UN DRAME EN MER
Les personnes qui vivaient il y a une dizaine d'années à Saint-Pétersbourg, dans les cercles splendides des trois ou quatre premières classes de l'État, ont toutes connu M. de Slraden. Il habitait une des plus riantes maisons du quartier de TAmiraulé et donnait chaque hiver quelques grands bals. C'était un homme d'une nature distinguée et bizarre. Hollandais de naissance et Hollandais de cœur, il avait à un haut degré toutes les qualités et tous les défauts de sa nation : Tamour du travail, l'intelligence large et lucide des affaires, l'esprit d'ordre poussé parfois
jusqu'à l'exlréiue parcimonie, et une réserve audère dans le langage, une sorte de sécheresse dans le regard et de froideur répulsive dans les manières, qui, au premier abord, inspiraient, à vrai dire, peu d"allrail. Pour pouvoir l'apprécier comme il le mérilail, ,il fallait lavoir observé sérieusement dans diverses circonstances, lavoir cherché pour ainsi dire lui-même, sous l'enveloppe de glace qui dérobait à Taltention fugitive des gens du monde son esprit élevé et son cœur excellent.
Sa grande fortune lui venait d'un de ses oncles qui avait fondé à Pétersbourg une maison de commerce avec celle habileté, cette persévérance et celte austère probité (jui dictinguent en général les négociants hollandais. A vingt-cinq ans, M. de Slraden. ayant fini ses études à Leyde et voyagé en Angleterre et en France, élait venu s'installer avec le tilre de chef de la correspondance chez son oncle. Quinze ans après, son oncle, qui avait passé sa vie dans le célibat, lui léguait en mourant son immense héritage. Beaucoup d'ambitions malrimoniales s'éveillèrent alors autour du riche banquier, quoiqu'il fût d'un âge un peu mûr. On pensait que son oncle seul l'avait empêché jusque-là de se marier et que, désormais libre de ses actions, possesseur unique d'une vaste et honorable fortune, il ne tarderait pas à se choisir une femnie dans le beau monde de Pétersbourg. Plus d'une mère alors eut pour lui de douces prévenances, et plus d'un noble comte, portant de grosses épaulettes et décoré d'une quantité d'or-
lires, ne se serait pas fait scrupule de donner sa fille à ce négociant de Hollande, dont le nom, il est vrai, n'avait jamais figuré dans aucun livre depeerage et aucune statistique nobiliaire, mais dont le crédit était parfaitement assuré sur toutes les places de l'Europe.
Les prévenances maternelles, les insinuations flatteuses, les demi-mots prononcés à voix basse dans l'embrasure d'une fenêtre, furent inutiles. M. de Straden ne s'aperçut pas ou du moins n'eut pas l'air de s'apercevoir des tendres complots tramés contre lui. Cependant ses cheveux commençaient à grisonner, ses tempes se plissaient, son regard devenait de plus en plus sec et froid, et mainte belle jeune fille qui, quelques années auparavant, eût consenti sans trop de difficultés à lui donner sa main, se disait en le revoyant avec ces premiers signes de la vieillesse, que l'épouser alors serait acheter un peu cher la fortune. Les parents qui avaient eu des vues sur lui se dirent aussi qu'il ne fallait pIusysonger,que le neveu mourrait célibataire comme l'oncle, et cessèrent de lui présenter la perspective conjugale qu'il s'obstinait à ne pas voir.
Un beau jour, M. de Straden partit pour la Hollande dans le but[d'aller, disait-il, y régler quelques affaires de famille. Six mois se passèrent sans qu'on entendît parler de lui. Il n'écrivait qu'au gérant de sa maison et ne l'entretenait que de ses comptes et de ses spéculations, dans ce style bref et sans façon du commerce qui forme un idiome à part. Au commencement de l'hiver il revint à
Pélersbourg, et Ion annonça qu'il étail marié. Je laisse à penser la surprise que causa cette nouvelle, le dépit do ceux qui avaient fondé quelques espérances sur les intentions matrimoniales de M. de Straden, et les commentaires qui s'ensuivirent. Les grandes villes ne sont qu'un assemblage de petites villes, et ce qu'on appelle sans épithète la société, c'est-à-dire le monde choisi, le monde comme il faut, n'est qu'un composé d'un certain nombre de familles que des analogies de naissance, d'éfiucation, d'habitudes, rapprochent l'une de l'autre, qui s'en vont régulièrement de salon en salon, se rencontrent presque chaque jour et forment un cercle à part au milieu des autres cercles, une Iribu distincte, une coterie. L'oisiveté enfante dans cette société comme dans celles d'un ordre inférieur, le même besoin de s'occuper de son voisin, de jeter un regard curieux dans intérieur de sa maison, d'analyser minutieusement ses faiblesses, ses défauts, el la vanité lui inspire les mêmes jalousies el les mémos médisances. La diflërence est que celte médisance a des dehors plus gracieux, le langage plus élégant. Elle porte un masque de velours et distille son poison dans un bouquet de fleurs. Elle n'assomme pas lourderaejit celui qu'elle attaque, comme on le fait dans la bourgeoisie : elle lui donne dune main gantée et parfumée de délicieux petits coups depingle. Pleine de' tact, du reste, et d'esprit, elle ne s'oubliera jamais, dans l'ardeur de son escrime, jusqu'au point doulre-passer les règles traditionnelles du
bon goût, cl si parfois il lui arrive d'engager une faui.^c allaque, ou de s'en prendre à quelqu'un qui la domine par une réelle supériorité, elle ne tentera pas pour le vaincre des efforts qui pourraient la comproniellre; elle rendra les armes avec une ap]iarencc de loyauté toute chevaleresque, et conclura un traité de paix avec le même sourire cl la même aisance qu'elle apportait un instant auparavant dans ses vives et légères escarmouclies. Il ne lui est pas permis de plisser son joli front, ni de paraître ulcérée : il faut qu'elle combatte gaiement et succombe avec grâce comme le gladiateur romain. C'est là son supplice et c'est là son charme.
Un soir il y avait une nombreuse réunion dans un des salons que fréi[uentait habituellement M. de Straden ; Ton parlait de son mariage, et cétait à qui ferait, à ce sujet, les plus graves el les plus plaisants commentaires.
La maîtresse de la maison, qui aimait et estimait le banquier^ suivait en silence, mais d'un air chagrin, le développement de ces diverses hypothèses, toutes fort peu charitables. Enfin, se tournant vers un jeune diplomate qui avait fait une peinture assez grotesque de la société hollandaise, elle lui dit : « Vous pourrez bientôt juger par vous-même si M. de Straden a eu tort de se inarier en Hollande plutôt qu'en Russie; il m'a demandé la permission de me présenter sa femme, et je l'attends ce soir.
A jieinc -ivail-elle dit ces mois qu'un valet de cham-
bre, s'avançanl sur le seuil de la porlc du salon, annonça M. et madame de Slraden. Ce nom produisit sur toute la société une sorte de mouvement électrique. Tous jes regards furent fixés sur l'étrangère et en un clin d'ceil tout le monde l'avait examinée des pieds à la tête. C'était un moment solennel, un de ces moments qui décident du succès d'une femme dans la société, ou lui imposent pour longtemps, si ce n'est pour toujours, des relations difficiles. Madame de Slraden le sentit, et une légère rougeur passa sur ses joues lorsque, entrant dans le salon, elle se vit l'objet d'une telle curiosité; mais il n'y avait dans son émotion qu'une modestie pudique et nulle apparence d'embarras. Elle s'avança avec grâce au-devant de la maîtresse de la maison, qui venait à sa rencontre, salua d'une façon à la fois aimable et digne les différentes personnes auxquelles elle fut tour a tour présentée , puis s'assit dans un fauteuil, de l'air d'une femme qui a vécu assez dans le monde pour savoir qu'elle n'y est pas déplacée. Des diverses parties du salon, des regards scrutateurs continuaient à la suivre dans chacun de ses mouvements, et, sans y prendre garde, sans s'en douter elle-même, elle déjouait tous les efforts de cette sévère inquisition. 5a toilette était d'une simplicité et d'un goût irréprochables, son pied petit; sa main, autant qu'on pouvait en juger par ses gants blancs effilés et plissés à . la racine des ongles, devait avoir toutes les qualités d'ummain arislocral^que. Sa taille éinii svell<^ e! léçère. el sa
ligure, sans être régulièremenl belle, avait un grand charme. Celait unede ces chasles et paisibles figures qui ne frappent pas au premier abord, qui ne produisent pas dans un salon l'effet éclalanl d'une beauté méridionale, mais qui attirent doucement le regard et éveiliynt dans le cœur de celui qui les observe une religieuse pensée. Madame de Straden touchait à sa vingt- huitième année. Ses joues n'avaient i)lus la vive fraîcheur de la première jeunesse, son front était pâle, et sous ses longues boucles de cheveux blonds on pouvait déjà distinguer les premiers indices de quelques rides naissantes. Mais ce visage plus sérieux qu'animé, ces lèvres sur lesquelles un modeste sourire passait de temps à autre comme un rayon fugitif, ces yeux calmes et limpides, offraient une indicible expression de candeur virginale, de bienveillance touchante, de mélancolie, et il y avait dans sa voix des vibrations tendres et un peu plaintives qui s'accordaient parfaitement avec l'ensemble de sa physionomie. Cependant, en observant de plus près cette figure si suave, ce regard si doux et si velouté, on y distinguait j)ar intervalles une sorte de fierté noblement contenue et une expression énergique, indice d'une nature ardente et résolue.
Au bout d'une demi-heure, madame de Straden se leva pour sortir, et ceux qui, en la voyant paraître, l'observaient avec une froide curiosité, la saluèrent à son départ avec une respectueuse sympathie. Dès ce moment une
place Iiûiiorabie lui était assurée dans le monde où elle venait de faire son entrée; elle avait captivé l'attention des hommes sans éveiller la jalousie dans le cœur des femmes.
Dès qu'elle fut sortie, elle devint le sujet d"un entretien tout autre que celui qui avait précédé son arrivée. Le diplomate aflirma d'un ton capable que c'était une Hollandaise d'une race à part. Le gentilhomme titré dit qu'elle semblait posséder les bonnes manières de Tarislocratie, et la grande dame à qui elle avait adressé quelques paroles flatteuses eut le courage davouer que M. de Straden ne paraissait pas avoii^ fait un mauvais choix. La maîtresse de la maison écoutait avec une secrète satisfaction et une sorte de triomphe ces éloges accordés à la femme de son ami, et se promettait de la chaperonner dans la société. Mais pourquoidoncest-ellesi pâle? s'écria tout à c<"»up un jeune homme qui, dès le moment où elle était entrée dans le salon, Tavait observée dans un profond silence. Ce pourquoi donc est-elle si pâle? ouvrit la porte à une foule de commentaires, qui, dhypolhèses en hypothèses , devinrent bientôt aulant de chapitres de roman. Cette jeune femme, qu'on se représentait naguère sous une forme peu llatleuse, on la plaignait à présent, on la regardait comme une pauvre victime sacrifiée à lambilion de ses parents, à l'égoïsrae d(! banquier. L'intérêt qu'elle inspirait se tournait en récriminations contre son mari, el comme au fait on ne connaissait ni ses
anlécédenls ni la manière dont son mariage s'était conclu, les gens du monde pouvaient, sans trop de scrupule, faiiv d'elle, dans leurcharité, Tliéroïne d'un drame, l'Iphigénie d'une maison de banque; et les suppositions fabuleuses, poétiques, larmoyantes, la suivirent de salon en salon jusqu'au jour où un jeune) Russe arrivant de Hollande les ramena plus près de l'exacte vérité.
« Madame de Slraden appartient, dit-il, à une an-, cienne famille dont le nom se trouve à différentes époques inscrit avec honneur dans les annales néerlandaises. Depuis un'' trentaine d'années, cette famille avait subi de grands revers. En 1795, celui qui en était le chef avait employé la majeure partie de sa fortune à soutenir la cause de la maison d'Orange, et était mort de douleur cii voyant les Français envahir la Hollande. Deux de ses fils avaient succombé en combattant contre l'armée de Pichegru, et le troisième, qui était le père de madame do Straden, ayant perdu son héritage par de fausses spéculations, s'était retiré aux environs de Harlem, dans une petite terre, dernier débris d'une fortune jadis colossale, où il vivait fort modestement avec trois ou quatre filles el autant de garçons. M. de Slraden, qui lui est allié de loin, allait souvent le voir dans le temps qu'il étudiait à Leyde, et il prenait sur ses genoux la petite fille qui est aujourd'hui sa femme, et promeltaitde l'épouser lorsqu'elle serait grande. Cette promesse, qu'il semblait faire en riant; lui est toujours restée dans le cœur. Chaque année
il écrivait régiilièrenient à son futur heau-père, et demandait des nouvelles de sa petite flancée. En même temps il usait de son titre de parent pour venir au secours de cette pauvre et honnête famille; il payait la pension d'un fils dans une école, Téquipement d'un autre dans la marine, et dotait une des filles, mariée naguère avec un avocat. Tant que vécut son oncle, il continua à demander, dans des termes en apparence plus légers que sérieux, la main de la blonde enfant qu'il aimait dans sa jeunesse. Son oncle mort, il changea subitement de langage. Il écrivit encore, mais froidement et d'un air contraint; si bien que les parents de sa femme, pensant qu'il était peut-être embarrassé des promesses qu'il avait faites et qu'il était alors parfaitement libre de réaliser, évitaient, en lui répondant, de dire le moindre mot de leur fille. Au bout de quelques années, ils reçurent une lettre de lui, plus tendre, plus empressée que toutes les autres. Il annonçait son départ pour la Hollande, et demandait formellement à épouser celle qu'il appelait toujours sa petite fiancée. Sa demande fut agréée avec bonheur sans doute par les parents, et probablement avec reconnaissance par la jeune fille. On dit qu'à l'âge de vingt ans, elle avait éprouvé une vive inclination pour un officier fort distingué qui était en garnison à Harlem et qui l'avait demandée en mariage. Malheureusement, le jeune homme n'avait d'autre fortune que son mérite et ses épauletles. Ses parents et ceux de la jeune personne travaillèrent d'un
CONTES d'c?» >0VAGELR. 3
commun accord n empêcher une union qui livrait leurs enfants à la misère. L'officier reçut un orilre du roj qui l'envoyait à Java. La jeune fille, en apprenant cette nouvelle, tomba malade et faillit mourir. Plusieurs personnes assurent que M. de Straden apprit en Russie tous les détails de cette hisloire d'amour, et expliquent ainsi la froideur qu'il manifesta tout à coup dans ses relations avec une famille à laquelle il avait sans cesse témoigné l'attachement le plus vif et le plus dévoué. Cependant, ce ne sont là que des ouï-dire. Le fait est que si, comme on l'alTirme, madame de Siraden a éprouvé les orages de l'amour, elle a su du moins garder une réputation intacte, et tous ceux qui l'ont connue en Hollande lui conservent une entière estime. »
Ces paroles du voyageur russe produisirent dans la société diverses impressions. Plusieurs personnes ne virent dans le mariage de madame de Straden que la fin d'un roman d'amour; d'autres le continuèrent à plaisir, et attribuèrent sa pâleur, ^on air habituel de soufTfance, à un malaise moral, à des regrets profonds, à des désirs péniblement contenus. Cependant toute Fa conduite envers son mari démentait ces suppositions. Dans le monde, elle était sans cesse pour lui pleine de déférence, le suivant docilement partout où il voulait la conduire, interrogeant ses regards, épiant ses désirs, obéissant à ses moindres signes avec une soumission d'enfant. Dans son intérieur, c'était la même soumission respectueuse avec
plus de tendresse et d'expansion. Elle avait du reste un entretien spirituel et aimable; et si son regard conservait toujours une expression mélancolique, cette mélancolie n'avait rien d'amer et lui donnait, aux yeux de beaucoup ûe gens, un attrait de plus.
Un an après son arrivée ù Pélersbourg, elle devint mère d'une fille. La marraine qu'on lui choisit s'a|)pelait Albertine. Madame de Straden insista pour que son enfant portât un autre nom, et on l'appela Charlotte. La naissance de celle fille combla de joie le cœur du banquier et lui donna pour ainsi dire une nouvelle vie et une nouvelle jeunesse. Lui qu'on avait toujours connu si grave, si préoccupé de ses affaires, devint riant et animé. Il quittait son comptoir, il abandonnait sa correspondance à un commis pour courir auprès du berceau de sa fille, prendre ses petites n^ains dans les siennes, contempler son visage rose, lui dire toutes sortes de tendresses qu'elle ne comprenait pas encore, et l'embrasser avec amour en la remerciant de l'avoir si bien compris. Son bonheur augmenta à mesure que sa tille commença à se développer. Il la pressait avec une sorte divrcssc sur son sein, il se courbait sur le parquet pour lui apprendre à marcher. Puis c'étaient des discours sans fin, des cajoleries comme celles d'un amant à sa maîtresse; il lui parlait de la Hollande et de la Russie, il voulait lui bâtir un château dans le parc de Harlem, et un pavillon plus beau que le palais de l'empereur dans le jardin d'été. Sa femme et ses
amis souriaient de ses tendres enfantillages, et lui-même s'en moquait gaiement. « Que voulez-vous? disait-il; celte petite fille a chassé loin de moi la froide vieillesse et le souci des chiffres. Il me semble que je n'ai point de cheveux blancs sur la tête et point de registres de commerce dans ma maison, que je sui^ jeune et léger comme lorsque j'étudiais à Leyde, et j'attends qu'elle puisse courir, pour aller avec elle courir après les papillons sur les bords de la Neva. »
Si, comme on le dit, les femmes sont surtout heureuses du bonheur qu'elles donnent, nulle femme ne devait avoir le cœur plus satisfait que madame de Straden, car elle avait acquitté au centuple la dette de reconnaissance contractée par sa famille envers son mari; elle avait fait pour lui d'une existence solitaire, soucieuse, fatiguée, une vie d'enchantement, et elle pouvait contempler son œuvre avec orgueil, car cette œuvre n'avait peut-être pas été entreprise sans quelque effort, ni poursuivie de temps à autre sans quelque pensée de résignation. Joies de la famille, pouvoir de la fortune, jeunesse, beauté, succès, tout enfin semblait lui sourire, tout; mais au milieu de celte vie si complète en apparence, si riche et si riante, madame de Straden conservait un désir inquie', ardent, qui souvent occupait sa pensée dans ses veilles et dans ses rêves, et souvent jetait une ombre de tristesse sur son front. Elle aurait voulu revoir son pays de Hollande, sa maison, ses parents; plusieurs fois elle avait exprimé à demi-mot
cette pensée à son mari, et tantôt il avait affecté de ne pas la comprendre, tantôt il avait pris un air froid et sévère, et la pauvTe femme s'était tue. Depuis longtemps elle n'osait plus renouveler une tentative dont elle n'espérait plus aucun succès; et quand ses désirs de voyage se présentaient à son esprit, elle essayait de les éloigner d'elle, de les oublier. Une lettre qu'elle reçut de sa sœur leur donna un nouvel essor et affermit sa volonté; sa sœur lui écrivait que leurs parents venaient de passer un triste hiver, qu'ils avaient été tous deux très-malades, qu'ils parlaient souvent avec douleur de leur fille chérie qui était si loin d'eux, et qu'ils voudraient revoir avant de mourir.
