‹ Contes d'une nuit d'hiverChapitre 1 sur 4 · ALFRED^MICHIELS · texte numérisé non relu

ALFRED^MICHIELS

CONTES

DUNB

PAMS

LIBKAIKIE NODYELLE

BOULEVARD DBS ITAUKHS, 15

A. BOURDILLIAT ET G», ÉDITEURS a

La tnduotion et U reproduction sont réaerréeB I

CONTES

(Tétait un soir du mois de novembre; il faisait une de ces températures tiëdes et moites, qui, pendant l^arrièresa^n, semblent indiquer an regret de la nature : au moment où elle va franchir le seuil de Thiver, entrer dans le sombre domaine du froid, des pluies glaciales^ de la neige et des tempêtes, elle se retourne, pour ainsi dire, vers l'époque des beaux jours et cherche à en goûter une fois encore la douceur. Je trouvai cependant M^^^^ Favreuse négligemment assise devant un énorme feu de houille et de bois, qui jetait de mobiles reflets sur les murs; deux lanqpes et cinq ou six bougies éclairaient d'dlleurs la pièce, quoique la jeune dame fbt seule. Comme elle n'attendait aucune visite, une pareille dépense de combustible et de luminaire pouvait paraître oureffet d'un singulier caprice, ou un acte de foUè dissipation. Ce trait de prodigalité me

frappa d'autant plus que le mobilier de la chambre n*an<^

DonQait pas» à beaucoup près» une grande fortune, mais il fut pour moi une révélation.

— Vous avez beaucoup souffert, madame, lui dis-je, et vous n'avez point encore trouvé le repos.

Son visage, (»rdinairement assez pâle, devint pliK; pftie que d'habitude.

— D'où vous vient cette idée ? me répliqua-t-elle. Un symptôme si évident annonce-t-il en moi le chagrin qu'on le remarque au premier coup d'œil?

— Oh! non, madame, lui répondis-je, quoiqu'il y ait toujours au fond de vos yeux conune une arrière-pensée pleine de tristesse. Des indices étrangers à votre personne me font croire que vous n'avez pas été heureuse, que vous ne Têtes pas encore : cette cheminée pleine de flammes, malgré la douceur de la température pour la saison, cette lumière surabondante dont vous éclairez votre solitude.

— Trouvez-vous là des signes assez nets, assez graves, pour porter un jugement sur moi? Vous possédez sans doute quelque faculté divinatoire.

— Le froid et la nuit sont deux images de la mort ; en se prolongeant, ils deviendraient la mort même, puiâ(]pe tout périrait sous leur désastreuse influence. La douleur, l'abattement, d'une autre part, sont la mort de l'esprit, la mort du cœur ; s'ils se prolongent, ils mènent l'homme au saicide» à une fin plus odieuse ^core, celle que cause le désespoir tout seul, quand il foule aux pieds sa victime.

— Quelles expressions terribles vous employez, monsieur ! Épargnez-les-moi, de grâce. Je suis souffrante, je l'avoue, et ne puis en supporter l'énergie.

— Puisque vous reconnaissez la justesse de mon induction, je vous ménagerai, madame; j'ai fait comme le médecin qui presse un membre malade, pour reconnaître et le mal lui-même et la gravité de l'affection. £h bien 1 la tristesse nous inspire l'horreur du froid et des ténèbres,

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qui ne sont que trop en harmonie avec sa nature ; die nous donne un goût exagéré pour la lumière et la chaleur, les deux agents principaux de la vie, les emblèmes de la force, de la jeunesse, de Tespérance et de la gaieté!

— A leur tour, monsieur, vos paroles sont pour moi un diagnostic, d*où je conclus aussi que vous avez beaucoup souffert. On n'observe pas si bien raffliction d'autrui.

—Vous avez raison, madame, et je ne chercherai point à cacher mes blessures. Oui, les sept glaives de la douleur m'ont percé tour à tour. Et alors je redoutais l'obscurité, je redoutais le froid. Pendant plusieurs années de suite, je n'ai quitté mon logement le soir que contraint par une nécessité absolue. La nuit m'inspirait une anxiété vague, me causait un abattement irrésistible. J'appréhendais l'hiver, la neige, les tourbillons glacés, comme on appréhende une catastrophe. Le moindre vent qui sifflait soûs une porte, dans un corridor, semblait répondre aux gémissements de mon cœur. Je m'enfermais ainsi que vous; j'allumais des brasiers, qui rappelaient ceux des anciens châteaux ; j'inondais ma chambre de lumière. C'était, en quelque sorte, des talismans protecteurs que j'employais pour conjurer Tesprit du mal, le démon de la tristesse, pour éloigner les sombres. pensées qui rôdaient autour de moi.

— Comme vous expliquez bien ces sinistres effets! Vous semblez lire.au fond de mon âme et en déchiffrer la malheureuse histoire. Oh ! quelles effroyables combinaisons invente le sort, quand il veut nous persécuter 1

— Je n'ai pourtant jamais ouï dire, madame, que vous eussiez éprouvé de grandes infortunes. Je vous voyais mener une existence modeste, mais tranquille; je ne vous supposais pas beaucoup de motifs pour vous réjouir, car vous vivez seule, seule à votre âge, avec utie figure charmante, avec une instruction peu commune et une éloquence naturelle, ou, si ce mot vous semble trop flatteur, avec

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une facilité d'expression, avec une abondance d*idées, qui animent toujours l'entretien. Un pareil isolement doit dé* river de causes très-fortes, mais je ne les devinais point et n*en soupçonne même pas la nature.

— Ah! monsieur, comment supposer que le destin a réuni contre moi, pour ma perte, les deux fléaux les plus cruels que puisse redouter une femme, deux fléaux qui lui enlèvent le bonheur et Tespérance, un mauvais père, un mauvais mari! De Tun dépendent notre premier âge et le choix de notre compagnon ; de celui-ci dépendent les belles années, qui passent à travers la vie comme le soleil à travers le printemps, ou comme un orage des tropiques dans une forêt d'arbres en fleurs; l'implacable tempête ne laisse derrière elle que des branches nues et des troncs déracinés !

Ces paroles me causèrent un étonnement profond, que dut naïvement exprimer ma figure.

— Eh! quoi, madame, il a pu se trouver un honune assez aveugle, assez dépourvu de coeur, de goût et de délicatesse, pour ne point vivre avec vous dans l'harmonie la plus intime et la plus inaltérable?

En disant ces mots j'admirais malgré moi mon interlo-cutrice, ses beaux cheveux d'un blond foncé, plus clairs sur les tempes, où quelques mèches légères, capricieuses, formaient des boucles vagabondes d'une grâce incomparable, ses grands yeux bruns d'une forme parfaite, son nez aux lignes pures, élégantes, ses lèvres arquées, sineuses et souples, qui laissaient voir, pendant qu'elle parlait, deux rangées de dents fortes, arrondies, solides et brillantes, auprès desquelles l'ivoire eût semblé terne et rude. Et ce trésor de beauté, à faire fondre en larmes l'homme assez heureux pour l'obtenu: comme un don du ciel, le destin l'avait jeté entre les mains d'un être incapable d'en sentir le prix! Une âme tendre, une imagina-

tion vive et poétique fussent restées en adoration devant ce chef-d'œuvre. Lui, le stupide inconnu, ne la trouvait peut-être pas préférable à une personne vulgaire, à une maritorne épaisse et disgracieuse!

— Hélas! monsieur, me répondit l'aimable personne, j'avais rêvé, comme toutes les femmes, cette union parfaîte de l'esprit et du cœur, cet immuable et ravissant accord dont vous me jugez digne! Mais quelle terrible chute je devais faire du haut de mes songes, et dans quel abtme me suîs-je éveillée !

— Aucun indice ne vous a-t-il avertie, ne vous a-t-il guidée dans votre choix? Comment avez- vous accepté une créature si inférieure à vous, et proscrit, éloigné par anticipation, un prétendant que vous eussiez aimé, que votre affection eût comblé de joie?

— Avez-vous jamais vu de près une belle-mère? me dit à son tour M™e Favreuse. Avez-vous observé les regards qu'elle fixe, comme une louve, sur ses enfants adoptifs, le système de persécution invariable qu'elle suit à leur égard? Ils lui inspirent une haine sans nom, mystérieuse et vague, qui n'a point de motif précis, point de cause directe, et qui n'en est que plus acharnée, plus furieuse, plus impitoyable. Rien ne l'adoucit, rien ne la satisfait ni ne la conjure. Les larmes, les cris de douleur, les symptômes du dépérissement et de la maladie, la résignation et les prières, qui attendrissent tous les hommes, la trouvent implacable, menaçante, lugubre et froide comme le couteau de la guillotine. Ce qu'elle veut, ce n'est pas même la mort des pauvres orphelins tombés des bras d'une mère sous son odieuse tutelle, c'est leur souffrance, c'est leur ruine, c'est leur désespoir, c'est leur agonie, lente, prolongée, interminable ! Le spectacle de leurs maux la réjouit, la délecte, épanche comme un baume sur la plaie toujours irritée de son aversion! Les auteurs mystiques

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prétendent que les démons prennent plaisir aux tourments des damnés: s'ils disent vrai, une marâtre est ici-bas la plus parfaite image du démon.

— Je commence à entrevoir la source de vos infortunes.

— Hélas I oui, c'est d'une femme qu'elles ont pris naissance. J'avais onze ans lorsque ma mère mourut, et depuis lors le bonheur ne m'est apparu que dans la destinée d'autrui, comme une brillante et lointaine image, qui assombrissait ma propre existence , qui formait contraste avec le sort dont j'étais accablée. Ma mère avait pour moi Une excessive tendresse, me témoignait trop d'indulgence, me gâtait, pour employer le mot consacré. Loin de gouverner mon inexpérience , elle se laissait guider par mes caprices : douce et généreuse faiblesse, à laquelle devait succéder^ une rigueur impitoyable î Bientôt je me trouvai seule, n'ayant pour veiller sur moi qu'un père égoïste , indifférent , préoccupé de ses plaisirs et de ses passions. Les soins d'une domestique ne pouvaient remplacer rinquiète et infatigable sollicitude de ma mère. Comme presque tout mon temps se passait à la pension, néanmoins, je ne sentais que les jours de sortie le vide, le froid d'une maison où nul cœut affectueux ne répand son magnétisme. Bientôt mon père me dit qu'il allait me donner une seconde mère, plus belle, plus jeune que l'autre, qui ne m'aimerait pas moins et me consolerait peu à peu. Ces paroles me semblèrent étranges, m'inquiétèrent au lieu de me rassurer. Je n'en saisissais même pas tien le sens; je ne comprenais pas comment on pouvait faire une si invraisemblable promesse. La noce eut lieu, et mon père, dont les cheveux commençaient à grisonner, parut ne point me voir, n'eut des yeux, des sourires, des attentions que pour sa nouvelle femme, qui semblait médiocrement éprise de lui. Elle n'avait pas encore mis le pied dans notre maison , et déjà je voyais que je

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n'y serais plus rien, moi qai en étais jadis te centre, et vers laqudie Taffection de ma mère dirigeait toutes les pensées! Mais je ne prévoyais point à quel degré d'infortune mon diamgement de position devait me faire tomber. Réduite d'abord à Tinsignifiance, considérée d^un œil sec et froid, traitée d'une manière aussi peu affable, je me sentis bient?ôt comme étrangère sous le toit paternel. Insensiblement je devins un embarras, une figure importune ,puîs un objet iTaverâon. La haine fit des progrès rapides, employa tour à tour contre moi l'astuce et la violence. Mes paroles, mes gesles, mes regards, le son de ma voix, tout déplaisait à ma belle-mère. Si je disais qudques mots, on me fermait la bouche par les réponses les plus dures; si je gardais le ^ence, on me trouvait maussade, déplaisante, insociaWe; on m'i^pelait sournoise et bypctcrite. Les jeux, la gaieté, les pleurs, la tristesse, le mouvement, le repos, tout m'était imputé à crime ; le bruit même de ma respiration semblait indisposer contre moi : on eût voulu m'interdire juscpi'à Tair du ciel. Pour mes besoins, pour mon costume, c'était ie même esprit d'injustice et de persécution : j'étais trop friande ou trop avide , trop coquette ou trop négligente. Au Eeu que ma mère ne trouvadt jamais d'étoffes di&sez befles pour moi, on n'en trouvait point d'assez communes ni d'un prix assez bas. Dans cette même demeure où f avais été choyée, caressée , adorée, je n'étais pius qu'une malheureuse proscrite, et parfois j'avais l'air d^une mendiante à laquelle on donne par pitié des vêtements et de la nourriture.

— Mais votre père ne prenait-îl jamais votre défense? ne vous témoignait-il aucun intérêt! Une si évidente animnsité aurait dû l'attendrir.

— Ahî monsieur, les pères sont généralement aossi lâches que les belles-mères sont cruelles ! Des qu'une jeune femme, une femme nouvelle, a mis près d'eux la tête sur

l'oreiller, elle semble ne plus appartenir à la nature hu maine; elle devient une péri, un ange, une reine infaillible et absolue, qui commande sans cesse, qui est toujours obéie. Rien ne fatigue la docilité d*un époux déjà mûr, auquel sourit un frais visage. Non-seulement mon père ne me protégeait pas, mais il me traitait avec plus de rigueur que sa femme. Toutes les malveillantes observations qu'elle lui faisait sur mon compte, tous ses propos calomnieux, tous ses avis perfides lui semblaient la vérité, la sagesse même* Quand j'avais été le sujet de leur conversation et que j'ea* trais dans la pièce, mon père m'accueillait avec une gène évidente, ma belle-mère avec un sourire méchant et moqueur. Elle éprouvait une joie secrète de l'action déplorable qu'elle venait d'exercer à mon préjudice, et ne pouvait cacher son triomphe. Vous devinez quel agrément nous offrait ensuite l'entretien, quel plaisir nos discours et notre présence nous causaient mutuellement! Ah! c'est une goutte de poison mêlée à chaque flot de la vie qu'une telle inimitié, sans cause apparente, sans justification possible, sans trêve toutefois, sans ménagement et sans fin! Jamais un rayon de tendresse ou de gaieté n'éclairait pour moi la figure de mon père. Dominé, aveuglé, ensorcelé par sa faiblesse et par l'astuce de sa femme, il me regardait toujours d'un oeil morne, sombre et mécontent. Ma belle-mère feignait à volonté une hypocrite affection; elle était comme le machiniste qui gouverne les ressorts de son œuvre : lui, recevant d'elle l'impulsion, n'avait pas la liberté d'esprit nécessaire pour afficher des sentiments que je ne lui inspirais plus.

Encore si la marâtre avait eu des enfants, si elle avait pu me considérer d'un œil jaloux, comme leur rivale naturelle, comme leur disputant le cœur de mon père et ^ir enlevant une partie de sa fortune ! Mais ce motif peu lable n'expliquait même pas son aversion. Bien des an-

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nées se passèrent avant qu*un amour maternel exagéré pût lui servir d'excuse. Elle était seule; je ne lui portais ombrage ni pour le sort présent» ni pour l'avenir de ses héritiers. Dès lors cependant elle m'abhorrait comme une ennemie mortelle. Je tressaillais malgré moi, quand mes yeux venaient à rencontrer les siens et que j'observais la fixité de son regard, la haine profonde qui l'animait. Dans mon inexpérience enfantine, je ne me rendais compte ni de ses sentiments ni des miens ; mais je demeurais saisie de terreur, pétrifiée pour ainsi dire, comme la perdrix devant le chien d'arrêt. Ne pensez-vous pas , monsieur, qu'une haine si constante et si peu justifiée contre depauvres créatures est, chez les femmes, une espèce de monomanie doiit les médecins auraient dû s'occuper?

