvrir, en me disant : — Faut pas dire qui t'a porté ici, et tout ira bien. Depuis ce temps-là, je navigue,* je bois mon quart de vin avant de manger la soupe, et je tiens ma cuiller par le fin petit bout, qu'elle soit de bois, de fer ou d'argent.

— Et que dévtntes-vous après? demanda Marguerite.

— Et la mère Marjolaine? demanda Marion.

— Et votre père Jean Coquille? demanda Michel Morin.

Mon frère et moi nous faisions bien d'autres questions.

— On ne peut pas tout dire à la fois, répliqua judicieusement Thomas Coquille, en secouant les cendres de sa pipe.

L'attention que nous prêtions tous au récit du matelot nous avait empêché de voir un mendiant en haillons, vêtu d'une méchante capote militaire et d'un bonnet de police, qui pénétra jusque dans la cuisine en disant :

—La charité, s'il vous plaît, pour un pauvre vétéran.

Thomas Coquille se leva d'un bond et courut au vieux soldat.

La cuisine était située au rez-de-chaussée, au fond d'une étroite cour que précédait un petit couloir donnant sur la rue. Du dehors, le véiéran avait pu voir plusieurs personnes assises autour de la cheminée; il avait d'abord demandé l'aumône de loin, mais les do* mestiques, tout occupé du récit de Thomas Coquille, ne l'entendirent pas. Le mendiant s'avança» quêtai

contes d'dn h ah m. 149

toujours; il s'enhardit jusqu'à entrer, en voyant sur la table un sac et un étui de soldat.

Cependant Michel Morin fronçait les sourcils, la vieille Marion grograit, Marguerite, les mains dans les poches de son tattlier blanc, regardait ce qu'allait faire le marin :

— Camarade, dit-il en prenant la main du vétéran, vous êtes en retard à la soupe, sans quoi, avec la permission de la compagnie, vous auriez partagé la ration du matelot. Mais je ne suis pas chez moi iiiî**. Prenez, prenez ça, poursuivit-il en plaçant une petite pièce d'argent dans la main qu'il tenait encore serrée, prenez, si j'avais diné à l'auberge, j'aurais bien dépensé le double!

— Dieu vous le rende 1 mon brave marin, — dit le vétéran, plus touché de la cordialité du matelot que de son aumône, encore que ce fût une pièce blanche, de vingt sols si je ne me trompe ; — j'ai toujours vu que les gens de mer avaient bon cœur. . . et je m'y connais.

La vieille Marion gromelait entre ses dents :

— Ce n'est pourtant pas une raison, pensait-elle, parce qu'il platt à monsieur de loger ici un marin, pour que tous les mendiants aient la permission d'entrer dans ma cuisine... Ah ça, est-il donc le maître ici, ce Coquillage-là?.. C'est qu'on m'aurait bientôt dévalisée... des casseroles de cuivre étamées à neuf, de la vaisselle... et de l'argenterie, Jésus Seigneur! , une douzaine de couverts !.. J'ai beau dire à monsieur de nous laisser manger dans du fer blanc !.. Mais ils n'en finissent pas.., Je vais m'en mêler moi!.. Nous allons voir!

Michel Morin faisait des réflexions analogues. Il s'ayança d'un air majestueux vers le mendiaut :

— Tout ceci est fort bien, mon ami, dit-il avec une certaine hauteur, et monsieur Lefranc ne voudrait pas qu'on refusât la charité devant sa ponte Mais vous devriez savoir qu'on ne s'introduit pas ainsi dans les maisons.

— Non, sûrement, on n'entre pas comme ça, monsieur Sans- Gêne! s'écria Marion d'un ton aigre et acariâtre. Est-ce que vous prenez ma cuisine pour un cabaret... par hasard?.. On passe son chemin, voyezvous I.. On ne vient pas chez le brave monde avec des mines de déterré pareilles. . Ah ! mais. . . un vagabond.., sans foi ni loi...

La vieille s'échauffait au bruit de ses propres paroles. D'un regard, Thomas Coquille lui coupa la verve, elle se retirant en grognant à l'angle du foyer. Le matelot pourtant ne dit rien; il examinait le majordome avec un étonnernent qui fit bientôt place à une sorte de colère. Quand au vétéran, dont les joues décolorées s'étaient couvertes d'une rougeur subite, il ne prêta -s.- pas attention aux criailleries de la servante, mais la .-s * remontrance du factotum de la maison l'avait péniblement affecté.

— C'est vrai, Monsieur, c'est vrai, dit-il avec douceur, mais en voyant sur cette table un sac en peau, un étui de ferblanc, un bâton de congé... je pensais qu'il y avait ici un soldat... un soldat comme j'étais autrefois... un ami!.. Pardon! je vous ai dérangés... jem'envais... Bonsoir la compagnie... Adieu, marin.., merci !

COMTES d'un marin. 454

— Ni merci, ni adieu! s'écria impétueusement Thomas Coquille, en se jetaut sur son havresac... On vous chasse, soldat, c'est comme si on me chassait I Par* tons!

A ces mots, il entraîna le vétéran vers la rue.

— Si seulement on pouvait leur payer cette fichue soupe I murmura-t-il en s'en allant.

Marion, stupéfaite, laissa tomber son écumoire ; le père Michel resta immolile, mon frère et moi nous nous mîmes à pleurer, mais Marguerite courut sur les pas du matelot.

— Monsieur Coquille ! criait-elle, y pensez-vous T.. Vous ne partirez pas comme ça !.. Hé ! que dirait monsieur Lefranc?

— Monsieur Lefranc dira ce qu'il voudra, je m'en moque, entendez-vous? répliqua le marin encore irrité.

La bonne supplia le mendiant de le retenir :

— Si vous saviez! il est ici pour un héritage...

— Mon héritage! je m'en soucie comme de ça ! interrompit le marin en faisant claquer ses doigts.. . Nous irons à l'auberge ensemble, mon ancien. Et, grâce à Dieu, j'ai de quoi payer pour vous et pour moi.. . Après ça, mademoiselle, mêlez-vous de vos affaires. Je ne reste pas aux endroits d'où l'on chasse les vieux serviteurs. Salut!.. Assez causé.

— Si vous êtes un brave canonnier, comme vous le dites, continua la bonne en s'adressant au mendiant, vous ne lui ferez pas manquer sa fortune pour un coup de tête.

— Allons ! allons ! repartit le marin, ne jasons pas

tr .t, j*en ai assez vu, et mattre Brinde-Zingue avait bien raison de dire...

— Doucement, marin, interrompit le mendiant en frappant les dalles avec son bâton de voyage, moi aussi j'en ai assez vu ; et il ne sera pas dit que Nicolas Pincbon, surnommé Faisan-d'Or, aura rendu le mal pour le bien.

Les trois acteurs de cette petite scène étaient alors sur le seuil de la porte.

— Nous n'irons pas plus loin avant que vous m'ayez écouté, poursuivit le vétéran, que Marguerite stimulait du geste et du regard ; — vous êtes jeune, je suis vieux, j'ai encore quelques raisons de ptos pour parler.

— J'écoute, dit Thomas Coquille en se croisant les bras. J'écoute, tu que vous êtes mon ancien, mais j'ai mon sentiment, et chacun son tour.

On entre antres choses l'on trouvera comment Tnomas Coquille vit trois soiefls, i*un route, l'autre vert, et le troisième violet.

Le père Michel Morin, revenu de sa surprise, était allé prévenir mon oncle; la vieille Marion, qui, au demeurant, avait d'excellentes qualités, nous dit à mon frère et à moi :

— Au lieu de brailler comme ça, vous ferez mieux de monter là-haut et d'avertir Monsieur que ce marin s'en va,

— Nous y courûmes. Mon oncle descendit précipitamment.

A son aspect, Faisan-d'Or ôta son bonnet de police, Thomas Coquille son béret basque; Marguerite reçut ordre de remplir les fonctions de juge rapporteur, et s'en acquitta de la manière la plus satisfaisante.

Mon oncle Lefranc interrogea ensuite les parties ;

ce fat avec une extrême bienveillance qu'il s'adressa an véléran. Nous sûmes alors que Nicolas Pinchon dit Faisan-d'Or, était un ancien artilleur, que dans une manoeuvre de force il s'était blessé, et que, réformé avec une modique pension, il avait entrepris de se rendre à Bordeaux, sa ville natale. Mais en route il était tombé gravement malade. On l'avait porté à l'hôpital; à peine convalescent, il était reparti et avait rechuté. D'hôpital en hôpital, de rechute en rechute, le vétéran, dont les modiques ressources s'épuisèrent complètement, se vit réduit à la mendicité.

-*- Comment ne vous ôtes-vous pas présenté chez l'intendant militaire? demanda mon oncle.

— J'y suis allé, Monsieur, mais il ne m'est rien dû; partant de Dunkcrque, j'avais touché ma conduite, je ne puis recevoir ma penshn qu'à Bordeaux...

— Mais vous avez droit à un billet de logement?

— Non, Monsieur, à ce qu'il paraît, dit le vétéran en entrant dans des détails qui prouvaient au moins sa sincérité, sinon son savoir-faire.

Mon oncle porta un jugement digne de Salomon, en vertu duquel Faisan-d'Or devait commencer par manger une écuelle de soupe et boire un bon verre de vin; ensuite il irait passer deux ou trois jours à l'auberge (et bien entendu mon oncle se chargea des frais ) ; enfin, quand Thomas Coquille aurait touché son héritage, il servirait de compagnon de route au vieux soldat.

Là-dessus, nous rentrâmes tous dans la cuisine; mon oncle crut bien faire en venant lui-même rétablir la paix et le bon ordre ; la vieille M^rion et Michel Morin rivalisèrent de zèle, Thomas Coquille s'était

comtes d'un Buaia. 455

raisis sur le banc de la cheminée, et nous tenait sur

ses genoux, mon frère et moi.

En réponse aux questions que nous ne cessions de lui adresser, l'honnête matelot commença ses explications de cette manière :

— La mer, mes petits agneaux, c'est une masse d'eau salée qui a toutes les couleurs, suivant le temps qu'il fait. Je l'ai vue blanche comme lait, c'était le vent qui la fouettait, il faisait gros temps. Je l'ai vue toute tachetée avec des moutons, comme nous disons : grise, verte, bleue, par bonne brise. Une fois, en rade de Toulon, par un mistral qui se leva au milieu de l'été, elle était pareille à l'arc-en-ciel, tous les canots qui étaient dehors chavirèrent. La nuit, je l'ai vue noire comme de l'encre, et d'autre fois plus brillante qu'un sac d'écus fourbis tout neufs. Sur les côtes et le long du bord, il y a des jours qu'elle est plus verte qu'une salade, et d'autres qu'elle a couleur de terre et de vase. Enfin, en calme, c'est comme qui dirait un grand miroir où l'on voit le portrait du ciel en miniature, les nuages gris, blancs, noirs, ou le fond bleu comme à Cadix. En plein midi, quand le soleil est à pic, c'est pareil à un drap d'argent sans franges ni coutures, et là dedans, s'il y a des courants, on jurerait des serpents dorés qui se promèneraient la canne à la main.

Mon oncle s'approcha en souriant.

— Qu'est-ce que ça, des courants? demandai-je.

Thomas Coquille leva les yeux vers mon oncle.

— Continuez, continuez, dit-il.

456 COÎTTfiS DON MAR1IÎ.

— • A vos souhaits, monsieur Lefranc; vous, vous êtes un savant qui avez lu la chose dans les livres, et vous pourriez la raconter mieux qu'un pauvre ignorant comme moi... Pardon, excuse donc ; si je m'embrume» vous me reprendrez. Je vas dire la chose à mon idée. Ainsi» mes enfants, vous savez pour le moins ce que c'est qu'une rivière ? — De l'eau qui coule sur t erre, pis vrai? — Eh bien! pareillement les courants, c'est de l'eau qui eoule en pleine mer. Les bords ne remuent pas, le milieu file... Pourquoi? je n'en sais rien, mais c'est comme ça! Il y a des t'ois que toute la, mer n'est qu'un grand courant. Alors on n'y voit rien à bord, seulement le lendemain l'officier s'y reconnaît en faisant son point avec les calculs, par le moyen du soleil et d'un instrument que nous appelons un tire-pied, mais qu'ils appellent octant, sextant, cercle, toute une mécanique avec des miroirs, des lunettes, des chiffres... Faut être sorcier pour avoir inventé ça. Par ce moyen, on regarde, on voit deux soleils au lieu d'un... Une fois, je n'y voulais pas croire, moi;— c'était du temps que j'étais mousse : — maître Brinde-Zingue demanda au chef de timonerie son tire-pied pour me faire voir... Et c'est vrai, c'est bien vrai, j'ai vu deux soleils, un rouge et un vert, au lieu d'un couleur d'or qui est au ciel ; et je n'avais qu'à toucher une vis, mon soleil rouge montait et descendait, mon soleil vert ne bougeait pas. Tout d'un coup, crac ! je ne vois plus qu'un soleil, il était violet comme une robe d'évêque. Après ça, on me fit mettre la main sur une autre vis, et je descendis mon soleil jusqu'à toucher l'horizon.

Les domestiques, mon frère et moi, nous ouvrions

CONTES b'on marin. 457

de grands yeux. — L'horizon, s'il vous plait, qu'est-ce que ça? demanda Marguerite.

— L'horizon, c'est, voyez-vous, un grand rond qui est tout autour de vous au large ; en bas il y a de l'eau efc en dessus le ciel. Tenez, poursuivit Thomas Go* quille en jetant par terre son béret bleu de ciel en forme de galette et orné d'un gland rouge. Si ce gland est le navire, là, bien au milieu, tout ce qui est bleu c'est la mer; par en haut, comme de juste et de raisou, c'est le ciel, et par ici tout à l'entour, le bord du bonnet, c'est l'horizon.

— - Très-bien, dit mon oncle. Revenez maintenant à vos soleils.

— J'y reviens, reprit Thomas Coquille en ramassant son béret, mais notez bien qu'il ne m'en reste plus qu'un tout violet qui touche l'eau ; voilà que sans rien faire à la vis, mon soleil remonte, ou, si vous aimez mieux, la mer baisse. — «Un petit tour de mécanique, » dit maître Brinde-Zingue. Bon ! je donne un petit tour tout doucement. — « Ne le trempe pas dans l'eau ! » disait toujours maître Brinde-Zingue. — « Soyez calme, que je réponds, il serait capable de s'enrhumer ! * — Voilà tout à coup mon soleil qui ne bouge plus. Les officiers voyant ça dans leurs tirepieds, crient : — Pique huit !

— Pihuit ! s'écria Marguerite, parlez-vous chinois ou sauvage ?

— Je parle bon français, m'est avis; pique huit, c'est le commandement pour piquer huit coups sur te cloche du bord, c'est la marque de midi.

— Pourquoi pas douie ?

— Pourquoi ! c'est parce que la journée est coupée en six quarts de quatre heures chaque ; à chaque demiheure le pilotin de quart tape un coup de plus sur la cloche : à midi et demi, un, à une heure deux, à une heure et demie trois, et ainsi de suite. À quatre heures et à huit, soir ou matin, à minuit et à midi, on pique huit pareillement. Voilà la coutume I

— Eh bien ! dit mon oncle qui s'était assis sur une chaise de cuisine, votre soleil violet ne bouge plus, il touche l'horizon, et les officiers commandent de sonner midi.