Madame de Slraden s'en alla fondant en larmes nion- !rer cette lettre à son mari. Il la lut avec attendrissement et lui dit : « Oui, je le vois, il faut que vous alliez porter encore un rayon de joie, une pensée de consolation dans le cœur de vos vieux parents; mais il est de toute impossibilité, à présent, que je vous accompagne. Comment faire? Ah! dit madame de Straden, j'obéis aune pensée qui donne du courage; que j'aie seulement un domestique, une femme de chambre, et j'irais sans crainte là où je crois que mon devoir à présent m'appelle. El Charlotte? Charlotte! vous m'accorderez bien la joie de l'emmener avec moi, pour qu'elle réjouisse le cœur de mes parents et reçoive leur bénédiction. Non, je ne puis me séparer à la fois de tout ce qui m'est cher, de tout ce qui fait ma vie : de vous et de ma fille. Si vous êtes décidée à
entreprendre ce long voyage, j'y consens, mais je garde GhcU'Iolte. Soit, dit la pauvre mère; aussi bien je n'aurais pas le courage de vous laisser seul : je vous abandonne donc ma fille, et je reviendrai dans peu de temps près do vous et près d'elle pour ne plus vous quiller. »
Une fois le voyage décidé, 31. de Straden s'en occupa avec autant de zèle que s'il l'avait lui-même désiré. Il savait qu'une frégate hollandaise était arrivée récemment à Cronstadl et devait bientôt retourner à Rotterdam. Il avait connu autrefois le capitaine de celle frégate, et quoiqu'il n'eût eu aucune relation avec lui depuis plusieurs années, il sortit pour aller le voir , s'informer si sa femme pouvait Obtenir une place à bord pour faire la traversée, et s'assurer par lui-même qu'elle serait convenablement traitée. Le capitaine accueillit avec empressement la proposition de M. de Straden. Il avait déjà, disait-il, plusieurs passagers, tous gens de bonne compagnie. Il lui restait auprès de la salle du conseil une jolie chambre fort confortable qu'il serait heureux d'abandonner à madame de Straden, et il lui offrit une place à sa table. « Je n'ai pas besoin de vous assurer, ajouta-l-il, que je connais les devoirs qui me sont imposés par la présence d'une femme à bord de ma frégate, et que madame de Straden sera sans cesse entourée ici de tous les égards, de tout le respect quelle mérite. »
Le lendemain, le capitaine dînait chez le banquier, et se montrait plus empressé encore dans ses offres, plus
large dans ses promesses. Trois semaines après, la jeune femme s'embarquait avec lui. Son mari la suivit jusque sur le quai, le cœur oppressé, l'œil humide de larmes; elle éprouvait une émotion non moins douloureuse, et plss d'une fois l'idée lui vint de renoncer à son voyage, de rester aux lieux où le ciel lui avait donné tant de bonheur; puis il lui semblait qu'un devoir filial l'appelait ailleurs. Elle serra en sanglotant son mari et son enfant contre son cœur, détourna la télé, et partit.
Malheureusement, le commandant de la frégate ne méritait pas la confiance que le banquier lui avait accordée. Dès le moment où il avait vu madame deStraden si jeune, si gracieuse et si belle, àcôtéde son vieil époux, il avaitsenli s'élever en son cœur des rêves tumultueux qu'il n'essaya pas même de combattre, et qui devaient le faire manquer à un devoir sacré, à un devoir d'honneur et de loyauté.
A peine avait-il navigué pendant une demi-journée sur le golfe de Finlande, qu'il commença à avoir pour madame de Straden des attentions qu'elle regarda d'abord comme une politesse un peu obséquieuse, mais qui prirent le lendemain el les jours suivants un caractère dont elle se sentit bientôt vivement alarmée. Elle essaya de répondre en riant aux compliments qu'il lui adressait, et il prit un ton sérieux qui écartait toute apparence de plaisanterie. Elle lui parla alors avec une austère dignité, il répondit par un ardent aveu. La pauvre femme s'enfuit tout effrayée dans sa chambre, et déplora amèreraeol
ridée qu'elle avait eue de se placer, pour ainsi dire, sous les ordres d'un homme qui traliissail si cruellement son espoir et sa confiance. Qu'allait-elle devenir pendant le cours de ce long trajet? Comment échapper aux poursuites de cet homme, investi sur son bâtiment d'une autorité absolue? Où trouver un refuge contre ses désirs insensés et ses prétentions? Si elle s'enfermait dans sa chambre, il pouvait venir frapper à chaque heure du jour à sa porte et la forcer aie recevoir; si elle montait sur le pont, elle voyait les matelots, les officiers, les passagers même, s'écarter à iapproche du capitaine, et se trouvait seule avec lui. La malheureuse se jeta à genoux, invoqua le ciel avec ferveur, puis resta plongée dans un abîme de réflexions auxquelles un sentiment de foi et de piété pouvait seul apporter quelque adoucissement.
Huit jours après son départ de Pétersbourg, la frégate s'arrêta dans la rade de Stockholm. Le capitaine fit armer son canot et descendit à terre avec un de ses officiers. Une idée lumineuse s'éveilla tout à coup dans l'esprit de la jeune femme : c'était de proliter de ce moment de halte pour fuir ce bâtiment fatal, où elle ne vivait plus que dans l'angoisse, d'acheter une voiture à Stockholm, et de s"en aller par le Danemark et l'Allcniagne en Hollande. Toute fière et radieuse de ce projet, qui en un instant était éclos et avait mûri dans son esprit, elle alla demander à Tofficier de quart une chaloupe pour se rendre à Stockholm. Mais le capitaine avait, en parlant, ordonné formellement
qu'on ne laissât descendre personne à terre, et aucun de ses subordonnés n'aurait osé enfreindre cet ordre. Dès qu'il revint, madame de Straden courut au-devant de lui, et lui exprima son désir avec toute l'ardeur que lui donnaient l'angoisse qu'elle avait subie et les craintes qu'elle gardait pour l'avenir.
«Impossible, madame, répondit-i! d'un ton glacial. Le vent est bon, nous mettons à la voile dans quelques instants,et pour rien au monde je ne voudrais retarder notre départ d'une minute. J'attends seulement, ajoula-l-il avec une sorte de dédain orgueilleux, un nouveau passager qu'on me force de prendre avec moi, un simple capitaine d'artillerie, qui doit, selon les inslructions de notre ministre, manger à ma table. Il n'y a plus de rang et plus de hiérarchie. » Puis, se tournant vers un de ses officiers : « Lieutenant, dit-il, faites tout préparer pour l'appareillage, et dès que vous verrez venir le canot de ce passager, mettez les matelots au cabestan. » El, sans écouter les prières delà jeune femme, sans s'inquiéter de son émotion, de ses larmes, il la quitta brusquement, et descendit dans sa chambre.
Madame de Straden resta sur le pont dans une sorte d'anéantissement. Elle venait de perdre une espérance que Dieu lui-même semblait avoir éveillée dans son cœur, et se voyait condamnée de nouveau à une lutte affreuse dont l'idée seule la faisait frémir. La tète appuyée sur sa main, le visage pâle, l'œil immobile, elle songeait au temps
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qu'elle aurait à passer avant de loucher le sol de la Hollande, aux douleurs qu'elle éprouverait à se trouver chaque jour face à face avec cet homme dont l'insolent amour lui inspirait un sentiment d'horreur et de mépris.
Elle fut tirée de sa pénible rêverie par le coup de sifflet du conlre-maitre qui annonçait l'approche du nouveau passager. Sans y songer, elle tourna machinalement ses regards du côté de l'échelle par oiî il devait monter; quelle fut sa surprise, son saisissement, lorsqu'elle le vit poser le pied sur le pont et qu'elle reconnut en lui l'olBcier de Harlem qu'elle avait tant aimé! « Dieu soit loué! s'écria-t-elle, voilà mon sauveur! » Puis, au même instant, le souvenir trop subit et trop violent du passé lui serra le cœur, et elle tomba sans connaissance sur le banc où elle était assise.
Le lendemain elle se promenait sur le pont avec le jeune officier d'artillerie, essayant de prendre un air dégagé et un langage riant, tandis qu'elle démentait ellemême, sans y prendre garde, sa légèreté apparente par la douloureuse expression de son visage, par un ^upir profond qui de temps à autre s'échappait de son sein oppressé. « Ne parlons phis, monsieur Albert, disait-elle, de ce qui m'est arrivé hier. C'était une indisposition accidentelle, qui maintenant, comme vous voyez, est complètement passée. Parlons plutôtde vous; dites-moi quelque chose de votre situation ; dites-moi que vous êtes heureux, marié, » ajoula-t-elle d'une voix timide et en
iiaissanl lalèle, comme si elle n'osait le voir en lui adressant cette question.
« Heureux! marié! » reprit Albert en attachant sur elle un regard triste et pensif. « Hélas! ce sont des mots qui résonnent singulièrement à mon oreille et dont il me semble parfois que je ne comprends plus le sens. Dieu m'est témoin pourtant que, lorsqu'il m'a fallu renoncer au seul espoir qui m'ait jamais charmé dans le monde, je ne me suis point abandonné à une lâche faiblesse. Non; j'ai recueilli d'une main courageuse tous les débris de mon bonheur passé, tous les rêves qui pouvaient encore bercer mon cœur malade et tromper mon imagination. A la place de cet édifice magique que nos mains élevaient ensemble et où nous placions toux deux l'avenir dans un sanctuaire d'amour, j'ai voulu me créer un refuge solitaire où, à défaut de la joie, je cherchais la résignation, et cette résignation, dernier appui de l'homme qui a perdu tout ce qu'il aimait, je n'ai pu l'acquérir. J'ai suivi le conseil des philosophes, ces grands connaisseurs de l'âme humaine, qui indiquent comme un remède souverain pour les maladies morales l'élude et les voyages. Je me suis jeté avec une ardeur désespérée dans les études les plus abstraites; puis j'ai erré de lieu en lieu, j'ai été d'une zone à l'autre, des riantes contrées de l'Orient aux sombres climats du Nord; je me suis attaché à des idées d'ambition^ j'ai rêvé la gloire, la fortune, le pouvoir; eh bien! que vous dirai-je? tous mes efforts
ont été impuissants. Quand j'avais passé des jours et des nuits courbé sur les livres de la science, je me relevais avec une fatigue extrême; je me sentais l'esprit si abattu, le cœur si vide! et je repoussais avec un amer dédain ces inutiles instruments de la sagesse humaine. Quand je voyageais à travers les régions les plus belles et les plus variées, il me semblait que j'errais comme une ombre à la recherche d'une félicité idéale que je ne pouvais atteindre. Quand un jour, je suis devenu riche par la mort d"un parent éloigné à qui il a plu de me léguer sa fortune: quand le roi m'a appelé auprès de lui et a daigné me dire qu'il avait observé avec intérêt quelques-uns de mes travaux, qu'il prendrait soin lui-même de mon avenir, de mon avancement, je n'ai senti que la douleur de ne pouvoir partager avec vous ces biens superflus que le sort m'accordait trop tard. Partout où j'ai été, dans tous les essais que j'ai faits pour me vaincre moi-même, pour trouver le repos et l'oubli, je n'ai vu qu'une image, une image adorée, insaisissable; je n'ai entendu qu'une voi\ qui retentissait jusqu'au fond de mon cœur, et à chacun de mes nouveaux rêves je m'écriais : Mensonge! mensonge! le bonheur n'est pas là. Oh! Élise, et vous me demandez si je suis heureux, marié?... Oui, une fois, continua-t-il en s'efl"orçant de donner à ses paroles un accent plus calme, une fois j'ai voulu aussi tenter ce moyen de salut. J'étais à Java, lorsque j'appris votre, union avec le riche banquier de Pétersbourg; j'allais
souvent dans la maison d'un de nos compatriotes où il y avait une jeune fille douce et candide qui, sans que je lui eusse jamais fait la moindre confidence de ma misère, semblait la deviner, et me regardait parfois avec une expression de sympathie sincère et touchante. J'ai voulu l'aimer; j'ai songé à l'épouser. La pauvre enfant répondait avec un naïf abandon à mes avances, et je voyais que, quand j'en viendrais à prononcer le mot décisif, elle m'écoulerait; mais je n'ai pas eu le courage d'en venir à cette dernière extrémité. J'ai eu pitié de cette innocente créature; j"ai senti que je ne lui donnerais, en échange d'un cœur jeune et dévoué, qu'un cœur torturé par le regret, possédé par un autre amour, et je me suis éloigné.
— De grâce! de grâce! s'écria madame de Slraden, qui avait écoulé ce récit avec une agitation toujours croissante, de grâce, ne parlez plus du passé, ne me dépeignez pas ainsi vos souffrances. Moi, j'ai souffert aussi; j'ai eu comme vous un rude combat à soutenir.
— Je le crois, dit Albert, et jamais, oh! jamais, dans mes plus grandes douleurs, je ne vous ai accusée. Je savais tout ce qu'il y avait en vous de loyauté et de constance. Vous aviez promis de m'aimer, je comptais sur votre promesse comme sur une parole sainte. Quand j'ai appris que vous étiez mariée, j'ai pensé que vous aviez dû céder à des raisons plus fortes que votre volonté. Bien loin de me laisser aller à une injuste colère, je n'ai senti naître en mon cœur qu'une sympathie de plus pour vous,
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et, si j'ose le dire, de compassion. Je voulais seulemëiU \ous revoir encore une fois, vous adresser un dernier regard, puis vous fuir pour toujours et m'en aller loin de vous traîner le fardeau de ma vie désenchantée. Je quittai il y a quelques mois la Hollande, dans lïnlenlion de me rendre à Pélersbourg; puis, en y réfléchissant plus mûrement, il me sembla que ma présence vous serait pénible, et que, pour réaliser un de mes songes, j'allais peut-être me rendre coupable d'un acte de cruauté envers vous. Je m'arrètai'à Stockholm, et, apprenant le passage de cette frégate, je fis donner par notre ministre l'ordre au capitaine de* me prendre à son bord. Le hasard, ou pour mieux dire la Providence, a accompli un de mes vœux. Je vous ai revueî Hélas! faut-il m'en réjouir?...
— Eh bien! madame, s'écria tout à coup d'un ton de voix légèrement ironique le capitaine, qui depuis quelques instants observait la jeune femme et l'officier d'artillerie, « il me semble que vous n'êtes plus aussi isolée que vous paraissiez l'être il y a quelques jours, et peutêtre ne regrettez-vous passivivementàprésenlquej'aie refusé de vous laisser débarquer à Stockholm. Monsieur est sans doute une de vos anciennes connaissances?
— Monsieur est uji ami de ma famille, répondit Élise avec un embarras qu'elle ne put maîtriser.
<i Un ami de sa famille, se dit le capitaine, et elle s'est évanouie hier en le voyant arriver, et elle vient de rougir en parlant de lui: c'est un homme qu'elle a aimé, qu'elle aime encore peut-être. Nous verrons. »
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Puis, saluant froidement rofficier et la jeune femme, il s'en allasurlegaillardd'arrière, appela son mousse et lui dit : « Quand tu verras ces deux personnes ensemble, soit ici, soit ailleurs, lâche de l'approcher d'eux, sous quelque prétexte que ce soit, sans qu'ils le remarquent; écoute, observe, et viens me rapporter jour par jour ce que tu auras vu et entendu. Surtout pas un mot de ceci à qui que ce soit, et souviens-toi de ce que je le promets : les coups de garcelte si lu n'accomplis pas ponctuellement cet ordre, la gralificalion en florins de Hollande si je suis conlenl de loi.
— Merci, commandant, répondit le mousse, son bonnet delaineàlamain;etun inslanlaprès ilélaildéjà à côté des deux amants. Mais un groupe d'olïlciers et de passagers s'approchait d'eux en m^me temps. Madame de Slraden, hors d'étal de soutenir une plus longue conversation, descendit dans sa chambre, et cette fois le mousse n'eut rien à observer, si ce n'est la vive émotion de la jeune femme et le long regard qu'elle jeta sur Albert en s'éloignanl.
Elle se retirait emportant dans le cœur le irait le plus pénétrant et le plus dangereux qui puisse atteindre une femme. Elle venait de voir celui qu'elle avait aimé, celui dontle nom seul réveillait en elle tous les magiques souvenirs do la jeunesse, toutes les émotions du premier amour. Elle le revoyait languissant et ûdèlo, victime de sa constance et généreux dans ses regreU. En lui disant lou! ce qu'il avait souffert, il n'avait pas proféré une seule
parole de reproche contre elle, il n'avait pas témoigné le moindre ressentiment. Assise à l'écart, elle écoutait encore cette voix touchante qui jadis ne lui apportait qu'un accent de bonheur, et maintenant n'annonçait qu'une grande tristesse. Elle voyait devant elle celte figure pâle et fatiguée par une lutte violente, ces regards où l'amour éclatait encore comme une flamme impétueuse à travers l'expression de la résignation et de la douleur. Elle éprouvait pour celte nature si vraie et si -dévouée une profondecompassionet une sorte de reconnaissance, les deux sentiments qui exercent la plus périlleuse action sur la volonté d'une femme. Pour échapper à ces pensées que déjà sa raison condamnait, elle essaya de lire, et ses yeux errèrent sans rien voir sur les pages qu'elle tournait d"undoigtdislrail;elle voulut travailler, et sa main resta immobile sur la tapisserie qu'elle venait de prendre. Elle se rappela alors qu'elle avaitdes lettres à écrire; elle ouvrit son secrétaire, et toute fière de sa résolution, étala une belle feuille de papier devant elle, prit une élégante plume d'ivoire, et le premier mot qu'elle traça fut le nom d'Albert. « Malheureuse! s'écria-t-elle en effaçant ce nom avec impatience, suis-je donc si faible que je ne puisse écarter de mon esprit un souvenir que mon devoir me défend de conserver? 0 mon Dieu, mon Dieu! soutenezmoi! « Et elle serrait ses mains sur son cœur comme pour y étouffer la pensée rebelle qui résistait à sa volonté, et elle levait les yeux au ciel pour implorer le secours d'un être plus puissant qu'elle.
Quand elle eut repris un peu de calme, elle se dit qu'elle éviterait autant que possible de voir Albert pendant le cours de ce voyage, de rester seule avec lui, et en même temps elle regardait à sa montre pour voir s'il n'était pas bientôt l'heure de dîner, car à dîner elle devait être assise à côté de lui. C'en était fait du repos de la jeune femme. La lutte était engagée dans son cœur, et chaque jour celte lutte allait devenir plus sérieuse et plus vive.
Rien n'est plus dangereux pour les natures impressionnables et passionnées qu'un voyage sur mer, à bord dun bâtiment qui ne s'en va pas, comme un bateau h vapeur, de ville en ville, et ne recrute pas, à chaque station, de nouveaux passagers. L'aspect continu des mêmes visages, des mêmes scènes et des mêmes horizons, la régularité monotone de l'emploi des heures, l'étroit espace où Ton erre de long en large, et l'immense perspective qui s'ouvre aux regards et à la pensée, déplacent l'équilibre nalurel de la vie et soumettent Taclivilé physique à l'activité morale. L'àme, au lieu de sépanchcr au dehors, comme elle le fait dans le monde, se replie sur elle-même, s'étudie, se scrute avec ardeur, et l'imagination, appliquée sans cesse aux mêm.es rêves, leur donne bientôt un essor que nulle puissance extérieure ne l'aide à réprimer. Dans cette concentra- Uion de la pensée, tonle émotion imiirime à lesprit une ?orte de mouvement fébrile, toute idée est promplemenl e\<igérée. La plus légère impatience devient un sujet de colère; une piqûre faiteàl'amour-propre s'agrandit comme
COrfTES IMIN VOVAr.ElR. 4
une plaie, et un sentiment de sympathie qui, au milieu des distractions du monde, n'aurait acquis que peu à peu un caractère de fixité, se développe sur mer en quelques instants.
Madame de Straden, peu faite à l'isolement, à la monotonie dune longue navigation, devait plus que tout autre en subir le redoutable effet. Si elle eût rencontré Albert en Hollande ou en Russie, le mouvement, le monde, la variété de ses devoirs et de ses relations auraient peut-être distrait son esprit de l'impression trop vive que l'aspect subit du jeune officier avait produite sur elle; mais seule sur cette frégate, seule au milieu d'étrangers, en présence d'un homme qui la révoltait par la hardiesse de ses regards et Timpudence de ses paroles, elle n'avait dans le cœur, dans l'esprit, qu'une pensée qu'elle essayait de combattre, et qui la dominait encore dans les efforts mêmes qu'elle faisait pour la repousser.
Chaque jour d'ailleurs la présence d'Albert donnait à cette pensée un nouvel aliment. Le malin elle l'entendait passer devant la porte de sa chambre, et c'était là sa première émotion. Un peu plus tard, elle déjeunait et dînait avec lui, puis le retrouvait encore sur le pont, où les passagers allaient se promener, lorsque le temps était beau, dans la salle où ils se réunissaient pour causer ou pour lire. Avec ses compagnons de voyage, il était ordinairement pensif et silencieux; il assistait souvent sans mot dire à leur entretien; mais quand la conversation "tou-
chalt à quelque idée intéressante , ou quand on s"adressait à lui pour avoir son avis sur quelque question, soudain il sanimail, et son langage, grave, élevé, dénué de vaines phrases et de vains ornements, captivait raitenlion de tous ceux auxquels il s'adressait. Élise {'écoutait encore avec une sorte de recueillement et jouissait de la supériorité de cet esprit qu'elle avait connu dans son premier développement. Elle aimait à voir Albert entrer avec chaleur dans la discussion de quelque noble théorie ou de quelque grand fait historique, à l'entendre raconter ses voyages dans les fabuleuses contrées de rOrienî^ elle le suivait avec émotion à travers les scènes riantes et grandioses dont l'image seule donnait à ses récits une couleur étrange et poétique, elle s'associait à son enthousiasme, elle tressaillait à ses dangers. Toutes les femmes ont en elles quelque chose de la nature de Desdemona. Le côté aventureux de la vie leur plaît, les tentatives extraordinaires les éblouissent, le péril les attendrit, et dans leur généreux cœur, l'amour nait souvent de la pitié.