— Je n'ai pas la même expérience que vous en ces sortes d'affaires; le hasard, cependant, m'a fourni çà et là l'occasion d'observer des marâtres, et j'avoue qu'elles ne me paraissaient point tout à fait saines d'esprit. Cette malveillance, cette animosité sans cause, cette perversion du jugement, forment une véritable maladie morale.

— Tenez, monsieur, voici une lettre que tous les. journaux de Paris publiaient le 11 juin 185&. Tai coupé le passage afin de le conserver; la ressemblance des situations lui donnait pour moi un intérêt poignant :

« Hier, on a retiré de la Seine le cadavre d'une jeune fille remarquablement belle et habillée avec le plus grand luxe. Un sachet de toile cirée, pendu à son cou au moyen d'un ruban , contenait l'explication suivante :

» J'appartiens à une très-honorable famille. J'avais cinq ans lorsque mourut ma mère ; j'en ai vingt aujourd'hui. Ke pouvant vivre seul et désirant d'ailleurs qu'une

femme veillât sur moi, mon père se remaria. J'eus une

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sœur ! Dès lors, ma belle-mère, que f avais toujours trouvée affectueuse et bonne, devint peu Ji peu comme une sorte de démon attaché à mes pas. Voulant conserver pour sa fille toute Faffectîon de mon père, elle s'appliqua à me faire passer à ses yeux pour une enfant pleine de vices et de défauts. L'étude était ma seule consolation. Jalouse des progrès que je faisais, présumant sans doute que j'éclipserais un jour sa fille par quelques talents, ma bellemère redoubla de persécutions, et ce fut pour moi un supplice de chaque jour ; mon père même, trompé par sa fenmie, me refusait ses caresses. Je ne lui en veux pas, non plus qu'à ma sœur, innocente et bonne enfant. Je hii pardonne aussi à cette femme qui m'a tant torturée î Je vais mourir : Dieu me saura gré de mon sacrifice. Inutile de chercher à me connaître ; j'habitais loin de Paris... J'ai voulu par ces signes révéler les causes de ma mort, afin qu'dles servent d'avertissement, si elles fixent l'attention, aux pères qui, par un second mariage, voudraient donner une belle-mère à leurs enfants. L'exemple de ma souffrance n'est malheiffeusement pas rare dans les famffles.

» Marie D... j»

« Une enquête judiciaire a été ouverte pour chercher le nom et la famille de cette infortunée *. »

-^ Quelle horrible Mstoirel m'écriaî-je. la pauvre enfant ! ô la malheureuse victime !

jime Favreuse pleurait.

— Je garde ce papier, dit-elle, et cependant il me navre |

V Cette Bote et cette lettre ont par« effecUvement dans les joaraMnc j quotidiens ; nous les reproduisons textuellement.

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le ceem*. Je ne Tai jamais lu sms fondre ea laraes. l'ai

aosâlM; <âeTant tes yeux cette créaitQre charmasfieetinQOcesiAe, lîTFée m plœ effixy^abie désespoir. Quel débat dans la vie et (pielie triste fin ! Ce voyage ftirtif entrepris pofar quitter sa province, poor épargner k ses persécvtenrs le scandale de sa mert ! La voyez-^vous franchissaot lés portes <}e Paris, oomaie ie seuil d'un tombeau ? Gedie grande ville o& la beauté trouve de justes appinéoialiem» oà tant de jeunes fiRes sont enviro^iées d'hoisunages et de leisdresse, trâtées ainsi que des êtres supédeors, ce n'était pas Tamour, la gloire, le plaisir, la fortuaae, qu*efle 7 venait clierdia', mais la nuit, le sileoce, le secr^, un endroit favorable à soq tragique dessein. £^ «larcbe au TœSi&a des raes comme «n spectre, ne «ongeant pas à se nourrir, n'ayant plus de besoins, attendant que l'ondipe env^oppe la cité de son drap funèbre, die qid ne doit pas avoir de linceul, qui doit bientôt rouler au milieu des f!o(B : Les tendres ^seeodent enfin : elle approche des quais, elle regarde le fleuve obscur; elle Tentend gémir entre les ponts : c*est là le bal de ses veaux, le teri»e de sa destinée, ie iHt miptial que lui apreparé sa famille,s(m dernier aâle et son demier espoir. Qoe d'auti^s sourient à leur bien--aii&é, que d'autres Usent dans des yeux pteâbs de passion le bonheur qui naît de leurs regards, de leur seule présence; elle, la pauvre fJIe, jeune, bdie, gracieuse comme une fée, ne G(mna!tra jamais Tivresse du cœur. K cette boache, dont on eût sollicité avec entraînement ie plus faible aveu, c'est Tonde bcmiicide qui va en recevoir le premier baiser, qui va en éteindre à jamais le souffle ! Ah ! si une diariHable puissance veillait sur le sort des hommes, gouvernait, comme on ie prétend, les affaôres de œ nuynde, ne 9eraitH3e pas dans ces occasions qu^ele interviendbrait? Laisserait^lle accomplir d'aussi lamentaUes sacrifices ? Mais les passants deviennent de jiïus

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sombre édifice. Quels spectactes vont s'offrir maintenant à votre vue!

Et M™« Favreuse continua son récit.

— L'âge vint cependant, où mon coeur froissé par la persécution aspira doublement à la tendresse. J'avais dix-sept ans et quelque beauté : les yeux des jeunes gens s'arrêtaient sur les miens, avec une expression que je n'avais lue dans les regards de personne et qui me troublait jusqu'au fond de l'âme. Le ciel me paraissait plus beau, le printemps plus doux, la brise plus parfumée ; j.e rêvais le bonheur à deux. Moi qui depuis si longtemps n'avais pas senti des lèvres aimantes toucher mes joues, ii me semMait que des trésors d'affection s'étaient amassés en moi, que mon attachement n'aurait point de limites, deviendrait un culte et une adoration.

» Parmi les jeunes gens qui fréquentaient notore famille et qui m'avaient remarquée, il y en eut un dont les dis* cours, dont la recherche passionnée me causèrent une vive émotion. Toute sa personne indiquait une nature d'élite ; quelque chose de noble, de fier, d'intelligent, de chevaleresque distinguait ses paroles, ses attitudes, ses gestes, sa démarche ; il me semblait qu'une lumière se jouait sur son front et dans ses cheveux noirs. Ses généreux sentiments vibraient au moindre souffle, montaient peu à peu jusqu'à l'enthousiasme. Comment aurais-je pu lui déguiser ma sympathie? Mes traits, mes regards, le son de ma voix, , une foule de signes devaient la trahir, et me rendre plus aimable à ses yeux, comme son penchant déclaré l'embellissait pour moi. L'affection est la plus puissante de toutes les parures : elle enveloppe d'un charme idéal ceux qu'une ' visible harmonie ou de mystérieuses convenances destinent ' l'un i l'autre. Ce prestige, qui les éblouit et les traisporte, échappe aux indifférents.

» Comme il était d'une très-bonne famflle et devait pos-

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séder un jour de la fortune, mes parents ne pouvaient guère lui refuser leur approbation, lui interdire ouvertement fespoir. On lui permit en conséquence de me donner des soins : on parut d'abord encourager, favoriser son amour. Mais c* était un piège que me tendait mi belle-mère, un piège atroce et infâme- Elle étudiait sur ma figure, dans mes paroles, dans mes moindres actions les sentiments de mon cœur. Elle me laissait prendre goût aux délices de ce jardin enchanté, avec l'intention cruelle de m'en bannir par l'astuce et le mensonge. Ne devinant point ses projets perfides, je me berçais des plus douces chimères. Je me voyais heureuse avec l'homme de mon choix, dans une habitation élégante et calme, loin du trouble, des soucis, des importuns, et les tableaux ravissants que me traçait mon imagination avaient pour perspective une longue smte de beaux jours, une félicité invariable. Qaand ma tendresse fut parvenue à ses dernières limites, quand elle rayonna, en quelque sorte, de tout mon être, comme une divine émanation, la furie commença son œuvre ténébreuse. Elle employa les insinuations, les demÎHUots, la calomnie, tous les stratagèmes, pour me nuire dans l'esprit de Clément, pom* ternir à ses yeux mon image et le détourner de moi. Entraîné, aveuglé par sa faiblesse, par son attachement sénîle, par les ruses de sa femme, mon père s'associa au complot, y prit sans scrupule un rôle actif. L'autorité de son âge, la confiance que devait inspirer sa position envers moi, donnaient un poids considérable à son témoignage infidèle. Comment soupçonner qu'il débitait des impostures contre son enfant, pour obtenir un coup d'œil d'approbation, pour être gratifié d'un sourire et d'une caresse ? Dès ce moment d'ailleurs on me veilla, on m'isola; il me fiit impossible de dire à Clément une seule parole sans auditeurs et sans témoins. Aurais-je, dans tous les cas, essayé de me justifier? Je ne savais même point qu'on m'accusait;

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à plus forte raison ignorais^je les vices, les défaute, les actions basses ou méchantes qui m*étaient imputées. Je ne me serais donc pas défendue contre des attaques secrètes, dont je n'avais nulle connaissance. Mais les fourbes craignent toujours que leur victime ne discerne le poison dans la coupe mortelle qu'ils lui présentent.

3 Un seul indice frappait ma vue : la tiédeur qui remplaçait peu à peu Famour enthousiaste de Clément. Cette froideur croissante me navrait, m'accablait de désespoir, mais j'étais loin d'en soupçonner la cause. Je passais des nuits entières à pleurer, j'invoquais toutes les puissances de la terre et du ciel ; je me perdais au milieu de mes vaines conjectures, comme dans un bois sombre, efiDrayant et sinistre, où ne tombe que la lumière blafarde, rinutile clarté de la lune, où bruissent des rumeurs inquiétantes, où rôdent des bétes mystérieuses, et je ne me doutais pas que mon infortune venait justement des personnes qui me devaient secours et protection. Ah ! la calomnie est la reine du monde ! Elle porte dans les ténèbres des coups infaillibles, dont on ne cherche même pas à se garantir. Lorsque deux ou trois individus se trouvent assemblés, à huis dos, ils peuvent, «ans être fort habiles, peindre les absents comme des monstres. Et presque jamais ceux-<ù n'ont Foccasion de se justifier. Ils se trouvent donc atteints et convaincus des forfaits imaginaires qu'on leur prête. On a vu des sectes, des partis, des générations, des peuples entiers périr dans les étreintes de ce hideux serpent, comme Laocoon et ses fils.

» Vainement je tâchais par quelques phrases détournées, par la tristesse de ma phydonomie et par mes regards suppliants, de ramener à moi le cœur qui m'échappait. La prévention, hélas! était déjà trop forte! Elle augmentait tous les jours; on l'avait répandue, comme une épidémie, dans la famille de Qément, si bien que son

père, sa mère, ses sœurs aidaient de leurs efforts, de leur complicité involontaire, TEuménide acharnée à ma perle. Enfin cessa de venir, et ma belle-mère m'annonça d'un air triomphant que je ne le verrais plus, qu'il avait re* nonce au projet de s'unir avec moi. Je sentis que je devenais pâle comme une statue de marbre. En voyant l'excès de ma douleur, la cruelle femme ne put s'empêcher de sourire. Je n'oublierai jamais le regard fixe qu'elle attacha sur moi, pour savourer pleinement le désespoir de sa victime. Ce fut un trait de lumière : j'eus la conviction» dès ce moment, qu'elle était l'unique cause de mon infortune, et des preuves manifestes me l'ont démontré par la suite. » Dans quel enfer je descendis alors! A dix-sept ans, j'éprouvais cette mort du cœur, cette agonie de la pensée, où l'on expire mille fois sans cesser de vivre. Je l'avais donc perdu, perdu pour toujours, lui, mon premier rêve, lui, mon premier espoir! Il me semblait que le monde s'était écroulé autour de moi; mon imagination se promenait parmi les ruines de mon bonheur, comme un fugitif revenu dans une grande cité, après un tremblement de terre. Mes jours et mes nuits n'étaient qu'un sanglot. Parfois je maudissais la crédulité, la faiblesse de dément, la versatilité de son cœur. Je me disais qu'à sa place je me serais mieux défendue contre une tactique sournoise; mon amour eût été plus opiniâtre que la haine, plus clairvoyant que l'astuce et plus fort que le soupçon; je n'aurais pas renoncé pour de vains propos à une affection enthousiaste* On ne m'eût pas fait incendier de ma propre main le palais enchanté de mes songes. Mais ce qui rendait ma douleur plus amère encore et plus poignante, ce qui troublait presque ma raison, c'était de penser que mon infortune était l'ouvrage de ma belle-mère. Elle avait donc réussi, le monstre malfaisant; elle était parvenue à distiller son poison dans mon cœur, à m'infliger une torture inexpri-

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mablel Je la maudissais, f appelais sur sa tête les plus justes châtiments, et mon eq»it s'égarait en de sombres pensées.

3 tourments de la haine ! ô malheur incomparable des enfants qui n'ont plus de mère et que harcèle une femme sans pitié! Leur âme se façonne à la colère, s'habitue à l'aversion et à la défiance, comme celle des enfants chéris à la tendresse et à la bonté. Les pénibles sentiments, l'état de lutte, au milieu desquels ils vivent, sont poiv eux une sorte d'éducation funeste. Ils perdent jusqu'à un certain point la faculté d'aimer; on verse dans leur sang l'inquiétude, la malveillance, toutes les jMissions misanthropiques. Les natures les plus douces, les plus sociables deviennent rudes, sombres, moroses, farouches et agressives, au milieu de cet air empesté, comme les citoyens d'un pays que ravage pendant longtemps la guerre civile.

» Le genre de supplice inventé par ma belle-mère, ne devait pas, dans son intention, m' être appliqué seulement une fois. Elle voulait me mettre à la torture aussi souvent qu'elle le pourrait. Me laisser concevoir des espérances, me montrer en perspective le bonheur, le calme et la liberté, puis étendre soudain devant mes yeux un rideau noir, semé de blanches larmes, comme un drap funéraire, voilà son dessein. Lorsque ma première douleur fut apaisée, lorsque mon désespoir fit place à la mélancolie, ma persécutrice, un instant immobile, déploya de nouveau ses tentacules. La méduse voulait ressaisir sa victime. Ma belle-mère m'avait laissé reprendre des forces pour mieux sentir les chagrins qu'elle me préparait.

» Insensiblement de jeunes visages reparurent chez nous. Les prétendants furent autorisés à me faire la cour. Mais cette fois je me tenais sur mes gardes ; Je voyais le piège. Comme un oiseau blessé, qui traîne encore l'aile, je ne >

LA wurr d'hiver 19

pouvais sitôt reprendre mon vol. Une image gravée dans mon esprit en bannissait toutes les autres.