— C'est bien ça!.. Mais le plus drôle, c'est que la mer, qui jusque-là avait reculé devant mon soleil, commence à lui courir dessus, à le mordre et à lui manger un petit morceau, puis un gros, puis à le noyer en grand. — J'avais peur tout à fait d'avoir cassé la mécanique, c'est si délicat ces tire-pieds I on dirait des petites dames en souliers de satin ; on longe ça avec cinquante milles précautions dans des bottes garnies de drap, de façon que ni roulis, ni tangage ni fait rien. Il y a de ces outils qui coûtent une pièce de cinq cents francs et même plus ! C'est ceux-là qu'on appelle cercle à réflexion ; je crois bien qu'il en faut faire des réflexions avant d'acheter pour tant d'argent une histoire pareille en cuivre, qui, au poids, ne pèserait pas plus de cent sous en grosse monnaie ! — Mais mattre Brinde-Zingue me dit : — « N'aie pas peur, la mer remonte, c'est midi, tu as pris hauteur, n, i, ni, c'est fini! — Attrape à compter !» Il me fait regarder des chiffres écrits tout menu sur le tour du tire-pied, je me crève un peu les yeux, et voilà que je trouve 67

CONTES d'un mark. 45 J

ou approchant. Un aspirant qui était à côté de moi compte aussi sur son instrument, il dit juste la même chose, et tout le monde, les officiers, le capitaine, les timonniers, tous de même avaient trouvé aussi moo 67. — « Maintenant, dit maître Brinde-Zingue, sais-tu ce qu'ils vont faire de ce 67-là? — Non, maître, je n'en sais rien. — Ils vont le mettre sur du papier, dit-il, ils chercheront dans les livres pleins de chiffres d'autres chiffres qu'ils ajouteront là-dessus. Us ôteront l'un de l'autre, ils en mettront avec, ils brasseront tout ça de manière qu'on finira par avoir le point de l'endroit où est le navire, pour le marquer sur la carte. — Et après? — Après ? on verra avec le point d'hier le chemin que nous avons fait et celui qui reste à faire, et de cette façon le capitaine dira sur quelle aire de vent il faut gouverner pour aller où nous allons... » C'est qu'il est malin, dam ! maître Brinde-Zingue 1

— Marin, dit le vétéran, qui, reconforté par le potage, s'approcha du feu, j'ai navigué pas mal de fois dans ma vie, et même plus qu'il ne convenait à un ami du plancher des vaches, mais jamais je n'avais entendu si bien expliquer l'histoire du point, à. laquelle, pour dire vrai, je n'ai jamais rien compris.

Cette approbation fut suivie des remerctments du soldat, adressés à mon oncle, et d'une exclamation de Thomas Coquille, qui s'écria : « Vous avez donc navigué, vous ? topez-là I

— Je toperai, quoique je n'aie guère embarqué que pour mon malheur, » dit le soldat, qui serrait affectueusement la main de son nouvel ami.

Cependant, mon oncle ne partagea pas tout à fait

460 COXTIS D'tJS MÀIUH.

l'avis du vétéran, car il jugea nécessaire de commenter le texte de Thomas Coquille , et il n'avait pas tort : nous avions l'imagination frappée de soleils rouges, verts et violets, roulant du ciel à la mer et de la mer au ciel.

Pendant que le marin et l'artilleur réformé causaient ensemble, il nous prit à l'écart, mon frère et moi.

— Ce bon matelot, nous dit-il, a oublié, dans sa description de tout à l'heure, de parler des verres colorés dont on se sert pour observer les astres sans être ébloui. Tous les instruments à réflexion qu'il désignait sous le nom grotesque de Hre-pieds sont garnis de verres rouges, bleus, verts, orangés, qu'on emploie suivant l'éclat plus ou moins vif du soleil. Si par basard l'on regarde en même temps à travers deux verres, l'un rouge, l'autre bleu ou vert, on doit voir les objets en violet. Tenez, mes enfants, regardez à travers mes lunettes.

On sait que mon oncle portait des lunettes vertes. Il nous mena jusque dans la cour et nous montra le soleil; nous le vîmes du plus beau vert.

— Àb I oui, je comprends, s'écria mon petit frère, et si les lunettes étaient rouges ou bleues, je verrais le soleil rouge ou bleu.

— Précisément, dit mon oncle. Or, l'ami Coquille vous a dit que les instruments dont on fait usage i bord sont composés de lunettes et de miroirs montés s«r cuivre. Rentrons dans la cuisine.

Un vieux miroir ébrécbé, légitime propriété de Marion, appendait au-dessus de la cheminée ; mon onde te prît à la main et le plaça près de i'écuelle ride.

COHTBS D'UH MARIN. 464

— Combien vois-tu d'écuelles? me dit-il.

— J'en vois deux, une sur la table et l'autre dans le miroir.

— Et combien y en a-t-il en réalité?

— Une seule, répondis-je en riant.

— Eh bien ! mes enfants, Thomas Coquille ne voyait qu'un seul et même soleil, mais d'une part directement par un verre rouge, de l'autre dans le miroir à l'aide de la vis dont il parlait ; les deux prétendus soleils se sont confondus en un seul. Suivez bien mes mouvements.

Mon oncle plaça peu à peu le miroir derrière l'écuelle, de telle sorte que l'objet même finit par éclipser totalement son image réfléchie.

— Vous ne voyez plus à présent qu'une écuelle, n'est-il pas vrai? et cela parce que j'ai changé le miroir de place.

— Ah! m'écriai-je, il avait fini par ne plus voir qu'un soleil, et à travers les deux verres de couleur à la fois, de façon qu'il le voyait violet.

— Très-bien, dit mon oncle.

— Mais, demandai-je aussitôt, pourquoi avant midi la mer s'éloiguait-elle du soleil, et pourquoi s'en estelle rapprochée dès que midi a été sonné par huit coups?

— C'est encore la chose du monde la plus simple, répondit mon oncle Lefranc : jusqu'à midi le soleil monte et s'éloigne de l'horizon, — puisque tu sais à présent ce que c'est que l'horizon.

Je me mis à sourire d'un air de suffisance trèsmarqué.

f#3 coati* it'os nxwm.

— Mais & partir de midi, continua mon onde, le seteR descend, et descend si bien qu'il finit par disparaître tout à fait.

— Alors nous avons la nuit, répondit mon petit frère.

— Justement, répondit mon oncle ; mais regardez encore. Vous voyez qu'en remuant ce miroir je fais danser les images de l'éeuelle, de la table et de tonte la cuisine. Je puis aussi, avec certaines précautions, les faire tourner lentement. Figurez-vous que cette casserole de cuivre est le soleil, et voyez comme je conduis son reflet de droite à ganebe, de haut en bas» de bas en haut, par de petits mouvements. Cela n'a rien qui vous surprenne. Ne soyez donc pas surpris «fae les instruments dont on se sert po#r observer le soleil puissent aisément amener son image jusqu'il bord de l'horizon. Or, tant que le soleil monte, sen image monte aussi ; par conséquent l'on aperçoit qu'il est midi, lorsqu'au tiea de monter, elle commence à descendre, et semble plonger dans la mer.

Sans un sextant, ou un cercle à réiexioQ, mon «nde ne ponvait guère s'étendre davantage sur la thèse astronomique de Thomas Coquille, et il est probable qu'il aurait borné ses explications à ce qu'on Tient de lire, quand même des exclamations parties de tentes les bouches ne l'eussent interrompu.

— Àh ! Faisan-d*Or, mon ancien ! mon viens ! mon ▼rai ! s'écria Thomas Coquille avee efftafan. .

— Oui ! oui ! c'était lui t c'était bien votre père, un brave achevé, un amif disait le soMat.

— Jésus! Seigneur! comme case rencontre pourtant,

Bwrmwrait ht vieille M ar ion en essuyant ses yeux rouges. Mwguerite souriait doucement.

— Ah çà, demanda mon oncle, pourrait-on savoir ee dont il s'agit ?

— Monsieur, répondit respectueusement Michel Morin, vous savez que cet artilleur disait tout à l'heure qu'il a navigué dans son temps. Aussitôt notre marin et loi se sont mis à parler de leurs campagnes. Et de fil en aiguille, il se trouve que Faisan-d'Or a été prisonnier de guerre sur le même ponton que le père Thomas Coquille. Voilà pourquoi ils s'embrassent, pourquoi ils s'appelaient: vieux, vrai, ancien, troubadour et le reste.

En effet, le matelot et le mendiant épuisaient le vocabulaire de l'amitié maritime et soldatesque.

— Ua ami à mon père I un troupier fini, qui était au combat de la Belû-PmmelU (1) . . Un saigné ! un ficelé 1 ua vénérable I . . et un pays encore !

— Oui, un pays, disait le vétéran, et c'est pourquoi qaaad ma compagnie fat embarquée à bord, je coanmçaî bientôt à me faire ami de Jeaa Coquille, qu'on surnomnait le Bordelais. Quel homme 1 quel homme!.. Aux pootéos! j'étais Romain, je n'avais plus pour tout vêtement que la couverture de laine que les Anglais passaient comme couverture de couchage. Oui, mon fila, Faisan-d'Or n'avait que ça... on lui avait volé tout le reste. Que lut votre père?.. Il avait deux chemises, il m'en donne une... Il avait une capote, eh bien l nous la portions chacun à son tour. C'était un

464 coxtes DUS MAKIS.

malin, il savait tout faire, il fabriquait des chapeaux de paille, des petits vaisseaux, des étais, des patiences, etc., — à seule fin de m'avoir un pantalon et une paire de sabots. Il travailla tant et tant, qu'il en perdait le boire et le manger... Thomas... mon cadet... vous êtes un fils... Je dirai tu. .. tu es, oui. .. voilà. .. comme ton père, quoi 1

Et les deux nouveaux amis s'embrassèrent encore.

Quant à mon oncle, il tira son mouchoir de sa poche pour essuyer les verres de ses lunettes vertes.-

— Ah çà, monsieur Lefranc, mon héritage ! mon héritage! s'il vous plaît, s'écria Thomas Coquille, qui, passant d'une émotion à une autre, gambadait et sautait comme un fou. — Mon héritage! je sais bien ce que j'en veux faire... un ami... un matelot à mon vieux père... Faisan-d'Or?.. Pourvu que mon défunt cousin m'ait laissé de quoi nous bâtir un Louvre, je n'en demande pas plus. Et vous mangerez du rôti, mon vieux, et de la salade de céleri!.. Ah! ah! je vous régalerai... nous boirons sagement et tranquillement, nous fumerons notre vieille pipe... Et quand je serai au large avec maître Brinde-Zingue... vous garderez la maison. — Voilà un plan, pas vrai, M. Lefranc! — Cust égal, le capitaine Pompillan avait tout de même bon nez de me dire : — Va-t'en par terre jusque-là... tu n'auras pas à t'en repentir... Et quand maître Brinde-Zingue... C'est que, voyez mes amis, un voyage par terre ça m'effrayait un peu d'une façon... On vous contera la chose plus tard.

— Très-bien ! très-bien ! dit mon oncle, dont un signe avait été cause que le matelot remettait à une

autre occasion la fin de son discours. Maintenant, avisons an plus pressé. Michel, vous allez conduire ce vétéran à l'auberge du Chapeau-Rouge, et vous recommanderez à madame Lebrun de le traiter comme •ob de mes protégés. Vous, Thomas, vous pouvez aller vous promener avec l'ami de votre père; Marguerite mettra votre sac et votre étui dans la mansarde. Moi, je vais m'habiller et j'irai chez le notaire... Et vous, mes enfants, ajouta mon oncle, il me semble qu'on devrait être à l'étude; si vousnenez à passer la veillée dans la cuisine avec Thomas Coquille, il faut bien travailler... Allons!

Là-dessus je courus à mon Cornélius Nepos, et mon frère à VEpiwme historiœ sacrœ; Thomas Coquille prit le bras du mendiant transporté de joie. Avant de sortir, ils saluèrent la compagnie, sans oublier de remercier Marguerite, dont l'intervention avait été si utile ; ils dirent même quelques mots aimables à la vieille Marion, qui leur en fut reconnaissante. La .paix était ainsi parfaitement scellée. Michel Morin prit les devants pour piloter les deux voyageurs jusqu'à l'auberge du Chapeau-Rouge. Marguerite, chargée du sac de Thomas Coquille, sortit la dernière.

Quant à mon oncle, un quart d'heure après il était en babit vert, avec gilet à ramages, culotte courte, bas noirs, souliers à boucles, canne à pomme d'or et toupet poudré de frais. Ses inévitables lunettes vertes et un chapeau à larges bords complétaient son accoutrement, un peu démodé, il est vrai, mais fort bien porté dans le pays en 1821 .

A une heure de l'après-midi, mon oncle pénétra' 4

166 COJSTES D'tHI MAKIS.

dans l'étude de son ami maître CamHlet, notoire, cbez lequel était déposé te testament de feu Hilarion-Perrot- Martin Coquille, ancien marguilter de Saint-Jacques, notre paroisse.

Si je fis des contre-sens dans ma version et des solécâsmes dans mon thème, ce ne fat point par ma faute; jamais, je crois, pas même lors des compositions de prix, je ne m'étais tant appliqué. Mon frère récita sa leçon sans dire une sente fois : Heu! heu! hmt — interjection de donlenrde tout écolier qui aperçoit m pensum à l'horizon, comme Thomas Coquille y vojak des soleils de toutes les couleurs. En conséquence, nous obtînmes la permission d'aller manger notre dessert à la cuisine, où nous retrouvâmes, selon netre attente, l'honnête matelot, et contrairement à nos prévisions, le vieux Faisan-d'Or, attablés tous deux avee Marion et le factotum. Voici pourquoi et comment :

Après avoir installé le vétéran chez madame Lebrun, k l'auberge du Chapeau-Rouge, Michel Morin, qui se sentait une peccadille sur la conscience, s'adressa, non sans périphrases, au pauvre soldat, et l'invita le plus poliment qu'il put à vouloir bien lai faire l'amitié d'avoir la complaisance de venir dîner le soir même avec les domestiques dans la cuisine.

— Militaire, mon ami, ajouta-t-il, vous save* encore mieux que moi ce que c'est qu'une consigne, et si j'ai dit, . . voyez-vous. . .

— Assez causé ! interrompit Faisan-d'Or, je [wfe sans rancune ; pas tant de raisons, père Michel, « que vous avez fait est bienfait. J'irai, j'irai dîner avec

ancres ft'tix au***. 467

vois et âvee Thomas Coquille de. la Belte-PcwmeU*. Une nappe de cuisine couvrait la table, ou cinq cou- Torts étuaceknts de propreté marquaient les places des convives; oft n'attendait plus que Marguerite quand nous entrâmes. EUe parut enfin rapportant la vaisselle.

Chez mon onde, il était d'usage de rester assez longtemps à table après le dessert; alors nos partais causaient entre eux des événements du jour. Dans la salle à manger, Thomas Coquille et Faisan-cTOr, la scène de l'aumône, l'héritage et les réponses de naître Camillet le notaire, défrayèrent amplement la conversation lorsque les domestiques et les eaftmts se forent retirés»

Marguerite, en entrant dans ta cnisine, était rouge de honte; elle souriait ce plaisir. Elle avait certainement à se reprocher quelque petit péché dont elle ne se repentait pas trop. Qui n'a point de défauts?..