Quand Albert était resté avec ses compagnons de voyage aussi longtemps que les convenances l'exigeaient, il se retirait à l'écart sur le pont de la frégate. C'était là que la jeune femme le rencontrait, quelquefois par hasard, et quelquefois aussi parce qu'elle-même le cherchait tout en se promettant de l'éviter. Alors il ne parlait plus ni d'an, ni de science; il ne parlait que des
jours heureux de sa jeunesse, des espérances qui jadis inondaient son âme, et des regrets amers qui leur avaient succédé. Les plus légères circonstances de ses visites à Élise, de ses promenades avec elle, étaient restées gravées dans son esprit, et les moindres détails de ces heures d'amour et de confiance étaient pour lui une source inépuisable de réflexions. Un soir qu'il était près d'elle appuyé sur un des bastingages, la tète penchée, Tœil fixe, contemplant en silence la mer qui, dans ce moment, était calme et limpide : « Oh! voyez-vous, lui dit-il, comme celle mer est belle, comme ce ciel est bleu! Nul vent n'agite ces vagues d'azur, nul nuage ne flotte sur notre tête. l'immense Océan ne reflète dans son sein que la lueur scintillante des étoiles et les rayons de pourpre du soleil couchant. Vous souvient-il d'un soir où nous revenions de visiter ensemble une de vos tantes qui demeurait au bord du lac de Harlem? Le ciel était aussi pur, l'onde du lac aussi limpide; notre barque glissait légèrement à sa surface et ne laissait derrière elle qu'un sillon argenté. Près de vous était votre mère qui, de temps à autre, nous regardait avec affection, car alors elle ne voyait encore en moi qu'un ami et n'avait pas songé à me séparer de vous. Votre jeune sœur chantait une de ses naïves chansons d enfant, et moi, assis en face de vous, j'éprouvais je ne sais quel profond et religieux sentiment de bonheur que mille par.)le aumondenepeutexprimer. Quelquefois votre bras, a))puyé sur le bord de la barque, se penchait un peu
lilus bas, votre main pFongeait dans l'eau, la mienne aussitôt venait la clierchcrj nos doigts s'enlaçaient dans un flot d'azur, et il me semblait que le lac, le ciel, la naiure entière, souriaient à ce symbole de notre union. Quand nous abordâmes au rivage, votre pied glissa sur le sol humide, je vous vis chanceler, et mon bras vous soutint, et dans le mouvement que vous fîtes pour vous relever^ votre tète se pencha vers moi, vos longs cheveux flottèrent sur mes yeux, votre joue effleura la mienne. Oh! mon Dieu! mon Dieu! il y a des heures, des minutes, qui devraient avoir dans le souvenir la durée de l'éternilé, et vous. Élise, vous n'avez pas pu les garder, ces souvenirs! vous n'avez pas... » Il s'arrêta tout à coup; la jeune femme venait de saisir sa main comme pour l'empêcher do continuer, et elle -avait le visage inondé de larmes. Au même instant un cri rauque retentit derrière eux. Le mousse s'enfuit en gambadant et ricanant, et !e capitaine s'avança vers le jeune couple. « Comment! madame, s'écria-l-il, des larmes! Oserais-je vous demander la cause d'un chagrin si subit? ou est-ce un secret entre vous et l'ami de votre famille? » ajouta-t-il en jetant un regard glacial sur le capitaine. « Ce n'est rien, monsieur, rien du moins qui puisse vous intéresser, » répondit madame de Straden impatientée de se voir surprise ainsi, deux fois de suite dans son émotion par l'homme dont elle ne connaissait que trop les odieuses pensées. « Pardon, madame, reprit le capitaine d'un air prétentieux, je ne
suis point de ces marins barbares qui peuvent, sans en êlre touchés,voir les larmes couler sur an beau visage. Je désire savoir si je ne puis apporter quelque remède à cette douleur dont le hasard m'a rendu témoin. S'il faut, pour vous complaire, faire quelque changement à la vie que l'on mène à bord, je suis prêt à vous obéir, et si quelque téméraire a pu offenser vos beaux yeux, les lois de la marine n'ont pas prévu, il est vrai, un tel délit, mais les lois de la galanterie nvortlonnent de le punir, et j'userai de mes droits ue commandant pour vous donner salisfaction.
— Eh! non, monsieur, dit Élise irritée de l'amère ironie qui perçait dans ces paroles, je n'ai nulle réforme à demander et nulle offense à punir. Je désire seulement être seule quand bon me semble, et pleurer si je le veux.
— Mille excuses, reprit le capitaine en faisant un profond salut; je vois ce que vous entendez par êlre seule : je me retire.
— Insolent? s'écria Albert; et il fit un mouvement pour le suivre.
— Arrêtez, au nom du ciel! dit Élise; si vous tenez à mon repos, n'engagez pas avec cet homme une querelle qui ne pourrait avoir qu'un funeste résultat. Au fait, ajouta-t-elle après un moment de silence, ne lui avonsnous pas nous-même donné le droit de prendre ce ton sardonlque? Voilà plusieurs fois que nous nous trouvons ainsi à l'écart, et plusieurs autres personnes ont pu faire
les mêmes remarques que le capitaine. Je vous en prie, Albert, allez rejoindre les passagers, et laissez-moi seule ici m'efforcer de me recueillir. »
Albert obéit, et la jeune femme resta longtemps encore à la place où il l'avait laissée, immobile et plongée dans de profondes réflexions.
Tandis que tous deux renouaient ainsi les liens du passé, le vent semblait être complice de leur amour et prolonger à plaisir leur réunion. Le vent était tantôt tout à fait contraire, tantôt complètement calme; la frégate louvoyait, s'arrêtait, puis louvoyait encore et avançait fort peu. Ce retard aggravait singulièrement la situation d'Élise, et elle ne s'en apercevait pas. Elle revenait, au contraire, peu à peu du trouble extrême et des tendres anxiétés qu'elle avait d'abord éprouvés en revoyant si subitement Albert; elle reprenait cette fatale sécurité dans laquelle souvent les dieux ennemis endorment l'âme humaine à rbeure oîi l'orage s'approche. Déjà elle cherchait Albert sans crainte, elle le suivait dans ses rêveries solitaires, elle posait avec confiance sa main sur la sienne, et le regardait avec affection. Albert ne demandait rien, mais il semblait si heureux quand elle était près de lui, et son visage prenait une expression si douloureuse quand elle affectait une froide sévérité, qu'elle n'avait pas la force de lui enlever cette joie passagère et de lui imposer une nouvelle douleur. Puis elle se disait qu'elle devait quelque consolation à celui qui avait tant souffert pour
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file, el qu'elle pouvait, saus manquer à la sainlelé de ses engagomcnls de femme, traiter au moins comme un ami celui qui avait dû un jour être son époux. Le mousse, tout en courant de coté et d'autre, l'observait sans cesse, et le c3|)itaine savait à chaque instant tout ce qu'elle avait fait, et souven! tout ce qu'elle avait dit.
Depuis l'arrivée du jeune officier à bord, il avait tenté encore de réitérer à Élise ses premières déclarations, et il avait été repoussé par un mépris si froid que toute l'ardeur de sa pat,sion s'était convertie en haine. II enveloppait dans celte haine la jeune femme dont il s'était épris si vite et si violemment, et l'olTIcier qu'il regardaitcomme son heureux rival. Humilié dans son orgueil, trompé dans les folles espérances qu'il avait osé concevoir, il résolut de se venger, et plus d'une fois il essaya d'irriter, de blesser Albert par quelque remarque sardonique. II aurait voulu le forcer à commettre quelque acte éclatant d'insubordination, afin d'user aussitôt de son autorité absolue, et de le mettre aux arrêts; mais Albert, prévenu p.ar Élise, s'observait avec soin, se maîtrisait avec énergie, et s'éloignait opiniâtrement du terrain dangereux sur lequel son adversaire voulait l'amener.
Ces tentatives du capitaine produisirent l'effet qui résulte presque toujours d'une persécution. Les deux amants, se sentant l'un et l'autre exposés à la même animadversion, s'unirentplus étroitement comme pour mieux résistetpar leur union à la haine qui les poursuivait.
Chaque fois que leur ennemi avait essayé de troubler leur solitude et d"cntraver leur entrelien, ils se rejoignaient avec plus de joie et confiance. Chaque fois qu'à la suite d'une des injurieuses boutades du capitaine, Albert se relirait tout ébranlé encore des efforts qu'il avait dû faire pour réprimer un juste ressentiment, Élise accourait aussitôt près de lui et s'efforçait de le calmer, d'effacer dans son esprit l'impression do l'offense qu'il avait souffert.; à cause d'elle, et lui adressait de douces paroles. Albert alors se penchait vers elle, leurs mains se rencontraient, leurs regards se noyaient l'un dans l'autre. Si l'obscurité du soir les enveloppait de ses voiles, s'ils croyaient que personne ne les observait, ils se rapprochaient encore, cl leurs lèvres s'effleuraient; une même pensée d'amour agitait alors leurs cœurs, uv, feu ardent s'allumait dans leurs veines, une sorte d'hallucination éblouissait leurs âmes. Les pauvres amants touchaient au bord de l'abîme. Quelques jours avaient suffi pour réveiller dans le cœur d'Albert tous les désirs impétueux d'une première passion, pour subjuguer dans celui d'Élise l'austère sentiment du devoir, et la navigation pouvait se prolonger encore longtemps, lorsqu'un malin, Albert, montant sur le pont, vit le timonier qui regardait le ciel d'un air préoccu|)é. « Eh bien! lui dit-il, que lisez-vous là-haut? vous qui avez si bien deviné il y a huit jours le temps que nous aurions, croyez-vous que nous allons passer du calme au vent debout? — Ah! ah! répondit le timo-
nier en jetant un coup dœil sur la boussole, j'aperçois là-bas certain petit nuage qui pourrait bien empêcher cette nuit l'équipage de dormir. La brise fraîchit, Taiguilie commence à varier, et j'ai par là dans la jambe un vieux rhumatisme qui me picote. C'est une espèce de baromètre qui ne me trompe guère. Allons, vous autres, dil-il à quelques matelots, prenez bravement votre quart d'eau-de-vie, et tâchez d'avoir l'œil ouvert.
— Il a raison, le timonier, dit un des matelots en regardant to'.r à tour Thorizon, la boussole, et le vent indécis qui variait à chaque instant. Les tribordés qui sont de garde ce soir auront de la besogne, ou je ne m'y connais pas.
— Est-ce que c'eslce nuage, reprit Albert, ce petit nuage noir que je distingue à peine là-bas, qui vous fait penser à l'orage?
— Oui, mon brave monsieur, répondit le timonier. Les marins, voyez-vous, lisent dans les nuages comme vous lisez dans vos livres. Les nuages pourtant sont des malins. Quelquefois ils ont l'air de nous prendre pour des badauds. Ils font toutes sortes de grimaces comme pour se moquer de nous. Ils se promènent en long, en large, pour nous dérouter, mais bah! i 's ont beau se tortiller comme une quenouille, se pelotonner comme une balle de laine, faire toutes sortes de contorsions et de zigzags : nous finissons par voir ce qu'ils veulent dire. Et puis nous voilà à l'équinoxe d'automne. Dame! c'est un rude corn-
père que l'cVjuinoxeîOn ne sait pas lout ce qu'il a en lêle quand une fois il se met en route. C'est bien le plus méchant sournois que je connaisse, avec cela que sur cette mer du Nord il est encore plus féroce qu'ailleurs. »
Peu ù peu le nuage grossit et s'étendit comme une ceinture de fer à l'horizon. D'autres nuages montaient à la surface du ciel^ et déployaient l'un après l'autre leurs ailes sombres sur les rayons du soleil. Le vent s'élevait par rafales et tournait tantôt au nord, tantôt à l'est. Les matelots passèrent une partie du jour à changer l'amure selon ses caprices. L'orage n'était pas encore déchaîné, et Albert, qui le redoutait pour Élise, espérait voir se dissiper peu à peu les prévisions des matelots. Mais vers le soir, le ciel fut tout à coup enveloppé d'un voile ténébreux. Pas une ligne d'azur, pas un rayon de lumière n'apparaissait à l'horizon. La mer, noire comme le ciel, se creusait en gémissant sous le navire, puis se relevait et bondissait avec colère; le vent était au nord-ouest, sifflant et grondant si fort, qu'à peine entendait-on la voix des ofllciers appelant les matelots à la manœuvre. '< En haut les gabiers, s'écria le lieutenant de quart. Carguez les voiles du petit hunier.
— Oui, oui, c'est bien, disait le timonier en suant de toutes ses forces pour manier le gouvernail, j'ai idée, qu'on carguera encore, d'ici à minuit, quelque morceau de toile; nous allons avoir un joli petit temps décape.
— Carguez la misaine, s'écria de nouveau l'officier. )♦
Les malelols, perchés en Tiiir, les pieds posés sur la corde vacillante, le corps incliné sur les vergues, essayaient d"enjbrasser dans l'obscurité la toile rebelle que la rafale enflait el jetait de côté et d'autre, de saisir les garcettes pour les lier, et leurs bras se fatiguaient à poursuivre cette rude tâche, tandis que la voix du contremaître, debout au pied du mât, son sifflet à la maiU; les gourniandait de leur lenteur. Albert, que plusieurs voyages sur mer n'avaient pu accoutumer à ce douloureux spectacle, les voyait avec cfTroi balancés comme des mouettes sur leur frêle appui, et tremblait pour eux. Ce premier travail achevé, rofïïcier reprit son porle-voix et fit carguer les autres voiles. La frégate ne donnait plus de prise au vent que par sa mature, et le vent, dans sa terrible puissance, l'agitait, la ballottait encore comme un roseau. Tantôt elle s'élevait sur la cime des vagues pareilles à des montagnes, tantôt elle redescendait dans leur lit profond comme si elle eût dû s'engloutir dans leur abîme; tantôt enfin elle se couchait sur le flanc, comme si elle allait chavirer, puis se relevait toute ruisselante des flots qui se retiraient en hurlant et en gémissant comme s'ils regrettaient de ne pouvoir saisir leur proie.
Élise, qui, à l'approche de la tempête, s'était renfermée dans sa chambre, ne put y rester. Elle monta, pâle et effrayée, sur le pont; et Albert, qui, dans ce moment dé terreur, ne pensait qu'à elle, Albert était là qui l'alten-
dail. II lui tendit la main pour la soutenir dans sa marche chancelante, la conduisit à l'endroit de la frégate le moins inondé, la fit asseoir à côté de lui sur un canon, et étendit son manteau sur elle pour la garantir du froid et de Vhumidilé. Les deux amants étaient là, dans l'obscurité qui les dérobait aux regards, préoccupés tous deux d"une idée de danger, et y songeant tous deux avec une émotion différente. Dans le cœur de la jeune femme il n'y avait qu'un sentiment de famille, un sentiment conjugal et maternel plein de tendresse et d'anxiété. Elle pensait à la douce enfant qu'elle avait quittée, aux parents qu'elle ïiliait revoir, et priait le ciel de ne pas l'enlever sitôt à tous tes trésors. Dans le cœur d'Albert, il y avait une joie douloureuse, une exaltation de bonheur et de désespoir. Isolé depuis longtemps dans le monde, dépouillé de l'espoir (fui avait été le charme de sa jeunesse et le but de sa vie, il serrait convulsivement la maind'Élise contre son cœur, posait son front brûlant sur ses longs cheveux, clicrcbait d'une lèvre fiévreuse à respirer le souffle de sa bicn-aimée, et se disait qu'à celte heure-là il voudrait bif'U mourir. « Oh! non, il ne faut pas ovoir de si tristes pensées ! » s'écria Élise, qui devinait ce qui se passait dans l'âme de son ami, comme les femmes devinent quand files aiment; « il faut suivre la destinée que Dieu vous a faite. Albert, vous êtes si jeune encore, le bonheur est Taini de la jeunesse; vous le trouverez quelque jour sur vu!re roulo, et il vous fera un avenir si doux, que vous
oublierez le passé. Jamais! dit Albert; mon bonheur est ici, c'est l'orage qui me le donne, et je voudrais que l'orage m'emportât dans celle minute d'extase, qui pour moi ne reviendra jamais. » Et des larmes brûlantes roulaient dans ses yeux: il enlaçait avec transport ses bras autour dÉlise; et la pauvre femme, dominée par son agitation, désirant le consoler et ne pouvant proférer une parole, se serrait contre lui comme un oiseau tremblant.
Tout à coup on entendit un craquement aiïreux, et les barres de p rroquet, brisées par le vent, tombèrent sur le pont. Au même instant une lueur lugubre apparut dans la nuit obscure. C'était sans doute le sigual de détresse d'un bâtiment errant à dislance au gré de la tempête; mais il était impossible de lui porter secours. Les limoniers avaient peine à gouverner la frégate. Les matelots appelés à la manœuvre glissaient, tombaient sous les lames qui sans cesse inondaient le bâtiment. Les ofEciers couraient de côlé et d'autre, donnant des ordres qu on n'entendait pas. La frégate était renversée sur le côlé, les basses vergues plongeaient dans l'eau, et les vagues écumeuses bondissaient sur le pont.
Le capitaine passa à côté du jeune couple, et sécria avec colère :
«Madame ferait mieux d'être dans sa chambre qu'ici!»
Elise, qui fermait les yeux sur le sein d'Albert et qui semblait avoir perdu toute connaissance dans ce moment
affreux, se réveilla à celte voix redoutée, et se leva pour s'en aller; mais elle avait à peine la force de se soutenir. Comme nul matelot n'était là pour lui prêter son secours, Albert la prit dans ses bras; puis en s'appuyant tantôt contre les mâts, tantôt contre les bastingages, il l'amena jusqu'à l'escalier et l'emporta dans sa chambre.
Le lendemain de ce jour sinistre, la mer était encore houleuse et emportée, le vent soufflait encore avec violence; mais un soleil riant se levait à l'horizon : onavail déployé les voiles, et l'on naviguait rapidement eu droite ligne vers la Hollande.
A l'heure du déjeuner, les passagers se réunirent dans la chambre du capitaine. Albert arriva le visage animé, le regard étincelanl; puis Élise s'avança d'un pas chancelant. Son visage était sombre et triste, sa bouche semblait contractée par une agitation fébrile, et son regard, flamboyant sous ses longs cils, avait une expression ardente et sinistre. Toutes les personnes qui se trouvaient là l'observaient avec une sorte de terreur et d'appréhension muette. Ce n'était plus la jeune femme si douce, si timide, qu'on avait vue jusque-là. C'était une apparition étrange et indéfinissable, l'ombre d'un mauvais rêve, h victime d'un sort fatal. Elle salua en silence d'un signe de tête les passagers, et s'approcha machinalement de la place qu'elle avait coutume de prendre à table. Albert, inquiet et agité, allait lui adresser la parole, quand soudain le capitaine entra. 11 demanda aux passagers d'un
air riant s'ils avaient eu bien peur de l'orage, et s'ils avaient souffert: puis, s'approehant d'ÉIise :
— El vous, madame, dit-il, comment avez-vous passé la nuit?
— Bien, monsieur, balbutia la jeune femme d'une voix qu'on entendit à peine.
— Je le crois, car vous l'avez passée avec M. Albert. » Élise devint pâle comme la mort, s'appuya toute tremblante contre les parois de la chambre, puis, se relevant soudain par un violent effort, ouvrit la porte et disparut.
— Monsieur, s'écria Albert en faisant un mouvement ))Our courir après Élise, vous me rendrez raison de ces paroles !
— Oui, monsieur, dit le capitaine en prenant tranquillement sa place à table, nous nous reverrons. En attendant, comme vous êtes ici sous mes ordres, je vous ordonne de rester là, et de ne pas prolonger un scandale qui n'a déjà que trop duré. » Puis il s'assit et se versa gaiement un verre de vin de Madère, tandis que les passagers, stupéfaits de cette scène, le regardaient immobiles et silencieux. Un instant après, on apporta au capitaine un billet ainsi conçu :
« Je prie monsieur le capitaine de me recevoir à midi d.ms la salle du conseil, en présence des ofliciers de la frégate et des passagers.