* L'amour, néanmoins, a de si doux prestiges que les pkw rebelles ne lui échappent pas entièrement et n'écoutent point sans plaisir sa voix .mélodieuse. Pour moi, qu'on avait si longtemps maltraitée, rebutée, les prévenances, les attentions, les discours flatteurs, les regards sympathiques avaient un double charme. Je savourais malgré moi ces parfums du printemps. Je ne pouvais non plus m'abstenir de toute préférence. Ma belle-mère épiait les moindres signes qui lui paraissaient trahir les battements de mon cœur; m' attribuant des émotions, des penchants imaginaires, elle renouvelait ses manœuvres aussitôt qu'elle me croyait un goût décidé. Les visites devenaient peu à peu moins fréquentes, puis je me retrouvais dans la solitude. Mais comme ces artifices perdaient insensiblement de leur efficacité, m'attristaient de moins en moins, l'odieuse femme eut recours à de nouveaux stratagèmes.

» Nous avions pour médecin un homme qui allait entrer dans la vieillesse, et dont la physionomie basse m'avait toujours déplu. Ses yeux d'un bleu de faïence contrastaient avec ses sourcils encore noirs, quoique ses cheveux fussent déjà gris, et lui donnaient une apparence étrange, un air faux et fantastique. J'avais eu le malheur de lui plaire. 11 attachait sur moi des regards qui me causaient un sourd malaise, qui dénotaient des sentiments peu convenables pour son âge et pour sa profession. Ma bellemère les avait remarqués aussi bien que moi. N'osant me plaindre, je montrais une vive répugnance à le consulter. Dans toute famille honnête, on lui aurait sur-le-champ interdit la maison. Au lieu de le congédier, celle qui remplaçait ma mère, qui devait me protéger comme son enfant, devint chaque jour plus intime avec lui. Les deux fourbes eurent ensemble de lojfigs entretiens. La passion

du docteur pour moi semblait augmenter» se manifestait presque sans détour, quoiqu'il fût marié, père de plusieurs enfants. L'aversion, le dédain, qui se peignaient sur ma figure, le sUence que je gardais, quand il m*adressait la parole, ne me délivrèrent pasde sesimportunités. Il y avait là un mystère qui me remplissait d'inquiétude. Je jugeais ma belle-mère capable de toutes les scélératesses, et ne me trompais point* Je sus bientôt ce qu'elle tramait.

» Une indisposition légère m'avait forcée de prendre le lit. Persuadée que c'était peu de chose, je ne voulais pas qu'pn me donnât des soins, je ne voulais pas surtout qu'on appelât le docteur. Ma belle-mère avait d'autres intentions. Elle l'envoya chercher. Mon père était sorti. La servante et le domestique furent chargés de commissions qui les éloignèrent, La femme perverse attendit son complice, l'introduisit auprès de moi, et quitta la maison à son tour. On m'avait reléguée dans une pièce solitaire, au fond de l'appartement, très-loin de l'escalier; mon unique fenêtre donnait sur un jardin. Le lieu semblait propice au crime. Le docteur entra d'un air louche, qui éveilla aussitôt ma crainte; j'avais d'ailleurs des pressentiments funestes, et, par un instinct de femme, je ne m'étais deshabillée qu'à demi. Le traître me parla de son amour en termes voilés d'abord, puis me déclara ouvertement sa passion. Une colère inexprimable, une indignation profonde et terrible comme les tempêtes qui soulèvent la mer entre lès tropiques, bouleversa toutes mes facultés; depuis si longtemps je comprimais au fond de mon coeur les plus justes ressentiments! Mon courage, ma patience étaient à bout, et ce misérable venait ajouter son infamie aux tourments que j'avais supportés avec tant de peine! C'en était trop. Je ne pouvais plus contenir mon exaspération; il fallait lui livrer passage ou mourir. De quels

LA NCIT D*HIYER 21

mots me servis-je pour te foudroyer? Quelle redoutable éloquence m'inspira Texcès du malheur? Je Tignore, je ne me le rappelle point, je n'avais pas conscience de moimême, je n'étais plus de ce monde ; ma pensée planait dans la sphère imposante et lumineuse de l'étemelle jus* tice. La mort, une mort inévitable n'eût pas refoulé une seule parole au fond de ma poitrine. Je n'avais ni peur, ni ménagements, ni inquiétude ; je devais être effrayante et sublime.

» Le lâche fut atterré. S'il avait voulu poursuivre, ce n'était plus à l'amour qu'il devait songer, mais au meurtre, à un ignoble assassinat^ et encore eussé-je défendu ma vie! Les cœurs purs ont d'invincibles élans; tout tombe, tout s'efface devant la majesté de leur sainte colère; le vice, la perfidie, la bassesse et le crime ne peuvent tenir contre cette force souveraine.

» Il l'éprouva, l'homme égaré ! H sortit dans une confusion mortelle, trouvant à peine son chemin, tâtonnant, pour ainsi dire, et se heurtant contre les murs, comme si un dieu vmgeur l'avait frappé d'aveuglement. Jamais il ne reparut chez mon père, et garda sans doute un accablant souvenir de son humiliation, un de ces souvenirs qai font tout à coup monter au front la rougeur, en pleine société ou loin des hommes, parmi les scènes leé plus orageuses ou les plus calmes, dans la solitude des bois et le silence de la nuit.

B Mon exaltation magnanime avait subitement guéri mon indisposition. J^avais la fièvre, mais je n'étais plus malade. Je m'habillai, j'attendis mon père ; j'attendis la complice du docteur. II fallait en finir; le temps de la pa* tience, de la résignation, des muettes douleurs était passé, le frémissais pourtant de l'explication qui allait avoir lieu; je me promenais dans ma chambre avec des battements de cœur à faire pitié. Voilà les émotions qui remplaçaient

22 l'A NOIT D HIVEK

pour moi les enchantements de la jeunesse ! Ma bell&-mèr& revint, écouta, puis ouvrit ma porte. Le trouble, Tinrquiétude, et toutes sortes de passions mauvaises, lui don* naient une expression diabolique ; je crus voir une autre lady Macbeth, après Fassassinat de Duncan. Elle parât surprise de me trouver debout, seule, et complètement habillée.

» — Vous allez mieux? me dit-elle.

» — Que vous importe? lui répliquai-je. Ce n'est pas de ma santé qu*il s*agit maintenant, et elle vous intéresse peu d'ailleurs. Nous aurons à parler d'un autre sujet.

jb — Quand vous voudrez, mademoiselle.

j> — J'attends mon père; savez-vous s'il doit rester longtemps dehors?

» — Comment le saurais-je? 11 fait ce qu'il veut,

» — Il fait ce que vous lui ordonnez pour ma perte et son déshonneur. Mais vous ne triompherez pas toujours.

B Ma belle-mère me lança un regard, ou je vis flamboyer tout un enfer de haine. Je ne baissai pas les yeux néanr moins ; je lui rendis aversion pour aversion, et menace pour menace.

» — Vousêtesmal disposée aujourd'hui, ce me semble, reprit l'odieuse f^nma; je vous laisse à vos réflexions..

» Comme elle allait quitter ma chambre, le bruit d'un pas bien connu de toutes deux frappa mon oreille : c'était mon père qui rentrait. Sa femme le suivit dans le but de l'influencer, de le mettre en garde contre mes révélations, de parer le coup que j'allais lui porter. Mais je ne lui en donnai point le loisir; je voulais lui arracher son masque, soutenir une lutte ouverte, et je l'accompagnai dans le salon.

3 11 en résulta une scène effroyable. Je dévoilai le projet ignominieux qu'elle avait formé, sans respect pour la famille, pour son mari, pour le nom qui était devenu le

LA HUIT d'hiver 23

sien» Et cette accusation ne fut qu'un exorde. Tous les griefs, tous les souvenirs douloureux accumulés dans mon esprit et contenus si longtemps par ma timidité, par ma dépendance, par le sentiment de mon abandon, trouvant enfin le passage libre, se précipitèrent comme un torrent. Je n'oubliai, je ne déguisai, je n'atténuai rien. Une véhémence imprévue étonna, déconcerta mes auditeurs. C'était ccMnme un flot irrésistible, qui entraînait pêle-mêle toutes sortes d'affreux débris. Ma {principale cause d'indignation revenait toujours à la surface.

» — Oui, m'écriais-je, c'est l'idée que caressent avec amour, c'est le but que poursuivent avec obstination une foule de marâtres : compromettre, déshonorer leurs bellesfiUes! Elles les poussent vers le mal, préparent insidieusement leur chute, puis triomphent de leur malheur. — « Vous le voyez, disent^^es ensuite, vous le voyez : c'était une âme basse, un cœur naturellement vicieux. Elle n'attendait qu'une occasion, et sa perversité a paru dans tout son jour. Les avis, les reproches, les bons exemples ne la touchaient pas. Aucun effort, aucune sagesse humaine ne pouvaient la préserver de la honte. Elle s'y est engloutie, elle n'en sortira plus ! » — Ah ! parmi tous les crimes dont ta vapeur cache le ciel au genre humain, nul n'est 'aussi abominable que de briser, de flétrir ainsi une jeune existence, pour satisfaire une haine sans motif, sans excuse et sans pitié !

s Enfin, les deux coupables se réveillèrent de leur torpeur. Vous vous imaginez peut-être que mon père ouvrit les yeux sur sa faiblesse, prit mon parti, me donna gain de cause. Non, non; ces hommes enchaînés par les sens, gouvernés par une femme trop jeune pour eux, sont des esclaves qui ne rompent jamais leur chaîne. Il s'emporta, au contraire ; il m'imposa silence. Les faits incontestables que j'avais alloués, il les traita de chimères, sinon de ca*

2k ^ ivuiT d'hiver

lomnies. C'était moi» qui sur lous les points» étais rëpréhensible : sa femme ne méritait que des éloges, devait passer à mes yeux» comme aux siens» pour un ange de lumière.

» — Puisque vousbiftmez toutes ses actions» dit-il enfin, puisque vous vous trouvez malheureuse» opprimée» que vous attribuez à votre belle-mère les plus odieuses intentions, il faudra vous créer une nouvelle existence. Vous voilà en âge de vous marier; dès qu'un parti convenable se présentera» ne faites point la précieuse et acceptez-le. Vous vivrez alors chez vous» comme bon vous semblera. Vous ne crierez plus qu'on vous tend des pièges et qu'on vous tyrannise.

» En achevant cette diatribe» mon père me fit un geste de la main, pour me dire de m'éloigner. A quoi m'eût servi de répondre? Un tel aveuglement ne laissait aucun espoir. Je regagnai ma chambre» la désolation dans le cœur.

]» Ah ! ceux dont la jeunesse n'a pas connu ces épreuves» ne sauront jamais tout ce que la vie humaine peut contenir d'amertume !

» Le prétendant convenable, dont avait parlé mon père, ne tarda point à s'offrir ou, pour mieux m'exprimer, ma belle-mère le déterra» le choisit avec une affreuse clairvoyance. C'était un pauvre diable sans esprit et sans éducation. Il avait trente ans passés» une tournure commune, des goûts à l'avenant et des habitudes triviales. II exerçait un petit commerce qui formait sa seule ressource. Quoiqu'il ne fût pas laid, à strictement parler, que son visage et son corps n'eussent rien de repoussant, on ne vit jamais une apparence plus pauvre» une mine plus chétive et plus délabrée. Ses favoris pendants» ses cheveux clairsemés, ses yeux caves, son œil fixe et morne, sa peau terreuse, avaient quelque chose de sépulcral. Une grossière débauche avait.de très-bonne heure épuisé ses forces,

LA NUIT d'hiver 25

miné son organisation. Ma belle-mère assura néanmoins ' que c*étaît mon fait, que je ne trouverais pas mieux. Mon père, qui subissait de plus en plus son influence et n'aspirait qu'à m' éloigner de lui, répéta mot pour mot ces paroles. Suivant une de ses maximes favorites, d'ailleurs, un homme était toujours assez beau. Que faire! quel parti prendre? Hélas! je n'avais plus la force de lutter! J'étais comme ces oiseaux battus par la tempête, qui se laissent choir de fatigue sur le pont des vaisseaux, et y trouvent une mort bien plus certaine qu'au milieu des orages.

» Quand on voulut me mettre en relation avec M. Favreuse, je ne fis donc point de résistance. Moi aussi j'avais hâte de quitter cette maison maudite, où j'avais tant souffert ! Depuis le dernier complot de ma marâtre et la scène qu'il avait occasionnée, mon séjour dans la même demeure était devenu impossible. J'éprouvais une inquiétude perpétuelle, et un affreux dégoût se mêlait à mon ressentiment, comme une substance nauséabonde à une liqueur funeste.

]> La demande eut lieu dans toutes les formes. On me laissa seule avec mon prétendu, pour qu'il m'exposât sa reqaéte et m'exprimât ses sentiments. Le pauvre homme était pitoyable. Il ne pouvait dire deux mots de suite et ne savait conunent se tenir. Il balbutiait, toussait, se mouchait, usait son chapeau à force de le tourner dans ses mains. Sa harangue inintelligible ne dura pas longtemps, par bonheur. Il eût mieux fait de dire tout simplement : « Je vous aime beaucoup, mademoiselle, et je souhaite vous épouser. Vos parents m'ont donné leur consentement, mais c'est le vôtre surtout que je voudrais obtenir. j> Cela, du moins, aurait eu un sens; beaucoup de futurs ne doivent pas expliquer plus longuement leurs intentions. L'éloquence de M. Favreuse n'allait point jusque-là. Je répondis à sa pensée plutôt qu'à ses parotes, et acceptai le

26 Là HUIT D HIVER

triate sort qu'il m'ofiiaiL Ma beUe-mèrep cette fois, devait atteindre 8oa but, me river au cou une diatae indissoluble et m'enferfioer dans le bagne des unions mal assorties.

» Un motif consolant, parmi beaucoup de raisons déplorables, n'avait pas été sans influence sur ma détermination. M. Favreuse ne paraissait point un méchant homme; sî je ne pouvais espérer le bonheur avec lui, son caractère semblait me promettre que je serais libre et tranquille. C'était une fausse idée, qui tenait à mon manque d'expérience» Un sot n'est jamais bon : quand il ne fait point le mal. par méchanceté, il le fait par ineptie.

» £n&n, elle eut lieu, cette triste fête, où je parus comme une victime couronnée de fleurs. Quand je prononçai le oui fatal, je sentis, pour ainsi dire, mon coeur se déchirer dans ma poitrine. Toutes les illusions, tous les rêves de félicité qui enivrent un jeune esprit, m'abandonnaient d'un seid coup. La porte de la chambre nuptiale était pour moi cette porte lugubre, où, suivant le poëte, on lit avec effroi : « Entrez, maudits; {dus d'eq)é— rance ! > Je changeais de malheur, voilà tout; et j'en vins à regretter une infortune qui désolait ma sensibilité, qui exaspérait mon intelligence, mais n'atteignait point ma personne.

» supplice sans nom 1 6 abaissement inexprimable ! Devenir la subalterne d'un homme que l'on méprise, n'avoir plus la libre disposâticm de soi-même, appartenir, corps et âme, à un être inférieur, digne tout au plus de vous servir ! Et saroir que cette calamité n'aura pas de fin, que la loi vousgarrotte, vous livre au monstre, ne vous laisse aucune issue vers une meilleure existence, que la iîiite même ne peut vous affranchir et que, dans cette circonstance, l'autorité publique vous remettrait sous le joug ! Croyez-moi, je n'ai point une imagination romanesque, l'esprit d'audace et d'aventure; j'étais née.