Je ne prétends pas excuser mon ancienne bonne ; elle avait le plus grand tort, je le déclare... Au lieu de descendre tout de suite, elle referma la porte de la salle à manger, mit l'oreille contre le trou de la serrure, et ne perdit pas un mot de ce que disaient les maîtres... Fi! la curieuse! — Eh bien! elle était contente après cela!.. Marguerite, une fille sage, modeste et bien élevée dans sa condition!.. Fi! l'indiscrète I

Quand elle eut déposé les assiettes sur le buffet, elle s'approcha légèrement de Thomas Coquille, lui posa un doigt sur l'épaule, et se penchant à son oreille.

>- Chut I fit-elle, Monsieur a dit que votre

468 COMTES D'UN MÀRIH.

était en bon train... Je l'ai entendu par hasard... Chut!

•c- Par hasard ! dit le matelot d'un ton goguenard en clignant malicieusement de l'œil; maître Brinde- Zingue ne vous croirait pas... Mats, moi, je suis bon enfant, je vous remercie de la nouvelle.

Puis Marguerite s'assit à sa place, et me mit entre elle et Thomas Coquille sur le banc trop haut pour moi, en sorte que mes jambes ballottaient, et que je distribuais des coups de pieds à mes voisins, ayanl toujours été de nature fort remuante.

À gauche de Thomas Coquille se trouvait Faisand'Or, rasé de frais, brossé, et les boutons de sa vieille capote militaire fourbis à blanc. Grâce à madame Lebrun du Chapeau-Rouge, des pièces cachaient les trous des coudes. Le matelot avait déjà fait cadeau à son ancien d'un col neuf et d'une paire de guêtres, objets de mépris pour un marin, mais qu'il estime dans le soldat, à condition qu'on le dispensera d'en porter.

Marguerite plaça mon petit frère à droite de Thomas Coquille ; la vieille Marion et Michel Morin venaient ensuite, si bien que le majordome était à gauche de Faisan-d'Or.

L'éternelle soupe aux choux reparut dans une vaste terrine. Les maîtres finissaient de dîner, les domestiques soupèrent ; le nom ne change rien à la chose. L'on était en belle humeur ; Marguerite nous fit deux grandes tartines déconfiture, pendant que Michel Morin servait le potage avec cérémonies, et en commençant par Faisan-d'Or l'invité.

Bc l'accueil %ut Thomas Coqnllle Ht à la fortune

Nous passerons sous silence le souper des domestiques, mais il faut dire que Marguerite pleurait à chaudes larmes lorsque mon oucle entra.

— Eh bien, mes amis, tout va-t-il au gré de vos désirs? Vous, Thomas Coquille, je n'ai que de bonnes nouvelles à vous donner.

Mon oncle s'interrompit lui-même , et d'un ton presque sévère :

— Me dira-t-on pourquoi Marguerite est toute en larmes? J'espérais...

— Ah! Monsieur, pardonnez-moi! pardonnez-moi! s'écria la jeune fille, je ne le ferai plus...

— Qu'y a-t-il donc encore une fois? reprit mon oncle impatienté.

— Pardon I excuse, monsieur Lefranc, Thomas Goquille va vous envoyer la chose, avec votre permission ; c'est une paille, un rien, on se tue à la consoler;

470 COUTES O'UiX MIU IN.

vous n'avez qu'à dire un mot, elle va rire comme une tourterelle.

— Eh bien? dit mon oncle, rassuré par cet exorde.

— Voilà, Monsieur, reprit le matelot, c'est l'histoire de mon héritage qui est la cause de tout ; j'en suis donc l'auteur; pour l'amour du capitaine Pompillan, je vous en prie, ne la grondez pas... Vous voyez bien comme elle pleure, c'est à chavirer le cœur d'un fin matelot...

— Mais enfin? interrompit mon oncle.

— Voici : elle a voulu, par complaisance, me porter la première une bonne nouvelle; elle a écouté un petit peu ce qui se disait là-haut, et elle est descendue tout de suite, à seule fin de me filer dans le pertuis de l'oreille : — Monsieur le marin, votre héritage navigue droit!.. Maintenant, voyez-vous, causant ici en troupiers, en matelots, en braves, on a parlé contre la curiosité. Elle en a repentance, et, depuis ce moment, on ne peut plus la calmer.

Mon oncle promena ses regards sur le groupa des convives, et lut dans tous les yeux la confirmation du rapport de Thomas Coquille; alors il sourit, donna quelques conseils à In bonne, la réprimanda convenablement, mais avec tant de mesure, qu'elle acheva d'essuyer ses larmes, en disant :

— Merci! merci, Monsieur, vous êtes bien bon! Je ne le ferai plus, je vous le promets.

— Allons, très-bien! J'entends que la veillée vous «oit agréable à tous, et d'abord, mon ami Coquille, sachez que votre affaire est faîte ; demain vous viendrez avec moi chea maître Camillet, et vous entrerez

C0KTIS ft'WI U&&M. 4 71

en possession de votre héritage, e'cst-à-dûre de quarante mille francs !

— Quarante mille francs ! dit Michel Marin «r«c admiration.

— Quarante mille francs! répéta la vieille Manon ; mais il va rouler carrosse pour le moins.

— Joli denier ! c'est bien fait, dit Faisan-d'Qr, en serrant la main de Thomas Coquille.

Mais Thomas Coquille ne dit rien.

Soit qu'il essayât de se rendre compte de la valeur de la somme, soit que la déclaration de mon oncle portât atteinte à quelqu'une de ses opinions préconçues, soit pour tout autre motif, il se recueillit gravement et demeura bien une minute entière les yeux fixés sur les dalles de la cuisine, dans la plus complète immobilité, dans l'attitude de la méditation la plus profonde*

Mon oncle attendait avec un intérêt de curiosité.

Quant à moi, je crois aujourd'hui connaître à fond le caractère matelot : mais en vérité, quand je me reporte à ce moment, il me semble que, sans l'avoir vu, je ne saurais dire comment Thomas Coquille rompît le silence.

Tous les regards étaient fixés sur lui.

Sa physionomie avait tour à tour exprimé de la satisfaction et de l'étonnement; puis son front se rembrunit, et l'on vit clairement que de tristes pensées l'absorbaient.

Enfin, sans remercier mon oncle, et quoique tout le monde fût debout dans la cuisine, il s'assit, par «n mouvement pour ainsi dire maehinal ; alors, il murmura d'une voix sourde :

— Pauvre bonne femme de mère!., pauvre Jean Coquille, mon vieux père!., morts!.. Et la mère Marjolaine, ma marraine, ma seconde mère, quoi!., morte aussi !

La tête courbée sur la poitrine, il restait encore silencieux; mais nous l'avions tous compris, et nous respections sa généreuse émotion. Faisan- d'Or loi prit la main.

— Tu es bien le fils de Jean Coquille! s'écria-t-il; ab! mon vieux, vieux des vieux, où es-tu, brave des braves?

— Vous l'avez connu, vous! reprit l'héritier en pressant fortement la main du soldat, vous avez partagé votre pain ensemble...

— C'est-à-dire la machemoure pourrie des Anglais t.. interrompit Faisan-d'Or."

— Mais moi, à cette heure, continua Thomas Coquille avec feu, ce ne serait pas de la machemoure, ni du biscuit avarié, ni du pain noir que je lui donnerais! Penser qu'ils sont tous morts, et que me voilà riche I Maître Brinde-Zingue avait bien raison quand il disait : — Beaucoup d'argent, c'est gros chagrin, et rien de plus! — Maître, que je dis, m'est avis pourtant qu'on vient à bout d'un gros sac comme d'un petit. — Non ! dit-il, mon fils, tu n'y es pas; vois! le matelot a, supposition, huit cents ou mille francs. Il s'amuse, cinq, six jours, une quinzaine, un mois, mettons!.. Après ça, ni vu, ni connu, il rembarque!.. Mais s'il a de quoi rester deux ou trois ans à terre, sans travailler, c'est fini de lui I .. Il prend goût au métier de fainéant ; plus d'argent, plus de courage à porter la misère!

CONTES d'o» MARIN. 173

Mattre Brinde-Zingue, lui, ne voulait pas me laisser partir sor terre, me disant : — Tu n'as ni père, ui mère, ni frère, ni sœur ; ta y perdras ton argent, c'est clair; ça te gênera, c'est connu!.. Mais, par impossible, miracle, une invention I tu reçois ton héritage; les avocats et les notaires ne te flibustent pas trop... Que feras-tu de tout ça?. . — Dam! il y a vous, mattre, qui êtes quasiment mon père... Il leva les épaules si haut, si haut : — Moi! je n'en veux pas de ta fortune, dit-il. J'ai-t-il besoin de ça? Je gagne assez... L'argent gagné, bien gagné,'là, en travaillant, voilà le bon argent, on sait ce qu'il coûte; mais...

Thomas Coquille n'acheva pas sa phrase, car il vit Faisan-d'Or à ses côtés.

Le mendiant murmura douloureusement :

— Oui, rien de tel que l'argent bien gagné!

Mon oncle coupa court à la digression, en disant avec bonté :

— Ah ça! mon ami Thomas Coquille, fiez-vous à moi, suivez mes conseils, vous verrez que tout ira pour le mieux.

— Je suis paré à manœuvrer à votre idée, répondit le matelot.

— Très-bien ! écoutez-moi donc : il ne s'agit pas de manger un millier de francs par mois, en régals, en parties de plaisir, et en achats ridicules ; il s'agit de vous créer une honnête aisance que partagera votre ami Faisan-d'Or ; vous vous marierez à Bordeaux, il vous tiendra lieu de beau-père, il gardera votre logis pendant vos navigations ; et si maître Brinde-Zingue ne veut pas accepter d'argent — en quoi je l'approuve

474 CûHTB* D'U!I M4WK.

Hort — il ne refusera pas une chambre et un couvert chez Tons. Je vous placerai votre pécule 1 cinq pour cent, et tout les ans vous Mirez deux mille franc* pour faire aller votre intérieur.

— ÀbL. abl... ah!., fit Thomas Coquilie sur trots tons différents.

Mon onde se bâta de reprendre la parole, car la troisième fois fut encore suivie d'un soupir étouffé.

— Je conçois et je partage vos regrets, mon ami, dit-iL Vous déplorez la perte de vos pareats et de votre marraine, auxquels vous auriez voulu faire partager votre petite fortune.

— C'est bien ça, murmura Thomas Coquille.

— Je vous loue et vous en estime davantage, mais répondez-moi catégoriquement : Êtes- vous chrétien?

Thomas Coquille parut étonné, fit un effort lie mémoire, et répondit de sa grosse voix, mais du loa d'un enfant qui récite sa leçon :

— Oui, je suis chrétien, par ta grâce de Dieu!

— Très-bien I s'écria mon oncle un peu surpris; mais qui vous a donc appris le catéchisme?

— Maître Brinde-Zingue, répondit le matelot.

— Eh bien, dit mon oncle en s'asseyant, puisque vous savez voire catéchisme et que vous êtes chrétien, voua devriez avoir pensé que vos parents avaient une âme, et que le meilleur moyen de leur témoigner votre respect et votre amour filial, est de faire dire des prières et des messes pour leur repos éternel.

— Bien ! très-bien ! s'écria Faisan-4'0r.

Thomas Coquille as contenta de dire : — Vous êtes

an bon homme, monsieur LeCranc, c'est sûr I

Charmé de la docilité de son hôte, mon oncle lui adressa encore plusieurs questions, en sorte que le brave marin fut insensiblement ramené à reprendre un des récits interrompus de la matinée.

La vieille Marion, Michel M or in et Marguerite ayant tout remis en ordre pendant cette conversation, la veillée commença.

Sur l'invitation expresse du mattre de la maison, les domestiques, Faisan-d'Or et Thomas Coquille luimême, avaient pris place autour de la cheminée, où brûlaient encore quelques sarments. Mon oncle seul était resté debout, avee l'intention de remonter au salon, mais il prit goût sans doute aux dires du navigateur, car, éteignant son bougeoir, il s'assit à son tour sur une des grossières chaises de la cuisine, un peu en arrière d'un cercle dont on connatt tous les personnages.

Ce fut, je crois, Marguerite qui demanda au matetot •omment il se tira d'affaire à bord du Marsouin, après être sorti de son baril de salaison.

Où Tbomag Coquine raconte comment 11 fut déclaré rit

de cave.

Dans ces temps-là, j'étais mousse, tout ce qu'il y a plus mousse ; quand maître Brinde-Zingue vint m'oavrir, je pleurais, j'avais peur, mon courage du matin avait passé, le navire craquait, comme c'est la coutume à la mer ; car, voyez-vous, toutes fois et quantes qu'on est sous voiles, les cloisons, les échelles, les mâts et le reste, s'en vont au roulis en faisant : crici-ic! crac! a-ac! un train qui effraie toujours un peu le passager. Ensuite, à l'époque, je ne connaissais pas beaucoup maître Brinde-Zingue, qui, pour lors, je l'ai déjà dit à la compagnie, n'était encore que gabier de misaine à bord du brig. Ça fait donc que je pleurais, dame! Pourtant je compris bien la consigne, et je promis, comme de juste, de ne pas dire par quelle mode j'étais venu à bord.

coirras d'un maiui. 477

• Brmée-Zingue me montre un corn noir dans It cale où nous étions.

— Ah çà, pas de bêtise, dit-il, mets-toi là, attrape à taper de l'œil, demain il fera jour !

En parlant de même, H remonte sur le pont ; moi je continuai à pleurer, mais je finis par m'endormir.

Au matin, j'entends le tambour qui battait le branlebas, et le monde qui sautait bas des hamacs, je n'osais pas sortir de mon trou ; voilà qu'enfin le contre-mattre de la cale vient en bas pour chercher de Feau douce; il passait, il repassait, en travaillant tout proche du grand câble qui me cachait.

Moi, je le voyais, mais il ne me voyait point.

C'était un vieux, qui avait une barbe grise, une mine terrible, et il me faisait quatorze fois plus de peur, que moi ce matin, à ces petits messieurs, et je me disais :

— Quand il va me trouver ici, que va-t-il me faire?

Il ressemblait à un loup-garou, dans mou idée .

Maître Rapetasse était son nom.

Sitôt qu'il a fini d'envoyer l'eau douce en haut, il appelle son chat, un gros chat noir, qui arrive devant lui avec un rat dans la gueule.

Il se met à le caresser et prend le rat ; le chat faisait le gros dos, en disant : roue, roue! après 'fluoi tnattre Rapetasse lui demande comme ça :

— C'est-iltout?

Je croyais que le chat lui répondrait, je tremblais comme une voile qui faseye, mais le chat ne répondit ri«n. Seulement il attrape à courir dans la cale,

il passe contre moi, et me fixe avec ses grands yeux de feu, en jurant pire qu'un diable, un chat noirl

Je pensais qu'il me dénoncerait ; pourtant il revint avec un autre rat mort, et puis un troisième.

— Fameux! bon pour trois quarts de vint dit maître Rapetasse.

Alors, il caresse encore son chat, lui jette un morceau de salaison, et commence sa ronde dans la cale.

— Ah! fainéant de brigand, de failli-gars, d^ mousse de malheur! dit-il en prenant un bout de corde, sitôt qu'il m'eut vu. Que fais-tu là, mauvaise espèce de gamin 1 Veux-tu te sauver?