« Émse de Strai)e?ï. »
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« Cesl bien, dit le capitaine au malelol qui lui avait remis ce billet : répondez que j'accepte. »
Puis, appelant un de ses lieutenants : « Faites venir, :il-il, le capitaine d'armes; qu'il prenne avec lui deux ommes, et conduise M. l'olTiciei: d'arlilferie dans sa hanibre, où il restera aux arrêts forcés jusqu'à ce que ;ûU5 arrivions dans un port. »
L'ordre fut à l'inslanf. exécuté. Albert savait que toute . x'sistance serait inutile, et suivit ses gardien?.
A midi sonnant, les officiers en grande tenue, les passagers épouvantés encore de tout^ce qu'ils venaient de voir, étaient rangés dans la salle du conseil. Le capitaine se promenait de long en large, essayant de prendre un air dégagé, et traliissani, malgré lui, son agitation. Madame de Straden parut, le visage pâle et défait, les lèvres livides, les yeux hagards. Elle portait une robe de salin blanc comme pour un jour de fête, des anneaux de diamants aux doigts, des perles à son cou, des fleurs .rfans ses cheveux. Appuyée sur le bras de sa femme de chambre, elle s'avança en chancelant au milieu du cercle qui l'observait avec effroi, puis, soulevant sa tête appesantie, sa jeune têle si belle encore dans sa pâleur et ?a souffrance, et promenant un longregard sur toute l'assemblée : « Messieurs, dit-elle d'une voix défaillante, vous avez été témoins de ma honte, vous serez témoins de mon repentir; je meurs empoisonnée. >> Et elle tomba sur le pnr-
co.^iTES d"i> voy\(;ki'R. ^
Quelques jours après, on lisait dans les journaux de Hollande : ^ A la suite d'un fatal événement arrivé à bord de la frégate la Néerlande, un duel a eu lieu sur la route d'Utreclit entre le commandant de cette frégate et M. A... capitaine d'artillerie. Dès le commencement du combat, M. A... a reçu un coup de pointe dans la poitrine; les témoins ont voulu alors s'interposer entre les deux adversaires et les séparer, mais M. A... a déclaré qu'il se battrait jusqu'à la dernière extrémité. Blessé une seconde fois au bras, il a repoussé de nouveau opiniâtrement l'intervention des témoins et a plongé son épée dans le sein du commandant, qui est mort à l'instant. Le roi a ordonné que M. A... serait conduit ù la forteresse et mis en jugement. »
Ll T^ÉlKÛHiT»
L'an dernier, il esl mort j'i Paris, dans un modeslc appartement de la rue de TOuest, un homme qu'une rare simplicité de cœnr conduisit à un fatal dénoùmcnt. Privr de ses parents dès son bas âge, Roger de Frasneséchappa aux périls de la jeunesse par une passion qui l'absorba, la passion de IV'lude.
Lire et écrire, c'était sa vie. Plus il lisait, plus il écrivait, car chaque ouvrage nouveau qui lui tombait entre les mains lui donnait aussitôt l'Idée d'une dissertation pliilosophiqu»' ou historique, quelquefois (riiii dramr ou
d'un roman. Silôt son idée conçue, il se niellait à l'élaborer; puis, ce travail fini, il l'ensevelissail dans le linceul de ses cartons pour en recommencer bîenlôl un au- Ire avec la même ardeur, et le mellre à Técart avec la même insouciance.
Comme tous les hommes affligés de celle maladie qu'un Allemand a appelée la noire maladie de Vencre, il avait eu le désir d'être imprimé. Il avait, dans une heure d'illusion, rêvé la joie de voir apparaître derrière les vitres des libraires un beau volume portant son nom gravé sur un pur vélin, annoncé avec une réclame el peut-être, qui sait? analysé avec éloge dans quelque grand journal. Jamais samodesle pensée ne s'était élevée jusqu'à la perspective du moindre laurier académique, el il en était pour lui des succès littéraires éclatant çà el là, comme de ces phénomènes que le physicien observe avec admiration sans pouvoir aspirer à l'honneur de les rej)roduire.
Cependant plus ses vœux étaient bornés, plus il lui semblait facile de les réaliser. \j\\ beau malin donc, le voilà qui prend sous son bras le manuscrit d'une histoire du Kamtschatka qu'il venait de Irrminer, el se met en campagne, résolu de trouver un éditeur. « Le sujet est neuf, se disait-il, les Allemands el les Russes sont jusqu'à présent les seuls qui s'en soient sérieusement occupés et je n'ai rien négligé pour recueillir sur cet inléressant pays les notions les plus complètes. »
Après une journée tout enlière passée en courses inutiles, Roger s'en revenait harassé de fatigue et désespérant de placer son histoire du Kamlsclialka, lorsque, dans !a rue Saint-Jacques, il avisa un libraire à l'œil si doux, à la physionomie si honnête, qu'il se décida à faire près de lui une dernière tentative. Cette fois, il eut le plaisir de pouvoir expliquer en détail le plan de son livre, le plaisir d"ètre écouté, et, deux jours après, le plaisir inexprimable d'apprendre que son histoire allait être imprimée.
Ses rêves candides ne furent pas de longue durée. Avant que la seconde partie de son ouvrage fût remise aux compositeurs, le libraire fit faillite. Tout ce qui se trouvait dans son magasin fut saisi par ses créanciers, vendu aux enchères, et Roger eut la douleur de voir le premier volume de son histoire du Kamlschatka étalé sur les quais, exposé aux injures de l'air, offert pour vingtcinq centimes' aux passants qui ne daignaient pas même le regarder. Roger en acheta un exemplaire qu'il plaça sur une étagère -devant sa table de travail, comme un avertissement moral.
Trop fier pour recommencer ses pénibles visites awx éditeurs, et n'ayant pas assez de fortune pour se donner le dispendieux plaisir de s'éditer lui-même, il renonça aux émotions de la presse, et n'en poursuivit pas moins le cours de ses éludes, de ses analyses et de ses compositions. « J'écris, me disait-il, pour le bonheur d'ccrir^'.
Il Y avait peut-être de ma pari une aveugle présomption à vouloir occuper le public de mes œuvres. Il n'y a plus pour moi qu'une douce satisfaction à élaborer en silence. dans le secret de ma solitude, chaque question qui me séduit. 11 me semble que les livres dont je m'occupe, que les œuvres des historiens, des philosophes, des poètes, sont comme un vaste champ de fleurs où je promène ma pensée vagabonde. Si de ces fleurs, je ne distille pas le miel de THymette qui humecta les lèvres de Platon, si je n'en extrais pas la cire qui briile sur les autels et éclaire les hommes, ne suis-je pas heureux néanmoins d'avoir trouvé un tel domaine et de m'êlre fait un tel emploi de mon temps? Puis, s'il n'y a pas encore quelque vanité à le croire, il me paraît que de semaine en semaine, de mois en mois, j'acquiers une nouvelle instruction. Un proverbe russe dit : Vièke jivi. viéke outchise (vécusseslu un siècle, apprends pendant un siècle). I! est si bon d"apprendre, dût le petit brin de savoir qu'on a cherché à acquérir ne jamais briller au dehors! C'est bien, comme on nous le disait à l'école, un trésor qu'on porte en soi, et que personne ne peut nous enlever. C'est une source cachée dont on peut à toute heure se plaire à entendre le mystérieux murmure. »
Roger et moi nous avions passé quelques années ensemble dans un collège de province, et, nous rencontrant un jour par hasard à Paris, nous renouâmes promptemenl les liens de notre première jeunesse. Si d'abord, le
genre de vie qu'il avait adopté me parut bizarre, bientôt je fus frappé de (ont ce qu'il y avait de facultés affectueuses, de bonté expansive, de candeur virginale dans cette brave et droite nature éelose sans souillure au milieu des vices de la grande ville, comme ces fleurs qui ouvrent paisiblement leurs calices blancs sans tache, à la surface d'une eau marécageuse. Malgré le bonheur évident dont il jouissait dans sa mansarde, au milieu de ses livres qui étaient sa principale dépense, je m'effrayais de le voir si jeune se plonger dans un isolement si absolu, et je tentai à diverses reprises de le déterminer à voir le monde. Mais à toutes mes instances, il répondait par des remercîments affectueux et un refus positif. « Je n'ai pour le monde, me disait-il, ni penchant ni aversion. Je ne le connais pas, voilà le fait, et n'ai point envie de le connaître. Le peu que j'en sais m'a donné l'idée qu'il ne pouvait rien pour moi, et que je ne pouvais rien pour lui, qu'il parle une langue que je ne comprends pas, et s'agite dans des sollicitudes et dans des joies que je ne désire point éprouver. J'ai été une fois dans un salon, un grand salon. C'était mon tuteur qui m'y conduisait. J'avais fait pour cette occasion solennelle une toilette de luxe, et il m'a paru que les jeunes filles se moquaient de moi, et que les hommes me considéraient comme un animal d'une espèce singulière. Pendant toute cette soirée, qui a duré deux mortelles heures, je n'ai fait que me promener sur les pas de mon tuteur, comme une ombre inquiète; je n'ai pas ren-
oonfré un regard bienveillant, el franchement je n'ai pa.; entendu une parole qui fil vibrer en moi une des plus petites cordes de l'esprit ou du cœur. A mon retour chez moi, j'ai rangé comme un soldat qui se dépouille de son uniforme après une ennuyeuse parade, mes gants paille, ma cravate blanche mes escarpins dans une armoire; je leur ai dit adieu comme à des instruments dont on ne doit plus se servir, et, en effet, je n'y ai plus touché. Que voulez-vous d'ailleurs que le monde me dise qui vaille le langage cTC mes chers livres? Supposez le cercle le plus spirituel et le plus restreint, sera-t-il jamais comparable à celui que je me suis créé à moi-même, que je possède el dont j'use à volonté quand il me plait? N'ai-je pas là sur ces tablettes l'élite de !a famille humaine, les splendeurs intellectuelles de la terre, toutes les lyres qui au sud ou au nord, d'âge en âge, depuis Moïse jusqu'à Byron, ont exhalé leurs hymnes religieuses ou leurs chants de douleur? N'ai-je pas là les principales œuvres de ceux qui ont raconté les annales du monde, des physiciens qui cherchent l'explication des phénomènes de la nature, des philosophes qui veulent pénétrer les mystères de l'âme? Dans quelque disposition d'esprit que je me trouve, je m'adresse, à coup sûr, à un de ce? fidèles amis qui, debout autour de moi, immobiles et silencieux, n'attendent que mon appel pour y répondre. Celui-ci m'émeut, celuilà m'insiruit, cet autre me donne de sages conseils. Quand le désir me vient d'ajouter un personnage de plus à ma
galerie de grands hommes, pour quelques francs je juiis Tacquérir, pour quelques francs je puis avoir le plus célèbre des poêles, le plus habile des prosateurs. Avouez qu'il en coûte plus cher pour s'en aller en citadine et en ganis jaunes assister dans un salon aux parades d'un fat, ou aux œillades déplorables d'une coquette. »
J'essayai vainement de combattre ces réflexions spécieuses qui dune base rationnelle s'élevaient au faîte du paradoxe. Roger persista dans ses habitudes d'isolement. Il ne voyait que moi et une bonne vieille dame spirituelle et affectueuse, qui l'avait connu dès son enfance, et qui lui témoignait une sorte de tendresse maternelle. Ni théâtres ni fêtes publiques n'éveillaient sa curiosité. La foule effarouchait sa nature rêveuse et quelque peu timide. Quand le temps était beau, il aimait à se promener dans les larges, mélancoliques allées des boulevards extérieurs, seul, avec un chien à poil gris qu'il avait trouvé gisant, à demi estropié, dans la rue, et qu'il avait recueilli. Mais dans ces promenades, il n'avait point la physionomie morose d'un Timon d'Athènes, ni d'un fils d'Albion affligé du spleen. Il se délectait aux lueurs d'un ciel bleu, au souffle d'un vent frais. Il souriait aux jeux des enfants sous les tilleuls, et d'une main compatissante déposait son aumône dans la sébile de l'aveugle.
Cependant au milieu de ses théories sur le bonheur, au sein de ses chers livres, cl de ses travaux de prédilection, il tombait parfois dans de profonds accès de
Irislesse. La Bible Ta dit: Non est bonum esse hominem solum. II n'est pas bon que l'bomme soit seul; et Roger était seul. Quelque effort que l'on tente, on n'échappe pas i\ la douce loi dont Dieu lui-même a fait une des conditions et une des joies de l'existence humaine. On ne trompe point le cœur par Tesprit. On a beau vouloir apl)Iiquer toutes ses facultés au développement de son intelligence, et quelquefois s'enorgueillir de ses progrès, un moment arrive où l'on sent au fond de l'âme un vide qu'il faut remplir, un besoin d'affeclion auquel il faut satisfaire. Roger en était là, et la fortune lui vint en aide. C'est une chose convenue que la fortune est la divinité mythologique la plus capricieuse, la plus bizarre, et presque constamment, dit-on, la plus injuste. Je n'ai pas la prétention de réformer cette opinion populaire, ni de réhabiliter les vertus de la fortune, comme si elle m'avait, par une faveur spéciale, comblé de ses dons. Je crois pourtant qu'elle ne passe pas sans cesse devant la demeure des simples mortels sans s'arrêter au moins quelque peu, tour à tour devant l'un ou devant l'autre. Je crois qu'il n'est pas un homme qui ne puisse avoir un peu plus tôt, ou un peu plus tard, son heureux jour, son terne à la loterie de ce monde. Seulement il peut fort bien se faire que nous ne sachions pas reconnaître les bonnes intentions de la volage déesse, et que, comme l'impatient voyageur dont parle la Fontaine, nous courions la chercher à la cour, à Surate, au Mogol, tandis qu'elle nous attend à notre porte.
Quoi qu'il en soit de cette digression qui a du moins le mérite d'être courte, Roger, qui ne courait ni après la fortune d'argent, ni après la fortune de cœur, eut le bonheur de les voir toutes deux venir d'elles-mêmes à lui. Il rencontra chez sa vieille amie une jeune fille dont beaucoup d'élégants mondains avaient courtisé les bonnes grâces, dont un grand nombre avaient avec avidité supputé la dot et dont nul hommage n'avait encore troublé la rigide pensée. Ce que tant d'autres n'avaient pu faire par tous les moyens de conquête en usage dans les salons, Roger le fit par ses vertus modestes, par sa candeur.
On dit que lorsque Pierre le Grand quitta l'Angleterre, il remit à Guillaume III, comme un témoignage de sa reconnaissance et comme un symbole de sa propre nature, un diamant entouré d'un lambeau de feutre. Pour un esprit d'élite, pour un œil clairvoyantjRoger était ce diamant caché sous une humble enveloppe. Hélène sut le comprendre. Sans avoir combiné aucun plan de conduite, sans s'être proposé comme un héros, de vaincre ou de mourir, par le seul fait d'une noble et réciproque sympathie, d'un droitet généreux élan, le pauvre ermite de la rue de l'Ouest atteignit à la solution de ce sublime problème devant lequel échouent si souvent l'ambition des plus forts et le calcul des plus habiles : Aimer et être aimé! Et quel amour! Le mythe du dieu indien qui enferme dans son sein des mondes encore inconnus, des mondes à venir,
n'csl-il pas un poétique emblème des régions ignorées, des sphères idéales, des germes de vie qui reposent dans les àrnes innocentes, et soudain éclosent, se développent et hrillenl dans leur beauté magique, dans leur solennelle grandeur aux rayons d'un chaste et véritable amour.
En un court espace de temps, Roger m'apparaissail complètement transformé. Ce n'était plus cet homme à la démarche lente et crainlive,au regard voilé par la méditation. La vivacité de la jeunesse éclatait dans ses mouvements, la joie éliuL-elait dans ses yeux, l'amour irradiait sa physionomie. Il ne s'occupait plus des systèmes cosmogoniques de l'antiquité, ni des doctrines philosophiques des écoles allemandes. Il ne lisait que Pétrarque, Thomas Moore, Schiller, les poètes les plus tendres, et répandait à leur imitation, sa propre tendresse en odes et en sonnets, « de mauvais sonnets, disait-il en riant, mais j'ai besoin du rhythme pour la musique de ma pensée. »
Il aimait son Hélène avec une juvénile ardeur et un respect religieux. Il l'aimait avec un suprême orgueil et une touchante humilité. Quelquefois il lui disait : « Je ne méritais pas d'entendre si vite l'aveu qui me transporle, j'aurais dû gagner par quatorze ans de fidèles services le bonheur de vous appartenir, conûne Jacob gagna celui d'être à Rachel. » Quelquefois il lui disait : « Je voudrais que vous fussiez pauvre, afin d'acquérir moi-même par mon travail tout ce qui pourrait vous plaire,lous les ornements de luxe, la perle moins blanche que vos dénis, et le
saphir moins pur que vos yeux. » D'autres fois, après avoir loué avec emphase sa beauté, il lui disait : « Je voudrais que vous fussiez laide, afin de vous montrer que c'est voire âme que j'aime, votre àme, fille de Dieu, céleste, inaltérable beauté. »
Et Hélène souriait de ces dithyrambes, et quelquefois réprimait doucement son exallalion.puis après, oubliant les leçons qu'elle venait de lui donner, se montrait ellemême à peu près aussi exaltée.
Je les laissai tous deux chantant à la foisTéternel cantique des cantiques du premier amour. Une affaire m'appelait en Normandie, et, pendant mon absence, Roger oublia de m'écrire. Un matin, le bateau à vapeur du Havre m'avait conduit à Honfleur. Je venais de gravir la colline qui domine celte ville pittoresque, je venais de visiter la chapelle vénérée où les pauvres femmes et les pauvres mères de marins vont invoquer, pour leurs fils et leurs marisexposés aux orages de la mer, la protection de leur patronne : Notre-Dame de Bon-fSecours. J'errais encore au milieu des groupes de familles de pêcheurs épars sur la terrasse du coteau quand je vis sortir de l'église un couple d'un aspect tout autre que celui de cette foule normande : une jeune femme d'une élégance parisienne et un jeune homme qui lui donnait le bras avec un tendre orgueil. Avant de distinguer leurs traits, je mo sentis comme fasciné par l'apparition de ces deux nouveaux pèlerins et entrainé à leur suite. La femme appar-
tenait à celte classe d'êtres d'élile auxquels, par un rare privilège, il a été donné de réunir divers genres de beauté qui se confondent en eux dans une suave harmonie. A une attitude naturellement imposante, elle joignait la grâce et la souplesse d'un enfant. Sous ses longues épaisses nattes de cheveux noirs s'épanouissait la virginale fraîcheur d'un teint du Nord, et, de même qu'une lumière tempérée par un léger nuage, la vivacité italienne de son visage était adoucie par l'ombre d'une mélancolie germaniq'iC. Celui qui l'accompagnait n'était point de ces • hommes qui brillent dans le monde de la fashion. Sa toilette le mettait en dehors de toute candidature au noble rôle de lion, et sa physionomie était de jiature à passer fort inaperçue dans le cercle des beaux quf, l'hiver, régnent sur la contredanse, qui, l'été, font la roue aux bains. Mais il y avait dans l'expression de ses yeux, de ses lèvres, tant de tristesse à la fois et tant d'amour, qu'il était difficile de la remarquer sans éprouver pour lui un intérêt instinctif.
Ce jeune homme était Roger. Cette femme était Hélène.
Dès que je les eus reconnus, mon premier mouvement fut de courir à eux. Puis il me sembla qu'ils se trouvaient dans une de ces graves situations où la présence même d'un ami peut être une gêne, et je me tins à distance.
Ils traversèrent à petits pas le préau, comme si, en "ralentissant leur marche, ils eussent ralenti Iheure qui de-
vailen marquer la fin, puis ils s'assirent au bord de la colline d'où l'on découvre au loin, d'un côté, les flols de la Seine, de l'autre, les vagues de la Manche. De là, ils regardaient en silence la mer, puis ils se regardaient l'un Foutre, et il y avait dans ce regard pensif, profond, tout un douloureux pocme.
Un inslant après, par l'accord de deux pensées écloses ensemble, ils se levèrent et allèrent s'agenouiller lun à côté de l'autre devant l'image de la Vierge où une paysanne en deuil venait d'allumer un cierge. Ils restèrent là, quelques instants, la lète baissée, les mains jointes, dans un pieux recueillement. Leur prière finie, Hélène s'approcha d'une des échoppes on plein air qui environnent la chapelle, achela une petite médaille d'or, et, de sa main délicate, la glissa à la chaîne de montre de Roger qui souriait en la voyant cnlr'ouvrir de son ongle rose l'anneau rebelle.