LA ÏIOTT d'hiver 27

au contraire, pour une vie simple et tranquille. Mais sî f avais connu les droits illimités d*un mari, je l'atteste à la face du ciel! plutôt que de subir cette bumiîiation intolérable, je me serais évadée de la maison paternelle, qui avait ce^sé d'être pour moi œi asile, et j'aurais bravé tous les accidents, toutes les infortunes, la déloyauté du monde, les périls de la m^, l'indigence, la fatigue, la maladie et la mort, libre au moin& de choisir une retraite solitaire, où la pauvre proscrite eût rendu en paix le dernier soupir! Ah! l'amour que je n'ai pas connu, que je ne connaîtrai probablement jamais, car de trop longues souffrances ont paralysé mon cœur, l'amour considère avec joie les liens de fleurs qui s'enlacent; il ne veut pas les rcanpre, et un fil de la Vierge le retiendrait aussi bien qu'une chatne de diamant. Mais garrotter l'une à l'autre, sans ei^ir de délivrance, deux créatures faites pour se haïr, c'est le triomphe de la déraison! Moi qui suis naturellement délicate, éprise du beau, portée k l'élégance, un peu difficile même, je n'entendais^ exprimer que les sentimente, les idées les plus vulgaires, les plus fastidieuses erreurs, les iwéjugés les plus ineptes : mes entretiens forcés me maintenaient dans une région basse, fangeuse, déplaisante, comme ces marais où traînent pendant l'hiver des joncs desséchés ; encore une image empruntée à la nature, qui a toujours une nobleirae relative, ne peut-elle peindre exactement les fondrières intellectuelles où j'étais plongée. Aucun rayon de sdeil n'y tombait, aucune fleur n'en variait la monotonie, et les moeurs de M. Favreuse correspondaient à ses préoccu* pations. Bientôt las de ma visible répugnance, il passait habituellement ses soirées hors du logis, et ne rentrait que fort tard, ivre bien souvent, malpropre, infect et hideux.. (Si ! si ma belle^nère avait pu voir alors l'excès de mon malheur, quels transports de joie elle eût éprouvés 1

» Le parti que j'aurais dû prendre avant d'accepter cette union dégradante et misérable, je fus obligée d*y recourir après Favoir subie. Les situations extrêmes demandent des résolutions de même nature : je le voyais enfin, et regrettais amèrement de ne pas en avoit été plus tôt convaincue. Je rassemblai quelque argent, une faible partie de ma dot, et me réfugiai dans une petite ville de Lorraine, au pied des montagnes. Là, je me cherchai un moyen d'existence pour ménager mes faibles ressources, et me mettre en garde contre le besoin. Nulle tâche ne me parut trop pénible ; je cousais, je brodais, je tenais des livres, je donnais des leçons. Parfois je rencontrais des natures bienveillantes, qui m'épanouissaient le cœur. La gaieté me rendait moi-même obligeante, patiente, infatigable : j'avais constamment le sourire à la bouche. J'étais si heureuse de me trouver libre, libre pour la première fois de ma vie, traitée comme une créature humaine, sans préventions'haineuses, sans injuste mépris ! Oh! que la nature me paraissait belle, et douce, et ravissante, lorsque les jours de fête, après avoir terminé mon travail, j'allais respirer l'air frais des vallons, m'asseoir au bord des étangs, cueillir les fleurs semées dans l'herbe, en écoutant le mélodieux murmure des sapins !

» Je me gardais bien d'écrire à mes parents, à M. Favraise ; j'avais changé de nom, je ne disais rien de ma vie passée. J'y songeais même le moins possible, car le souvenir seul m'en faisait frémir. Non-seulement je ne désirais pas savoir ce que devenaient mes persécuteurs, mais je tremblais d'en avoir des nouvelles. Un jour cependant, j'appris d'une façon indirecte et inattendue que mon père était mort. Un négociant, qui revenait de Paris, conta en ma présence, comme des faits exceptionnels, les détails de la fièvre pernicieuse qui l'avait emporté. Je ne 'ous dirai point que j'écoutai ses paroles sans émotion :

LA Nurr d'hiver 29

la nature, quoi qu'on fasse, a toujours des droits sur nous. Mais quand les liens de famille ne sont pas entretenus par les sentiments qui devraient les accompagner, ils s'affaiblissent, deviennent une pure convention, et perdent finalement presque tout leur pouvoir. Quelle affection résisterait à Fidée que les personnes qui devraient le plus nous chérir, n'ont aucun attachement, aucun égard, aucune pitié pour nous ? Mon père n'avait sans doute jamais regretté sa conduite envers moi, ne s'était jamais attendri sm* mon infortune. M'attribuant tous les torts, cette disposition inique aurait duré aussi longtemps que sa vie. Fallait-il en conséquence arroser de larmes son tombeau?

2> A en juger par son train de maison, il devait posséder de la fortune ; la loi ne lui permettait point de m'en dépouiller complètement. Une personne tierce prit pour moi des informations, qui me donnèrent la certitude que mes droits m'assuraient une position indépendante. J'écrivis alors à M. Favreuse que je partagerais avec lui mon héritage, pourvu qu'il me promit sur l'honneur de ne jamais m'inquiéter, de me laisser entièrement libre. J'avais horreiur du scandale et ne voulais point provoquer de débat judiciaire, pour obtenir une séparation. Comme il ne pouvait toucher à mon bien sans mon concours et n'avait pas réussi dans le commerce, il accepta mes conditions avec empressement. Que lui importait ma personne, quand je lui abandonnais la n|oitié de ma fortune !

» Je revis ma belle-mère, non plus comme une fille soumise à son autorité, mais comme un remords vivant et une personnification de la justice. Mes dédains la troublk'ent, sans stimuler son amour-propre, sans lui inspirer quelques sentiments honorables. Elle avait tout mis en œuvre pour dénaturer le bien de mon père, grossir sa part et diminuer la mienne. On déjoua plusieurs de ses

50 LA mur d'biveii

ruses, où la fnude était trop éridente ; je lui laissai le bénéfice des autres, me souciant peu dn tort qu'elles pou-» valent me faire, et voulant lui montrer d'aiUeun^ que je la dominais par mon désintéressement comme pur mon mé^ pris. Nous évitons depuis lors les lieux où il nous serait difficile de ne pas nous rencontrer. Hais si elle ne me voit plus, si elle ne possède plus les moyens dem*oppTimer,eIle m'espionne de loin, elle me dénigre, elle m*enveloppe de ses artifices et de ses calomnies, le suis de trop pour elle sur la terre et, s*il faut parler avec franchise, elle ternit à mes yeux les rayons du jour, eBe infecte Tair que je respire ; ce monde si vaste, oà fourmillent les créatures, paraît ne pouvoir nous contenir toutes deux en même temps.

> Voilà, monsieur, quelle est ma situation, voila Texi»* tence que je mène depuis plusieurs années. Je suis veuve sans pouvoir disposer de ma personne; toutes les joies de la faipiUe, qui m'ont été inccHinues pendant ma jeunesse, me sont refusées maintenant. Je traîne dans l'abandon une vie malheureuse et inutile. Si mon cœur se névttHait, se laissait émouvoir, ma belle*mère prodamerait partout ma faiblesse. L'hypocrite s'en prévaudrait pour justifier ses rigueurs, excuser ses perfidies envers moi; je serais digne de tous les anathèmes. Vous ne Tignorez point d'ailleurs, certaines maladies morales ne guérissent jamais * frappée trop tôt par la douleur, je sois sombre, méfiante, craintive; je doute de la bonté comme de la loyauté humaines. La peur, l'mqaiétude, le 'mépris du monde, au mifieu duquel je vis en solitaire, composent le fond de mes sentiments. Esclave «afin délivrée, je frissonne à Pas* pect d'une chaîne ; comme R(^inson dans son fie, je treo>* ble au moindre vestige qvA m'annonce la proximité des hommes. Pour peindre mon infortune, je devrais encq^leyer les vers d'un poëte justement admiré :

LA NWT DEBITER 31

Grâce an dieux, men malbear passe moB espérance ! Ovi, je te Une, ô eiet, de ta persévérance 1 ipplifaé sans relàehe an soin de me pooir, Au comble desdouieirs ta m'as fait parvenir; Ta haine a pris plaisir à former ma mrsère; J'étais né pour sertir d'exemple à ta colère. Pour être du malheur un modèle accompli.

» Mais je n'ajouterai point, avec Oreste, que je m^ttrr contente et que mon sort e9$ rempli, »

Ces accents désespérés, qui sortaient d'une boudie jeune et charmante, me causaient une singulière émotion. C'était comme la voix de l'hiver dans des rameaux fleuris.. Je ne pus m'empêcher de dire à M™« Favreuse qu'elle exagérait son infortune, que son âge lui permettait encore de rêver le bonheur.

— Il y a des situations plus cruelles que la vôtre, des^ personnes plus maltraitées que vous par le destin, poursuivis-je. On apprend tous les jours des malheurs qui font frémir, dont les victimes ne trouvent le repos que dans la mort. Vous avez fait naufrage, mais vous avez atteint la grève, et la tempête, qui hurlait autour de vous, a fait place aux rayons du soleil.

— Je ne crois point que le sort ait eu des ménagements pour moi, me répondit M«« Favreuse. Quelles circonstances plus funestes pourrait-il inventer, pourrait-il enchaîner l'une à l'autre avec une persévérance impitoyaWe ?

— Le malheur est un abîme sans fond, madame; ouvrez l'histoire, et vous en verrez des exemples terribles, qui vous consoleront de vos peines. Si vos chagrins n'avaient pas absorbé toute votre attention, d'incomparables douleurs eussent frappé votre vue. Elles ne manquent point dans cette grande clinique de la société, où gémissent tant de patients, où coulent tant de larmes qui ne sont jamais essuyées! Moi, qui n'ai pas encore une expérience bien longue, j*ai assisté à des événements si tragiques,.

entendu conter des histoires si ftavrantes» qu'il vous suffirait de les connaître pour supporter vos maux avec résignation. Tout est chance, tout est hasard dans la vie; la fatalité nous écrase sous les roues de son char, comme les divinités indiennes, ou nous prend par la main et nous assied sur un trône.

— Puisque vous voulez m'inspirer la patience, que ne me rapportez-vous quelques-uns de ces tristes épisodes? Je préfère ceux qui se sont accomplis devant vous; mais choisissez parmi les autres, si vous le jugez convenable.

— Je puiserai aux deux sources, afin de trouver des leçons plus frappantes. 11 est de bonne heure encore, nous avons du loisir Tun et Tautre. J'espère que mes récits vous armeront de force et de patience.

Et je débutai par l'histoire d'un couple malheureux, avec lequel j'ai été en relation à Strasbourg. Le jeune homme avait aussi une belle-mère, qui se faisait une joie de le désoler. Le temps passa comme un flot rapide : nous étions si préoccupés que nous oubliâmes de regarder la pendule. Comme je terminais une de mes biographies, une horloge qui sonnait dehors éveilla notre attention ; il était trois heiures du matin ! Adressant des excuses à Mme Favreuse, je pris congé d'elle, non sans trouble et sans regret ; si quelqu'un m'avait vu abandonner furtivement le logis d'une femme spirituelle, aimable et charmante, il eût envié mon bonheur. Hélas ! nous avions causé comme des cénobites au fond d'une chartreuse, gravement traité les plus pénibles questions ! -

LE

Le soleil avait disparu derrière les montagnes de l'Alsace, lorsqu'un jeune homme et une jeune femme, revenant de Kehl, s'arrêtèrent sur le pont de bateaux qui joint en cet endroit l'Allemagne à la France. Us terminaient une excursion dans les campagnes du grand-duché de Bade. Une mutuelle satisfaction embellissait leur visage : ils se regardaient trop souvent pour qu'on pût leur supposer l'habitude d'être ensemble, et leurs yeux se rencontraient avec trop de plaisir pour qu'on pût les croire indifférents l'un à l'autre.

La figure de la jeune femme rappelait le type autrichien et bavarois. Elle joignait à l'œil noir, à la chevelure brune

du Midi, la blanche peau des races du Nord. Deux sourcils étroits, plus réguliers qu'abondants, un ovale très-pur, un sourire plein de finesse distinguaient particulièrement son visage et séduisaient au premier abord. Sa taille ne dépassait point le niveau habituel de son sexe : elle était bien proportionnée d'ailleurs et très-gracieuce dans ses mouvements. L'harmonie de ses formes donnait à chacun de ses gestes une élégance peu commune. Son épaisse chevelure, soigneusement bouclée, augmentait en apparence le volume de sa tête et diminuait celui de son visage. Quoiqu'elle semblât posséder une bonne constitution, ses joues étaient à peine colorées d'une faible rougeur.

Elle portait, du reste, le costume des Tyroliennes. Sous le rapport de l'habillement, on n'observe point en Allemagne la même uniformité que chez nous; les différentes provinces ont des modes caractéristiques, et une grande partie de ces vêtements originaux se trouvent quelquefois réunis dans un seul lieu. L'Alsace offre une égale variété. Quant à la jeune femme qui nous occupe, elle avait l'air de porter le costume tyrolien plutôt par fantaisie que par habitude. Ses manières et ses poses coquettes en faisaient foi. Ce n'était pas sans raison au surplus : la veste de drap qui lui serrait la taille, la chemisette blanche qui voilait le haut de sa poitrine, sa jupe courte et abondamment plissée, ses bas roses et blancs, son chapeau de feutre pointu, orné d'une petite plume de coq, tout ce vêtement qui tient le milieu entre l'habit ordinaire àes femmes et celui des hommes, lui donnait une physionomie piquante, une sorte de grâce cavalière. L'expression de sa figure annonçait pourtant qu'une mélancolie habituelle en adoucissait la vivacité. Dans cet instant même, où tous ses désirs semblaient remplis, une légère tristesse obscur* cîssait son front, dès que l'entretien perdait de sa verve ;

lE MOaVEÀU PÉCHÉ 0RI6INIL 35

on eût dit qu*un fimeste souvenir éclipsait tout à coiç sa gaieté.

Le jeune homme avait une physionomie moins animée, moins variable. Ses traits élégants n'offraient Fempreinte d'aucune passion ; ils avaient une sérieuse douceur etune tranquille noblesse. Sa haute taille contribuait encore à lui doûner un air de dignité. Son visage possédait toute la fratcfaeor de la première jeunesse.

Le tableau qui se déroulait devant leurs yeux n'était pas de nature à leur inspirer de tristes réflexions. A leur droite, les sommets bleuâtres des Vosges se découpaient . sur le ciel rose de l'Occident ; à gauche, les mamelons de la Forét-Noire se dressaient comme des tentes obscures, au-dessus desquelles les nuages imitaient de blancs panonceaux. Dans l'intervalle une plaine de dix lieues étendait sa végétation luxuriante, que dominaient des clochers de toute forme, déjà presque effacés par la brume du soir.^ Devant eux, le large cours du Rhin scintillait aux lueurs du crépuscule; chacune de ses vagues berçait une étoile naissante et venait se briser à son tour contre la proue des bateaux, en la bordant d'écume.

— Cest avec regret, dit le jeune homme, que je traverse ce pont pour retourner à Strasbourg. Il va falloir nous séparer, ma chère Lucienne, et je ne puis y songer sans dodeur, quoique notre séparation doive être courte. On voudrait ne jamais voir finir des jours comme celui-ci. Mais tu tiendras ta promesse, et les heures que nous venons de passer ensemble, au milieu d'un pays enchanté, auront, j'espère, affermi ta résolution.