Moi, je me lève en double, et je cours au grand panneau.

— Tiens! fait-il, je connais pas celui-ci.

En même temps il me croche l'oreille.

— Qui que lu es, toi?

— Je suis Thomas Coquille, le petit à la mère Marjolaine.

— Et depuis quand abord?

— Je sais pas.

— Es-tu sur le rôle ? Es-tu mousse à bord du Marsouin?

— Non, maître; personne ne m'a encore vue qu< vous!

— Pour lors, mon petit, c'est un cas différent dit-il, en me larguant l'oreille; c'est bien, je suis toi parrain, sois tranquille, et ne pleure pas tant, on m v te fera pas de mal !

Je commençai d'essuyer mes yeux, vu que mattff Rapetasse commençait à rire.

•(fflTBS d'un marin. 179

— Trois ratsl et un enfant trouvé! dit-il, la journée sera bonne! Faut économiser!.. Vois -tu,* mon garçon, je pensais que tu étais quelque fainéant caché là pour roupiller au lieu de travailler. Ma consigne, à moi, c'est de taper sur les dormeurs ! mais tu as embarqué par-dessus le bord ; tu t'es caché dans ma cale I c'est bien ! On te doit la ration, je vas te mener au lieutenant !

En parlant de même, maître Rapetasse ramasse deux de ses rats dans un recoin, en prend un par la queue, brosse son paletot et me montre le chemin.

Il monte dans l'entrepont, et puis sur le pont, son rat d'une main, moi de l'autre.

Le premier matelot que je vis, c'était Brinde-Zingue, qui fumait sa pipe sans avoir l'air de rien.

— Ah ! disaient les autres, voilà le père Rapetasse qui a encore fait bonne pêche : Un rat et un mousse 1 excusez 1

Le lieutenant faisait le quart du jour, comme c'est l'ordonnance sur les petits navires, où le second se lève à quatre heures et commande le service jusqu'à huit.

Le contre-mattre me dit :

— Tire ton bonnet, petit, et sois calme.

Les matelots s'étaient rassemblés en masse au pied du grand mât, pour voir un peu, et maître Brinde-Zingue regardait de loin, faisant celui qui n'y touche pas.

— Lieutenant, dit maître Rapetasse, voici un gros • n at et un petit mousse que j'ai péchés tout à l'heure dans ma cale ; si c'était un effet de votre complaisance

480 cours* D'un km»,

es donner l'ordre pour me faire avoir deux quarts de tin. Otai-ci vaut bien un rat, m'est arts!

Le lieutenant se met à rire, en disant :

•— Yens aurez vos deux quarts 4e vin, n*em parlons plus 1

— Merci de la complaisance, lieotenant, réfond Rapetasse. Il voulait s'en aller, mais le lieutenant loi fait signe de demeurer.

— Savez-vous, dit-il, comment cet enfant s'est introdint à bord?

— Je n'en sais de rien, il n'a pas veolu me le conter. Je l'ai trouvé derrière le grand câble, voilà!

— Ah ça, petit bonhomme, comment t'appelles- tu? Qui es*tu ? d'où viens-tu ? et qui t'a amené à bord?;

J'étais bien envergoé, rapport à maître Blinde- Ztague.

— Moi, lieutenant, que je dis, je m'appelle Thomas Coquille, je suis le fils d'un maître qui est prisonnier de l'Anglais, et je viens de chez ma marraine, la mère Marjolaine, une hôtesse de Bordeaux.

— Après?

— Après, mon lieutenant, je me suis couché àfe soir à terre dans mon lit, et à cette heure me voici à bord. Le maître de la eale m'a dit que l'on me donnerait la ration.

Le lieutenant apparemment n'avait envie de punir personne, vu qu'il me dit :

— C'est bien, quand le commissaire sera levé tu iras lui foire ta déclaration, et il t'inscrira sur le rôle.

Maître Rapetasse me mena à la cambuse, où Ton

me donna une galette de biscuit et un morceau de beurre.

L'équipage m'appelait rat-de-cale.

Maître Brinde-Zingue ne voulait pas sembler me connaître, il m'avait bien défendu de lui parler de trois ou quatre jours.

Mais une fois au large, le Marsouin faisait route pour Toulon, il commença par causer un peu avec moi. Je m'babituais à bord.

— Je ferai de toi un fin matelot et un bon garçon.

El, dame! sauf le respect que je dois à la couq>a~ gaie, «'est «vis qu'il ni pas manqué son coup.

Où l'on verra comment on bon maître de bâton peut contribuer * former l'esprit et le cœur de son élève.

L'auditoire de Thomas Coquille attendait qu'il continuât; lui seul avait l'air de ne pas s'en douter; il bourrait sa pipe et se préparait à l'allumer pour écouter k son tour, lorsque de tous côtés à la fois on s'écria :

— Et puis !

— Eh bien! demanda le matelot, que voulez- vous de plus?

— Mais la suite, dirent Michel Morin, Marion el Faisan-d'Oor.

Thomas Coquille ouvrit de grauds yeux.

— La suite, répondit-il, est-ce que vous voudriez que je conte jour par jour toutes mes navigations ? Ce n'est pas une veillée qu'il faudrait pour ça, mais des jours et des nuits, car depuis vingt ans que je bourlingue, j'ai terriblement roulé ma bosse.

— Vingt ans ! s'écria Marguerite étonnée, quel âge avez-vous donc, monsieur Coquille ?

— J'ai eu mes vingt-neuf ans le jour de la saint Thomas, qui est le 21 décembre, et je cours sur trente, ni plus, ni moins, ce qui fait que j'en avais neuf ou approchant, quand j'embarquai sans palan ni musique, à bord du Marsouin, en 1801, pour vous servir.

— Tu as donc fait la guerre, mon fils ? reprit Faisan-d'Or.

— Sûrement, et avec maître Bwnde-Zingue, encore... un matelot fini, qui n'avait peur de rien. Un homme qui, voyant les balles, les boulets et le tremblement qui sifflaient tribord et bâbord tout autour de nous, me disait tranquillement : — « Allons, mon petit, ça chauffe, il faut se manier et ouvrir l'œil et l'oreille. . Un matelot, ce n'est pas un soldat comme à terre, à qui on commande tout par temps et par mouvements. Ici, faut écouler le porte-voix du corn* mandant, mais en attendant, un gabier ne reste pas les mains dans les poches. Une balle coupe une manoeuvre, on le voit, on court, on fait ajut... et pois on recommence. » Ah, oui! c'est un fameux, maître Brinde-Zingue, et s'il a la croix d'honneur, on peut dire qu'il ne Ta pas volée.

— La croix d'honneur I murmura Faisan-d'Or.

— Ah! mais oui, et encore c'est l'empereur en personne qui la lui a donnée au camp de Boulogne. En ce temps-là, nous étions sur lacanonnièrela Cornaline.

Le vétéran soupira en répétant : La croix d'hon-

near, donnée par l'empereur, ah ! est-41 beureuic, ce Brînde-Zingue-làl

Nous étions menacés d'une nouvelle digression; fort heureusement mon oncle prit la parole :

— Vous ne pouvez, en effet, mon bon ami, nous raconter en détail toutes vos aventures de mer, mais je m'intéresse infiniment à vos débuts; je voudrais savoir comment maître Brinde-Zingue fit votre éducation, et puis, si je ne me trompe, en embarquant sur lé Marsouin, vous n'aviez pas l'âge réglementaire ; ne vous fit-on pas débarquer à l'arrivée à Toulon ?

Le Marsouin n'arriva jamais à Toulon, M. Lefranc, répondit le matelot.

-*- Comment ça !

— Vous fîtes naufrage î

— Vous fîtes pris ?... demandèrent plusieurs voix s JMttanément .

— Laisse*4e dire! s'écria Faisan-cTOr.

— La véHjé, reprit Thomas Coquine, c f est que je n'ai jamais bien su où nous allions. Qu'est-ce que ça fait à m matelot Y Ça ne nous regarde pas. Au coutume, c'est différent; d'ordinaire, c'est connu. A bord de la Bonne-Suzanne, partant de France nous aèiJons à Bourbon, de là à Calcutta, de Calcutta nous avons cour* tout le long de la côte de Malabar; — mauvais pays, monsieur Lefranc, pas de mouillages, on est en perdition la moitié du temps, fie n'est pas comme à Tintingue, où nous avons passé en revenant... Parlez-moi de Tintingue I

— Vous dites, interrompit mon oncle, que vous ne savez pas où allait le Marsouin, et cependant, en ra-

coures d'un au»». 185

coôtant votre embarquement sur ce brig, vous pré* tendiez qu'il faisait route pour Toutou.

— C'est vrai, c'est vrai, monsieur Lefirane, car voyez-vous, au service, et surtout en temps de guerre, on ne sait pas où on va. C'est l'affaire du commandant qui a ses ordres, et encore le commandant n'en sait quelquefois pas plus que le (fermer mousse.

— Comment! s'écria Marguerite, serait-il possible que persenae ne sût où l'on se rend ?

— Cest pourtant vrai I reprit Faisan-d'Or d'un ton de supériorité, à bord de la Belle-Paumelle oè j'étais avec maître Jean Coquille, c'était de même. Et moi qui ai fait la campagne, je n'ai jamais su où nous allions, et le commandant non plus... puisque nous fûmes pris par l'Anglais.

— Naturellement, on jeta les instructions à la mer, ajouta Thomas Coquille, et alors ni vu, ni connu !

— C'est-à-dire, reprit mon oncle afin d'expliquer l'énigme en deux mots, que l'on se dirige d'après des instructions cachetées. Le capitaine du bâtiment reçoit l'ordre de n'ouvrir les plis qu'à une certaine hauteur en mer, et quelquefois il y a plusieurs lettres Fuse dans l'autre, en sorte qu'on peut être plusieurs mois dehors sans que personne à bord se doute du but du voyage.

— Cest justement ça, poursuivit Thomas Coquille, et ces papiers sont dans une boîte en plomb. Alors, si par malheur il faut amener, on jette la boîte par le fond, afin que l'ennemi n'ait aucune connaissance de la chose*

— Voilà comme « fit à bord de 1^ Btlle-Putcmelk,

dit Faisan-d'Or, de manière que ni le commandant, ni Jean Coquille, ni personne n'a pu savoir dans quels parages nous allions avec la frégate.

— Hais, reprit Thomas Coquille, ça n'empêche pas de jaser ; il y a toujours des anciens qui, voyant où on a le cap, ont des idées, de manière qu'à bord du Marsouin on pensait aller à Toulon. Voilà donc que, par le travers du détroit, le capitaine ouvre ses lettres, et au lieu do continuer sa route, il laisse venir en grand sur tribord, et attrape à courir. A bord de la Bonne-Suzanne, le capitaine Pompillan...

— Procédons avec méthode, interrompit mon oncle; je tiens absolument à votre campagne du Marsouin, et plus d'écarts, je vous prie, mettons de côté la Cornaline, la Bonne-Suzanne, mon ami Pompillan et le reste.

— C'est vrai! je ne sais pas compter une histoire sans en mêler trois ou quatre avec, ce qui fait qu'on n'y entend plus goutte. Je suis comme un timonnier qui, au lieu de gouverner droit, fait dès embardées sur tribord, sur bâbord, et qui finit par masquer en grand, de façon que le navire ne va plus de l'avant, qu'on a ses voiles sur le mât et qu'on cule ; il faut ensuite manœuvrer jusqu'à ce temps qu'on se soit remis en bonne route ; encore bien heureux si on ne fait pas d'avaries... Ah ! maître Brinde-Zingue 1 s'il était ici, il n'embarderait pas, luil En voilà un malin pour conter des contes ; il parle mieux que pas un avocat. Ce qu'il a idée de dire, il l'envoie en droiture, d'aplomb, roide comme balle, c'est un charme 1

— Eh bien ! mon ami, tâchez d'imiter votre maître

CONTfcS DUN MARIN. \W1

de manœuvre. Je vais vous donner le point...

Cette dernière phrase fit l'admiration de l'assemblée, t

— Vous voici donc, continua mon oncle, à bord du Marsouin, par le travers du détroit de Gibraltar, et les instructions de voire capitaine l'obligent à modifier sa route, en sorte qu'au lieu d'aller à Toulon, comme vous le pensiez, vous vous dirigez sur la droite, car tribord est la droite, si je ne me trompe.

— Vous ne vous trompez pas, M. Lefranc, et pour un terrien* soit dit sans vous offenser, vous venez tout de même d'expliquer la chose un peu soigneusement. Ce que c'est que d'avoir bien étudié dans les livres, et d'avoir profité I Faites comme votre oncle, nies petits messieurs, ça vous servira.

Thomas Coquille toussa, cracha, s'assit carrément en orateur qui s'apprête à faire un long discours, et reprit la parole en ces termes :

— Si j'avais été ministre de la marine à l'époque, il y a apparence que je vous donnerais clair et net la raison pourquoi le Marsouin laissa porter en grand sur tribord. Mais je n'étais qu'un pauvre petit mousse, un rat-de-cale, comme on m'appelait, rapport à mon embarquement; et ce que je puis répéter, c'est la Gazette de la mèche, pa may qu'aco, dirait le Provençal. Le soir donc, maître Rapetasse était monté de sa cale sur le pont, à seule fin de fumer sa pipe, et Brinde-Zingue était là aussi avec un tas d'anciens ; moi, sans rien dire, je me halai par derrière, de manière que Rapetasse, en me voyant, se met à rire : — t Tiens ! dit-il, voici Rat-de-Cale ! — Pour v<«r

4M C05TES D*UJI MARm.

servir, parrain. Faut-il que je reste t — Ta peux rester, il n'y a pas de soin t — Boa !... » Je commençais à prendre goût à être avec les anciens, les vrais et les vieux, en place de batifoler arec les autres mousses. EX ça pour bien des raisons, mais principalement parce que les anciens, avec leurs barbes et leurs mines à faire peir, me menaient amicablement, tontes fois et quantes j'étais sage et tranquille, an lien que les antres mousses, étant tOHS plus forts que moi, me faisaient de la misère. Moi, j'avais du cœ«r, je me battais ; l'officier on le capitaine d'armes, entendant ça, nous envoyaient an maître poor se faire donner une douzaine de conps de martinet d'une façon que je ne dirais pas, par respect pour la compagnie»..

— Vous riez, mes petits messieurs, — continua le narrateur en s'adressantà mon frère et à moi ; — mais voyez-vous, ce n'est pas drôle du tout, vu que le martinet a douze branches en parchemin tressé, ou en petite ligne avec des noeuds an bout, et que ça pince raède. Maître Rapetasse et Brtnde-Zingue ne ne ménageaient pas quand l'officier avait commandé, disant qu'as étaient mes parrains, et que quand on aime fort, il faut taper de même. Merci!.. Cest égal, en pensant à la cbose, depuis que je suis un homme, j'ai h^m vu qu'ils avaient raison.

— Très- bien, interrompit mon onde, maïs, eneore une fois, pas de digression!..

Tfcoraas Coquitte se tourna vers mon cnete, le regarda fixement, et puis il s'écria en souriant :

— Pas de digressions... e'est comme <qni dirait pas d'embardées I hein, monsieur Lefranc ?

cwtTB* *wi maaui. 489

Un signe affinnatif de mon onele remit le matelot dans sa voie.