Je les suivais toujours sans qu'ils m'aperçussent, car ils étaient trop occupés d'eux-mêmes pour songer à ce qui les entourait. Us revinrent au bord du plateau et Roger proposa à son amie de prendre le sentier étroit ot escarpé qui, du haut de la côte, descend sur la grève à travers des broussailles et des ronces sauvages. Je ne comprenais pas trop qu'il osât l'entraîner dans une voie si rocailleuse et si pénible. Mais lorsque je remarquai avec quel empressement il lui tendait la main, avec quel soin il veillait sur elle, etcomme, aux endroits dinicihs,
il se plaisait à la voir s'appuyer sur lui, il nie parut qu'il avait choisi un sentier pour lui montrer combien il était heureux de la soutenir, et peut-être pour lui faire sentir combien il voudrait la guider et la soutenir toujours ainsi dans l'âpre sentier de la vie. ^
Quand ils furent à Honfleur, la cloche du bateau à vapeur du Havre donnait le signal du départ. Ils s'arrêtèrent comme saisis de nouveau par une idée fatale que depuis une heure peut-être ils s'efforçaient de détourner de leur esprit, puis ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Hélène s'éloigna en fondant en larmes ; Roger monta à bord du bateau et tomba conmie atterré sur un banc. On eût dit que le sentiment de l'existence lui était ravi.
Je m'approchai de lui et prononçai son nom en le frappant légèrement sur l'épaule : « Vous ici, s'écriat-il. Dieu soit loué! c'est une consolation.
— Voilà deux heures que je vous suis pas à pas dans votre promenade avec Hélène.
— Comment? et vous n'êtes pas venu à nous?
— Vous aviez l'air tous deux si profondément absorbés dans votre entretien et votre rêverie que j'ai craint de vous iroubler.
— Hélasî c'est vrai. J'avais besoin d'être seul avec elle, et ces moments que nous avons passés ensemble ont été si courts! Je suis très-mallieureux.
— Vous me faites peur. Que vous est-il donc arrivé?
— Vous ne le devineriez jamais. Un héritage.
— Un héritage, dites-vous? C'est un de ces événements que je n'avais pas encore vu classer au nombre des infortunes.
— Oui, un héritage considérable, mais à quatre mille lieues d'ici : un de mes parents, avec qui je n'avais jamais eu le moindre rapport, est mort à Lima, laissant à sa famille une fortune qui, dit-on, s'élève à plusieurs centaines de mille francs. Comme je suis l'unique enfant qui reste de cette famille, tout me revient de droit, et, comme on me l'a dit au ministère des affaires étrangères, il n'y a pas eu et il ne peut pas y avoir de contestation. Mais, par une disposition singulière, le testateur exige que son héritier aille lui-même à Lima faire célébrer, pour le repos de son âme, une messe solennelle dans la cathédrale, sans quoi, les biens qui lui sont dévolus seront distribués aux établissements de bienfaisance de la capitale du Pérou. A la lecture de cette clause, à l'idée d'un voyage dans le lointain Océan , Hélène s'est effrayée et m'a prié de renoncer à cette fortune inattendue. « Ne suis-je pas assez riche, m'a-t-elle dit, pour vous, pour moi? Qu'avons-nous besoin de ces piastres péruviennes qu'il faut aller chercher si loin et à travers tant de périls? Songez, ajoutait-elle avec une adorable tendresse, que j'ai mis ma vie, ma destinée en vous; que si vous veniez à me manquer, c'en serait fait à jamais pour moi de mes espérances d'avenir, et que je
CONTES d'c>- voyageur. G
naurais plus qu'à chercher, avecune amère résignalion, un dernier refuge dans un cloîlre.
— Je reconnais bien là le noble cœur de votre Hélène. Et vous, qu'allez-vous faire?
— J'agis contre son avis, et je crains d'agir méchanimenl. 11 faut vous l'avouer, mon orgueil, ce fils du démon, cette vipère de la race maudite des sept péchés capitaux, s'est souvent révolté à la perspective de me voir enrichi par Hélène. Tandis qu'elle me donnait l'inappréciable trésor d^ son amour, j'étais inquiet de recevoir un misérable don matériel. Sa générosité même gênait ma slupide vanité. J'aurais voulu que notre situation 'réciproque fût toute dilTérente; qu'elle fût à ma place et moi à la sienne, elle pauvre et moi riche. Quand j'ai appris qu'un héritage me tombait des nues à Lima, je me suis réjoui de ce hasard qui allait équilibrer nos fortunes, et je me suis décidé à partir par cette raison... par cette raison, « repnl-il après une minute de silence, comme s'il craignait de continuer, « puis encore par une autre dont je n'ai point osé entretenir Hélène et qu'il faut que je vous confesse. Eh bien, oui, malgré ma passion pour elle, malgré le déchirement que j'éprouvais à la perspective d'une longue absence et dune longue séparation, j'ai été fasciné, subjugué par l'attrait du voyage, par l'image idéale que je me suis faite d'une excursion dans les parages de l'Amérique, sur les v-agues du grand Océan, sous le ciel des tropiques. Quand Hé-
lèiie mesurait du doigt sur la carie la distance qui nous sépare des côtes du Pérou, l'immensilé même de cette distance souriait union imagination. Quand elle énumérait avec une touchante sollicitude les périls auxquels j'allais m'exposer, ces périls vrais ou faux ne m'apparaissaient que comme une poésie de plus dans mes rêves aventureux. Pour vous montrer le bon côté de mes sentiments, en vous dévoilant ainsi mes faiblesses, je dois ajouter que je ne séparais point le souvenir d'Hélène de CCS projets. Non, je me répétais souvent qu'en accomplissant cette tàclie, en acquérant dans de nouvelles contrées une nouvelle instruction, je me créerais par là même un titre de plus à son estime et à son affection. Je me faisais un délicieux tableau du jour où je reviendrais, des paisibles soirées où tous les deux assis à notre foyer conjugal, je lui conterais les divers incidents de mon odyssée. Hélas! la présomption de ceux qui aiment et qui s'en vont est toujours celle du nomade pigeon de la Fontaine :
Mon voyage dépeint Vous sera d'un plaisir extrême.
Je dirai : J'étais là. Telle chose m'avint; Vous y croirez être vous-même.
El je pars demain. Je l'ai voulu. Je pars avec je ne sais quel sombre pressentiment. Tout ce qui naguère encore exaltait mon esprit : scènes de la vie sur mer.
cités et paysages d'une autre région, tout m'apparaît à présent entouré d'un nuage terne. La fortune même que je vais ciiercher m'inquiète. Il faut de bonnes jambes, dit un proverbe turc, pour porter le poids d'un jour de forlune. Tant que j'ai vécu pauvre, j'ai été modeste, laborieux, honnête. Qui sait si cette masse inattendue de dollars ne me rendra point paresseux et mauvais? J'ai depuis longtemps une croyance qui souvent a occupé mes réflexions, qui maintenant se représente plus vivement à ma pensé,'. Je crois qu'avant la sentence de la justice éternelle, nous subissons, dans le cours même de cette vie passagère, l'arrêt d'une justice pro\identiellc. Jecrois que nous sommes, en co monde, punis de nua fautes par une sorte de loi du talion, par une douleur semblable à celle que nous avons fait éprouver aux autres. Je crois, par exemple, que celui qui aura trahi son ami souffrira une trahison dumêmegenre,queceluiqui aura été ingrat, cruel envers une femme aimée, sera châtié de son crime par la fausseté ou la dureté d'une autre femme. Jusqu'à présent, grâce peut-être à ma vie retirée, je n'ai manqué à aucun bon sentiment; qui sait si la nouvelle existence où je vais entrer n'est pas pour moi un dangereux écueil? «
En me parlant ainsi, il semblait, par ses regards fixés sur les miens, solliciter une consolation, un encouragement, et je lui répondais de grand cœur tout ce qui pouvait dissiper ses inquiétudes.
Nous passâmes la soirée ensemble à Thôlel de l'Ami-
raulé, lui constamment occupé des mêmes émotions d'amour et de voyage, et moi cherchant à tempérer l'essor parfois déréglé de son imagination, reffer\'escence de son âme malade.
Le lendemain, je l'accompagnai à bord du navire qui devait le conduire à Valparaiso. Au moment où Ton commençait à appareiller, où il fallait le quitter, il se jeta en pleurant dans mes bras : « Adieu! dit-il, adieu à Hélène! » Puis il courut s'enfermer dans sa cabine.
Il s'éloigna et ne garda point la plénitude de son amour. En pleine mer, exempt de cet affreux mal dont Byron a fait dans son poëme de Don Juan une si vive description, il fut saisi d'une telle admiration à l'aspect de la grandeur sublime, de la terrible majesté de l'Océan, qu'il s'accusait d'avoir vécu si longtemps sans connaître un pareil spectacle. La monotonie ordinaire de la vie du bord ne l'affectait point comme ses compagnons de voyage. Les divers incidents de la navigation éveillaient,occupaient sa curiosité d'esprit. Il suivait d'un regard attentif les manœuvres des matelots. Il étudiait laction de la route du gouvernail, et, à midi, s'appliquait à prendre, avec l'olBcier de quart, la hauteur du soleil, puis à faire le point.
Lorsqne le bâtiment atteignit la région du trojjique, Roger éprouva un grand charme à se sentir mollement emporté au souffle régulier des vents alizés sur une mer de nacre et d"azur, sous un ciel radieux, par des matinées splendideSjpar des nuits lumineuses. Assis sur la dunette, il passait alors de longues heures à contempler le sillage du navire, çà et là, vert comme l'émeraude, çà et là étincelant comme une pluie de feu, puis fuyant au loin comme une nappe d'argent. Il avait avec lui des livres d'astronomie, et il observait dans l'espace la marche des astres, la grande Ourse, la scintillante Vénus, et l'étoile polaire qu'il voyait pâlir de jour en jour à mesure qu'il se rapprochait de l'équateur, qui bientôt allait disparaître pour faire place àla magnifique constellation de la croix du Sud. Dans ses heures de solitude et de rêverie, Roger n'oubliait point Hélène. Souvent il l'associait aux puissances de sa pensée, il l'appelait près de lui, il eût voulu la voir assise à ses côtés, partageant ses émotions et lui donnant un idéal de plus jiar sa présence. Mais déjà la poésie de l'amour s'atténuait en lui, à son insu, devant la poésie de l'espace. Si la tendresse d'Hélène avait exalté son cœur assoupi, ce voyage exaltait son imagination. Dans le mouvement de son esprit et la succession perpétuelle de ses impressionSjil lui semblait qu'il venait comme la princesse des contes de fées, de s'éveiller à une nouvelle vie, et d'avance il se représentait avec enthousiasme les plages qu'il allait parcourir.les villes qu'il allait voir. Au lieu de
larrèler dans les bornes convenues, il prolongeait en perspective son itinéraire, oubliant qu'il trahissait ainsi ses engagements avec Hélène. Touten caressant avec bonheur ses projets de mariage, il accordait déjà une égale part d'amour à la beauté de la nature et à la beauté d'Hélène. Comme le doge de Venise, il se mariait avec la mer, du haut de son Bucentaure.
Un séjour de quelques semaines à Valparaiso, une excursion dans les plaines de Santiago jusqu'au pied des Andes, puis une riante navigation sur l'océan Pacifique, le long des côtes occidentales du continent américain, ne firent que développer et affermir en lui ce besoin de Voir, cette soif de l'inconnu, puissance et maladie des vrais voyageurs.
A Lima, Roger trouva des lettres d'Hélène qui l'avaient devancé par la voie des bateaux anglais, des lettres tristes, expansives, où l'on voyait perlet une larme de douleur dans un effort de résignation. « Mon ami, disait-elle, j'espère que vous êtes maintenant arrivé au terme de votre voyage. J'ai prié Dieu pour vous avec tant de ferveur qu'il doit avoir écouté mes vœux. 3Iais que de fois j'ai frémi au souCfle du vent qui agitait mes fenêtres, et avec quelle terrible curiosité je lis maintenant, dans les journaux, les récits d'orages et de sinistres maritimes! Je lis aussi dans la vie solitaire, à laquelle je me suis vouée en vous attendant, tout ce qui se rattache au pays que vous allez voir. Mes études géographi-
ques élaienl Irès-iiégligées dans ma pension; raniour complète mon éducation. Je vous suis de point en point sur la carte. J'apprends la géographie de TOcéan et du continent américain en voNageant avec vous. N'allez pas croire au moins qu'en m'appliquant à ce travail, je prétonde jamais m'élever à l'état de femme savante, ni que je veuille savoir par Prescott, par Stevenson, par Tschudi Thistoire du Pérou, pour vous dispenser de me raconter vos observations dans cette contrée. Non, non, mon beau monsieur, vous me rendrez un compte exact de chaque pas que vous aurez fait dans le nouveau monde, de chaque impression que vous aurez éprouvée, de tous vos ennuis et de toutes vos joies, s'il vous est permis d'avoir quelque joie loin de moi. Mais, au nom du ciel, n'allez point, pour le cruel plaisir de m'apporter une relation plus complète, prolonger votre séjour sur cette vilaine terre d'Amérique. Je me suis affligée de cette fortune que vous deviez aller chercher à quatre mille lieues de moi, ne me la rendez pas à jamais odieuse, en employant à la recueillir, un jour, une heure de plus qu'il ne faudra. Si, pour en prendre possession, vous éprouviez des dilïicultés inattendues, renoncez-y, laissez-la aux pauvres. Voyez, mon ami, la vie est courte, et les moments de bonheur que Dieu y a semés dans sa miséricorde sont rapides et peu nombreux. Nous en viendrons un jour à regretter ces beaux mois de printemps de notre amour perdus dans une fatale séparation. Et nous les regretterons en vain.
Les dollars que vous allez amasser ne les feront point revivre. L'or (lu Pérou ne les tirera pas de Tabîme du passé. Revenez donc, je vous en conjure. Revenez, c'est mon vœu de chaque instant. C'est l'ardente prière de votre amie dévouée, y
Roger s'attendrissait en lisant ces lettres, puis la grande ville de Lima, avec son beau ciel, ses églises et ses palais, sa vive et joyeuse population, occupaient son esprit, dclournaienl sa pensée des promesses qu'il avait faites à Hélène. Grâce au zèle intelligent du consul de France, sa succession avait été promptement réglée. Toutes les formalités remplies, tous les legs acquittés, il avait reçu en lettres de change une somme ronde de deux cent mille francs. Il eût pu partir, et il ne partait pas. Il faut lui rendre celte justice que, dans ces délais si longs pour la pauvre fille qui l'attendait avec tant d'impatience, il ne se laissa séduire ni par les plis coquets de la saya, ni par les petits pieds des Liméiennes, ni par la flamme de leur œil noir élincelant entre les bords de la manta. Non, il gardait à Hélène une intégrale fidélité. Il errait le long des rives pittoresques du Rimac, il se rendait à l'heure de la promenade sur VAlamadita nueva, il courait avec la foule aux combats de taureaux sans se laisser émouvoir par la démarche voluptueuse . des ninas péruviennes, par le regard significatif que plus d'une dardait sur lui en glissant à ses côtés sous les galeries de la place du Palais, ou en se penchant sur les
coussins de la calesa. Mais il se plaisait à voir les différonts spcclacles de la cilé, à suivre au cirque, nu théâtre, dans les églises, celle population dont ni le temps, ni les désastres révolutionnaires n'ont pu changer encore le caractère primitif, dans son singulier mélange de tempérament sensuel et de pratiques religieuses. Puis la Cordillère était près de là, avec ses vallées profondes, ses cimes gigantesques. Roger y fit une excursion qui dura plusieurs semaines.
A son r tour de Lima, au lieu de songer à revenir directement en France, il n'aspirait qu'à connaître d'autres lieux. Il en est de l'amour des voyages comme de la plupart des passions dont rinten?ité s'accroît par les satisfactions mêmes qu'on leur accorde: plus on a vu, plus on veut voir. Un point d'ohservation conduit à un autre, et tel désir d'exploration qui d'abord n'était que le louable élan d'un esprit avide d'instruction peut aisément, par le libre espace qu'un lui ouvre, dégénérer peu à peu en un besoin incessant de locomotion, en une maladie.
Roger écrivit à Hélène qu'il allait, par l'isthme de Panama, à la Havane, oui il s'embarquerait pour la France. Il disait que ce trajet serait plus commode et tout aussi rapide que celui qu'il ferait en doublant de nouveau le redoutable cap Ilorn. Cette fois, il la trompait sciemment, c^r il ne se dissimulait pas qu'il lui fallait plus de six semaines pour arriver à la Havane, autant pour se
rendre de là en France, et qu'il s'arrèterail à P;inania, à Chagres et dans Tîle de Cuba. Il resta là en effet des mois entiers, subjugué par les enchantements de la délicieuse Havane, de la reine des Antilles, assoupi dans sa chaude ienipéralure, enivré pour ainsi dire par Taronie de ses plantes, par les brises embaumées de ses champs et de ses collines, par les charmes de celte ville magique.
Embarrassé d'expliquer à Hélène ces relards, il écrivait des lettres plus courtes et moins fréquentes. L'amour s'y déployait pourtant, mais non plus comme naguère dans son plein et heureux abandon. Une contrainte en restreignait l'essor, un nuage en voilait la vive clarté. Quant à Hélène, après avoir de nouveau ardemment, tendrement supplié son vagabond ami de revenir, elle n'exprimait plus dans sa correspondance qu'une morne résignation où çà et là éclatait comme une lueur sinistre sur un horizon orageux, un sombre pressentiment.
De la Havane, Roger voulut aller aux États-Unis, bien résolu cette fois à prendre immédiatement à New-York le bateau à vapeur de Liverpool.
Le bâtiment sur lequel il s'embarqua était rempli d'Américains orgueilleux et dédaigneux, boulonnés comme des diplomates qui porteraient dans leur sein le secret de la chule ou de la prospérité d'un empire, passant leur journée sans se dire un mot, errant comme des ombres muettes, la pipe entre les lèvres, absorbés dans les corn-
binaisons de leur commerce, dans le calcul de leur trafic el ne s"arrachant à ces graves médilalions que pour se précipiter comme des animaux voraces dans la salle à manger, aux sons de la cloche qui annonçait le luncheon ou le dîner. Après avoir essayé d'apprivoiser plusieurs de ces ours de magasins, Roger, voyant qu'il n'obtenaitd'eux par ses prévenances qu'un sourd grognement à la place d'une parole humaine, dut, bon gré mal gré, faire comme eux et se tenir à l'écart. Une telle situation l'ennuyait fort. Il regrettai' l'urbanité des mœurs espagnoles, l'exquise courtoisie des habitants de Lima, de la Havane, et mesurait avec eflYoi tout le temps qu'il avait à passer au milieu de celte horde démocratique.
Un matin, tandis qu'il se promenait mélancoliquement sur le pont, il vit venir à lui un passager qu'il n'avait pas encore remarqué : c'était un petit vieillard d'une figure avenante, assez coquettement velu, et portant des lunettes en or à travers lesquelles brillaient, sous deux épais sourcils, deux yeux intelligents et pénétrants. G'étaitun Américain aussi, maisun Américain qui avait voyagé dans l'ancien monde et effacé dans le contact des Européens la rudesse et la morgue du yankee. Après avoir quelques instants observé à dislance le promeneur solitaire, il se rapprocha de lui et engagea lui-même la conversation. « Dieu soit loué, > se dit Roger, en l'entendant parler français et en le voyant accompagner chacune de ses paroles d'un sourire bienveillant. « voici du moins un être civilisé, » et
— U7 — dans le plaisir que lui causait celte découverte, il se mit à causer avec expansion. L'étranger, de son côté, semblait heureux du hasard qui l'avait conduit à cet entretien. Il interrogeait Roger avec une parfaite politesse, Técoutait avec intérêt, et à son tour lui disait sa propre situation. Bientôt Roger apprit que cet aimable étranger s'appelait Wilkinson, qu'il était négociant à New-York et venait de faire à la Havane une importante spéculation. Le digne Américain apprenait en même temps que le jeune voyageur français emportait de Lima un héritage de deux cent mille francs.