— Je tiendrai ma parole, dit la jeune fille, etpourtant... — Hésiterais-lu encore? reprit soninterlocuteiff. Pense,

chère Ludenne, à l'avenir qui nous attend. Demain nous serons au imlieu de ces paisibles montagnes, que tu aimes comme un souvenir d'enfance. Ton beau visage s'édair-

36 tE NOUVEAU viCBÉ ORIGINEL

cira : je n*y verrai plus passer des ombres mystérieuses, qui m* affligent et m'inquiètent. Là» délivrés de tout souci, de toute gène, la vie sera pour nous une longue fête. Nous nous promènerons sans témoins au bord des petites rivières si limpides, qui arrosent presque tous les vallons. Les forêts de sapins» étagées sur le flanc des collines, verseront dans notre esprit le calme et la sérénité. Quel incident futile ne nous réjouirait au milieu de ces poétiques solitudes?

— Le tableau que tu traces, dit la jeune fille, séduirait un cœur moins épris que le mien. Mais, quitter ainsi ma famille!...

— Ta famille! qu'a-t-elle fait, que peut- elle faire pour toi? Elle t'enchaine dans un malheur sans remède. Avec elle, tu ne sortiras jamais de la position fâcheuse où tu languis. Tu en es convenue toi-même, il n'y a pas longtemps. Aurais-tu changé si vite d'opinion?

— Oh! je ne varie pas de la sorte! mais, en supposant que je les abandonne, que deviendront-ils sans moi ?

— Et que deviendrais-tu avec eux ? Il suffit de les voir pour éprouver une sorte de malaise : on a froid dans Fair qu'ils respirent. Singulier caprice du sort de t'avoîr unie à de pareilles créatures! La répulsion qu'ils inspirent te fermera tous les chemins de la prospérité. De quels secours d'ailleurs peux-tu leur être maintenant? La saison s'avance : dans une semaine tu n'auras plus d'occupation, et alors?

— Alors, ils m'accableront d'injures et de mauvais traitements. Ils me reprocheront leur misère, comme si eDe était mon œuvre.

— Tu le vois bien, Lucienne, il faut prendre un parti décisif. Temporiser plus longtemps serait de la faiblesse. Tu as aussi des devoirs à remplir envers tdl-même. Quoique tu m'aies déjà révélé bien des souffrances, tu ne m'as

pas, f en suis sûr, confié toutes tes douleurs. Des larmes me viennent dans les yeux, quand je pense à ta destinée. Par instants même je me figure qu'il y a entre toi et tes parents un secret terrible. En mainte circonstance, je f ai vu frissonner, lorsqu'ils t'adressaient la parole ou fixaient leurs regards sur toi.

— Quelle illusion ! dit la jeune fille, qui frémit de tcwit son corps.

— Ce n'est point une erreur, ma chère Lucienne. Ta figure devenait pâle, pâle, et tes beaux yeux prenaient tout à coup une expression néfaste. On eût dit qu'un spectre t'apparaissait. Je cherchais vainement à me rendre compte... Mais que se passe-t-il en toi? Cette pâleur effrayante, la voilà qui se répand sur ton visage ; cette expression funèbre, la voilà qui obscurcit ton regard ! Tu trembles, ton cœur bat violemment dans ta poitrine. Qu'éprouves-tu, dis-moi? D'où peut te venir ce subit ac7 cablement? Oh! ne me déguise rien, et pardonne-moi si je suis la cause involontaire du mal qui te fait souffrir.

Le visage de Lucienne exprimait effectivement la terreur, et tin tremblement convulsif agitait ses mains. Elle s'appuya contre le parapet.

— Il y a, dit-eUe avec un effort extraordinaire, il y a de ces faiblesses dont on ne peut se défendre... et dont on aurait peine néanmoins à trouver le motif*

— Tu cherches vamement à dissimuler, reprit le jeune homme : tafigure dément tes paroles. Aie confiance enmoi, pauvre Lucienne : ne me cache rien de ce qui t'afflige. Ne suspends pas im mystère douloureux, commef un voile» entre nous. Il me semblerait que tu ne m'appartiens pas tout entière, et que tu me dérobes une portion de ton cœur. Je n'ai point de secret pour toi» tu peux lire au fond de mon âme, comme dans un livre toujours ouvert. Imite

38 LE IfOUVIAU PiCHi ORIGINEL

inon abandon : sois à moi sans partage, sans arrièrepensée ; ne laisse pas la moindre nue obscurcirnotrebeao ciel.

^- Tu vois la douleur que j'éprouve, Sébastien; ^;>argne-moi doncl Le silence que je m'impose m'est plus pénible qu*à toi. Je t'aime d'un amour inexprimable : vivre ou ndouriravec toi, c'est mon seul et unique rêve. Et néanmoins, je ne puis satisfaire ton désir. Ce qui est dans l'ombre doit y rester. Un jour, peut-être... tu sauras... mais n'appelle point de tes vœux ce jour formidable 1

Ces derniers mots forent prononcés d'une voix sourde et accompagnés d'un regard étrange, qui impressionnèrent vivement Sébastien.

— Jamais, lui dit*il, je n'effleurerai ce triste sujet, puis> qu'il te cause de si poignantes émotions. Mais j'insisterai d'autant plus pour notre départ. Tu n'es unie à ta famille que par la douleur : brisons ce lien funeste. Loin de ta mère et deion frère, tu retrouveras la paix, la confiance dans l'avenir, et, si mes efforts ne sont pas vains, tu seras véritablement heureuse.

--- Oui, 8*écria Lucienne, il le faut! il faut que je les quitte. Tu m'en as fait comprendre l'impérieuse nécessité. J'ai besoin de repos, de solitude; j'ai besoin de n'entendre que le murmiare des forêts et le son de ta voix. Oh! ditelle avec une expression angâique, elle est douce à mon ' cœur fatigué, comme la lumière du ciel aux regards d'un convalescent.

— Ces paroles, cette promesse longtemps désirée, me sont plus douces encore, lui répondit le jeune homme. Nous allons donc être heureux sans interruption ! Fixe le jour, choisis ton heure : veux*tu partir demain ? Puisque ta résolution est prise, ne balance plus, ne tarde plus : ne me fais pas endurer le tourment d'une longue attente. Je ne me sentirai le cœur libre et l'esprit joyeux

que quand nous aurons vu disparaître au loin la flèdie de Strasbourg.

— Ced est un point que nous allons traiter en marchant, repartit la jeune femme ; huit heures viennent de sonnera l'église de KeW ; les dernières lueurs du couchant vont disparaître, et, tiens, vois ces gros nuages que le souffle du midi pousse vers nous : ils formeront bientôt un dais menaçant au-dessus de nos têtes. Remettons-nous en chemin et ne laissons pas fermer les portes de la ville.

Le jeune homme leva les yeux dans la direction du sud : il Tît, en effet, plusieurs lignes de nuages qui s'avançaient lourdement, ainsi qu'une armée rangée en bataille. Prenant la main de sa compagne, fil l'effleura de ses lèvres et répondit :

— Que votre volonté soit faîte, channante Lucienne !

Les deux jeunes gens continuèrent donc leur route, guidés par la flèche du Munster y au sein de laquelle les étoiles, que laissait apercevoir son réseau diaphane, paraissaient briller comme des oiseaux lumineux dans une gigantesque volière. Mais, soit que Houdan ne connût pas le chemin, et Lucienne ne pouvait lui donner aucun avis, soit qu'il fût distrait par ses réflexions, il ne tarda point à s'égarer. Ils se trouvèrent au milieu des fortifications, entre les demilunes, les redoutes, les talus et les canaux de défense. Les plus grandes précautions leur devinrent indispensables pour ne pas faire de chutes dangereuses. Plusieurs fois ils furent contraints de s'arrêter, ne sachant quelle direction prendre. Lucienne jetait par moment des regards attristés sur les faubourgs; quelques lumières blafardes scintillaient aux vitres des maisons, les nuages s'épaississaient de minute en minute, et, dans l'obscurité croissante, les chauves-souris effleuraient presque de leurs ailes les deux promeneurs inquiets. Ils finirent cependant par atteindre la grande route, à la hauteur de la deuxième enceinte. Mais.

ftO LB NOUVBAU PiCBÉ OiaCINEL

ils n*y eurent pas plus tôt mis le pied que Thorloge de la cathédrale fit entendre le carillon qui précède le retentissement des heures ; Sébastien et la jeune femme prêtèrent Toreille : neuf coups traversèrent lentiement la nuit sombre. La cloche n*ayait pas cessé de frémir que les portes de la ville roulèrent sur leurs gonds, avec un bruit sinistre, et que les chaînes du pontrlevis s'agitèrent. Il fallut aban* donner tout espoir de rentrer avant le lendemain. Lucienne en ressentit une vive contrariété. A son dépit bien naturel se joignait Texpression attristante des objets extérieurs. Le double rang de peupliers, qui borde le chemin, ressemblait à deux files de moines en robes noires, escortant une dépouille funèbre; les vents imitaient, dans leurs branches, les sourdes paroles du cantique des nK)rts, et les différentes cloches qui répétaient Theure avaient Tair de tinter un glas sépulcral.

— Il était sans doute écrit Ik-haut, dit la jeune fille, que notre promenade se terminerait d'une manière aussi triste qu'elle a commencé gaiement.

— Le seul mal dans cette aventure serait la mauvaise humeur qu'elle pourrait te causer. Prends donc patience, chère amie. Des contrariétés de ce genre sont inévitables, quand on habite une ville de guerre.

— Sans doute; mais je lie sais pourquoi cet accident m'inquiète aujourd'hui. Ma mère et Théodore vont saiâr ce prétexte pour me tourmenter, m'espionner de plus belle. Le sort ne me favorise jamais !

— Ne te laisse pas abattre par une Mvole circonstance, répondit Sébastien. L'obscurité, le bruitdu vent, les images lugubres qui nous entourent, agitent ton esprit. Prends courage ; sois forte conmie ceux qui portent au coeur une grande espérance.

U n'avait pas fini d'articuler ses paroles qu'un large éclair inonda tous les objets de lueurs sinistres. Les jeunes gens

LE NOnVEAU PICHÉ ORIGINEL fcl

pressèrent le pas. Ils se dirigeaient vers une des nombreuses batelleries oùles bourgeois cherchent un refuge, quand ils n'ont pu devancer la clôture des portes. La pluie commençait à tomber, lorsqu'ils atteignirent un de ces Ueux d'asile. Heureux d'être ensemble, ils ne gardèrent pas un long dépit de leur mésaventure. Ils s'endormirent au bruit des arbres fouettés par le vent, du tonnerre qui devenait de plus* en plus sourd, et de Taverse-qui ruisselait le long des toitures.

Mous profiterons de leur sommeil pour jeter un regard sur leur vie passée. Quoiqu'ils fussent bien jeunes encore, ils avaient tous les deux subi de cruelles épreuves*

Par une magnifique journée d'hiver, Sébastien Houdan était arrivé à Strasbourg. Sur la route qui mène de Paris aux frontières d'Allemagne, il avait vu bien des collines chargées de forêts, bien des retraites poétiquement solitaires ; une multitude d'églises avaient dressé leurs flèches devant ses yeux étonnés, les saintes immobiles avaient l'air de lui sourire dans leurs niches, les jeunes filles loi souriaient vraiment derrière leurs fenêtres. Mais qu'importent à l'exilé les séductions de la nature, la bienveillance des femmes et les prodiges des arts? Sébastien re-

42 tE NOUVEAU PÉCHÉ ORIGINEL

gardait h peine les champs illuminés par le soleil; de plus tristes images occupaient son attention. Il fuyait en proscrit le seuil paternel; une belle-mère avait empdsonné toute sa première jeunesse, et, comme Toiseau blessé, il cherchait un tranquille abri pour y guérir loin des hommes.

il y avait trois mois que Houdan habitait la capitale de l'Alsace. U n'avait pas eu de peiné à se faire aux moeurs du pays. La simplicité des habitudes germaniques convenait à son naturel ennemi de l'affectation ; les grimaces du beau monde lui avaient toujours déplu. U aimait la fumée des brasseries, et se trouvait heureux de boire sa chope en face d'un paysan qui lui parlait de ses montagnes. I

Il occupait deux chambres dans une vieille maison j sculptée, sur une place habituellement solitaire. L'herbe y | verdoyait le long des murailles, et les poules venaient ; sans crainte y promener leur petite famille. A peine y voyait-on, le soir, passer deux ou trois bourgeois munis de leurs lanternes. Une église romane, depuis longtemps abandonnée, formait le côté méridional de la place. Ses vives arêtes et ses pierres bien jointes n'annonçaient pas une destruction prochaine : le temps avait ébréché contre ces masses vigoureuses sa faux mythologique. Seulement quelques tiges de plantain et de violier se balançaient audessus des archivoltes ; l'édifice avait pris une teinte d'un rouge sombre, et des hirondelles nichaient entre toutes les moulures.

Sébastien jetait souvent les yeux sm: ce legs d'un âge disparu ; il trouvait un charme infini dans son grave car ractère. Lorsqu'il en avait examiné quelque temps les rinceaux, les billettes, les fûts historiés, il lui semMait qu'une portion de la vie antique s'en exhalait, pour akisi dire, et se communiquait à lai par émanation. Il s'identi-

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fiah avec ce monument, il lui prétait son âme, et croyait revoir toutes les scènes dont il avait été jadis le muet spectateur.

Houdan ne fréquentait guère le monde : deux ou trois pa^omies qu*il visitait de loin ^a loin composaient son unique société. Il avait cette réserve un peu dédaigneuse que l'on rencontre chez les jeunes gens qui ont débuté dans la vie par le malheur. Quand une personne inconnue rapprochait, ses regards semblaient souvent lui dire: < Quelle nouvelle infortune m'apportes-tu ? » Celui qui a soctfert de précoces douleurs et vu longtemps ses espérances échouer Tune après l'autre, en garde au fond du cœur une tristesse et une timidité qui gênent, paralysent quelquefois ses moyens et gâtent le reste de son existence.

Sébastien vivait donc plutôt dans les livres que dans le monde réel. La bibliothèque de Strasbourg est fort riche : il y passait de longues heures, tantôt cherchant avec les philosophes le sens du mystère universel, tantôt montant la barque des poètes et fuyant avec eux à la région des âmes. Non content de ces lectures au milieu du sanctuaire, il emportait de précieux volumes pour entretenir son exaltation. Bien des fois on vit sa lampe immobile rayonner encore, lorsque les dernières étoiles, fatiguées de leur vol nocturne, se laissaient choir d'épuisement dans les flots.