— Les anciens causaient donc entre eux, et je les écoutais : — « Voilà que nous laissons le détroit sur bâbord, où allons-nous à cette heure? disait maître Rapetasse. — Damel répondit Brinde-Zingne, cette route-ci est large! — On va par ici au Sénégal ou dans l'Inde, ou au Brésil, ou aux Antilles. — Peutêtre que nous sommes en croisière. — En ce cas, le Marsouin fera bien d'avoir les jambes longues, vu que si les Anglais nous trouvent , nous sommes joliment de bonne prise. — Eh bien! répond Rapetasse, moi, je suis content. J'aime le large, matelots ; au large on fait ce qu'on a idée, la place ne manque pas. Mais, nous voyant filer vers le détroit, je pensais : s*\\ sort de Gibraltar quelque grande frégate anglaise, que pourra faire notre pauvre brig?.. »

Tout en causant de même, les anciens étaient d'accord que nous étions en croisière. Pourtant on navigua encore bien sept à huit jours, le cap au sud-ouest, jusqu'à ce que le pic de Téoériffe se trouvât eu vue, un matin, le nez hors des nuages, le reste couvert de brume, la terre au ras de la mer. — C'étaient les Canaries. Nous avions décidément ordre de croiser parla.

Le long du chemin, l'homme de vigie cria : Voile ! plus de quatre fois, et plus de quatre fois aussi on fit branlebas de combat à bord. Hais apparemment les écrits du ministre portaient de naviguer droit sur les Canaries, où nous commençâmes de croiser sans avoir tiré seulement un coup de fusil.

490 COHTM ft'tffl MARW.

Hattre Rapetasse était un bon homme ; il m'avait dit qu'il serait mon parrain, et il ne m'avait pas mis dedans.

Brinde-Zingue, voyant qu'il me protégeait, lui conta la vérité de mon embarquement ; pour lors les voilà qui tirent un plan :

— t Faut lui donner une inducation de matelot dans le genre rousturé, pour que la mère Marjolaine soit contente quand nous reviendrons à Bordeaux, s'il plaît à Dieu !

— Moi, dit Brinde-Zingue, elle m'a commandé spécialement une chose, c'est le catéchisme, parce que, dit-elle, je ne serais pas un vieux et un vrai si j'y faisais manque, de manière que me voilà forcé d'être pour lui comme son curé.

— Bon ! répond le maître Rapetasse, l'hôtesse l'a dit, suffit ! ça te regarde !.. Moi qui ne sais pas lire, je lui apprendrai le bâton. »

Voilà qui va bien ; tous les soirs, après le branlebas, maître Rapetasse me donnait une leçon, et je n'avais pas dix ans que j'étais un tireur fini... Les autres mousses ne me disaient pas plus haut que mon nom : — Rat-de-Cale, s'entend , puisque c'était de même qu'on m'appelait sur le Marsouin.

Mais Brinde-Zingue avait toujours dans son chapeau deux bouquins, rapport à moi, un A, B, G, et un catéchisme que la mère Marjolaine lui avait donnés tout exprès. Depuis ce temps, jamais Brinde-Zingue ne perdit son chapeau par le vent; vu qu'il amarrait toujours ses mentonnières, disant : — t Si le vent

CONTES ft'Ulf MARIN. 491

M'emportait mon chapeau, Yinducation de mon petit Rat-de-Cale s'en irait à la mer avec. »

Tous les jours, à une heure, après le dtner de l'équipage, ayant l'exercice du canon, Brinde-Zingue me faisait rallier à bâbord entre la troisième et la quatrième caronade, c'était notre poste. Il me montrait mes lettres. Puis il me disait un commandement du catéchisme trois ou quatre fois, et si le lendemain je ne savais pas la chose mot pour mot, il me tirait l'oreille, ou bien il m'envoyait une calotte, ou bien il s'en plaignait à maître Rapetasse, de façon que le soir la leçon de bâton était terrible, maître Rapetasse me bûchait sur les doigts en disant :

— « Rat-de-cale, pare-moi ce coup de manchette!»

Vous pensez que quand il voulait me toucher, il n'avait pas de peine, il faisait une feinte :

c Unel deuxl trois! ça t'apprendra la lecture et le » catéchisme!.. Ah! méchant mousse, pare donc ça! t

J'avais beau venir à la parade : une fois il me renfonçait mon chapeau, d'autres fois il me faisait rouler comme un brin d'étoupe.

Dans les commencements, je pleurais... Tout l'équipage se moquait de moi!.. Alors, après la leçon du bâton, je voulais me revenger, je m'attaquais toujours aux plus grands mousses... Je recevais une roulée et une douzaine de coups de martinet : sans compter que Je lendemain, les gabiers de misaine que je servais à leur plat, m'empêchaient de mettre mon quart d'eau dans leur bidon de vin ; car, voyez-vous, messieurs et dames, il n'est pas passé de vin au mousse, mais la coutume c'est que les gabiers lui donnent la permis-

492 CONTES 1UH KARIK.

skm 4e mettre «n quart d'eau dans leurs rttiwtf, ça fait huit en place de sept, et alors le muasse a soaiin tout comme an homme. Voyant comment ça tournait quand je n'apprenais pas bien ma leçon, je ne fus ps longtemps à penser qu'il fallait la savoir sans faste. Et posr lors, je devins bientôt le mousse le plus cita du bord. En arrivant à Bordeaux, la mère Marjotoe fut bien contente...

— Doucement, interrompit mon oncle, et votre croisière?

— Ah I monsieur Lefranc, vous avez l'œil américain, le capitaine Pompillan avait bien raison quand il disait : — « J'ai un ami qui te débrouillera tes lignes, et à qui les notaires ne font pas voir des couleurs! • Si vous menez les avocats comme moi, il n'y a pas mèche qu'ils vousembarbouiilent. S'ils veulent tourner autour du pot, vous leur criez de même : — « Doucement! à la croisière ! » Eh bien t va pour la croisière, quoique j'aie honte de tant parler, qu'on me prendrait pour un moulin à paroles ou une vieille fille... Pardon! excuse I madame Marion, si vous l'êtes; où il n'y» pas de fait exprès, il n'y a pas d'offense !

— Allez ! allez ! dit Marion, je suis une vieille fille, c'est vrai, mais on vous connaît, vous n'avez pas tort de yous vanter d'être un bon garçon.

Mon frère et moi nous gardions le silence depuis trop longtemps pour n'avoir pas envie de le rompre.

— La croisière 1 m'écriai-je.

— Mars, monsieur le marin, demanda mon frère, vous ae % nous avez pas dit ce que maître Rapetasse

fit des deux antres rats qu'il avait cachés dans un recoin de la eale.

— C'est juste ! mon petit Monsieur, répondit le matelot, je ne l'ai pas dit tout à fait, mais je pense que la compagnie a deviné, et je gage que votre frère vous conterait la chose aussi bien que moi! *

Flatté de la réponse du marin, je dis aussitôt :

— Il les avait cachés pour demander le lendemain deux autres verres de vin de récompense.

— C'est justement ça, car vous pensez que d'une seule fois on n'ira pas donner plus de deux quarts à uq matelot, de peur qu'il ne boive un coup de trop, quoique d'habitude îl n'y ait pas de danger... on a des amis à bord I

— Allons! monsieur Coquille, dit Marguerite, assez de rats et de quarts de vin! c'est la croisière que monsieur vous demande.

— Ah ! vous aussi , mam'zelle Marguerite , vous voulez qu'on vous dise que vous avez l'œil américain ; vous tenez à ce qu'on gouverne droit. J'y vais! j'y vaisl patience! Quoique par occasion on aurait pu parler d'autre chose de plus nouveau que d'une croisière de Tan IX... Mais à vos souhaits, messieurs et dames.

Marguerite et le reste du cercle riait de bon cœur. Thomas Coquille, ayant pris haleine, continua, comme on le verra au chapitre suivant.

O* Tbemt GQ«aHte «««rit tan ftraaMlms «e «Mutât.

Thomas Coquille, ramené dix fois à la question, y entrait enfin sérieusement :

9 — Doncques, poursuivit-il, nous voilà autour des Canaries, louvoyant bord sur bord, nous tenant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, de façon à ne pas sembler à dn croiseur. Et quand on nous avait trop va à un en droit, pendant la nuit, nous nous déguisions avec dis masques en toile à voiles qui cachaient nos sabords ; une fois c'était tout noir, d'autres fois rouge, d'antres fois blanc. Ça fait qu'on ne se méfiait pas trop de nous, nous avions l'air chaque matin d'un autre navire. Quand on signalait une voile, le capitaine faisait gouverner pour lui couper la route, alors on hissait flamme et pavillon anglais, avec un petit guidon vert qui était un trésor. Si c'était un Anglais, il ne manquait pas de mettre en panne, par la raison que ce petit guidon vert était un signal des Anglais entre eux,

COUTES D'UN MARIN. 49o

dont notre capitaine avait connaissance. On amenait tranquillement la chaloupe, on la remplissait d'hommes bien armés ; et puis nous montions à bord comme chez nous. On ne leur faisait pas de. mal, seulement on les amarrait pieds et pattes, on les logeait à bord du Marsouin, aux fers dans la cale, et on emmenait le navire au large. On y prenait des vivres, de l'eau et l'argent avec les marchandises les plus riches. Après quoi, au beau milieu de la nuit, on le sabordait, il coulait par le fond, et ni vu ni connu. Ça dura trois mois. Nous avions tant de prisonniers qu'on ne savait plus qu'en faire, on en remplit un brig marchand que nous venions de prendre, avec tout juste assez de vivres pour qu'ils allassent à Madère. Mais les autres ne sont pas plutôt à terre, qu'ils écrivent apparemment aux croiseurs anglais.

Quinze jours après leur délivrance, tous les matins, c'étaient des rencontres d'un autre calibre; bonsoir les beaux trois-mâts de l'Inde, les brig s, les goélettes de commerce ; voilà une frégate, deux frégates, une corvette de guerre, puis un fort brig, qui était une demi-fois plus gros que nous!... Enfin, ça ne se passa pas encore trop mal.

Le Marsouin marchait comme une hirondelle de mer, un poisson volant, une dorade! Sitôt qu'on signalait : Navire de guerre ! nous nous chargions de toile, nous gagnions quelque chenal , et là le capitaine, qui connaissait la terre comme un pilote, et la mer comme un marin fini, manœuvrait si bien quel bleu de ciel! plus de Marsouin! l'Anglais ne savait plu? où nous avions passé.

4 93 CONTKS Il'ON MARIÎf.

— c Ah çà! • disait mattre Brinde-Zingue, qui pour lors avait eu de l'avancement, il était chef de fa hune de misaine et quartier-maître de manœuvre, comme qui dirait caporal : — c Àh çà 1 m'est avis que la mèche est éventée, que l'Anglais nous chasse de tous les bords et que nous finirons par être coincés ! . . . Pourquoi donc rester ici davantage? Voici déjà quinzaine qu'on ne prend plus rien, et qu'on risque d'être pris à toute minute. Nos vivres dfminuent, et bientôt nous manquerons d'eau douce, sans compter que cette frégate, de l'autre soir file comme le tonnerre, et nous gagnait main sur main ! »

Faut vous dire que de vrai une frégate anglaise avait manqué de nous genoper, mais le capitaine, par finesse, s'était mis parmi les rochers, la brune était venue, et au beau milieu de la nuit nous nous étions déhâlés de là, en sondant et à l'aviron; il faisait calme plat. La frégate envoya bien sa chaloupe et son grand canot, majs une bordée de bâbord fut suffisante pour nous en dégager. Je n'ai jamais su si nous les avions coulés ou seulement mis en déroule, nous n'avions pas le temps de chercher les puces aux autres. A toute volée, les boulets de la frégate venaient tomber dans nos eaux, à preuve que trois ou quatre avirons du brig, furent coupés, les nageurs jetés à la renverse et cinq hommes tués sur place. C'était la première fois que je voyais la guerre, je me rappelle encore leurs noms, c'est pour moi comme hier. Un certain André, qui menait la nage, reçut dans la poitrine un coup de poignée d'aviron coupé par un boulet ramé, il ne dit seulement pas : ouf : c'était fini de lui.

COHTM D*0N MARUt. 497

Du autre, Kerven, un breton, fut comme écrasé, sa cervelle était sortie de la tète... Jésus Seigneur ! c'est terrible I et j'étais»si petit! maître Brinde-Zingue était dans la hune de misaine et moi avec lui, et je pleurais. — Rat-de-cale, dit-il, sois un homme... je te défends de pleurer. A-t-on jamais vu? Allons le faux bras de

la misaine est coupé par un de leurs boulets. Viens avec moi, quand on travaille, on n'a pas peur.

J'essuyai bien vite mes yeux, et je le suivis sur la vergue pour l'aider à réparer le faux bras par le moyen d'une bonne épissure. Depuis ce temps, je n'ai jamais pleuré pendant un combat , mais après je ne dis point!...

Non, je ne dis point, car le jour où mattre Rapetasse reçut un éclat de bois dans le ventre, dont il mourut une heure après, ce jour-là je pleurai fort. Et mattre Brinde-Zingue ne me dit rien, car il avait aussi

larme à l'œil.

Voici comment la chose vint.

Thomas Coquille acceptait décidément le rôle de conteur, mon frère et moi nous étions tout yeux et tout oreilles; Michel Morin et la vieille Marion admiraient, Faisan-d'Or, approuvait en connaisseur, mais Marguerite était surtout digne d'être observée; ses traits gracieux et mobiles reflétaient une à une toutes ses impressions, tour à tour ils s'illuminaient de gaieté, * ou s'empreignaient d'une tristesse douce, ou encore ils s'enflammaient de la curiosité la plus vive.

Les aventures du petit Rat-de-cale l'intéressaient an plus haut point.

49S COXTOS iH MAWN.

Paissent les simples récils de Thomas Coqnâte produire le même effet sur nos lecteurs 1

Quant à mon oncle, il lui arrivait de sourire aux passages les plus pathétiques, ou de réfléchir d'un air distrait au moment où la cuisine entière retentissait de bruyants éclats de rire.

On conçoit qu'il a fallu supprimer ici beaucoup d'observations ou de questions saugrenues, beaucoup de réparties de Faisan-d'Or, qui appuyait de son autorité d'ancien navigateur les assertions parfois si extraordinaires du narrateur en caban.

Mon oncle observait tour à tour le marin, le soldat, la petite bonne ; mais aussi de temps en temps il était le plus attentif des auditeurs. J'en eus la preuve le lendemain, car il rapporta textuellement à notre famille assemblée plusieurs des dictons pittoresques du matelot.

— Apparemment, disait Thomas Coquille, notre capitaine avait encore des ordres qui le forçaient de rester aux Canaries. Nous nous cachions à cette heure avec notre Marsouin, raillant la côte et les permis les plus étroits, mais principalement les bas-fonds où les gros navires anglais ne pouvaient pas venir. — Enfin, un soir, il monta sur le pont plus contait que de coutume, car depuis l'arrivée des croiseurs ennemis dans ces parages, il devenait jaune, parlant par respect, couleur d'un morceau de vieille basane.