« Il faut que je vous quitte, dit M. Wilkinson à Roger, j'ai voulu faire faire à ma fille un voyage d'agrément en l'amenant à la Havane, et la pauvre enfant souffre du mal de mer. Je vais voir dans quel état elle se trouve et si elle ne peut monter sur le pont. A revoir, j'espère vous retrouver et j'aurai grand plaisir à vous entendre parler de la France, le pays d'Europe que j'aime le mieux. »
Un instant après, il revenait donnant le bras à une jeune fille dont un grand châle négligemment jeté sur les épaules ne cachait qu'à demi les formes délicates, et dont un voile de gaze laissait suffisamment entrevoir l'intéressante figure. Elle s'avança à pas lents, s'appuyant sur son père comme si elle pouvait à peine marcher. En posant le pied par mégarde sur un cordage, elle trébucha, et Roger, qui la regardait venir, se précipita au-devant
d'elle pour la soutenir; elle leva sur lui deux grands yeux blt'us pleins de langueur, puis les baissa aussitôt avec une pudeur virginale en balbutiant d'une voix faible quelques mots de rcmerclment.
Roger se hâta d'aller lui chercher un pliant et l'aida avec son père à s'y asseoir, car elle semblait avoir perdu la faculté de se mouvoir.
<' Ma pauvre fille! dit le père, comme ce mal de mer la abattue! » Puis, la regardant avec attendrissement : « Voyez, monsieur Roger, c'est la consolation, la joie de mes vieux jours. Quand vous serez marié (car vous m'avez dit, je crois, que vous ne l'étiez pas encore), vous connaîtrez ces ravissements et ces anxiétés de la paternité. C'est mon unique enfant, unique en vérité, quoique j'aie encore un fils; mais celui-là ne m'a causé que des chagrins, et ma chère Mina est le bon ange que Dieu, dans sa compassion, a placé près de moi pour me rendre la vie douce. Sa mère est morte enlui donnant le jour. Elle avait, par ce deuil qui assombrit sa naissance, un grande vide à combler dans mon existence, et elle n'y a pas manqué. Elle occupe si bien toutes les pensées de mon cœur, elle m'est devenue si nécessaire, que je tremble à l'idée seuleque, quelque jour, un mari entrera avec moi dans le partage de ses affections.
— Mon père, mon bon père, » dit la jeune fille d'une voix suppliante, « vous savez bien que je n'aspire qu'à rester constamment avec vous.
— Oui, oui, repril ie père, tu me Tas souvent répété, et je t'en rends grâces, et je le crois. Mais telle est la destinée de la femme, surtout quand cette femme ressemble à ma jolie Mina, et quand elle a, dans la Wallslreet, une belle dot en beaux dollars comptant... Allons... laissons cette idée qui m'attriste et à laquelle j"ai toujours la faiblesse de revenir. Parlons d'autre chose. Tiens, mon enfant, voilà un voyageur parisien qui peut te dire si les maîtres qui, à ?sevv-York, l'ont donné des leçons de français étaient dignes de professer cette langue, ou si tu n'as pas su toi-même profiter de leur enseignement.
— Au peu de mots, repartit Roger, que mademoiselle vient de prononcer, il me semble qu'il n'y a aucun reproclie à adresser à ses précepteurs et qu'elle ne mérite ellemême que des compliments. »
La conversation ainsi engagée s'anima par le plaisir que Roger et M. W'ilkinson éprouvaient à la continuer et par l'intérêt visible avec lequel la jeune fille les écoutait. Soit par l'effetde cette distraction inattendue, soit par l'effet du grand air, miss Mina se trouva, vers les cinq heures, si bien remise de son abattement, qu'elle se sentait la force d'assister au diner. Roger lui oiTrit galamment son bras pour descendre dans la salle à manger. «Vous ignorez, lui dit-elle en souriant, qu'une Américaine ne peut donner le bras qu'à son mari. Mais nous ne sommes jias ici à New-York, et les voyages ont leurs privilèges. »
Kn prononçant ces mots, elle regardait pourlanl son
père (l'un air soumis, comme pour demander son assen liment.
« Va, va, mon enfant, dit M. Wilkinson, c'est un des usages de politesse de ce beau pays de France, la contrée la plus polie du monde, et je ne vois rien qui t'empêche de Taccepler. »
Miss Mina passa légèrement son petit bras sous celui du voyageur, et descendit les marches de l'escalier d'un pas plus ferme qu'on ne l'eût attendu après sa récente apparence (*e faiblesse.
A table, Roger s'assit près d'elle, et prit à tâche de la servir avec l'empressement dun courtois chevalier et avec cette sorte d'amour-propre qu'un jeur.e homme ressent naturellement à s'occuper d'une belle personne. Les Américains, selon leur coutume, ne s'occupaient que d'eux-mêmes, buvant et mangeant en silence avec avidité, comme s'ils craignaient que les mets étalés devant eux ne leur fussent trop tôt ravis. L'un d'eux, pourtant, placé de l'autre côté de Roger, jetait de temps à autre sur lui un regard expressif dans lequel un observateur eût pu reconnaître un singulier mélange de surprise inquiète et de commisération. En un certain moment, où Roger redoublait d'attention pour la jeune fîile, l'Américain se pencha vers lui et lui dit à voix basse : « Take care. (Prenez garde.) Pardon, monsieur, répondit Roger, je ne comprends pas l'anglais. »
L'Américain se pencha sur son assiette sans rien eX'
— lOJ —
pliquer, mais miss Mina l'avait parfailemenlenlendu, et une légère rougeur se répandit sur son pâle visage.
Le lendemain et les jours suivants, elle s'établit à poste fixe sur le pont. « Son père, disait-elle, avait raison. Le grand air était le meilleur remède au mal de mer; elle le respirait avec délices et ne pouvait plus rester dans sa cabine. » Roger était là dès qu'elle arrivait, s'asseyait dès qu'elle était assise, se promenait quand elle voulait se promener, la conduisait à table, la ramenait à son pliant, et ne le quittait que le soir. Xul autre que lui ne s'approchait d'elle, et de son côté elle se montrait parfaitement indifférente à tout ce qu'il y avait de passagers sur le bâtiment. Roger s'était constilué son délicat cavalière servante et jouissait en paix de ce rôle. Tantôt, pendant qu'elle travaillait à quelque ouvrage de tapisserie, il parlait avec elle des pays qu'il avait vus et de ceux qu'il désirait voir; de la France et des États-Unis. Tantôt il lui lisait les livres qu'il avait apporlés avec lui, et il admirait la finesse de sentiment avec laquelle cette fille d'Amérique saisissait les passages les plus notables de nos écrivains. Quelquefois elle lui prenait elle-même le volume des mains pour en faire la lecture à son tour, et sa voix suave, fraîche, légèrement marquée d'un accent exotique, caressait l'oreille de Roger comme une musique.
Ces longues et fréquentes causeries, ces lectures qui étaient encore une espèce d'entretien, ne laissaient pas COTES d'u?ï voyageur. 7
que de troubler l'âme de Roger. Quand il se retrouvait seul, et qu'il faisait un retour sur lui-même, il était forcé de convenir qu'en peu de temps la présence de la jeune Américaine lui était devenue bien nécessaire, et cette découverte alarmait son honnête conscience. Un soir qu'elle l'avait quitté plus tôt que de coutume pour se retirer dans sa chambre, il se sentit si triste en la regardant s'éloigner, qu'il se demanda s'il n'aurait point déjà conçu pour elle une afTection qui serait réprouvée par Hélène; puis aussitôt, repoussant avec effroi cette pensée : « Non, non, se dit-il, ce n'est qu'un attrait innocent et passager; un attrait de circonstance. Je n'aime, je ne puis, je ne veux aimer que ma noble Hélène. »
Cependant peu à peu, sans qu'il y fît attention, sa conversation avec miss Mina prenait un caractère plus intime. Les phrases galantes qu'il arrondissait naguère d'un ton enjoué, il en venait à les prononcer d'un ton plus sérieux et en fixant sur l'Américaine un regard plus vif. Il était sur la pente du sentiment, il y glissait à son insu. Le père, qui d'abord assistait assidûment à leurs entretiens, les laissait maintenant seuls, obligé, disait-il, de mettre en ordre ses comptes avant d'arriver à rs'ew-York.
Un jour qu'ils étaient l'un à côté de l'autre, à l'écart des autres passagers, miss Mina demanda à Roger comment il n'avait pas encore songé à apprendre l'anglais?
« — Vous avez raison, répondit-il, de me reprocher mon
ignorance. C'est une langue que tous les hommes d'étude devraient connaître, et depuis que je vous ai rencontrée, je désire la savoir, parce que c'est votre langue maternelle. Mais est-il vrai qu'elle soit agréable et expressive? Quand je l'entends parler par les gens qui nous entourent, elle ne vibre à mon oreille que comme un sifflement aigu.
— N'en jugez pas, reprit mademoiselle Wilkinson, par l'accent de mes compatriotes, qui la dénaturent impitoyablement. Elle est au contraire fort douce et trèséloquente.
— Eli bien! pour en avoir un exemple, comment diton en anglais : je vous aime? »
A cette question, miss Mina rougit, baissa les yeux, puis, après un instant de silence, comme si elle venait de recueillir la force nécessaire, elle balbutia d'une voix émue : / love y ou.
« — I loveyou, répéta Roger, oui, c'est assezjoli. Mais vous avez dans celte même langue, deux langues; l'une parlée et l'autre écrite. Je suis sur que vous écrivez ces mots : I love you, tout autrement que vous ne les prononcez.
— Non. îl y a très-peu de différence; tenez. » Puis tirant de son nécessaire un carnet en écaille avec un porte-crayon en or, « tenez : vous vous souviendrez que je vous ai donné voire première leçon d'anglais; écrivez: I l-o-v-e y-o-u.
— C'est très-simple en effet, reprit Roger, cime voilà, après un !el commencemenl, on ne peut plus déterminé à a|.|!rendre cette poétique langue deSliakspeare, de Byron, dont je n'ai encore pu lire les œuvres que dans des traductions. »
Miss Mina se leva pour aller voir ce que faisait son père et emporta le carnet.
Un autre jour, Roger lui disait : «Il faudra bientôt que je vous quitte pour retourner en France, vous laissant à quinze cents lieues de moi, sans espoir de jamais vous retrouver. Ah! je voudrais être un de vos parents. Je voudrais être votre frère. Comment dit-on en anglais: je voudrais être à vous? »
Avec une vivacité de mouvement qui ne lui était pas liabituelle, et une expression de figure joyeuse et fière, ^liss Mina tira de nouveau son carnet et lui dicta ces mots : / should wish to be your's.
« Est-ce bien? demanda Roger.
— Très-bien et très-nettement écrit. Mais joignez-y votre nom. Il me plaira de le garder avec le souvenir du vœu généreux que vous venez de m'adresser, » et au bas de sa candide déclaration, Rog<:-r traça gaiement sa signature.
Le jour suivant, le navire arrivait à New- York et jetait l'ancre au milieu d'une légion d'autres navires, dans la magnifique rivière de l'est. M. Wilkinson se chargea lui-même d'accomplir pour Roger toutes les formalités
de douane, lui fit venir une voilure, le conduisit dans un hôtel, le recommanda aux bons soins du maître de maison, et ne le quitta qu'en lui laissant sa carte, après l'avoir engagé à diner pour le lendemain.
Roger n'avait garde de manquera ce rendez-vous. Il n'avait aucune lettre de recommandation pour cette métropole commerciale des États-Unis, il n'y connaissait personne et se réjouissait du hasard qui l'avait mis en rapport avec un aimable négociant et une gracieuse jeune fille.
A l'heure dite, il entrait dans la demeure de M. Wilkinson. Un domestique en habit noir et en cravate blanche le reçut sur le seuil; un autre le conduisit respectueusement au premier étage; un troisième lui ouvrit la porte d'une antichambre pavée en marbre et élégamment meublée. Roger s'était attendu à une de ces modestes réunions improvisées qui se restreignent à un cercle de famille. Il fut fort surpris de voir dans le salon une vingtaine de personnes. Miss Mina était en grande toilette, assise sur un canapé entre deux femmes d'un âge mûr qui lui serraient les mains d'un air maternel. M. Wilkinson était debout devant la cheminée au milieu d'un groupe d'hommes auxquels il semblait faire un récit intéressant, car chacun l'écoutait avec une attention marquée.
A ra?pect de Roger, il les quitta brusquement, s'avança à la rencontre de son jeune compagnon de
voyage, le prit par la main, et le conduisant au milieu de ses hôtes : « Messieurs, leur dit-il, j'ai Thonneur de vous présenter M. Roger de Frasnes, mon gendre.
— Votre gendre! s'écria Roger en frémissant, je ne comprends pas.
— Oui, mon jeune ami, répliqua M. Wilkinson d'un air de triomphe et de sarcasme diabolique. Il est bien possible que dans la timidité de votre caractère, car vous m'avez dit que vous étiez timide, vous n'ayez pas osé me demander ce titre, mais moi qui ai reconnu vos intentions, je vous l'accorde généreusement et avec joie comme à un brave et digne garçon.
— Pardon, monsieur, reprit Roger d une voix tremblante, il y a là une méprise qui m'afflige et que je dois en conscience faire cesser au plus vite. Je rends parfaitement justice aux aimables qualités de mademoiselle votre fille, je suis fort reconnaissant de l'honneur qu'elle a bien voulu me faire de m'associer, pendant notre voyage, à ses lectures et à ses entretiens, et je ne doute pas que celui qu'elle choisira pour époux ne s'estime fort heureux de lui appartenir. Mais moi, monsieur, je n'ai jamais pu aspirer à être cet homme de son choix. Je suis fiancé en France, j'y retourne pour me marier, et je compte partir la semaine prochaine avec le Fulton. »
A ces mots, miss Mina poussa un cri lamentable et tomba dans les bras des deux femmes assises à ses côtés, qui l'emportèrent dans une chambre voisine. M. Wilkin-
son les y suivit, Roger se dirigea vers la porle pour sortir. Mais trois ou quatre amis du négociant lui barrèrent le passage.
« — Quoi! s'écria le malheureux jeune homme, avec une agitation fébrile, suis-je donc prisonnier?
— Vou: êtes sur une terre libre, dit l'un d'eux avec emphase, sur la libre terre des Étals-Unis, où tous les hommes sont frères, oîi pour le pauvre, comme pour le riche, il n'y a qu'une loi et qu'une justice. Mais nous vous prions de vouloir bien rester ici jusqu'à ce que vous ayez donné une explication salisfalsante à notre honorable concitoyen, M. Wilkinson. »
Au même instant, le négociant rentrait dans son salon. Après avoir répondu en quelques mots rassurants aux questions qu'on lui adressait sur la santé de sa fille, il ramena par le bras Roger au milieu du cercle de ses convives, et se posant en face de lui comme un juge devant un accusé :
— Monsieur, lui dit-il, il se peut que dans votre pays on fasse la cour à une jeune fille pour passer quelques instants agréables; il se peut qu'on lui adresse des déclarations pour le plaisir de s'essayer au langage sentimental; il se peut qu'on la compromette sans crainte par ses assiduités et qu'on l'abandonne sans scrupule; il se peut même qu'on lui remette par écrit l'aveu le plus positif, et qu'on se joue impunément de sa crédulité. Mais dans notre austère et vertueuse Amérique, nous n'admettons pas de
tels usages. En Amérique, quand on cherche à se rapi^rocher d'une jeune fille, c"est avec une loyale intention, et quand on la courtise, c'est pour l'épouser. Nos lois ici sont d'accord avec notre morale. Nos lois protègent les cœurs inexpérimentés, poursuivent la trahison et châtient les séducteurs. Cela posé, qu'avez-vous à répondre? N'avez-vous pas, aux yeux de cent personnes, été perpétuellement occupé de ma fille? Ne vous a-l-on pas vu la suivre sans cesse dans ses promenades, vous asseoir obstinément à ses côtés, et lui donner le bras, malgré nos coutumes, pour la conduire à table, et la ramener sur le ponl? N'avez-vous pas fixé sur elle des regards dont personne ne pouvait méconnaître la signification? Enfin, ne lui avez-vous pas donné, avec votre propre signature, la déclaration la plus nette et la plus incontestable? »
A ces mots, M. Wilkinson lira de sa poche le carnet de miss Mina et montra à ses hôtes les feuillets où le pauvre Roger avait fait un si fatal début dans l'élude de la langue anglaise. Tous les amis de M. Wilkinson, après avoir lu les deux phrases terribles, se retournèrent vers Roger avec de sourds murmures et une sombre expression de physionomie. Atterré d'une telle scène, l'infortuné restait devant eux la tête baissée, ne sachant plus comment plaider sa cause, et s'accusant lui-même par son silence. Celui des convives qui lui avait déjà fait une si belle tirade s'approcha de lui, et d'un air compatissant lui dit : « Je vous vois avec peine dans une là-
cheuse position. Vous êtes étranger, et à ce titre seul vous avez droit à l'intérêt de tout vrai Américain. Je crois vous donner une preuve de cet intérêt en ne vous dissimulant point la vérité. Après ce que M. Wilkinson nous a raconté de votre conduite pendant la traversée, après ce que je viens de lire de mes propres yeux, je puis vous assurer que vous n'avez que deux partis à prendre : ou de vous résoudre à un procès dans lequel vous serez indubitablement condamné, ou de vous marier paisiblement, honnêtement, sans attendre que vous y soyez contraint par un arrêt du tribunal. Croyez-moi, je connais ces sortes d'aflfaires. J'en ai, comme juré, examiné et jugé plusieurs du même genre, mais je ne sache pas en avoir vu jamais une plus claire que celle-ci. »
Le digne Américain achevait à peine sa période, quand une des femmes qui avait aidé à porter miss Mina dans une autre chambre rentra dans le salon et dit que son amie demandait instamment à parler à M. Roger.
Étourdi, démoralisé dès le commencement de ce drame domestique, ne sachant s'il veillait ou sil dormait, tant il avait les sens et l'esprit troublés, Roger se laissa machinalement conduire près de la jeune fille. Elle était couchée sur un divan, la figure paie, les cheveux épars, la robe à demi entr'ouverte sur la poitrine, une de ses mains blanches tombant vers le parquet, Tautre posée sur son cœur, comme pour en comprimer les élans. Tout dans son attitude, dans ses traits, indiquait un profond
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aballenient, et le désordre de sa toilette, Texpression douloureuse de sa physionomie lui donnaient une beauté si touchante que l'homme le plus froid n'eiit pu la voir sans émotion. « Venez, dit-elle d'une voix languissante, venez me dire adieu... Je me suis trompée! Quoi qu'il en coûte à une pauvre malheureuse fille de faire cet aveu, ma conscience m'oblige à le faire. J'ai cru à votre amour et je vous ai aimé, sans pouvoir vous le déclarer. Je vous ai aimé mystérieusement, religieusement, avec la pureté e* la ferveur d'une àme qui, pour la première fois, s'ouvre aux promesses d'un sentiment qu'elle regarde comme Tarrèt de son destin. Je me suis trompée. J'ai pris pour un témoignage de sympathie sérieuse, pour un signe d'amour ce qui, de voire part, n'était qu'une vaine galanterie employée à abréger l'ennui ordinaire d'une traversée. Pardonnez-moi une erreur qui vous a jeté malgré moi dans une position embarrassante. Si mon père veut bien, comme j'en ai la confiance, écouter mes supplications, il ne cherchera point à vous faire contracter de force une union à laquelle vous n'avez jamais pensé, et qui ne serait pour vous qu'un malheur. Adieu! partez, oubliez-moi. Soyez heureux près de celle qui vous est chère. Quant à moi, qui ai toujours souffert d'une organisation faible et délicate, j'ai dû depuis longtemps me résigner à une mortprécoce, et je mourrai avec moins de peine, maintenant que je vois s'évanouir le rêve qui m'eût fait bénir la vie. Adieu, » reprit-elle en tendant
une de ses mains à Roger, et de l'autre couvrant ses yeux.
«— Ohî ma fille, ma pauvre fille! » s'écria Wilkinson qui pendant ce discours était entré sans bruit dans la chambre, « qu'ai-je donc fait au ciel pour qu'il m'impose une telle torture, pour qu'il me condamne à voir souffrir, à voir chanceler et dépérir l'ange de bénédiction qu'il m'avait donné. Oh! monsieur, » ajouta-t-il en se tournant vers Roger, « n'y a-t-il donc en vous pas une fibre humaine; ne voyez-vous pas la cruauté que vous avez commise, et ne pouvez-vous la réparer? »
Tandis qu'il parlait ainsi, en se frappant le front, en sanglotant, la main de sa fille tenait celle de Roger; elle la serrait convulsivement, elle l'attirait, et sans se rendre compte de son mouvement, la tète égarée, l'esprit éperdu, il se pencha vers la jeune fille qui, soudain, se relevant comme par une commotion électrique, l'entoura de ses deux bras, et le tint serré sur son sein.