La saison prîntanière lui permit bientôt de parcourir les champs. Ainsi que toutes les intelligences élevées, il aimait la fréquentation de la nature ; il admirait ses plus légers caprices et la traitait comme une sœur bienveillante. Il n'était pas rare qu'il sortit le matin avec un livre et ne rentrât chez lui que le soir. Guidé par ses émotions, il errait à l'aventure, il cherchait les districts les plus beaux et les moins connus. Les bords du Rhin ont près de Stras-

UU LE NOUVEAU Ttcné ORIGINEL

bourg un caractère sauvage qu'ils perdent plus bas. La grande route n'y longe point les flots, comme à la hauteur de Worms ; le passage perpétuel des charrettes et des voitures bourgeoises n'enlève aux prairies aucune teinte verdoyante, au site lui-même aucun trait de son originale beauté. En cet endroit^ le fleuve est si rapide que les bateaux à vapeur le remontent avec peine; de grandes masses sablonneuses séparent son cours de la ^erre végétale et lui donnent un air de profonde désolation; les bords sont couverts de saules, de prunelliers, d'acacias nains, de buissons épineux, qui forment une sorte de taillis opaque. La rive droite s'exhausse par intervalles et domine, les ondes pendant un long trajet. De cette terrasse naturelle Tœil plane sur les champs fertiles de l'Alsace, sur les pentes ténébreuses de la Forêt-Noire.

C'était ce lieu que Houdan avait choisi pour sa promenade favorite. Il passait des fournées entières à rêver au murmure du fleuve, au cri plaintif de l'aigle des eaux douces S qui vole continuellement dans ces parages.- La tristesse et la grandeur du tableau s'accordaient avec la fière élévation de son âme. Sa vivace énergie débordait sur la nature; il interrogeait les plantes comme si elles avaient pu le comprendre, il suivait d'un œil sympathique les caravanes de fourmis voyageant le long des sables. Nulle beauté ne le trouvait indifférent; il éprouvait une joie enfantine à regarder les traits lumineux que les vagues les plus prochaines de la rive dessinaient, comme un réseau d'or, sur le lit blanchissant du fleuve. Puis, lorsque venait le soir, que la brise des nuits gémissait dans les aunes, que les cloches pleuraient dans toute la vallée, il répandait lui-même d'abondantes larmes, en songeant qu'il n'avait plus de famille, /

' Le balbazard.

LE NOUVEAU PÉCUi ORIGINEL A5

Car tel était son cœur : sous l'apparence â*une fermeté inébranlable, il nourrissait une vive tendresse, et, bien loin de défier les passions, son âme une fois troublée devenait plus orageuse que les mers équinoxiales.

Au commencement du mois de juin, Houdan traversait le Breuil ou grande place de la ville, lorsqu'un tableau bizarre fixa son attention. Derrière le théâtre, des malles, des ballots, des paquets nombreux jonchaient le sol. Plusieurs instruments de musique se trouvaient appuyés contre les caisses, maints chapeaux d'une forme singulière étaient jetés çà et là. Des hommes, des femmes, des enfants accompagnaient ces bagages, les uns assis, les autres debout. Leur costume annonçait la misère, leur figure ne démentait pas leur costume. Les habits de quelques indi« vidus sentaient le haillon, et presque tous les marmots étaient en guenilles. On aurait cru voir une collection d'indigences choisies, de pauvretés émérites. Un ciel voilé, ime pluie fine, qui tombait sans interruption^ ajoutaient par leurs nuances mornes à l'aspect désolé de ces groupes.

Dans le nombre des personnes étranges qui les composalent, Sébastien remarquaune jeune femme d'une tournure

46 LB NOUVEAU FBCUS OaiGiNKL

bien différente. Elle était mieux vêtue que ses compagnons et se cUstinguait surtout par la noblesse de sa physionomie. Elle semblait plongée dans de tristes réflexions^ qui la ren« daient insensible aux objets du dehors. On eût dit, pour employer une image de Shakespeare, la statue de la résignation debout sur un tombeau et souriant à la douleur. C'était Lucienne Berthold.

Elle fit naître dans Fàme de Sébastien la vive émotion que produisent ces beautés rares, qui s'adressent au cœur en même temps qu'à Tesprit et aux yeux. Le jeune homme resta immobile»devant la gracieuse étrangère, le regard attaché sur elle, et comme dominé par un sortilège. Un coup de baguette Tavait, pour ainsi dire, transporté loin du monde positif dans les douces vallées de l'imagination et de l'amour. La nouveauté du sentiment qu'il éprouvait en augmentait le charme.

Lucienne ne remarqua pas d'abord l'attention extraordi* naîredontelle était l'objet. Son esprit errait manifestement loin d'elle et de ses compagnons; elle ne sentait pas que la pluie ornait ses cheveux de perles transparentes. L'involontaire opiniâtreté de Sébastien finit par la tirer de sa préoccupation. Elle tourna vers lui les yeux d'un air froid et scrutateur, mais son expression s'adoucit, quand elle eut remarqué la figure noblement ingénue de son admirateur. Houdan ne put s'empêcher de rougir, comme s'il eût été pris exi flagrant délit. Son manque d'assurance ne lin permit pas d'échanger avec Lucienne coup d'œil pour coup d'œil. L'attention de la jeune fille l'avait cependant firappé comine d'une secousse électrique.

Tandis que ce muet dialogue avait lieu, la porte du théâtre s'était ouverte, celle par où entrent les acteurs et les gens de service. Les femmes cherchèrent un abri dans le monument, et Ltici^ne entraînée disparut avec elles. Aidés par quelques domestiques, les hommes commencé-

LE «OVVEAU PÉCtti OfiIGI!fEL 47

rent à transporter au sec les malles et les ballots. Ils contenaient toute leur friperie dramatique.

Sébastien, demeuré seul, promena sa vue autour de lui dans Tespoir de découvrir une personne qui pût lui donner des renseignements. Un individu d'un certain âge était précisément arrêté à peu de distance et regardait les héros de théâtre d*un air moitié goguenard, moitié compatissant. Il songeait, selon toute apparence, que dans quelques jours ces pauvres diables représenteraient d'illustres généraux, de puissants monarques et de glorieux empereurs. Le dos un peu voûté, les mains sur sa canne^ la tète couverte d'un chapeau à grands bords, il paraissait lui-même un professeur retraité. Seshabits propres, mais sansélégance, avaient été soigneusement brossés avant son départ. Le jeune homme s'approcha de lui.

— Pourriez-vous me dire, lui demanda-t-il avec un certain embarras, quels sont ces hoounes qui mettent leur bagage à l'abri? Je les suppose act^irs; mais pourquoi ont-ils une apparence si misérable?

— C'est la troupe allemande qui vient jouer pendant l'été à Strasbourg, répliqua l'individu questionné. Or^ la profession d'artiste dramati(^e, parlant l'idiome deScbiller, est en Alsace un métier infernal. Mieux vaudrait se condamner à celui de bateleur forain.

— Pourtant, reprit Sébastien, l'allemand est la langue natkxiale du pays : on y apprend le français comme une langue étrangère.

— Une manie des habitants consiste néanmoins à déprécier le peuple dont ils sortent. Tout livre germanique est détestable pour eux; si on les en croyait, aussitôt qu'on franchît le Rhin, on dépasse les limites de la civilisation. Dieu nous a traités en vrais cadets de famille et a laissé les autres races choisir entre tous les dons de Tintelligence.

bi LE NOUVEAU PÉCHi ORIGINEL

— Vous parlez comme si vous étiez originaire d'Allemagne?

— Je suis né à Fulda, dans la lïesse électorale. On m'a persécuté pour mes opinions politiques et je me suis établi en France. Mais Je ne puis voir sans colère la lourde population de TAlsace témoigner à ses anciens compatriotes un ridicule mépris. Vous avez dû remarquer que les hautes classes ne se servent jamais de la langue allemande et en laissent Tusage aux classes inférieures.

— J'ai remarqué aussi que les gens comme il faut parlent un abominable patois et le prennent pour du français, quoiqu'il ne fasse réellement partie d'aucun idiome. C'est une suite de barbarismes, desolécismes et de germanismes; les tournures bizarres succèdent aux calembours involontaires, les locutions triviales aux mots pris dans un sens tout à fait inattendu. Je n'ai pas besoin de vous rappeler que le monosyllabe allemand stock signifie à volonté un bâton ou un étage. Eh bien ! une dame alsacienne me disait dernièrement qu'elle demeurait au troisième bâton.

•— La province conquise par Richelieu et Louis XIV, reprit l'interlocuteur de Sébastien Houdan, souffre de sa position mixte, comme un rameau détaché de sa tige. Elle a cessé d'être allemande sans devenir française, excepté sous le rapport du patriotisme et des convictions politiques.

— Ces pauvres acteurs vont donc mener ici une existence déplorable?

— Comme leurs prédécesseurs. Vous voyez d'abord qu'on ne leur permet pas de jouer l'hiver, mais seulement l'été, à l'époque la moins lucrative. Le beau monde, en outre, évite soigneusement leurs représentations. Ils n'ont pour spectateurs que les hommes du peuple restés fidèles à leur idiome natif, les personnes ennuyées qui veulent se distraire quand même, les étudiants, les grisettes, des Allemands et des voyageurs. La salie est quelquefois dé-

LE NOUVEAU ViCBÈ ORIOINEL 49

serte. Les musiciens, découragés par Fabsence du public» 8*endorment à demi sur leurs violons ; les acteurs jouent comme des somnambules. On finit par croire soi-même que l'on rêve.

— Voilà une position qui n'est guère favorable au talent.

— Si elle n'avait pas d'autres infortunes, la troupe nomade pourrait encore prendre patience ; mais, les voyant malheureux, tout le monde cherche à les accabler. Il n'est sorte de tour, par exemple, que ne leur jouent les employés du théâtre qui servent aux deux répertoires. Tantôt les quior *quets pâlissent dans l'endroit le plus intéressant d'un ouvrage, tantôt la toile se déroule avec fracas au beau milieu d'un monologue. L'orchestre leur ménage une foule d'espiègleiîes : quand les chanteurs doivent baisser la voix, il grossit tout à coup la sienne et inonde sous son tintamarre le bruit de leurs paroles; lorsque les notes doivent se succéder lentement, il précipite la mesure ; les virtuoses peuvent s'estimer très-heureux, s'il ne fausse pas les tons et ne les jette point dans d'affreuses perplexités gutturales. Mais les embarras les plus cruels des acteurs viennent du machiniste. Un jour il place à la droite les objets destinés à la gauche du théâtre; il substitue les murs d'une prison au chaume d'une cabane, un roc pelé aux branches d'un arbuste en fleur. Je passe sous silence les trappes qu'il ferme sur le corps des malheureux, pendant qu'ils sortent des enfers, les nacelles qu'il tient immobiles, quand le poëme les décrit fuyant avec la brise. Mais c'est dans les changements à vue qu'il triomphe. Un héros entre en scène, les cheveux épars, l'œil sombre et le glaive à la main : il se croit dans une forêt ténébreuse, il se retourne pour défier ses eimemiS) et se trouve dans un boudoir galant, qui rappelle les mœurs du dix-huitième siècle. Une autre fois, un temple arrive les chapiteaux en bas, les

50 lE NOUVEAU PÉCUi <Hll6nCBL

socles en Fair; une colline un peu lente vient dix minutes trop tard prendre son poste au milieu d*un paysage. A chaque instant les rois et les reines demeurent la bouche béante, saisis d'une angoisse inexprimable. Un soir, les choses allèrent si loin que, dans un mouvement décolère, le bouffon entraîna le machiniste sur la scène et l'accusa de perfidie. Comme il jouait un rôle d'ours, il tenait d'une main sa bête bestiale et de l'autre secouait celle du rusé poltron qu'il avait pris par les cheveux. Le nécromancien se défendait de la langue plutôt que des bras. La foule les excitait à la lutte en poussant de grands éclats de rire.

— Vraiment, dit Sébastien, un acharnement pareil dénote une cruauté abominable.

Le vieillard sourit avec amertume, examina la figure de Houdan et lui répondit :

— Vous êtes jeune, monsieur; l'expérience calmera votre indignation. Mais la bruine nous mouille et nous annonce qu'il faut rentrer.

Les interlocuteurs se saluèrent, et chacun d'eux prit la route de sa demeure. Les détails que venait de recueillir Sébastien sur la misère de la troupe allemande avaient éveillé son intérêt et sa curiosité, il se promit d'aller voir jouer quelques pièces à la première occasion : il voulait examiner comment ces pauvres diables portaient le manteau des rois, le diadème des empereurs, et leur donner en même temps son obole. Lucienne d'ailleurs l'intriguait vivement ; il désirait savoir quel effet cette charmante personne produirait sur la scène.

tE IfOUYSAU féCBA OfilOlKEL 51

Houdan s'était mis, un soir, à longer les bords de TIll, petite rivière d'où l'Alsace tira jadis son nom ^ 11 allait la tète basse, se livrant à des réflexions tantôt joyeuses, tantôt amères. Enfin il atteignit un endroit qui le charma plus que les autres. C'était un pré solitaire et bordé de grands ornes ; deux ou trois chevaux en broutaient silencieusement l'herbe épaisse. Le jeune homme choisit pour s'asseoir mie pointe de terre qui dominait le courant : là, dans une muette contemplation, il laissa flotter ses regards devant luL Sur l'autre bord, une longue file de peuj^ers suisses jetaient au hasard leurs branches irrégulières; les feuilles laineuses tremblotaient convulsivement à chaque souffle du midi. Le ciel, doré par le couchant, rayonnait dans lés interstices de la verdure et marbrait la surface des eaux de taches lumineuses. Les poissons avalent disparu sous les herbes fluviatUes, les cousins sanguinaires dansaient avant d'aller chercher leur pâture ; l'ombre arrivait, escortée de sa grandeur, de ses tristesses et de ses menaces. Ravi de ce tableau, Houdan se livrait à une nonchalante admiration : il éprouvait le plaisir que donne le libre exercice de la pensée au milieu d'une nature féconde. Mais chez un homme attehit d'un mal secret, tout réveille la douleur; des idées mélancoliques vinr^t donc bientôt rôder autour de lui, OHume une troupe de fantômes; chacune lui rap-

*■ Les Romains rappelaient Elsus.

pelait une des souffrances de sa jeunesse, une des persécutions qu'il avait endurées dans la maison paternelle. Ces malheurs précoces le faisaient douter de Tavenir et le mettaient en garde contre Tespérance. Son âme était comme ces bourgeons du printemps» gonflés par des pluies tièdes et par une chaude lumière, qui promettent des fleurs brillantes, des fruits savoureux, mais dont une lune funeste arrête la croissance et qu'une gelée d'avril glace dans leur enveloppe.

De son infortune particulière , la pensée de Houdan se porta peu à peu sur l'infortune générale de notre espèce, et, de réflexions en réflexions, sur la misère, sur les luttes cruelles des pauvres acteurs allemands. Il se rappela qu'il désirait les voir sous leurs costumes délabrés de princes et d'héroïnes. La fraîcheur du soir et l'éclat des premières étoiles lui annonçaient d'ailleurs qu'il était temps de rentrer. Il se dirigea donc vers les portes, franchit la triple enceiate, arriva sur la grande place, et alla s'asseoir au parterre.

La toile se levait justement. On donnait une pièce de Mullner intitulée V Expiation ; Lucienne y jouait le principal rôle, celui d'Elvire. Le drame commençant par un monologue de cette dernière, la gracieuse actrice était en scène. Elle agitait les cordes de la harpe prophétique, dont 'le murmure annonce toujours un malheur; blême et la tête penchée sur l'instrument, on eût dit qu'une menace bintaine, qu'une sorte de malédiction obscure frappait son oreille. Ses cheveux presque dénoués tombaient négligemment sur ses épaules; elle avait l'air d'une sibylle antique, absorbée dans la contemplation d'un triste avenir. Sa charmante figure n'adoucissait pas l'énergique horreur du poëme, car elle avait naturellement une expression mystérieuse et singulière ; elle rappelait cet ange maudit de Klopstock, qui regrette au sein de l'ombre

éternelle et sa pureté primitive et la bienfaisante lumière des deux. Une flamme inquiète animait son regard : on se sentait pris, en la voyant, d'une pitié involontaire, qui, par un singulier phénomène, concernait presque autant l'actrice et la femme que le personnage idéal du poëte.