— t Ahl dit maître Brhade-Zingue en le voyant qui se frottait les mains, il y aura du nouveau, j'en réponds! »

C'est le cas de vous dire que maître Brinde-Ziogue

COKTtê D'fM MABIW. 499

avait obtenu du lieutenant que je sertis le mousse du plat des gabiers de misaine, de façon que j'étais toujours avec eux en baut, eu bas et partout.

Dans ce moment donc, nous étions dans la bune :

— « Comment ça, maître? a demandent les antres.

Quoiqu'il ne fût encore que quartier-mattre, les gabiers l'appelaient toujours maître, tu qu'il était cbef delabune.

— « Mes petits, leur dit-il, tu ne vois donc pas le cipitame, comme il court, comme il se manie, se frottant les mains joyeusement ; tandis que ces jours-ci il avait la jaunisse, et l'infirmier, dit-il qu'il dit, disait qie le docteur avait dit que le capitaine y laisserait sa peau, ai tant seulement la croisière durait encore quinzaine. *

— < « C'est vrai ! » répondeut les gabiers,

— « Eb bien 1 dit maître Brinde-Zingue, je gage que la croisière est finie, et que le Marsouin filera son nœud cette nuit pour tout de bon, le cap au nord ou West... je n'en sais de rien 1 »

Et maître Brinde-Zingue n'avait pas tort, non» orientons au plus près, nous accostons la grande Canoria dans une petite anse, on envoie la chaloupe à terre ebercber de l'eau, du bois et du sable, A minuit tout était à bord et file de l'avant!

Quand Bourgnignon (l) montra son nez hors de l'eau, nous étions bien à une quinzaine de lieues dn pie de Ténériffe, le cap au nord. Et nous étions Xwneusèment euntents I

(1) U tokil.

900 coffra »'ui Hàiw.

Mais, sur les neuf heures , l'homme de vigie crie : — Voile!

— Dans quelle aire de vent T

— Au nord-est.

— Qu'est-ce que c'est?

— Je ne vois pas bien !

— Branlebas de combat!

On visite les gargousses, on charge les canons h double projectile, et laisse courir !

Dans notre hune nous avions un pierrier et une espingole, un caisson pleins de biscaîens, et un baril de grenades. Les gabiers capellent leurs baudriers, faits comme un baudrier de tambour, avec un étui en cuivre qui sert pour mettre une mèche allumée, au lieu que les tambours ont deux porte-baguettes.

Toutes les manœuvres de combat étaient toujours en place à bord du Marsouin; maître Brinde-Ztng&e nous dit :

— t Matelots, j'ai idée que ça va chauffer dur. le n'ai pas de brume dans l'œil, et cette voile, c'est gros, ça marche bien... ça m'a l'air d'une petite frégate on pour le moins d'une corvette.

Il n'avait pas tort. Quend le branlebas de combat fut fini, tout le monde vit bien clair que c'était une forte corvette de trente canons... nous la connaissions!.. Elle nous avait déjà appuyé la chasse une couple de fois.

— Ahl mauricaud, c'est, comme on dit, la queue de l'anguille qu'est la plus dure à écorcher! Nous avions paré la coque avec tant de chance, qu'il y avait espoir. Pourtant maître Rapetasse disait : — « Chien

de chien ! » C'était signe qu'il était inquiet, vu qu'il préférait les chats, étant calier de goàf et de coutume. — J'étais descendu de la hune pour aller lui demander un bidon d'eau douce qui était la ration de combat

Quand je rapportai à maître Brinde Zingue : — « Maître Rapetasse a dit : Chien de chien ! » maître Brinde-Zingue répond : — t Tant pire I »

La vérité, c'est que maître Rapetasse, étant contre maître de la cale, avait la réputation, dans l'équipage d'être un sorcier fini. Lui et son gros chat noir faisaient la paire 1..

Hais c'était un bon homme tout de même, et un bon parrain, et un fameux tireur de bâton, iïespadron, de savate, de pointe, contre-pointe, et biscaïen estropé. Pour un quart de vin il vous disait votre bonne ou méchante aventure, comme une gitana d'Espagne. — Avez- vous été en Espagne, M. Lefranc?

— Non, mon ami... mais pas d' embardées! À votre combat, je vous prie.

— C'est vrai ! c'est juste ! répondit Thomas Coquille en souriant. Doncques : laisse porter en larguant les risl hisse cacatois I bonnettes! enfin tout ce que nous avions de toile. L'équipage couché à plat pont, sans bouger, car un navire marche toujours mieux quand personne ne remue à bord. La brise fraîchissait, les canonniers étaient étendus le long de leurs pièces; les mèches, plantées dans les bailles pleines d'eau, fumaient tribord et bâbord. Chacun avait ses armes à côté de soi ou à sa ceinture. Les officiers, leurs épées; les chefs de pièce et chargeurs, sabre et pistolets : les servants de gauche, fusil et giberne.

202 COHTES D'OR UAILH.

des gabiers. — Les Anglais, ça se dit, boivent da croe, du tafia, et tout, avant de se battre ; mais le matelot français n'a besoin que d'un quart d'eau pour mieux avaler sa salive, gués. Personne ne disait mot.

Le capitaine, sou grand porte-voix à la main et sou officier de manœuvre près de lui, derrière, sur le banc de quart.

Le lieutenant devant, au pied du mât de misaine.

L'officier de la batterie par le travers du grand mât.

Tout à fait derrière, à la garde du pavillon, un aspirant.

Dans la cale, maître Rapetasse, le chirurgien-major et sou infirmier; la grande boîte du docteur était ou*? verte, des scies, des couteaux reluisants... Ça, c'est pire que cent cinquante mille boulets rames.

Dans l'entrepont, le commissaire et tous les bourgeois, s'entend les domestiques, les cambusiers et le reste, parés à envoyer de la poudre et à passer les blessés en bas.

Le vent fraîchissait toujours 1 Le Marsouin saillait de l'avant, le côté de tribord dans l'eau à chaque coup de roulis ; navigue ! souque ! houra boy ! la barbe en fumait !

Les boute-hors de bonnettes ployaient comme des joncs de l'Inde, les flèches des mâts se courbaient comme un fleuret sur un plastron. Le brig tanguait et filait, et donnait de la bande ; tout tremblait à bord!

— Si la mâture ne vient pas daus le sac, nous aurons de la chance 1 disait maître Brinde-Zingne à ses gabiers et à moi, puisque j'étais leur mousse*

Les mousses, gardiens de sabords, de longues pipes. Les gabiers, bâches et mousqueton, sans compter les grenades et mèches à grenades !

Les grapins d'abordage pendaient au bout des ver- Je ne pleurais plus, mais j'avais tout de même un petit peu peur. A neuf ans et demi, on n'est pas crâne tous les jours.

Les gestes de Thomas Coquille complétaient admirablement sa peinture ; il montrait, en agitant la main, l'inclinaison effrayante du brig chassé, il décrivait avec le doigt des courbes semblables à celles des mâts et des boute-hors.

Cfcaate, allure* dlveraea, eambata, métamerpkofte d'unferlf en corvette, fia trafique de maître Rapetasse.

Un silence profond régnait dans la cuisine de mon «oncle.

— Comme le vent augmentait, poursuivit le marin, la mer se creusait et devenait dure, nous donnions des coups de nez et des coups de talon dans la lame. Et la mâture craquait chaque fois. On se demandait l'un à l'autre si le bois, la corde et la toile étaient capables d'en porter tant que ça... J'ai bien navigué!., oui!.. je n'ai jamais vu un navire chargé de même. Le capitaine pensait éloigner la corvette. Mais quand la brise fraîchit et que la mer se creuse, l'avantage est toujours pour le plus gros navire, de façon -qu'elle nous restait justement au même endroit, par la hanche de sous le vent, à cinq ou six milles, comme qui dirait deux bonnes lieues derrière.

M'est avis que je vois encore le capitaine calme comme Baptiste, ralde comme une balle de cabestan,

coMTis d'un marin. 205

avec sa face jaune, vu que la fièvre ne le quittait pas. Sa longue vue à côté de lui, et à tout moment lorgnant la corvette, qui portait aussi tant de toile qu'elle en pouvait mettre au vent.

— Au petit bonheur I dit maître Brinde-Zingne! si notre mâture vient en bas avant la sienne, il n'y aura plus à chanter : Papa! marnant Faudra en découdre! et ils ont deux fois autant de canons que nous ; mais si seulement elle perd un morceau de toile... nous sommes parés.

Sur les midi, on distribua la soupe aux postes de combat, et comme de juste j'allai chercher la ration des gabiers, et puis nous voilà chiquant le légume en double; — mattre Brinde-Zingue disait :

— Décidément, celui qui a vendu ces mâts et ces boute-hors à la république ne lui a pas volé ses ar % gents!..

Le petit mât de hune de la corvette anglaise tomba comme il achevait de parler.

— Fameux! crie mattre Brinde-Zingue.

— Fameux ! répète tout l'équipage.

Le capitaine fait rentrer les bonnettes et catacois, nous avions encore assez de charge pour danser une drôle de danse... et allez donc!

L'Anglais perdit bien deux heures à se débrouiller, à se dégager de son petit mât de hune, à établir le mât de rechange et tout son gréement ; pendant ce tempslà, nous le gagnions main sur main.

Au coucher du soleil, il était à l'horizon tout petit, tout petit :

— Voilà qui va bien, disait mattre Brinde-Zingue

236 CONTES DUN KÀRUS

et si maître Rapeiasse n'avait pas dit : — - Chien de chien! je gagerais qu'il n'y a plus de soin.

— En ce moment-là : — Voile ! crie encore l'homme de vigie.

— Dans quelle aire de vent?

— Droit devant nous!

Cette fois-ci, ce fut le capitaine qui jura, d'autant que la voile était une petite frégate de quarante canons.

Il ne fait ni un, ni deux! laisse venir plein ventarrière, et file de façon à passer entre la frégate et la corvette à grande distance.

Nous restâmes tonte la nuit en branlebas de combat.

Par malheur, il faisait clair de lune.

Les deux autres navires mettent en même temps le cap sur nous ; enfin, quand le soleil revint, ils étaient deux au lieu d'un à nous appuyer la chasse. Pas moyen de venir au vent d'un bord ni de l'autre : si nous lofSons sur tribord, nous rapprochions la corvette; si nous loffionssur bâbord, nous tombions sous la coupe de la frégate... c'était encore plus pire. Et pourtant le plein vent-arrière n'est pas une bonne allure, parce que toutes les voiles ne peuvent porter ensemble, elles se font tort l'une à l'autre, c'est clair!

La frégate et la corvette avaient toutes les deux du largue... La veine tournait contre nous.

Pour rendre intelligible le récit de Thomas Coquille, il est nécessaire de dire que l'on navigue sons trois allures principales : le vent-arrière, le largue et le plus près.

Le vent-arrière est l'allure la plus facile à comprendre; son nom seul vaut une définition. On est na-

COKTES D'UN MARIR. 207

turettement poussé par la brise dans la route à suivre. Mais si Ton ne savait aller tpie vent-arrière, Ton ne naviguerait pas, le bâtiment ne serait plus qu'un corps abandonné aux caprices des vents. Il a donc fallu chercher le moyen de profiter du vent lui-même pour marcher dans une ligne différente de la sienne Et Ton est parvenu, dès l'origine de Fart naval, à orienter les voiles, h les disposer de telle sorte, qu'on fait rente à merveille avec du vent de travers, ou, en d'autres termes , avec du vent perpendiculaire au chemin que l'on suit. Enfin, Ton en est arrivé à profiter de vents encore moins favorables, en sorte que le navire semble remonter du côté même d'où vient la brise. C'est là seulement une illusion d'optique ; mais il est constant que, suivant la coupe et l'espèce des voiles, le bâtiment se porte dans une direction plus ou moins près du lit du vent. Le point au delà duquel les voiles cesseraient d'être gonflées, flotteraient ou fasèyeraient, et puis masqueraient ou pousseraient le navire à reculons, ce point, limite extrême, s'appelle le plus près du vent, ou, par abréviation, le plus près.

Entre le plus près et le vent-arrière, se trouvent toutes les allures intermédiaires désignées sous le nom général de vent largue ou de largue. L'on a plus ou moins de largue selon qu'on s'éloigne plus ou moins du plus près. Enfin, on est grand'largue lorsque le vent souffle un peu de l'arrière, sans être cependant tout à fait du ventfarrière.

La frégate et la corvette qui chassaient le Marsouin étaient grand'largue toutes deux ; toutes deux recevaient la brise obliquement, de manière que les

tO$ COHTBS d'ov mab».

voiles ne se nuisaient point les unes aux autres, et qu'elles étaient pleines, arrondies, portant on ne peoft mieux. Mais Jebrig, forcé de fuir vent-arrière, perdait du vent, puisque les voiles du grand mât empêchaient la brise de frapper «elles du mât de misaine, et voilà pourquoi Thomas Coquille s'écria encore :

— Tout était contre nous! maître Rapetasse avait bien eu raison de dire : Chien de chien !

A force de nous chasser, la corvette finit par être à portée de canon un peu sous le vent, la frégate 4 deux ou trois milles au vent. Il n'y avait pas de quoi rire ; ça sentait les pontons anglais où mon père était dans ce temps-là.

Les boulets de la corvette sifflaient, le capitaine était plus blanc qu'un linge, mais fier tout de même. On voyait que la maladie était encore plus l'auteur de sa couleur, que la rage de voir l'Anglais nous manger.

Quand les boulets commencèrent de tomber tout autour de nous, il tira son plan, et dit aux canonniers : — N'y a pas de soin, ne faut pas varier cette corvettelà! En haut tout le monde.

Oui, messieurs et dames, au lieu de rester en branlebas de combat comme j'ai dit tout à l'heure, il fait monter tout le monde en haut, les cambusiers, les caliers, les bourgeois sans manque d'un. Puis il fait tourner les panneaux, et tient conseil avec les officiers.

Nous étions toujours dans la hune de misaine, et nous ne comprenions rien du tout à cette ordonnance. Seulement on voyait bien ce qu'il faisait derrière, vu que la grand' voile était carguée. Il parla un bon mo-

CO*TIC D'tW tt&fll. 20t

méat, «suite les officiers répondent nu à un, et à la fia des fias, voilà qu'ils tirent leurs épées et leur» sabres, le bras tendu, disant : Je le jure. L'équipage en grand se met à crier : Vive la France/ Et nous aassi, les gabiers de mtsatae.

Je disais que notre capitaine avait son plan.

Borde la grand'voile et la briganttne, la barre à bâbord! brasse tribord devant, bâbord derrière! Voilà que nous mettons le cap droit sur la corvette. L'Anglais envoie sa bordée, il nous démolit nos pavois, il nous tue du monde en masse... mais il n'avait pas eu le temps de recharger ses pièces que nous étions tous en grand à l'abordage !

Le lieutenant monte le premier, et nous autres nous nous battions à coups de fusil avec les gabiers anglais. Les grapins étaient croches. L'Anglais pourtant tirait sur le brig. Mais il n'y avait plus qu'un seul homme à bord du Marsouin, c'était le capitaine, commandant avec son porte-voix :

— Ne touchez pas au pavillon anglais! attention!

Le lieutenant menait le monde baïonnette croisée sur f Anglais. Nous autres, passant de vergue en vergue avec pistolets, mousquetons, grenades, nous arrivons dans la hune de misaine de la eorvette. Maître Brinde-Zingue en tête, et moi le dernier, vu que j'étais un mousse, un rien du tout! C'est égal! j'avais rempli mes poches de biscaïens, et de dessus la vergue j'en envoyais sur la faee anx Anglais.