« — Dieu de miséricorde, s'écria le père, vous avez eu pitié de moi. » Puis, ouvrant la porte du salon : «Venez, dit-il, prendre part à ma joie. »
Roger, en s'arrachant de l'étreinte passionnée de sa fiancée, vit tous les convives du négociant rangés autour de lui, et entendit, sans pouvoir prononcer un mot, bourdonner leurs félicitations.
Un instant après, le dîner était servi; un instant après, miss Mina reparaissait avec un bouquet de fleurs dans
les cheveux, un bouquet de fleurs à la ceinture, vive et riante, et s'asseyait à table d'un air radieux à côté de son futur époux.
« Oh! pauvre Hélène! se disait Roger en la regardant. Oh! pauvre moi! J'ai eu tort. La Providence m'a puni. Mais la noble et généreuse Hélène, pourquoi doit-elle aussi souffrir de ma punition? )>
Avec plus de fermeté de caractère, il eiit, sans beaucoup de peine, brisé les mailles du filet dans lequel il venait de sf laisser prendre. Avec un peu de temps, il eût appris que nul tribunal américain ne pouvait l'obliger à se marier, et qu'en engageant un procès, il n'encourrait d'autre risque que d'acquitter sa prétendue dette de cœur par un certain nombre de dollars. Mais il ne savait rien des moyens de salut qui lui restaient encore dans son désastre, et il se maria.
II écrivit à Hélène une longue lettre dans laquelle il racontait franchement en détail toute son histoire. Il s'accusait, il pleurait et ne demandait plus qu'un sentiment de pitié.
Le malin même de ses noces, il reçut un billet daté d'un couvent de Lyon. Hélène lui disait un éternel adieu, sans un reproche,sans un mot amer. Elle était,disait-elle, abritée sous Taile de Dieu, et allait passer le reste de ses jours à prier pour lui. Ce billet si doux et si triste lui fit plus de ma! que tout ce qu'il avait jamais éprouvé jusque-là.
Un mois après le mariage de sa fille, M. Wilkinson fit faillite et partit pour la Californie, emportant avec lui, sans doute par mégarde, une partie des traites que Roger lui avait remises pour les encaisser. Dans le même temps, Roger s'aperçut qu'un des cousins de sa femme, un jeune et jovial marin , venait souvent chez lui et traitait madame Mina d'une façon un peu familière. Il en fit l'observation à sa femme qui d'abord se mil à rire, puis se fâcha, et déclara qu'elle ne s'était point mariée pour être asservie à un joug tyrannique, et qu'elle continuerait à recevoir, sans s'inquiéter de ses reproches, qui bon lui semblerail. De contestations en contestations, les choses en vinrent au point que Roger se vit forcé de rompre par un divorce le lien qui lui avait été imposé par une affreuse surprise. Cette fois, il ne craignit pas de recourir aux tribunaux; il exposa ses griefs et obtint sa séparation, mais à la condition de laisser entre les mains de sa femme à peu près tout ce qui lui restait do la fatale fortune qu'il avait été chercher à Lima.
Il revint avec un sombre désespoir dans ce même port du Havre d'oij il était parti un an et demi auparavant, avec tous les prestiges de l'imagination et toutes les joies du cœur. En rentrant à Paris, et en passant devant la demeure d'Hélène, il s'arrêta, regarda avec des larmes dans les yeux cette porte dont il avait franchi le seuil avec tant d'amour, ces fenêtres d'où, souvent de loin, Hélène le regardait venir : « Oh! mon Dieu! mon Dieu! dit-il, là était le bonheur, et je l'ai perdu! ^>
II se relira dans son ancienne demeure de la rue de l'Ouest; mais en vain essaya-t-il de reprendre ses premiers travaux, ses paisibles études. Son cœur était en proie à un chagrin que ses efforts ne purent surmonter. Il contracta une maladie de consomption dont il mourut. A ses derniers moments, le nom d'Hélène errait sur ses lèvres. Ses yeux se fermèrent en regardant un christ en ivoire qu'elle lui avait donné, et sa main droite se roidit sur la médaille qu'elle lui avait remise à Ronfleur.
m REMORDS.
J'ai loujourseuunesympalhieparliculièrepour le jeune paysan que In loi, appuyée sur un jeu de hasard, enlève à son toit natal, à ses joies, à ses travaux champêtres et assujettit pendant six ans aux rigueurs de la discipline militaire. Mieux vêtuetmieux payé que le soldat espagnol, exempt de la schlague qu'un caporal i)romène dans les rangs autrichiens, du knout qui marlyrise'les grenadiers . du czar, le soldat français est matériellement l'un des plus heureux de l'Europe. Nul privilège de caste ne borne d'ailleurs sa carrière au galon de laine[ou d'argent.^^Si la
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fortune ne lui a pas permis d'acquérir en quelques années répauletle à l'École de Sainl-Cyr ou à TÉcole polytechnique, un accident heureux, un trait de courage peut en un instant la lui donner. La révolution de 1789 Ta affranchi; l'empire l'a glorifié, et chaque soldat, a dit Napoléon, a dans son sac son bâton de maréchal de France. A voir,iin jour de tirage, dans un chef-lieu de canton, une troupe de jeunes conscrits portant à leur chapeau, orné de bouquets de fleurs et de rubans, le numéro qui les livre au service des armes, s'en allant fièremeiit le long du village, derrière le tambour qui déjà règle leur marche, et chantant avec joie un refrain rustique ou guerrier, qui ne serait ému de leur juvénile ardeur et de leur enthousiasme? Mais cette heure d'ivresse passée, le conscrit rentre dans la maison paternelle et y trouve ses amis inquiets, sa famille affligée. De longs jours de réflexions pénibles succèdent à celui oij il s'est exalté à la vue de sa cocarde, à l'idée de revêtir Tuniforme. Son père se demande comment il le remplacera dans le labeur des champs, dans les soins de sa récolte; sa pauvre mère s'effraye à la pensée de le sentir seul dans quelque ville lointaine, abandonné à lui-même si son cœur est triste, livré à des mains étrangères dans un hôpital s'il tombe malade. Tout ce qu'elle a, dans les veillées du soir, entendu raconter de la vie de caserne et des hasards de la guerre, lui revient à l'esprit et la fait frémir. Tantôt,dans ses rêves douloureux, elle voit son cher enfant exposé aux divers dangers de la
garnison; tantôt elle se le représente mutilé sur un champ (le bataille, languissant, agonisant au bord dun fossé : « Ah! heureux sont les riches, s'écrie-t-elle dans son amertume, les riches qui, avec leur argent, peuvent enlever aux rigueurs de la loi, aux périls des batailles, le fils auquel ils ont donné le jour et qui réjouit leur demeure! Pour nous, pauvres gens, il faut que nous abandonnions celui qui nous soulage dans nos travaux, qui nous soutient dans notre vieillesse; il faut que nous arrachions de notre sein la consolation que Dieu même y avait mise, que nous ayons un siège désert au foyer de la famille, une chère place vide à la table du dimanche. »
Bientôt sonne l'heure fatale du départ. La bonne mère, après avoir serré avec un mouvement convulsif son fils sur sa poitrine, le suit d'un œil trempé de larmes, quand il a franchi le seuil de la maison, rassemble dans ses bras, comme si on voulait encore les lui enlever, ses autres enfants, puis se jette à genoux et adresse au ciel ses vœux avec ses anxiétés. Le père l'accompagne à quelque distance, relevant la tête pour paraître ferme et s'efforçant de causer pour paraître gai. Puis, au moment de la séparation, il tire d'une bourse en cuir quelques écus, qui peut-être étaient destinés à payer un terme de fermage ou une partie de ses contributions, et les lui remet en essayant de lui dire quelques mots d'encouragement; mais alors la parole est comme étranglée dans son gosier, et quand il reprend seul, le pauvre père! le
COÏSTES d'u?! voyageur. 8
sentier qu'il vient de suivre avec son fils, il lui semhle que les champs sont noirs et qu'il y a sur le ciel un crêpe de deuil.
Le jeune homme arrive au régiment dans lequel il a été incorporé, et dès le jour même il est soumis aux règlements du service militaire, manœuvrant à droite el à gauche sous le regard rigide d'un vieux sergent, mangeant à lagamelle, couchantdans le froid dortoir, cherchani autour de lui, dans sa morne surprise, une figure sympathiqu ', une expression affectueuse, et ne rencontrant le plus souvent qu'une indifférence glaciale ou de cruelles railleries. Que de fois alors, quand il a fait l'exercice;, monté sa faction, que de fois if s'en va seul errer sur les remparts de la ville, suivant d'un œil pensif le cours des nuages, interrogeant, comme l'exilé de Béranger, les hirondelles qui passent et leur demandant si, dans leur vol, elles n'ont point vu le vallon que sa mère habite, le ruisseau qui baigne les pieds de sa jeune sœur. Car ces images poétiques n'appartiennent pas seulement à ceux dont l'éducation a développé l'intelligence : la poésie la plus vraie, la plus idéale, éclôt spontanément, comme une fleur du ciel, dans les âmes les plus simples, par le rayon de l'amour ou par les larrnes de la douleur.
Ce n'est pas sans raison que la tendre mère s'est inquiétée en voyant le jeune soldat entrer dans la vie militaire et que souvent, assise au coin du feu, la tête penchée sur sa poitrine, elle se dit avec tristesse : « Hélas! à pré-
seul que fait noire cher enfant? » Un léger oubli dans son service l'expose à une sévère punition, un moment d'impatience envers un de ses camarades le livre aux chances d'un duel, un acte d'insubordination dans une minute de colère, d'égarement, le soumet à une sentence mortelle. Puis il doit supporter les fatigues et les prescriptions d'une existence toute différente de celle à laquelle il a été habitué, endurer les rigueurs d'un climat auquel son tempérament n'a pas été formé. Né dans les fraîches montagnes d'une zone septentrionale, il sera peut-être conduit, étape par étape, dans les chaudes régions du Midi ou envoyé sous le ciel ûévreux de l'Algérie. S'il a quelques prédispositions à une affection maladive, ce brusque changement de lieu suffit pour la développer et lui donner peu à peu un caractère dangereux.
Celte introduction m'amène à l'histoire d'un malheureux soldat qui m'a inspiré une profonde pitié, et que je voudrais raconter simplement, sincèrement, telle qu'elle me fut racontée par lui-même.
Au mois de septembre 18... je venais de faire une excursion en Belgique et je rentrais en France par la frontière de Givel. Par queUi circonstance particulière me trouvais-je, ce jour-là, dans une de ces béatitudes d'âme où il semble que toutes les joies de la vie s'épanouissent à la fois sur le cheuiin que l'on parcourt el que toutes les mélodies du ciel résonnent au fond de l'àme, c'est ce que le lecteur se soucie probablemeiit peu d'ap-
prendre et ce serait une page inutile dans mon récit. Qu'il mesuffisededire qu'en partant le matin de Namurje m'en allais gaiement par monts et par vaux comme un homme à qui tout rit dans la nature, à qui tout rit dans le cœur. Jamais le ciel ne m'avait paru si doux, l'atmosphère si pure, la brise si embaumée, la terre si verte et si belle. J"ai suivi à diverses époques le cours de plus d'un fleuve célèbre, de plus d'une rivière aimée des peintres et des poètes, mais je déclare que nulle rivière au monde ne m'a paru si i'raîche, si attrayante que la Meuse; et si Ton me demandait quelle est la plus charmante ville que je connaisse, je répondrais que c'est Dinant,Dinant où j"ai passé quelques-unes de ces heures délicieuses d'attente, rayon de l'aurore qui annonce l'éclat du soleil, bouton de la rose prêle à éclore, parfum de la branche d'oranger qu'on va cueillir.
« Nous devenons, a dit un poète, généreux aux deux extrémités de nos sensations : dans la douleur et dans la joie.» J'étais dans une de ces phases idéales où l'on se sent inondé d'un tel flot de bonheur, qu'on voudrait le répandre autour de soi, soulager toutes les infortunes, verser dans sa puissance de dilatationgun baume magique sur toutes les misères.
Après la halte obligée à la douane de Givet, je regagnais le coupé de la diligence que j'avais seul occupé avec mes rêves depuis Namur, lorsque je vis le conducteur arrêtant de la main un soldat qui voulait y monter, et lui
disant d'un ton de voix brûlai : « Ce n'est pas là votre place; vous avez payé pour la rotonde, entrez dans la rotonde.
— Mon Dieu, monsieur, répondit le soldat avec un accent de supplication, la rotonde est pleine, j'ai voulu m'y placer, j'y étouffais. Je suis malade. Ne pouvez-vous, par pitié, me laisser mettre ici?
— Oui, si vous voulez payer le surplus.
— Le surplus, dit le soldat d'un air dolent en. posant la main sur le gousset de son gilet, dont la surface plate indiquait assez qu'il ne s'y trouvait pas une piled'écus.
— Où va ce voyageur? demandai-je au conducteur.
— A Mézières, monsieur; i! n'a payé que pour la rotonde, c'est une différence de... (je n'ose dire à quel petit chiffre s'élevait cette différence).
— C'est bien, repris-je, laissez-le entrer là, je me charge du reste.
— A la bonne heure, s'écria le conducteur en se hissant sur l'impériale; hé heupî postillon, en avant. »
Le soldat arrêta sur moi un regard maladif; puis, sans me dire un mot, se serra au coin du coupé comme pour me montrer, par la crainte de me gêner, sa reconnaissance. Je n'avais fait que l'entrevoir pendant sa discussion avec le conducteur. En l'observant de plus près, je fus frappé de sa maigreur et de l'altération de ses traits. Sous les plis de son pantalon d'uniforme et de sa petite veste ronde, on devinait des membres décharnés qui
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avaient depuis longtemps perdu la rotondité de la mesure sur laquelle ses vêtements avaient été taillés. Ses yeux caves, son visage pâle et allongé annonçaient les sourds ravages d'une longue maladie. Toutes les glaces de la voiture étant baissées, il me demanda la permission d'en fermer quelques-unes et boulonna jusqu'au haut sa veste. Je pensai qu'il avait froid et je lui offris une partie de mon manteau, dont il étendit timidement un des pans sur ses genoux. Un instant après, je lavis porter la main sur son cœu" et faire un pénible effort pour respirer. « Vous souffrez beaucoup? lui dis-je.
— Oh! oui, monsieur, me répondit-il en essayant de reprendre haleine.
— Et quel est donc votre mal?
— Un mal qui remonte bien loin, des palpitations de cœur que j'ai éprouvées dès ma première jeunesse. Quand j'ai tiré à la conscription, mon père pensait que cette infirmité serait pour moi une cause d'exemption. Maison n'a pas voulu la reconnaître; le régiment dans lequel on m'a fait entrer se trouvait en garnison à Besançon, où l'air vif des montagnes m'a été, disent les médecins, trèspréjudiciable. A présent je vais h Mézières me présenter devant une commission d'examen pour me faire réformer.
— 11 faut croire, répliquai-je, que cette fois vos juges verront la cruauté qu'il y aurait à vous garder plus longt<.'nips au service et vous renverront à votre père.
— Mon père! » s'écria-t-il avec un tremblement nerveux et en détournant la lêle comme pour me cacher une amère douleur.
A l'accent avec lequel il avait prononcé ce mot, au mouvement qu'il avait fait, je m'imaginai qu'il devait y avoir dans le sein du jeune soldat quelque autre souffrance que celle qui résultait de son état physique; mais j'eus peur d'être indiscret, et je ne voulus pas pousser plus loin mes questions.
En ce moment, nous arrivions dans un village qui célébrait sa fête patronale. Une foule de jeunes gens, de jeuiies filles inondaient les bords de la grande route, les uns arrêtés devant les jeux de loterie où pour quelques sous on avait la chance de gagner des assiettes en fa'ience, des verres à facettes; d'autres attirés par les échoppes où flottaient des châles et des bonnets, des blouses et des rubans. Çà et là des clarinettes enrouées, des fifres aigus, des violons fougueux appelaient avec une sorte de colère autour de leur tréteau les danseurs infidèles, tandis qu'à quelque distance un homme d'une taille colossale, vêtu d'un habit écarlale, la tête couverte d'un chapeau à plumes, debout sur le devant d'une calèche, annonçait d'une voix formidable que par amour pour l'humanité il avait parcouru les contrées du Nord et de l'Orient, et qu'en passant dans ce village il voulait le gratifier d'un spécifique qui avait guéri de leurs maladies le sultan de Constanlinople, l'empereur de Russie et le bourgmestre d'Amsterdam.
Le conducteur, qui avait précipité notre départ de Givet par la raison, disait-il, qu'il était tenu d'arriver de bonne heure à Mézières, descendit de son siège aérien à la voix d'une grosse commère d'auberge qui lui demandait s'il aurait bien le front de passer devant sa porte, un jour de fête, sans goûter un gâteau et sans boire un verre de vin.
« C'est bon, c'est bon, 1 a peti te mère, disait le conducteur en sautant à terre; on y va, la petite mère; mais une minute seulement. le temps de vous dire deux mots à l'oreille et de boire un coup à votre santé; on connaît Pascal Dupré, le plus exact des conducteurs de diligence, et en avai>t heup! »
Je prévis que la minute de Pascal Dupré pourrait bien durer un quart d'heure: j'ouvris la portière, et j'invitai mon compagnon de voyage à venir comme notre galant conducteur coûter le gâteau de l'auberge. U accepta, tout en disant quil était astreint à un Fégime très-sévère. D'après cette observation, je lui fis donner un morceau de galette dorée, croustillante, et un verre d'eau sucrée dans lequel on versa deux cuillerées devin; puis nous remoHtàmes en voiture.
Cette légère collation l'avait ranimé. Il s'assit près de moi d'un air moins timide, et me parut plus disposé à causer. De mon côté, je cherchais le moyen de découvrir si je n'avais pas eu à son égard une véritable intuition. Je le regardais et j'hésitais à lui adresser la question sus-
pendue à mes lèvres, car j'étais attendri par sa triste situation et j'avais peur de l'aggraver en ravivant en lui quelque fâcheux souvenir.
Enfin, après un instant de réflexion, je lui dis : « 1! me semble, je ne sais pourquoi, qu'outre le mal que vous allez faire examiner à Mézières, vous avez encore quelquel chagrin secret qui vous pèse sur le cœur. »
A ces mots, il tressaillit de nouveau, et jeta sur moi un regard inexprimable, un regard effarouché, tel que celui de l'oiseau qui du milieu de son vert buisson verrait un chasseur s'approcher de son nid. Il détourna la tète, puis me regarda encore une fois comme pour étudier ma physionomie, et tout à coup, comme s'il eût pris une résolution contre laquelle il essayait en vain de lutter : « Tenez, monsieur, murmura-t-il d'une voix tremblante, mais qui peu à peu se raffermit, vous avez deviné ce que je n'ai jamais confié à personne, et que je voudrais pouvoir me cacher à moi-même. J'ai sur le cœur un chagrin d'amour que je ne puis oublier et un remords qui me fera mourir. Il ne s'agit que d'une simple fille de village; vous êtes un monsieur, et vous pourriez vous moquer de ma passion pour une enfant velue d'une pauvre petite robe d'indienne, vous qui n'avez probablement jamais connu que de belles grandes dames portant des robes de satin et des chapeaux à fleurs. Mais vous êtes bon, vous m'avez témoigné, sans me connaître, un intérêt qui me touche, et je vous raconterai ce qui m'est arrivé.
— Allez, allez, mon ami, lui dis-je, jamais je n'ai été dans une meilleure disposition d'esprit pour écouter une pareille confidence.