Ce début impressionna vivement Sébastien. Le théâtre offrait l'image d'un sombre château du Nord; les voûtes gothiques mêlaient leurs nervures au-dessus des parois, et, dans le fond, deux ogives laissaient vdr une steppe désolée. Une pendule seule troublait le silence de cette demeure,

— € Comme le son fuit sous ma main tremblante, disait Elvire , comme l'ondulation des eaux s'arrête aux bords fleuris qui les cernent, que nepuis-je disparaître et m'évanouir dans un monde meilleur !

» Enchaînée loin de mon beau pays, au milieu des tempêtes, un ange ne viendra-t-îl pas m'enlever pour me rendre à mon ciel natal?

» Tout m'effraye dans l'exil! cette morne solitude, la funèbre obscurité qui m'a surprise tandis que je modulais des chants plaintifs. •• Dieu! combien mon ^e est oppressée! La corde rompue sous mes doigts m'annonce peut-être une mort inévitable. »

Ce ton lugubre et ces noirs pressentiments régnent dans toiît l'ouvrage ; un crime, un fratricide a été commis, et l'ardente Elvire, dont la grâce m^igique a troublé le œrveau de l'assassin, devenu son époux, cherche inutilement à éluder le blâme de sa conscience. Enfin, pour terminer ses angoisses, pour conquérir la paix qui la fuit, elle se poignarde en présence du coupable. Sa hai^pe jette une dernière note, un son lamentable et rêveur : il annonce aux habitants d'un séjour plus tranquille l'arrivée d'une amie qui a besoin de toute leur tendresse.

5/i IB NOUVEAU PÉCHi ORIGINEL

Lucienne était mise non point avec luxe, mais avec one grâce parfaite; un corsage bleu, une basquine de même coulem*, retombant sur une jupe blandie semée de fleurs pâles, lui donnaient une élégante tournure. Une toufle de verveine était mêlée à ses épais cheveux ; un collier de perles, soutenant une petite croix, environnait son cou. Un peintre eût été ravi de ses gestes, de ses mouvements, de ses attitudes : elle semblait harmonieuse comme une partition vivante. Sébastien la regardait avec enchantement Les amères préoccupations de sa jeunesse Tavaient défendu contre Famour ; il n*en connaissait ni le charme ni Icf^ douleurs, les songes fébriles, les espérances incertaines, les craintes sans fondement et les projets fondés sur un sourire. La vue de Lucienne lui révéla le prestige des affections heureuses : il éprouva ce que ressent un homme placé sur un montagne et entouré de brouillards , quand le vent dissipe tout à coup les nuages, et lui montre au loin d'immenses perspectives dorées par le soleil. Faut-il le dire néanmoins? Lucienne lui causait une sorte de malaise vague, de crainte superstitieuse. Elle l'attirait et le repoussait : en quelques minutes, il était la proie des émotions les plus diverses. Tant que MH® Berthold occupait la scène, il restait lés yeux ISxés sur elle, et, quand elle disparaissait, il les promenait sur la salle vide, s'étonnant qu'elle ne fût pas pleine à rompre les galeries. Enfin la toile tomba, il fallut sortir ; notre jeune homme abandonna le théâtre dans une espèce d'éblouissement. Il prit tout pensif le chemin de sa demeure. A peine rentré, son logement lui parut triste et morne, sa lampe de mauvais augure; il songea qu'il vivait seul, toujours seul, et que, pour un cœur aimant, la solitude est une mort anticipée.

Le lendemain, il travailla peu, comme on devait s'y attendre. Il avait beau rester les yeux fixés sur son livre,

L£ NOUVEA^n PECHE ORIGINEL &5

il tournait les pages sans les avoir lues; on aurait dit que les lettres étaient des caractères hiéroglyphiques. Renonçant donc à rétude, il marcha tout le jour, plein d'une vague émotion. Il suivit la ligne des remparts, contemplant avec tristesse l'eau saumâtre des fossés, où vivent des légions d'insectes amphibies et de reptiles nains, qui agitent par moments le vert rideau de la OHiferve ; il sortit de la ville, examina les pentes lointaines des Vosges et de la Forét>-Noire, auxquelles une atmospltère nuageuse imprimaient une couleur sombre et donnait une physionomie presque menaçante; il rentra ensuite, mesura toutes les avenues duBreuil, s'assit sur tous les bancs et maudit vingt fois la paresse des heures; il alla enfin errer sous les voûtes de la cathédrale et prêter l'oreille aux notes majestueuses des orgues* Bientôt fatigué de cette mélodie imposante, qu'il aimait d'ordinaire, il mcmta dans la flèche, et y resta jusqu'au soir, observant, admirant l'un après l'autre les détails d'un immense paysage.

Quand les portes du théâtre s'ouvrirent, Sébastien entra un des premiers, s'installa près de l'orchestre et attendit avec impatience. La toile se leva et les causeries cessèrent. On donnait Macbeth: le principal rôle de femme était joué par Lucienne Berthold. Le jeune homme écouta d'un air distrait jusqu'à la cinquième scène : alors parut l'actrice qui l'avait tant troublé la veille. Elle portait une longue robe noire brodée d'argent; ses cheveux tombaient en petites boucles multipliées ; elle était d'une beauté, pour ainsi dire, formidable; si elle unissait la grâce du geste à la noblesse de la démarche, son regard seul imprimait la terreur, et le crime lui-même semblait avoir revêtu sa forme. Elle lut d'un air tranquille, mais eflErayant, la lettre du thane perfide ; sa voix vibrait comme l'édio de la messe des morts sous une voûte sépulcrale :

— € Le corbeau lui-même s*enroue à croasser la venue fatale de Duncan. Esprits qui faites naître des pensées meurtrières, venez, venez, dépouillez-moi de mon sexe; remplissez tout mon être de la plus sauvage cruauté. Arrêtez mon sang dans mes veines, fermez Taccès et le passage aux remords...»

L'actrice s'identifiait tellement avec son rôle que tout l'auditoire frémit involontairement. On oubliait la nature fictive de l'action représentée, croyant voir lady Macbeth elle-même, avide de meurtre et comme possédée par son mauvais ange. Néanmoins^ lorsque son mari vint troubler ses réflexions, la grâce pensive que la jeune femme déploya pour le recevoir, substitua des idées plus douces à celles qui agitaient les spectateurs.

Mais là où elle triompha réellement, ce fut au cinquième acte, fille arriva pâle , échevelée , une lampe à la main, avec l'expression étrange du somnambulisme.

— <r Disparais, balbutiait-elle, disparais^ tache maudite! Efface-toi , te dis-je! — Une heure, deux heures; allons, il est temps d'agir : l'enfer est sombre! — Fi donc, mîlord, fi donc! vous, un soldat, vous avez peur? Pourquoi redoutez-vous qu'on le sache, puisque personne ne peut vous en demander compte ? — Mais qui aurait jamais pensé que ce vieil homme aurait tant de saiig ! »

Un peu plus tard, elle reprenait:

— « L'odeur du sang est toujours là ; les parfums de l'Arabie entière ne pourraient en délivrer cette petite main. Oh! oh! oh!»

Houdan n'était pas novice au théâtre; il avait admiré les artistes les plus célèbres de la capitale, et ne se serait point laissé enthousiasmer par le sujet, par l'affectation du débit, par des moyens vulgaires. Il ne se rappela pourtant pas avoir jamais entendu exprimer des sentiments dou-

LR NOUVEAU PJCHÉ ORIGINEL 57

loureux avec une force et une vérité si poignantes. Les gestes, la physionomie, la voix de l'actrice étaient comme une leçon terrible, qui avertissait de ne point oublier les lois de la morale. Une épouvante si profonde, un trouble si cruel étaient peints sur son visage, que rien au monde tf eût mieux exprimé le sinistre acharnement de la conscience. Ils faisaient éprouver pour le crime une sorte de pitié sévère. L'émotion de lady Macbeth gagnait tous les cœurs.

Sébastien jugea impossible d'exprimer si vivement le rei)en1îr et les suites d'un forfait, sans avoir une nature délicate, une haine profonde du mal et un attachement énergique aux lois de la dignité humaine. L'estime vint se joindre à l'admiration qui l'exaltait. Si Lucienne avait joué devant un autre public, sur un théâtre de l'Allemagne, avec cette profonde sensibilité, sa fortune d'actrice aurait été faite* A Strasbourg, son talent se trouvait perdu.

Quelque temps après, Sébastien la vit dans un drame où elle acheva de le fasciner : il s'éprit complètement d'elle, avec la force d'un premier amour. C'était un ouvrage de Zacharias Wemer, dont le grand réformateur de l'Allemagne est le héros ; la jeune fille prétait son charmant visage à Catherine de Bora. La guimpe rehaussait encore sa beauté; elle avait un air de douceur et de componction, de fier enthousiasme et de noble piété, qui eût séduit son ange gardien. Ses yeux brillaient comme de noires étoiles sous sa blanche coiffe. Houdan porta envie au sort de Luther; il eût fondé une secte nouvelle pour endoctriner une aussi aimable prosélyte. Mais il songea que ces grands moyens n'étaient pas nécessaires; les coulisses ne sont pas une thébaïde, et il jura d'y pénétrer à quelque prix que ce fût.

Le prix ne monta pas bien haut : pour une petite

58 LS NOUYBAU VtCSi OKlfilNEli

somme d'argent, on lui octroya nn libre accès derrière la toile.

La première fois que Sébastien pénétra dans les coulisses, il éprouva un désagréable étonnement. Ces laides planches, ces toiles huileuses^ ces cordes grasses, ces papiers de mauvaise mine, ces lampes fétides, à Taide desquels on charme les regards des spectateurs, mirent soudain en fuite ses illusions théâtrales. Il avait joui des tableaux que lui ofirait la scène d'une manière toute naïve, et sans chercher à savoir comment or préparait son plaisir. Au bout de quelques minutes, il regrettait déjà son ignorance.

Lucienne fut peut-être le seul objet dont il ne sentit point diminuer le pouvoir magnétique. Les observations de toute la troupe ne l'auraient pas décidée à faire usage du carmin, et sa fraîcheur naturelle l'en dispensait suffisamment. Si, dans quelques r^es, son teint semblait un peu trop pâle, ses grâces et sa beauté compensaient largement ce défaut. Elle ne perdait donc point à être vue de près; au contraire, la finesse de sa peau, les lignes délicates de son visage en ressortaient mieux. Aussi notre jeune homme fut-il vraiment ébloui de son éclat. Elle avait d'ailleurs ce sourire des jolies femmes, qui ont conscience de leur pouvoir et de l'enchantement qu'elles produisent.

Sébastien était gauche et timide comme un solitaire; il éprouvait un embarras extrême et ne savait comment aborder MW« Berthold. Elle était environnée de plusieurs soupirants qui augmentaient sa perplexité; car Tinstinct de son cœur lui disait que les paroles d'amour ont besoin de mystère. Le langage de ses rivaux trahissait une oi»* nion bien différente. L'un» dandy de province, étalait complaisamment aux regards de Lucienne une parure où la mode se trouvait exagérée au delà de toute proportion. II semblait lui dire : a Contemplez-moi, charmante femme; car si je vous adore, je m'aime bien davantage, et ce n'est pas sans raison, vous l'avouerez. Ne porté-je pas un habit dans le dernier goût, une cravate irréprodiable, un gilet sans égal? d Et à cette muette allocution^ il joignait des fadaises surannées, prouvant ainsi que la fraîcheur de sa toilette n'empêchait point son esprit de donner asile aux plus vieilles des sottises humaines.

Près de lui se pavanait un jeune I^omme à l'air ambitieux, dont répaisse moustache annonçait les prétentions guerrières. Il affectait dans ses paroles une décision, une vivacité martiales. Il poussait plus loin que ses compagnons l'audace des regards et l'assurance des mamëres. Convaincu sans doute que les femmes doivent être brus^ quées, il sollicitait en homme sû£ d'obtenir. Mais la froi« deur moqueuse de Lucienne réfutait singulièrement sa théorie.

Un troisième prenait une route opposée : il feignait la langueur et la mélancolie. Voulant persuader qu'il était abattu par la violence de ses émotions, il levait au ciel de gros yeux insignifiants et bleuâtres. Il plaçait de temps en temps la main sur sa 'poitrine, comme pour modérer les battements de son cœur. Et cette victime d'une passion funeste essayait de donner à sa chevelure, plus roide que le crin, l'attitude pensive et dolente du saule pleureur.

60 LX NOUVEAU PiCHi ORIGINEL

C'était avec une grande impatience que la jeune fille écoutait ses lamentations. Elle n'accueillait pas mieux les plaisanteries d'un jovial prétendant qui la courtisait, le sourire à la bouche, et trahissait dans tous ses discours la rondeur aussi bien que la vulgarité de sa nature. D'autres personnages» que rien ne distinguait entre eux, avaient le même sort. Un ennui sans colère et sans amertume se peignait sur le visage de la belle actrice.

La noble timidité de Sébastien fixa au contraire son attention. Elle n'avait pas plus d'expérience que lui, et la hardiesse de ses poursuivants lui causait une gène réelle. La douce affection, qui brillait dans les yeux du nouveau venu, la charma, l'attira, comme une figure amie en un jour de détresse. Elle répondit gracieusement aux louanges qu'il se décida enfin à lui adresser. Le jeune homme se rassura un peu; l'amour chassa la crainte, et il prit part à l'entretien. Soit malice, soit désir de lui plaire, soit ces deux motifs réunis^ ou par suite de l'instinct qui fait que l'on se dirige vers l'endroit où l'on suppose le moins de danger, W^^ Berthold sembla n'entendre que ses discours et y adapta presque toutes ses réponses. Les autres interlocuteurs en furent pour leurs gentillesses. Houdan était surpris et enchanté : il y avait des moments où il sentait ses joues pâlir et son cœur trembler d'émotion. Plusieurs signes de préférence vinrent encore le réjouir pendant la soirée. Il se livra bientôt à d'agréables songes, et, quand il s'éloigna du théâtre, il mit deux fois plus de temps qu'il ne lui en était nécessaire pour rentrer chez lui. La lune éclairait la ville de sa douce et poétique lumière; il promena ses espérances à travers les rues pleines d'ombre, ou argentées par les nocturnes rayons.

La seconde fois que Houdan vit Lucienne, ils étaient déjà presque familiers. Tous les deux jeunes, tous les deux beaux, tous les deux façonnés pour les grandes passions,

IK NOUVEAU PiCHE ORIGINEL 61

ils devaient s'entendre promptement. A peine s'ils se dirent quelques mots d'amour. Ils lurent le sentiment qui troublait leur cœur, dans leurs yeux, dans leurs gestes, dans leurs moindres actions. Leurs goûts, leurs idées, leurs paroles même se rencontraient. Il y avait entre eux comme une espèce d'harmonie préétablie.