Maître Brinde-zingue commence par chavirer let gabiers de la corvette, il les prenait par la ceinture et k gorge, et les tournait autour de sa tète, ensuite il

240 COHTM »'UK UftHL

visait bien quelque habit rouge sur le pont, et puis largue en grand ! De cette manière il en échinait deux d'un coup. Et de cette manière aussi, nous voilà maîtres dans la hune. Alors nous commençons à tirer sur les Anglais d'en bas et des autres hunes. Enfin, ils se rendent.

Le capitaine alors quitte le brig, monte sur la corvette et commande :

— Canonniers, à vos pièces!

— Ah ! pauvre Marsouin , dit mattre Brinde- Zingue, voilà que nous allons lui dire adieu.

Quand on eut bien ramassé les prisonniers, nous larguons les grapins. Les canonniers pointent en plein bois sur notre pauvre brig ; et donc, c'est nous-mêmes qui l'avons coulé, et nous l'avons coulé sous pavillon anglais.

Le pavillon était toujours à son arrière, et ça fait que la frégate n'a aucune méfiance ; voyant le brig qui coule, elle vire de bord, et fait un signal de ralliement, il y a apparence... Le capitaine connaissait an peu les signaux des Anglais, il met l'aperçu, fait comme s'il avait des avaries, et court du côté de la frégate; mais en douceur, et sans se presser. Quand la nuit tomba, nous faisons fausse route. Au matin, nous étions parés au large.

Le capitaine perdit à cette manœuvre toute son argenterie, sa vaisselle et ses effets; les officiers et l'équipage leurs sacs, mais moi je ne perdis rien, vu que j'avais embarqué à bord dans un baril sans seulement une chemise de rechange.

Ici Thomas Coquille fit un nouveau silence, mais

•0HT1S D'OR MAAIR. 2H

mie seule exclamation partie de toutes les bouches le força de continuer i

— Et maître Rapetasse demanda- 1- on.

— Ah ! — c'est seulement six mois après qu'il fut tué dans la cale de notre corvette par un éclat de bois, à notre dernier combat avec une petite frégate anglaise qui nous appuya la chasse jusqu'en dedans des pertuis. Mais les forts de l'île d'Aix et de l'Ile d'Oléron, et une frégate française qui appareilla l'obligea de filer plus vite qu'elle n'était venue. Et une fois au mouillage, quand on fit l'appel, le docteur répondit pour maître Rapetasse : — Mort! On porta sou corps sur le pont, maître Brinde-Zingue pleura, et moi aussi! Et l'équipage disait : — Voilà un ancien, un vieux, qui ne verra plus son hôtesse, ni sa bonne femme de mère! C'était triste; le dernier boulet qui tapa à bord fût pour lui.

Thomas Coquille alluma sa pipe, Faisan -d'Or prit* la parole, et la veillée étant fort avancée, mou oncle* se retira en recommandant de coucher les enfants.

C'est pourquoi les lecteurs seront privés des commentaires de Faisan-d'Or, et du récit qu'il fit du combat de la frégate la Belle-Paumelle contre YIllustrious de 74 canons , commandé par sir Roast-Bref, au dire fort invraisemblable de l'estimable vétéran.

Qu'on pourrait appeler le chapitre de* renceatre*.

Maître Camillet le notaire , malgré son impaiieace, se vit dans l'impossibilité de mettre imméàiatemeat Thomas Coquille en possession de l'héritage du feu Hilarion-Perrot-Marlin Coquille, le marguillier. Quelques retards imprévus en furent cause; de sorte que le séjour du marin chez mon oncle se prolongea dorant huit jours entiers.

Faisan-d'Or passa le même espace de temps à l'auberge du Chapeau-Rouge ; mais la veillée le réunissait au fils de son vieil ami, dans la cuisine où se retrouvaient Michel Morin, Marion, notre bonne, mon frère et moi.

J'ai nécessairement oublié des détails, et la plupart des récits et des causeries du digne navigateur sont à peu près perdus pour moi ; cependant, grâce à l'effet que produisaient sur ma jeune imagination les descriptions, les définitions et surtout les aventures du

narrateur, je puis encore raconter en analyse les principaux événements.

Je vais donc me reporter au moment où le capitaine du Marsouin prit le commandement de la corvette anglaise.

Pendant tout le combat, cet officier ne perdit pas de vue la botte en plomb contenant les instructions ministérielles. En cas de malheur, il se tenait prêt à la jeter à la mer. Mais dès que les ennemis furent vaincus, le capitaine français monta sur son nouveau bâtiment avec la fameuse boîte, et il trouva Tordre d'aller continuer sa croisière dans les Antilles.

Grâce à la fabrique anglaise du bâtiment, on fit encore plus de captures après la perte du Marsouin, qu'on en avait faites avec lui.

La corvette délivra plusieurs fois des prisonniers de guerre français, récompensa ainsi son équipage, et accomplit encore six mois de campagne, après lesquels elle rentra dans la rade de l'île d'Aix, au bas de la Charente. Ce fut le jour de la mort du brave maître Rapetasse.

La corvette avait besoin des plus grandes réparatioas ; elle fut désarmée à Rochefort ; l'équipage congédié se dispersa.

Rrinde-Zingue et son jeune mousse Thomas Coquille se rendirent à Bordeaux, où la mère Marjolaine leur fit le meilleur accueil.

Brinde-Zingue , élevé au grade de contre-maître pour prix de sa belle conduite, fut bientôt rappelé au service; il emmena de nouveau Thomas Coauille avec

lai, et compléta son éducation à bord d'une frégate de l'escadre de Brest.

Deux ans après le désarmement de cette frégate, maître Brinde-Zingue était mattre d'équipage, et Thomas Coquille novice de grand'hune à bord de la canonnière la Cornaline. La canonnière fit partie de la flotille de Boulogne ; l'empereur se trouvait alors au camp.

Par une nuit obscure, les Anglais, qui croisaient dans la manche, profitèrent du gros temps pour attaquer l'avant-garde de la division. La Cornaline s'y trouvait Le capitaine et tous les officiers furent tués; mattre Brinde-Zingue, appelé au commandement, ne craignit pas de lever l'ancre et d'aller prêter le côté i un bâtiment ennemi deux fois plus fort que la canonnière. Un terrible combat de nuit eut lieu alors. Plusieurs navires de la flotille, imitant l'audace de la Cornaline, s'acharnent sur les Anglais au milieu de la tempête.

Au point du jour, la division ennemie était repoussée ; elle avait repris le large, mais non pas au complet. Plusieurs de ses navires* étaient échoués au rivage, et entre autres celui que mattre Brinde-Zingue n'avait pas craint de combattre, malgré l'infériorité de la canonnière. C'était le vaillant maître d'équipage qui l'avait entraîné dans les bas-fonds.

L'empereur voulut interroger le brave marin; Brinde-Zingue expliqua comment, par une ruse de pilote expérimenté, il avait peu à peu attiré l'ennemi sur les brisants, au risque de se perdre lui-même. Le capitaine supérieur de l'avant-garde déclara que 1*

comtes d'un maris. 215

flotille devait son salut à la conduite de la Cormliixe. On a vu que la croix d'honneur fut la récompense de maître Brinde-Zingue, qui fut peu après appelé à servir dans les marins de la garde impériale.

A son grand regret, il dut alors se séparer de Thomas Coquille.

Celui-ci prit du service à bord d'un corsaire de la Manche, et y gagna beaucoup d'argent qu'il dépensa au fur et à mesure; enfin, le corsaire ayant désarmé, notre matelot revint à Bordeaux. La mère Marjolaine était morte. Il apportait à sa marraine quelques mil* lîers de francs de parts de prises ; malgré sa douleur, il les mangea en bombances. — Les matelots sont ainsi faits.

Mon oncle Lefranc, qui eut connaissance de ces détails, se promit bien d'empêcher que Thomas Coquille traitât l'héritage comme les parts de prises; il en écrivit au capitaine Pompillan.

Et bref, on ne donna au matelot que quelques centaines de francs; le reste de la succession fut placé sur hypothèques avec toutes les garanties possibles.

Thomas Coquille laissa faire non-seulement aveo insouciance, mais encore avec plaisir, comme on le verra en son lieu.

Après avoir achevé de manger ses parts de prises, Thomas Coquille s'enrôla sur un vaisseau de Bochefort, dans l'escadre de l'amiral Allemand. Il faut ici parler sous silence une peinture affreuse qu'il fit de cet amiral, le tyran et l'épou vantail de ses subalternes. Notre matelot se trouva à l'affaire des brûlots : il fit frissonner tous les auditeurs 4e ses tUà

216 CONTES bW MARIN.

et même le vieux Faisan-d'fo, lorsqu'il parla de ce désastre célébra et des condamnations judiciaires qui suivirent.

Enfin, à la paix, Thomas Coquille, alors âgé de vingt-trois à vingt-quatre ans, revint à Bordeaux, et alla chercher un embarquement sur l'un des navires de commerce que Ton équipait alors*

Sur le quai se trouvait un marin un peu voûté, quoique ayant du reste une tournure militaire ; Thomas Coquille l'aperçoit, le regarde, l'examine; son coeur bat avec force ; il veut parler, la voix lui maaque; il s'arrête les bras pendants, les yeux humides, la bouche ouverte, à trois ou quatre pas de l'homme qui attire ainsi son attention :

— Ah çà, paysan, s'écrie ce dernier avec impatience, qu' as-tu donc?.. Parle, voyons, pourquoi me lorgnes-tu comme ça?

— C'est lui! c'est bien lui! répond le jeune matelot. Je vous reconnais à votre voix ; vous êtes maître Brinde-Zingue !

«—Et après 1

— Moi, je suis Thomas Coquille I Rat-de~Cale! le petit à la mère Marjolaine!

À ces mots, Brinde-Zingue pousse utae exclamatien de joie, ouvre les bras, embrasse son ancien laousse, et puis :

— Excusez i dit-il, Ral-de-cale I À-t-il poussé 1 at-il poussé, d'une belle venue, ce mousse-là 1 Non ! mm ! à cette heure, il faudrait bien pour le moins une barrique et non un baril pour l'embarquer par-dessus le bord. Sot quoi es-tu ?

contes d'cn MARIN. 217

— Sur rien, maître. Je cherche.

— Viens avec moi.

Mattre Brinde-Zingue conduisit du même pas son protégé chez le capitaine Pompillan, commandant la Bonne- Suzanne.

Le mois suivant, le trois-mâts partait pour les mers du Sud avec une cargaison de vins de Bordeaux et d'articles de Paris. On relâcha d'abord à Rio-de- Janeiro.

Ce fut le troisième ou le quatrième jour que le marin raconta, non sans émotion, l'important épisode de la rencontre de son père. Je dois ici lui rendre la parole :

— Sitôt qu'un bâtiment de commerce a jeté l'ancre sur n'importe quelle rade étrangère, dit-il, s'il y a un navire de guerre français, le premier soin du capitaine est d'aller à bord rendre visite au commandant. Voilà donc que nous mouillons ; on serre les voiles, embarque dans le canot. Mattre Brinde-Zingue était patron dedans ce jour-là, vu qu'il avait un ami à bord de la Thétis qui portait pavillon carré au mât d'artimon comme bâtiment amiral. — • Capitaine, dit-il, si c'était un effet de votre complaisance, j'irais à bord avec vous. » Le capitaine Pompillan n'a jamais rien refusé à mattre Brinde-Zingue; moi, j'armais l'aviron de l'avant. Pousse du trois-mâts, aborde le long de la frégate. Notre capitaine monte à bord, mattre Brinde- Zingue et moi avec lui.

Nous ne fûmes pas longs à trouver un vieux qui, dans le temps, était avec nous sur la Cornaline, un matelot à Brinde-Zingue.

On se donne une poignée de main, on va-t-à lameche, on allume une pipe. Ou blague de l'un, de l'autre, de nos anciennes navigations, et tout. Voilà que maître Brinde-Zingue demande :

— Et qui ayez-vous pour mattre d'équipage ici à bord?

— Ah! dit Vautre, un ancien, un vieux, un malin fini, un nommé Coquille, comme toi, Rat-de-cale.

— Coquille 1 Coquille ! orie Brinde-Zingue.

Moi, je ne disais rien, tuais quelque chose me grattait le cœur; oui, c'est vrai !

— S'appelle-t-il Jean?... Vient-il des pontons?... Est -il de Bordeaux? demande Brinde-Zingue. '

— Tiens I regarde au pied du grand mât, le voilà qui passe.

— C'est ton père, Rat-de-cale ! viens avec moi. Nous courons.

— Maître Coquille, pardon! excuse ! je suis Brinde- Zmgue qui dans les temps étais avec vous mousse sur le Vétéran, et celui-ci c'est votre fils, votre vrai fils, Thomas Coquille, quoi I

— Mon fils! j'ai donc eu un fils, moi!... Oui!... j'ai idée de quelque chose comme ça... Viens! mon garçon, je suis content de faire ta connaissance.

Alors il me prit la main et la secoua roide, et il m'embrassa de tout son cœur.

— Faut, dit-il, demander la permission à ton capitaine de rester à bord de la frégate pour dîner avec nous, rapport que nous appareillons demain, et qu'il n'y a pas de temps à perdre.

Il invita maître Brinde-Zingue aussi, et le capitaine

COMTES d'on MARm. 249

Pompillan nous donna la permission de demeurer ç bord de la frégate jusqu'au branlebas du soir, quoiqu'il y eût terriblement d'ouvrage sur la Bonne -Suzanne.

Mon pauvre père, en revenant des pontons, était allé à Bordeaux ; il cherche la mère Marjolaine, il demande de tous les bords... Personne ne savait rien lui répondre. Il va chez le commissaire de marine, il entend dire que sa femme est morte et la bonne hôtesse de même. Il passa du temps sans connaître seulement que j'étais de ce monde. Ça fut un pur hasard s'il apprit ma naissance, un jour, d'un des fils de la mère Marjolaine, qui, le voyant sur le quai, lui conta la chose en trois mots. Mais la minute d'après, cet autre fut forcé de pousser au large. Mon père ne le revit plus. Il était maître au service ; il était trop vieux pour naviguer au commerce; il part pour Toulon par le canal; un de ses anciens commandants était amiral à bord de la Thétis et le prend pour maître d'équipage.

— Ah ci, interrompit Faisan-d'Or, je pense que vous vous êtes mis à parler des pontons : t'a-il dit qu'il avait là un ami, un matelot, un camarade?. . Moi, quoi !

— Mon, mon ancien, non! Faut pas mentir. Il ne me dit pas un seul mot de vous. Nous en avions si long à nous conter ! Mais apparemment votre tour serait venu, quand il fallut retourner à bord de la Bonne-Suzanne; et le jour d'après, au lever du soleil, la Thétis appareilla pour France.

Voilai et je n'ai jamais revu mon père depuis.

Une fois dans ma vie, j'ai dtné avec lui à la table des maîtres, une fois nous avons causé de ma boue femme de mère : — «Un cœur d'or, » disait-il. Il la connaissait; mais moi je ne l'ai pas connue nos ptaa. Enfin, il dit à maître Brkide-Zingue :

— - Tu as montré que tu es un bon cœur, mon petit, puisque tu as ramassé celui-ci, mon enfant, sar le quai, pour en faire un homme.