— Eli bien, reprit-il en faisant encore un visible effort s«r lui-même, eh bien, monsieur, voici. Je suis fils unique d'un menuisier de Trouville. Ma mère mourut quelques années après ma naissance. Mon père, qui était habile dans son élatet qui en outre possédait une maison, un jardin, aurait pu aisément se remarier, mais il jura que jamais il ne remplacerait sa chère Ursule. Je devins, dès ce moment, le seul, le constant objet de ses affections €t de sa sollicitude. J'étais d'une nature faible, délicate, et il ne voulait abandonner à personne la tâche de prendre soin de moi. Quoiqu'il y eût dans la maison une bonne vieille servante en qui il avait grande confiance, lui-même me couchait chaque soir, me levait chaque matin, m'enveloppait dans son habit si je paraissais avoir froid et m'emportait dans son atelier. Pendant le jour, il se réjouissait de me voir tandis qu'il travaillait, il chantait pour m'égayer, et lorsqu'une de ces chansons semblait me plaire plus que les autres : Ah! ah! petit finot, me disait-il en riant, tu t'entends donc déjà à la musique. Il n'y a pas une plus belle chanson sur toute la côte du Havre. C'est bon, je vois que tu as des dispositions, et je dirai au voisin Gervais, qui a été trompette dans un régiment de l'empire, de te donner des leçons. A l'heure des repasj je n'avais pas d'autre siège (que ses genoux. Il
goûtait avant de me l'offrir chaque mets de notre modeste table, et quelquefois gourmandait la vieille cuisinière d'une façon plaisante: Babel, disait-il, votre bouillie est trop épaisse pour le petit, ou bien : Le bœuf est trop dur pour ses jeunes dents. Vous savez bien qu il n'est pas encore de force à se mettre comme nous une lourde pâle sur l'estomac ou à broyer une viande coriace.
Le soir, mon père m'emmenait au bord de la grève, et s'amusait à me voir courir sur les rocs, chercher des crabes, jouer avec l'écume des vagues. Mais, si je faisais un faux pas, il accourait aussitôt et me pressait dans ses bras avec anxiété. Oh! quand je pense à toute sa tendresse et à mon horrible oubli, mon Dieu, mon Dieu, que je suis malheureux!
Le soldat s'arrêta un instant, respira péniblement, puis reprit son récit.
A sept ans, mon père, qui n'avait pas encore passé une journée sans moi, se détermina cependant à me mettre à l'école. Il m'y conduisait le matin, et venait me chercher pour dîner. Souvent il arrivait avant l'heure où nous devions sortir, attendait devant la porte, et lorsqu'il me voyait venir, me disait qu'on me gardait plus longtemps qu'il n'était convenu etcroyait que l'horloge était en retard quand elle sonnait midi. Le maître lui ayant fait l'éloge de ■ mon travail etde mesdispo5ilions,il conçutle projetde me placer dans un collège, et souvent il parlait du bonheur qu'il aurait à me voir rentrer ù Trouville avec un beau
diplôme de médecin. Mais une maladie qui le retint six mois au lit, qui épuisa ses économies, et lui fît même conlracler quelques dettes, l'obligea à renoncer à l'ambition de ce rêve paternel. Quand le maître m'eut suffisamment enseigné à lire, à écrire, à compter, mon père me demanda d'un air chagrin si je voudrais bien apprendre un métier, ce que j'acceptai avec joie, car dès mon enfance j'avais pris goût à lui voir façonner ses tables en acajou, ses armoires brillantes. II me mil alors le rabot entre les mains, suivant d'un œil attentif chacun de mes essais, louant parfois mon adresse, et, de temps à autre, me réprimandant avec douceur. Nous travaillions ainsi tout le jour amicalement et gaiement l'un près de l'autre. Mais vers le soir je lui échappais souvent pour m'en aller chez un batelier dont la demeure était à quelques pas de la nôtre. Ce batelier avait une fllle mignonne et gentille comme son nom. Elle s'appelaitReinelte. J'avais passé dans mon enfance bien des heures à jouer avec elle aubord de la mer, à monter avec elle dans la barque de son père, à fouiller le sable humide pour lui trouver des coquillages. Je l'aimais comme une sœur, et elle ne faisait pas de différence entre ses petits frères et mol; mon affection grandit avec l'âge touten prenant un caractère plus sérieux. Je n'osais plus lui prendre les mains et l'embrasser comme autrefois, mais je m'asseyais devant elle en silence, je la regardais, et il me semblaitqu'il n'y avait rien de si beau, ni de. si parfait dans le monde. Seulement, comme elle était d'une
nature vive et rieuse, elle m'affligeait quelquefois par des accès d'hilarité et des plaisanteries qui contrastaient singulièrement avec la gravité de mes sentiments. Mon père était très au courant de mes visites assidues dans la maison de Mathias le batelier, et de temps à autre m'en parlait d'une façon qui me faisait battre le cœur. « Ah! mon jeune gaillard, me disait-il en souriant, tu n'as pas mal choisi ; une belle fille, honnête et active à l'ouvrage; quelque temps encore, et le curé de Trouville n'aura pas de peine à vous donner sa bénédiction. » Un jour, voyant passer Mathias devant sa porte, il l'appela et lui dit : ftEh bien, voisin, il paraît que le cœur des enfants a parlé. Deux braves enfants, ma foi! j'ai idée qu'ils feraient bon ménage. Qu'en pensez-vous? Je ne dis pas non, répondit le batelier, on verra, u
J'écoulais du fond de l'atelier ce rapide entretien, et je sentais que mon visage devenait rouge comme le feu. Le soir même j'allai m'asseoir près de Reinette, je lui racontai ce qui s'était passé entre son père et le mien. Elle mit sa main dans ma main, et fixa sur moi ses grands yeux noirs avec une si douce expression, que je crus voir le ciel s'ouvrir. El ce soir-là, sans doute, il n'y avait pas sur la terre un être plus heureux que moi.
Plusieurs années se passèrent ainsi : aimées de paix, d'amour, de joies innocentes troublées seulement par cette maladie de cœur dont le germe s'était manifesté en moi dès mon enfance et qui parfois éclatait avec une douloureuse inlcnsilé.
L'époque de la conscription arriva. Je m'en allai, d'une main tremblante, chercher un numéro dans l'urne, j'avais un funeste pressentiment, et il me sembla qu'un voile s'étendait sur mes yeux, et qu'une cloche funèbre tintait dans mes oreille3,quand le magistrat qui présidait au tirage annonça que j'avais le numéro 3. Mon père,commeje vous l'ai dit, pensait que mes palpitations de cœur seraient pour moi une cause d'exemption, et se consolait ainsi de la douleur qu'il avait ressentie de me voir souffrir. Mais lorsque y. me présentai au conseil de révision, le chirurgien, après m'avoir donné du bout du doigt deux ou trois coups sur la poitrine, déclara que j'étais parfaitement en état de servir, et je fus incorporé dans un régiment d'infanterie qui se trouvait en garnison à Besançon.
Avec quelque persistance, avec un guide pour nous seconder dans nos réclamations, peut-être fussions-nous parvenus à faire valoir mes droits; mais mon père et moi nous n'avions personne pour nous aider d'un bon conseil, personne pour nous protéger. Il fallut se résigner, il fallut partir. Je n'essayerai point de vous dépeindre l'affliction de mon père, dont j'étais, depuis vingt ans, l'unique joie'et l'unique affection, ni ce que je souffrais à l'approche du jour où je devais me mettre en roule. Les larmes me venaient aux yeux en regardant mon père, en regardant la vieille Babette, et quelquefois en regardant les ustensiles de travail dont je m'étais si gaiement servi et que j'allais abandonner. Mon père, pour faire bonne
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coQtenance, rabotait et sciait avec une sorte de rage; mais sa main si habile s'égarait dans son labeur. Tout à eoup je l'entendis s'écrier : « Au diable ma sottise, voilà encore une belle planche de chêne que je viens d'abîmer, » et, jetant là ses ustensiles, il venait s'asseoir près de moi sur un escabeau, et me disait en tachant du prendre un ton de voix assuré : « Allons, mon garçon, il ne faut pas se désespérer du malheur qui nous est arrivé; dans un an tu pourras avoir un congé de quelques mois, dans deux ans un congé définitif, c'est le maître lui-même qui m'en adonnélespoir. Tu es un brave garçon, et tu en sais plus que beaucoup d'autres conscrits, tu nous reviendras peut-être avec les galons de sergent. Tiens, ce serait joli de te voirpasser le dimanche avec un shako à pompon, un pantalon rouge, une broderie d'argent sur le bras, d'entendre les voisins dire : Quel est donc ce beau sergent qui marche d'un pas si militaire? » Puis un autre répondre : « Eh ! ne le reconnaissez-vous pas? c'est le fils au menuisier. El Reinette sera-t-elle Gère de voir reparaître son ancien ami sous cet uniforme! Par ma foi, je ne conseillerais pas alors aux freluquets de la ville de tourner autour d'elle. »
J'essayais de sourire à ces tendres causeries, mais je me sentais la poitrine serrée comme dans un étau.
La veille de mon départ, j'allai dire adieu à Reinette, et je ne la trouvai pas si triste que je l'avais imaginé,
que je l'aurais voulu. Elle me fit cependanl entendre quelques bonnes paroles d'encouragement, et me donna un foulard qu'elle avait, disait-elle, acheté elourlt' pour moi. Ce foulard, je l'ai longtemps porté sous ma veste de soldat.
Le lendemain, au point du jour, je me mis en marche avec mon sac sur le dos. Mon père m'accompagnait en silence. Sans qu'il eût l'air de s'en apercevoir, je lui fis faire wn détour pour passer devant la demeure de Reinette, l'espérais qu'elle serait sur sa porte ou à sa fenêtre pour m'adresser un dernier salut. Elle n'y était pas. Je vis seulement sa jeune sœur qui,- en m'apercevant, accourut à moi et que j'embrassai avec douleur.
Arrivé à Besançon, j'y trouvai une lettre de mon père pleine de tendresse et de sages recommandations à travers lesquelles éclatait un chagrin qu'il tentait en vain de dissimuler. Tous les quinze jours il m'écrivait ainsi, et il racontait en détail l'emploi de son temps, les nouvelles de la ville, les morts et les mariages. Il me parlait aussi de Reinette. Tantôt il s'était arrêté à causer un instant avec elle, tantôt il l'avait vue entrer avec une belle robe neuve à l'église, elle était, disait-il, toujours sage et avenante, et je relisais plusieurs fois le passage de ses lettres où il était question d'elle.
Un jour une de ces lettres m'éblouit comme si le soleil de la canicule m'était tombé en plein dans les yeux : « Tu vas être bien surpris et bien heureux, me disait-il.
Imagine que, la semaine prochaine, Reinelle habitera la même ville que toi. Voici ce qui est arrivé. Madame de Remondans, qui occupait le joli pavillon que lu connais au-dessus de la côte, est morte laissant ses biens à un de ses neveux, M. de Dambelin, qui demeure en Franche- Comté. Ce noveu est venu ici avec sa femme pour recueillir son héritage. Sa femme, en faisant une promenade sur mer avec la barque de Mathias, a eu occasion de voir Reinette, Ta prise en affection, l'a demandée à son père, et l'emmène à Besançon. Reinette paraît trèssatisfaite de devenir la femme de chambre d'une belle grande dame qui du reste a l'air d'une bonne personne, pas fière du tout, et m'a dit qu'elle serait bien contente de te revoir. Je lui donnerai une lettre pour toi et un peu de linge que Babette a ourlé tant bien que mal, car sa vue baisse à la pauvre Babette, cl il lui arrive souvent de verser dans ma soupe le poivre à la place du sel. »
Après avoir lu cette lettre, je m'en allai m'asseoir à l'écart sur le sentier de la citadelle pour la relire encore. Le sol était couvert de neige, et un vent aigu soufflait sur la montagne; mais je ne sentais ni l'àprelé du vent, ni le froid de la neige. J'étais absorbé dans celte unique idée : Reinette à Besançon! Reinette près de moi! et je remerciais la Providence qui m'avait fait entrer dans mon régiment.
La semaine suivante, un malin, je venais de fourbir ma bufilelerie. J'élais libre, j'allais me promener, lorsco:^TE'î u\y voYAr.EiR. 9
qu'en nie nietlanl à la fenêtre, j'aperçus une jeune fille portant un joli bonnet à rubans, un tablier en soie noire, qui traversait la cour de la caserne. A mes battements de cœur, je devinai que c'était elle. Je la vis s'arrêter devant un factionnaire auquel probablement elle demandait le numéro de ma chambre. Je descendis quatre à quatre les marches de l'escalier. En un instant j'étais près de Reinette, etje la serrais dans mes bras, et mes lèvres étaient collées à ses joues avant que nous eussions l'un ou l'autre prononc ; un seul mot.
Je l'emmenai hors des remparts, et nous passâmes une heure à nous promener ensemble sur les bords du Doubs. Quelle heure! quel souvenir! Elle me témoignait une tendresse, une expansion que jamais je ne lui avais vues. Elle arrangeait elle-même nos plans d'avenir : quand j'aurais fini mon temps de service, elle aurait amassé chez sa maîtresse quelques économies. Elle disait ; « Voici ce que nous ferons, comment nous nous établirons. » Ce nous, répété à plusieurs reprises, me ravissait.
En me quittant, elle m'engagea à aller lavoir. J'y allai le soir même après son dîner; je la trouvai seule à l'office, travaillant à un mantelet pour sa maîtresse, que je lui arrachai pour détourner ses yeux de son aiguille, pour les voir fixés sur moi, pour lui dire, en lui serrant les mains, combien je l'aimais, et reprendre l'un après l'autre tous les rêves que nous avions faits le matin.
Dès ce jour, chaque fois que j'étais libre, à l'heure où
elle l'était elle-même, je courais à sa demeure. II n'y avait dans la maison qu'une vieille cuisinière et un vieux valet de chambre qui souriaient en me voyant venir, et d'ordinaire se retiraient pour me laisser seul avec ma chère Reinette. Un soir pourtant que j'étais là, tout à coup la porte s'ouvrit; un jeune homme apparut, jeta sur nous un regard sévère, puis s'éloigna. Je levai les yeux sur Reinette : elle n'avait pas fait un mouvement, elle n'avait pas quitté son aiguille. Je ne dis rien. Mais queltemps après le même incident s'étant renouvelé, je demandai à Reinette qui était ce jeune homme. « Ah! me dit-elle, cest le fils de ma maîtresse; il vient de finir ses études et va, l'hiver prochain, commencer son cours de droit à Paris. »
Tandis qu'elle prononçait ces mots, il me sembla qu'une iégère rougeur colorait ses joues et qu elle baissait plus que de coutume la tète sur son ouvrage. Je sentis comme une pointe de glace m'enlrer dans le cœur, et ce soir-là je retournai très-triste à la caserne.
Peu à peu, cependant, cette impression pénible s'effaça, le jeune homme n'ayant point reparu, et Reinette nayant point cessé de se montrer fort affectueuse envers moi.
Nous étions à la fin de Thiver. Un jour Reinette m'annonça qu'elle partirait bientôt avec ses maîtres pour la campagne. Comme elle vit que cette nouvelle m'affligeait, elle se hâta d'ajouter que, si je pouvais obtenir un congé, elle m'engagerait à aller la voir; que ses maîtres, con-
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naissant notre ancienne liaison et nos projets de mariage, ne blâmeraient point celte visite.
Je la quittai avec celle espérance, qui fut ma consolalion dans la solitude où je me retrouvai plongé après son départ. Mes palpitations de cœur étaient devenues plus fortes et plus fréquentes. Cette maladie m'empêcha sans doute d'obtenir un grade auquel mon instruction, supérieure à celle de la plupart de mes camarades, me donnait le droit d'aspirer. Très-souvent j'étais hors d'état de faire mo'i service, et le chirurgien m'avait déjà plusieurs fois donné à entendre que je pourrais aisément avoir l'autorisation de retourner chez mon père; mais alors j'étais retenu par Reinette, et pour elle j'oubliais le père le plus tendre, le plus souffrant, le plus dévoué.
Reinette m'écrivit, comme elle me l'avait promis. Elle m'annonçait qu'elle avait prévenu sa maîtresse de sa démarche, que j'étais autorisé à venir, et qu'elle espérait que j'irais passer quelques jours avec elle. Cette invitation, sur laquelle je comptais, me causa autant de joie que le bonheur le plus inattendu. Être à la campagne, libre de tout devoir, du malin au soir avec Reinette, quel rêve! quelle délicieuse perspective! Je m'en allai aussitôt trouver mon capitaine, qui, sans même s'informer des motifs de mon absence, me fît donner une permission de quinze jours.
Je venais de fermer mon sac, et j'allais partir, quand le vaguemestre me remit une lettre de Trouville. C'était
mon père qui m'écrivait qiril venait de tomber malade, qu'il espérait bien se rétablir, mais que pourtant il éprouvait un grand désir de me voir. En me disant qu'il était malade, mon pauvre père cherchait encore à me rassurer; mais il était aisé de reconnaître qu'en écrivant, sa main aiîaiblie tremblait; et au bas de sa signature, Babette avait ajouté ces mots : « Venez, cher maître, venez. »
Je me jetai sur mon lit en proie à une agitation mortelle, tenant à la main mes deux lettres : l'une quim'oiïrait les joies de l'amour, l'autre qui m'appelait à remplir un saint devoir. Il y eut en moi une lutte terrible, un déchirement affreux, et, vous le dirai-je, monsieur, après je ne sais quelle longue perplexité, l'amour l'emporta, le devoir fut écarté. Quel triste aveu à faire! à quelle fatale suggestion jai été entraîné! Je ne chercherai pas à m'excuser en vous expliquant mes combinaisons. Je me disais que, Reinette n'étant qu'à quelques lieues de Besançon, je pourrais arriver bien vile dans sa demeure, passer un ou deux jours près d'elle, puis, comme j'avais quelque argent, prendre la diligence pour Paris, pour Trouville, et obéir ainsi au vœu de mon père. Ce relard seul d'un jour, d'une heure, pour me rendre à un appel sacré, était un crime. Dieu m'en a puni, et je n'ai que trop mérité mon châtiment.
Il était neuf heures, je courus à la diligence, on attelait les chevaux. A sept heures du soir, elle me déposait à Dambelin. De là, j'avais encore une heure de marche à
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faire à pied pour arriver au village de Remondans, près duquel était riiabilalion des maîtres de Reinette. J'avais passé toute cette journée dans une profonde tristesse, perpétuellement préoccupé par la penséede mon père malade, me disant à chaque instant que j'avais eu tort de ne pas aller tout de suite droit à lui, et quelquefois prêt à céder au désir de descendre de voiture, et de retourner à Besançon pour reprendre aussitôt la route de Paris. Que n'ai-je, hélas! écouté celte voix intérieure, qui sans doute était la voix de mon bon ange. Il en était temps encore; mais à mesure que je me rapprochais de Reinette, je sentais renaître en moi d'autres images et d'autres désirs. Peu à peu le sentiment de piété filiale s'affaissait devant le sentiment d'amour. J'allais revoir celle qui dès mon enfance avait pris une si grande place dans mon cœur, celle en qui j'avais fixé mes plus douces espérances d'avenir.
Quand je me trouvai sur le sentier qui conduisait à sa demeure, je me sentis affranchi des tortures que j'avais subies le matin. Je suivais les bords d'un ruisseau limpide voilé par des rameaux de saules. Le ciel était pur, l'air calme; je marchais d'un pas léger, le sourire sur les lèvres, Tàme remplie des plus tendres émotions. A Textrcmité du village de Remondans, je rencontrai un paysan à qui je demandai où était la maison de M. de Dambelin. « C'est là, camarade, » me dit-il, en me mo"n. irant un vaste parc au-dessus duquel on voyait poindre
h cime d'un loit. La porte du parc était ouverte, une large avenue bordée d'arbres touffus conduisait au château. A côté de l'avenue, un sentier sombre se déroulait sous les rameaux de chênes dans la même direction. Je ne sais pourquoi, par quel mouvement machinal, par quel hasard je quittai l'avenue pour m'aventurer dans le sentier. Je n'y avais pas fait cinquante pas que je m'arrêtai, surpris tout à coup par le son de deux voix dont l'une était celle de Reinette. Par une de ces impulsions instinctives dont on ne se rend pas compte, au lieu de courir à sa rencontre, je me jetai dans un buisson de coudriers où j'étais parfaitement caché, et d'où pourtant, à la clarté de la lune, je distinguais à une assez longue distance le sentier. Bientôt je reconnus Reinette : elle s'avançait à pas lents, la tête baissée; un jeune homme marchait à côté d'elle en lui donnant la main, le même jeune homme dont l'apparition m'avait deux fois douloureusement frappé. Il lui parlait vivement, et il me parut qu'elle ne répondait rien. Arrivés près du buisson où je me tenais accroupi, elle lui dit: « Il faut que je rentre, monsieur, votre mère pourrait encore avoir besoin de moi. Eh bien, s'écria-t-il en lui prenant les deux mains, accordez-moi donc ce que je vous demande depuis 51 longtemps; laissez-moi entrer ce soir dans voire • chambre, je vous en prie, je vous en prie. » Elle hésita un instant et murmura h voix basse un mot que je n'entendis pas. Il me sembla que toute ma vie était suspendue