— Un homme et un matelot, dit Brinde-Zingue. Il a été à l'eau et au feu avec moi, et [nous avons déralingué plus de quatre Anglais ensemble, à bordai Marsouin, de la corvette, de la frégate, et principalement sur la Cornaline, au combat de Boulogne.

— Mon fils, me dit maître Jean Coquille mou père, je suis content de toi ; continue de même, fait tout ee que te commandera Brinde-Zingue; un jour nous nous trouverons quelque part.

— A terre, faut espérer, que je dis.

— Ou au ciel, dit mon père : ça vaudra mieux.

Et il avait raison, mon Dieu! nous ne nous reverrons qu'au ciel ; car après la Thétis il embarqua sur une gabare qui allait dans la mer du Sud, et dont*) n'a jamais eu nouvelle» ?

Où U Ml enfla parié do Sénéfai.

Mon oncle cachetait sa lettre au capitaine Pompiiian, lorsque Thomas Coquille, en costume de voyage, frappa timidement à la porte de ce cabinet de travail où Marguerite l'avait introduit quelques jours auparavant.

Depuis lors, la timidité du marin avait fait place à la cordialité la plus franche et la plus expansive. Il avait conquis les bonnes grâces de tous les gens de la maison; il était notre héros et notre ami à mon frère et à moi. Enfin, nous savions par cœur ses principales aventures et ses dictons favoris.

Nous connaissions à fond maître Brinde-Zingue, et le capitaine, le Marsouin, la Coi*naline et la Bonne- Suzanne.

Thomas Coquille, enhardi par le suceès, avait plusieurs fois péroré sans crainte devant les maîtres as- ■ semblés.

£ Cette fois, pourtant, tout son embarras était rere-

222 C0HTE8 D f WI JUB1H.

nu ; quand il eut salué mon oncle, les expressions lui manquèrent; il balbutia, rougit, et d'une voix mal articulée Qt seulement entendre une sorte d'adieu, car il était déjà midi, et la diligence de Bordeaux passait à une heure.

Mon oncle tira ses lunettes vertes, les posa sur la table et lui dit :

— Mon bon ami, je vous charge de cette tettrepow votre capitaine, et je le remercie bien de vous avoir adressé à moi", continuez à être un brave et digne garçon, voilà mon souhait p<w votre bonheur.

— Merci! merci! monsieur Lefranc, répondit Thomas Coquille immobile comme un soldat russe.

Le matelot n'en put dire davantage , une sueur froide parcourait ses membres ; après avoir rougi, il pâlit subitement :

— Qu'avez-vous donc, demanda mon oncle, vous paraissez mal à votre aise?

— Oui, c'est vrai !... murmura Thomas Coquille... Faisan-d'Or.... votre bonne, M Ue Marguerite... dam... voilà !

— Je ne comprends pas bien, répondit mon oncle. Thomas Coquille fit de nouveaux efforts aussi peu

couronnés de succès que les précédents; heureusement le vétéran canonnier frappa, ouvrit la porte et entra.

Le matelot leva vers lui des yeux suppliants. Faisan-d'Or devait à la libéralité de l'héritier un costume semi-militaire d'une irréprochable propreté. ,

— M. Lefranc, dit il, avant de partir, si tan test que

CONTES D'Ut MAftta. 213

nous partions, je viens aussi vous dire adieu et tous remercier de toutes vos bontés.

— Très-bien. Bon voyage ! allez à Bordeaux et vivez en bons camarades.

— Il n'y a point de soin, dit Faisan- d'Or; merci, monsieur Le franc. Allons, matelot, poursuivit le vétéran en s'adressant à Thomas Coquille, courage. Sois un homme comme ton père, et console-toi ! Je vois bien à ta mine que tu n'as pas eu de chante. Ne faut pas se chavirer pour si peu de chose.

— Ah çà ! mes amte, de quoi s'agit- il donc? demanda mon oncle.

— Je n'ai pas eu l'aplomb de parler, murmura le marin.

— En ce cas, dit Faisan-d'Or, il faut que je parle pour toi, n'est-ce pas?

Thomas Coquille fit un signe de tête, et mon oncle se prit à sourire : il avait deviné.

— C'est simple pourtant comme bon jour, continua le soldat ; voici, monsieur Lefranc. Vous avez une bonne qui est aimable, bien élevée et au goût de Thomas Coquille ; maintenant qu'il est riche, il pense à s'établir, et s'entend qu'il ne peut pas s'établir tout seul.

— C'est-à-dire, en d'autres termes, ajouta mon oncle, que Thomas Coquille voudrait épouser Marguerite.

— Oui, monsieur Lefranc, c'est bien ça 1 s'écrièrent i la fois les deux amis.

— Eh bien, mon cher Coquille, je n'y vois pour ma

2$4 COMTES D'Ott M&ftUt.

part aucun inconvénient ; mais H faat consulter Marguerite.

Le matelot fit un bond de plaisir et s'écria :

— La coque est parée ! . . . S'il n'y a pas d'empêchement de votre part, je gage qu'elle ne refusera pas un fin matelot de votre ami le capitaine Pompillan.

— Bas les sacs, dit mon oncle, allez faire un tour sur la place et revenez dans une demi-heure*

Une demi-heure après, Marguerite, consultée, avait accordé son consentement sans hésitation. Elle était orpheline, mon oncle lui servait de tuteur,

La diligence passa sans emmener nos deux amis, mais la poste emporta la lettre de mon oncle Lefranc, allongée de quelques paragraphes. Le soir, maître Camillet rédigea le contrat, le lendemain les deux époux étaient affichés à la mairie et publiés à l'église.

Ce fut un événement dans notre petite ville.

L'héritage avait déjà bien fait jaser, mais les fiançailles, l'arrivée du capitaine Pompillan qui se rendait à Paris, celle de maître Brinde-Zingue qui venait assister à la noce, l'histoire de Faisan-d'Or, et les échos de nos veillées mirent en branle toutes les langues des commères.

Cependant Thomas Coquille était au septième ciel, et Marguerite au cinquième pour le moins.

— Sans toi, Faisan-d'Or, disait le matelot, j'étais masqué ; tu m'as déhâté d'un fameux pétrin.

Les causeries recommencèrent de plus belle :

— Hé bien! s'écriait le marin, tout ceci me raccommode avec la terre. Mais quand je partis de Bordeaux sae au dos, sur l'avis du capitaine Pompillan»

COHTBS D'UN MARIN. it5

et centre l'idée de maître Brinde-Zingue, je n'étais pas content. Je voulais venir par eau : — Pas moyen qu'on me dit.. . Ça me défrisait Au bout de trois lieues, je vois passer une diligence : — « Voilà qui prend des passagers, que je me dis : — « Conducteur! y a-t-il place? — Non! complet! qu'il répond. • J'étais fatigué, je vas dans une ferme pour chercher un cheval, il n'y en avait pas à mon service On m'indique un ma* réehal-ferrant dans un petit endroit. Pour six francs il me loue une bique, ça n'allait ni de l'avant ni de l'arrière... Quelle navigation! Je tape dessus à coups de canne, la bête commence à tanguer et à rouler.

— Si tu crois qu'un fin matelot se laissera flanquer en bas... plus souvent! Je la croche au crin de la tête et de la queue, et allez donc! Mars voilà ma vilaine bêtasse qui saute un fossé, puis un autre, puis elle m'abordait à tous coups contre les arbres, les maisons ; mon sac tombe d'un bord, mon étui de l'autre... Je ne fais ni un ni deux, je me jette à la mer, s'entend à plat pont par terre. Elle avait de l'aire, je faillis me rompre !e cou, je m'écorchai les genoux, les mains; me voilà pour deux jours sur le flanc dans un cabaret de campagne. Heureusement encore qu'on repêcha le cheval dans une prairie et qu'on le ramena de ma part chez l'autre maréchal-feirant.

Enfin, la diligence du surlendemain m'emmena; mais, à trois ou quatre lieues d'ici, elle vire de bord. Je demande ma route : elle filait le cap sur Paris, laissant cet on<iroit-ci sur tribord.

J'ai fait le reste de la route à pied, comme un soldat. Marche aujourd'hui, marche demain ; à force de

420 ctflffts o*cn ififliw.

VMKfte? \ off firitf beinzeoop dte cBemfti. SI on w tonte pan, on n f a pas la peftte de se ramasser. C*ese corne ça qu'on «fit sur te gaillard d'avant, quand o&yeeufe «tes* contes:, le soir, an vent (te la misaine.

Bfattre Brinde-Zftigue en sait de» roeambota* p» reffle», toute une cargaison f

Be feço» quittait à pied comme an pouose-eaittov, je marronnarê contre cette invention d'avoir qeitté fe Bonne-Suzanne. Et je pensais : m A quoi c'esi-il bon qu'il f art ttanf de terre que ça? » Hormis des porte pour fttire de recto et des vivres, et quelques îles mie foi» te temps, dessus quoi il pousserait des arbres pair construire des navires, m'est aws que fa serait suffisant Bfais comme les pins beaux poissons sort m pfeine mer, te* Bafeittes, les dorades, les bonite», pas wtf? dé? même c'est en pleine terre que sont les pftm aimables gentilles demoiselles comme vous, mpëemoisetfe Marguerite, sans vous offenser, puisqu'on a publié nos bans.

Et Har^ierffe se prit à rire de boa cœur en s'ente* cfiinf comparer ainsi k une baleine.

— Mon mariage, parlez-moi de ça, reprit Thomas Coqnilte, sera fait, comme au Sénégal, en a» temps et deux mouvements.

— A propos du Sénégal, interrompit meit-oncteqai passait par là, vous avez m vieux compte h régler avec moi;

— Comment ça? demanda le marin*.

— Avez-vous donc oublié, reprit mon oncle, qw lors de votre première visite il fut convenu que nous parlerions dtt Sénégal une autre to».

— Oh.! ponr ça^ monsieur Lefraac, tant qu'il vous plaira*

— Mais k quelle époque êtes-vore allé dans ces pacages?

— Begmift la paix, mo»sfcurLeftane, à toerd de ta J*otme-Stt3#ntt0. Après notre campagne de la mer ée Sué* nous agrafait trois ou quatre voyages à la. elle pour la traite des gommes et du «orât. He capitaine Pempiftan nous mena chaque fois ait ba&de-riyitoetde Sain*-Louis. C'est de cette manière que je eew»s mon Sénégal.

— Et le» gris-gris? demanda mon onde.

— Yoyez-veus, monsieur Lefiranc, il y a de» gris* gris au Sénégal, c'est vrai. On ea parle, et jîen ai assez vu. Mais il y en a sons différents noms dans quasiment tous les pays sauvages. Parte&*raot d'étae chrétien et de se moquer de ces bêtises-là... Ces tas de nègres ont dans l'idée qu'il n'y a plus de danger avec une provision de ces gris-gris, que lewr vendent des marabouts, leurs curés comme qui dirait, maisdes^ faux curés, qui ne croient ni à Dieu ni k rien, hormis peut-être à Mahomet, un autre flibustier! Donc il y a des gris-gris contre les balles de fusil, contrôles coups de- sabre, contre l'eau, le feu, les serpents, les caïmans et Te reste. Les marabouts leur vendent, pour du mil ou de la guinêe (î), des morceaux de papier, de basane, de parchemin, n'importe quoi, avec un peu d'écriture en zig-zag par-dbssas. Moyennant ça, les autres n'ont plus peur de rien ; ils s'en vont crânes

(1) Toile bleue.

228 CONTtS DUN MARIN.

comme manche à balai, pire qu'Artaban; c'est leur courage à eux. Sans gris-gris, ils ont peur de tout; avec des gns gi is, ils vont se jeter sur cinquante mille baïonnettes sans ce qui s'appelle cligner de l'œil. — « Voilà raprrnif'it d'être supe/stitieux ! » disait maître Briitdc-Zuigue . — Un jour, un troupier de la garnisuii était à chiimt gris- gris avec un de ces mauruauds : il se fichait d'eux comme de juste. L'autre lui dit : — « J'ai gns- gris contre sabre; tu n'as qu'à frapper moi, sang pas couler. » Moi je n'aurais pas tapé; mais le Iroi.pvr avait bu. Il tire Sun sabre : — « U<ie fois, deux fui*, «lu il, veux tu? * Le mauriraud répond : — « Va! \a! de toute ta force : toi pas faire mil à moi. » — « Aluns! répond le troupier. » Mais, quoiqu'il < ûi du vin de palme dans la tôtc, il ne tapa que tout doucement, assez pour lui faire une entaille ao bra c , large d'un ho i pouce : — • Gns- gris mauvais! • dit le iiiaurtt and El s'en alla en réclamer un autre en place au marabout. — Voilà le Sénégal, monsieur Le franc.

Ttmmas Coqui le, sans chercher de transition, parla de i* tude où l<- capitaine l'onipillun avait fait tous ses derniers vojages

Nous le fîmes disserter sur les quatre parlies du monde: ot, avccun. inaltérable patience, il répondait naïvement à ho- i,;.ï\es questions d'enfant.

Enfin, maître I». itule-Zmgue et le capitaine Porapillan étant ai rivés la cérémonie du mariage de Thomas Copiille fut «éiéhrée en grande pompe à l'église de Saint- Jacques, où, huivant les conseils de mon ou-

CONTES d'un mak n. 229

cle, des messes de morts avaient M dites pour le repos des âmes du père, de la mère et de la marraine de notre bon matelot. L'honnête matguillier ne tut pas non plus oublié : Marguerite < I Thomas lui devaient leur bonheur, et prièrent pour lui avec la plus profon le reconnaissance.

La noce de Thomas Coquille fui traie. Mntlre Brinde- Zingue, le sage de la graisse, \ \nm\a qu'un \ieux navigateur n'est pas dénué d'entrain. Faisan-d'Or était au comble de la joie.

Huit jours après, la diligence «le Bordeaux emmenait, à nos grands regrets, nohv. bonns et son mari, et les deux vétérans de terre et de mer.

Le capitaine Pompillan continua sa route, et à son retour de Paris, il repassa encore riez mon oncle.

Après un ou deux mois de terre, iios marins reprirent la route des Indes.

Marguerite en pleura bien fort : mais Faisan-d'Or la consola en lui prédisant que Thomas Coquille reviendrait de Calcutta plus aimable que jamais.

La prédiction du vétéran sv N'aima de point en point; car, à son retour, Marguerite était mère d'un petit garçon, qui fut appelé Hilanon G-quille , et cette naissance resserra encore les lien** qui unis- aient notre bonne a l'ami de Faisan-d'Or et an m .telot de maître Blinde- Zingue.

Nous craindrions d'attrister t>o* oeteur* en leur donnant des nouvelles de tous no , . si»nii;<ges; mais au moins pouvons-nous dire qiu; Tli mas (oquiile, aujourd'hui retraité, vit exemptant muit avec Mar-

230 CONTlft UN MÀR1H.

guérite, l'uae «des plus estimables ltôtesaâB *kt quai de ^ftwkyàwy,, mère de trois marias *eeomfiaaadatol£fi h <ei eatie autres As jnattce Hikcion (taquiUe, préaeatemeal embarqué comme led sur le vaisseau le M*~ gmfique.

FIN M TJIOMA* COQDILUT.

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