Le seul nuage qui obscurcissait par intervalles leur naissante union, c'était la singulière et inexplicable tristesse dans laquelle la jeune femme tombait souvent hors de tout propos. Elle s'efforçait visiblement d'y échapper, mais la joie qu'elle affectait alors était plus douloureuse à voir que son chagrin même. Quoique sa douleur ne fût souvent qu'un éclair, cet éclair paraissait illuminer des régions néfastes, pleines de spectres et d'abîmes.

Un soir que mademoiselle Berthold parlait, dans un entr'acte, avec Sébastien et plusieurs jeunes gens de la ville, le discours tomba sur un n(ieurtre mystérieux qui venait de s'accomplir près de Lyon, meurtre dont les détails épouvantaient les lecteurs de journaux. Deux vieillards, l'homme et la femme, habitant une petite maison de campagne solitaire, avaient été égorgés, mutilés pendant la nuit de la façon la plus cruelle. Nul indice n'avait trahi les assassins, et l'autorité elle-même se perdait en conjectures. Les défunts étaient estimés, aimés de tout le voisinage: on ne leur connaissait pas d'ennemis. L^indignation générale stimulait le zèle et activait les recherches de la justice.

— On aura beau faire, dit un des interlocuteurs, on ne découvrira pas les assassins, ces gçns-là deviennent si habiles I

— Ils savent maintenant dépister les hommes de loi, reprit un autre; nous avons eu en Alsace, il y a deux ans, une affaire de cette espèce : on n'a jamais trouvé les coupables.

62 LB nonVEAD PftCEé ORIGIIfKL

— Bah ! répmdit un troiaiènie, ils échapperont qadqae temps encore, mais leur jour Tiendra. Les meurtriers sont des tètes sans cervelle; Fimprudence qui les pousse aa crime les empêche de se tenir toujours sur leurs gardes, et ils finissent par se déceler eux-mêmes.

Depuis les premiers mots de cette conversation, un malaise évident s'était emparé de Lucienne, Elle ne savait comment se tenir, quelle expression, ^elle direction donner à ses yeux, et tâchait de paraître indifférente m occupée d'autre chose. Mais elle n'y réussissait point: une pâleur mortelle couvrait sa figure, et un tremblement presque imperceptible agitait son corps. Son anxiété croissait de nûnute en minute. Quand les dernières paroles que nous avons mentionnées frappèrent son oreille, elle s'affaissa sur elle-même et perdit connaissance. Sébastien n*eut que le temps de se précipiter vers elle pour la recevoir dans ses bras. Son inquiète émotion ne lui avait point échappé: il en suivait toutes les phases avec une douloureuse et tendre sympathie.

Lorsque le cercle qui entourait Lucienne la vit privée de sentipient, le trouble se peignit sur les figures. On appela sa mère, ses compagnes, pour lui donner des soins. Mais avant qu*on lui eût administré le moindre secours, elle rouvrit les yeux d'un air effrayé. Le premier objet que sa vue rencontra, ce fut Sébastien qui, la tété pendiée vers elle, la regardait avec un air d'affectueuse compassion.

— Ahî c'est vous! dît-elle d'une voix angélîque.

Et son expression s'adoucît, une joie mêlée de tristesse éclaira son visage.

— Comment vom trouvoi-vous} faii demanda Sébas^ tien.

— Mieux, beaucoup mieux, répondit-elle; c'était une

£B NOUVEAU PiCHÉ ORIGINBL 63

orise nerveuse, un effet passager, qui n'aura point de soîtes.

— Que vous étiez pâle, bon Dieu! et quelle inquiétude vous nous avez causée!

— Ce n'est rien, je vous assure : la fatigue produite par les rôles nombreux qu'on me fait jouer... le sombre caractère de presque tous... me surexcitent les nerfs.

Elle allait dire : Je ne suis pas heureuse ! mais elle s'arrêta tout court et nulle plainte ne sortit de ses lèvres.

Lucienne ne tarda pas à se remettre entièrement: une légère teinte rose colora et anima son visage. Il lui fut même possible de terminer la, pièce, dans laquelle sa présence était indispensable. Durant toute la soirée, il y eut quelque chose de plus affectueux, de plus intime entre elle et Sébastien. Le reste d'agitation qu'elle éprouvait encore k disposait à une sorte de tendresse mélancolique : M y avait aussi une nuance d'affliction dans le sentiment par lequel le jeune homme y répondait.

La syncope de Tactrice l'avait rempli d'une terreur vague et d'une sourde anxiété. Elle se remit plus vite de son indisposititm qu'il ne triompha de son inquiétude. Pourquoi cet entzietien sur un meurtre lui avait^il causé une si profonde émotion? Qu'elle se fût intéressée à un événement tragique, rien de plus naturel; mais pâlir, trembla, perdre connaissance, c'était pousser trop loin la sympathie pour des vieillards inconnus, c'étaient des effets sans proportion avec leur cause, avec un simple récit. L'existence de Lucienne renfermait-elle un horrible mystère? De tragiques souvenirs la rendaient-ils si impressionnable? Sébastien le pensait quelquefois, mais la présence de la jeune fille changeait le cours de ses idées. Il regardait son œil limpide, son front noble et pur, qui exprimaient l'innocence, la délicatesse et la fierté; son maintien, ses gestes, sa démarche, tout révélait une âme

6k U NOaVKAU PÉCHÉ 0IUG1^'EL

siacère^ un cœur sans détour. A la moindre occasion flottait sur ses lèvres le bienveillant sourire de la bonté. Cette forme charmante ne pouvait donner asile qu'à des pensées douces et gracieuses comme elle.

L'intimité du jeune homme et de Lucienne alla croissant. Il appréciait mieux chaque jour les qualités de cette femme supérieure; il admirait de plus en plus la beauté de ses traits et le prestige harmonieux de toute sa personne. A mesure que l'amour augmentait, la réflexion perdait son empire. Sébastien arrivait insensiblement à ce degré d'entbou^asme où l'on cesse de s'appartenir, où Ton brave la douleur et où l'on court au-devant des sacrifices. La prudence s'est envolée; une exaltation chevaleresque en prend la place. L'héroïsme de la passion vous dispose à ressentir des joies insolites, comme à endurer des souffrances exceptionnelles.

Cette ivresse de l'esprit et du cœur était nécessaire pour rendre moins difforme aux yeux de Sébastien et lui faire supporter sans impatience la famille de Lucienne. La jeune actrice avait une mère et un frère qui ne lui ressemblaient aucunement : le sort l'avait entourée de créatures indignes d'eUe. Quoique H°^* Berthold n'eût point des traits repoussants et que, malgré son âge, elle eût conservé

U NODVEiU nSCHÉ ORIGDfKL 68

les restes d'un ancien éclat, l'expression la plus odieuse animait sa figure. On y lisait la malveillance, l'astuce, la cupidité. On avait froid près d'elle; sa vue attristait comme celle d'un cimetière. Ses paroles, ses gestes, ses regards, sa conduite annonçaient une âme basse et mé«* chante. Dès le premier instant, Sébastien avait conçu pour elle une antipaibie voisine de la haine. Il restait donc muet en sa présence, et, lorsqu'elle ne s'éloignait pas assez vite, il abandonnait lui-même la place.

La dignité calme de Houdan n'avait pas moins déplu à Mn>« Berthold, que son air faux et cruel n'avait choqué celui-ci. Les êtres vils ont conscience de leur turpitude, et, malgré l'amour-propre qui leur fait admirer cette turpitude elle-même, un secret instinct les avertit, lorsqu'ils se trouvent en face d'une nature supérieure, à laquelle ils doiyent rendre hommage. Ils éprouvent une sorte d'humiliation, de malaise, dont ils cherchent à se venger. L'as* pect seul de la lumière courrouce les esprits de ténèbres. Dès que Mm« Berthold vit Sébastien, il lui sembla qu'elle avait contre lui une ancienne rancune. Elle accompagnait rarement sa fille au théâtre, car elle aimait mieux jaser avec des commères de son espèce. Une fois néanmoins qu'elle s'y était rendue^ elle saisit au passage un de ces regards éloquents dont le pouvoir fait tressaillir les cœurs bien épris. Dès ce moment, elle soupçonna le mutuel amour de Lucienne et du jeune homme. Elle devint, en conséquence, plus assidue auprès de sa fille et l'épia sans relâche. La l)elle actrice se tint sur ses gardes : elle ne laissa échapper aucun signe de préférence pour Sébas* tien. Elle n'aurait pas montré plus de circonspection au milieu d'une forêt pleine d'embûches. Persuadée que son bonheur devait finir dès qu'il serait connu de sa mère, elle employait toutes ses forces à le prolonger et à le défendre.

6fi IM IfOUVXAU PÉCHÉ OIUGINKL

Mais pourait^eite longlemps fieindre de la sorte 2 £He fi&it par commettre deux ou trois inadvertaDoes. L'assi* duité du jeune homme n^avait-elle aucun but d'ailleurs ? il n'essayait pas de plaire à la moindre figurante et ne soariait même point aux rivales de Lucienne. M^^^ Bartbdki atvail; trop d'expérience pour laisser échapper ces indices.

Elle prit des renseignements sur Tadmirateur de sa fille. Ceux qu'elle obtint accrurent sa mauvaise humeur. On hii envoyait de la capitale une modique pen^on, qui formait tocfte sa richesse. Il ne déployait pas de luxe et ne commettait pas d'extravagances. Son caractère et sa fortune le prémunissaient également contre les spéculations avides. Ce n'était pas le compte de A^e.Berthdd. DqMiis longtemps elle regardait Lucienne comme un billet de loterie qui devait lui procurer une soudaine opulence. Ëfle craignait donc par-dessus tout que sa fille ne oonqiÉt une passion romanesque. Houdan, elle le reconnaissait avec douleur, était assez bien pour inspirer une de ces passions, et elle le maudissait en elle-même, comme un homme qui pouvait détruire toutes ses espérances.

Son fils partageait ses sentiments à cet égard. C'était un jeune homme de vingt-six ans, d'une haute stature, mais un peu couibé. Son regard de travers annonçait ime âme basse et hypocrite: la petitesse de son front témoi* gnait de sa pauvreté morale. Des sourcils qui allaient en s'élevant du côté des tempes et se réunissaient au nnliea, des joues creuses, une lèvre inférieure pendante et disproportionnée, un menton très-petit, tme chevelure terne él rude complétaient cet ignoble visage. Il offrait Tenh preinte de toutes les mauvaises passions ; mais les instincts dominants semblaient être la gourman<Bse, la poltronnerie, Tastuce et la rapacité. La démarche oblique et tralnaarte

ÏZ KOUVEAU VÉC«i ORIGINEL 67

da Théodore exprimait parfaitement la bassesse de son cœur, il y avait en lui du singe et da diacal;

il ne possédait aoam talent : cette flamme céleste ne descend pas sur des créatures aussi vulgaires. Sgs fonctions, dans la troupe, se bornaient [généralement à celles de comparse; Il jouait de loin en loin les rMes subalternes qu'on nomme les petites utilités^ soit qu'il apportât deux bougies sur le théâtre, seul et sans aide, soit qu'il y vînt placer une table, avec l'aide d'un compagnon. Une fois cm Favait dxargé de quelques répliques, maïs il s'en était si mai tiré qu'on n'osait plus avoir recours à lui. Le sot avait d^uté par une lourde méprise, qui avait égayé toute )a salle. Ayant à {prononcer le mot Ravenna^Sehldcht^ la bataille de Ravenne, et ce dénier mot lui étant sorti de la mémoire, il avait dit Raben-Schiachi, la bataille des cor" beaux. Les bruyants éclats de rire du public l'avaient alors décontenancé tout à fait, et il était resté court, dans sa seconde phrase, en promenant sur ses auditeurs des regards fiéroces. La colère, qu'il exprimait ainsi, avait accru l'hilarité générale, de sorte qu'il avait fini par lâcher un juron et par quitter la scène au milieu des huées. Depuis cette ^que, il remettait silencieusement des lettres, soufflait les bougies ou nettoyait dans la coulisse de vieilles armures dramatiques.

Théodore n'était pas mieux disposé pour Sébastien que madame Bertboid. Us lui témoignaient donc lemr malvdîlance par l'expression de leur figure, et employaient contre hÂjm certain nombre de stratagèmes. Mais son caractère ferme et résolu ne permettait pas de pousser loin ce jeu téméraire. Us se trouvaient d'ailleurs l'un et l'autre, à l'égard de Lilfeienne, dans une podtîon toute spéciale î c'était les honoraires de la belle acti'ice qui les faisaient ▼ivre, <^ nul ne reçoit son pain sans accepter en même temps une dépendance plus ou moins étroite. Quand la

68 LS HOUTEAD viCEt ORIGINEL

jeune fille témoignait fortement un désir, ni sa mère ni Théodore n'osaient la contrarier. Ils étaient, malgré leur dépit, obligés de respecter dans Sébastien la préférence de Lucienne.

Elle paraissait d'ailleurs posséder un autre moyen d'agir sur eux. D'un regard, d'un mot, d'un geste, elle leur imposait quelquefois silence. Dans ces instants, son pouvoir tenait de la fascination. Une muette colère bouleversait la figure de la vieille dame et celle de son fils, et pourtant ils n'essayaient même pas de lutter contre l'ascendant qui les écrasait. Les Levantins disent que, quand on a surpris le secret d'un génie, on le gouverne en mattre. Un funèbre mystère, pénétré par Lucienne, semblait lui avoir donné une puissance magique. Elle faisait le calme ou la tempête dans l'âme irascible de ses deux compagnons.

Si la jeune actrice n'avait pas été une femme d'une beauté rare et d'une intelligence supérieure, si Houdan n'avait pas conçu pour elle une de ces passions qui entrât* nent à leur gré les hommes vers le bonheur ou l'infortune, si son amour n'avait pas eu le temps de croître avant qu'il remarquât la famille de Lucienne, un tel voisinage aurait pu l'éloigner d'elle. Mais il était monté dans la barque du destin, et le sombre dieu le menait en silence vers des ré* gions inconnues.

Malgré la haine que madame Berthold et son fils lui laissaient entrevoir, ils ne s'offraient d'aiUeurs à lui que par leurs beaux côtés. Il était seulement en rapport avec eux au théâtre, et ils y observaient certaines règles de convenance, dont ils n'auraient point osé s'affranchir. Il les évitait au surplus, et eux-mêmes ne le cherchaient guère, se trouvant gênés en sa présence.

Elle arriva cependant l'heure magique où Luciemie et Sébastien devaient s'appartenir. Le chef-d'œuvre de l'ar* tîsan suprême est l'union de deux créatures également

LE !«OIIVEAt} PÉCBé ORIGINEL 69

dignes d'amour. Le ciel put sourire en voyant ses lois accomplies.

Alors commencèrent entre eux ces intelligences mystérieuses, qui font le charme des tendresses inconnues. Devant le monde, ils paraissaient étrangers Fup à Tautre, ne s'adressaient que des phrases banales, avaient l'air de se fuir plutôt que de se chercher; mais im geste, un mot, un regard furtif leur transmettaient des assurances d'inaltérable affection ; un demi-sourire attestait la joie et l'ivresse de leurs cœurs.

Rien ne troubla d'aboM l'enchantement du jeune couple. Jamais lune de miel n'avait éclairé de plus douces lueurs un mutuel amour. A leur enthousiasme se mêlait, comme dans toutes les véritables passions, un sentiment de reconnaissance. Ils se savaient gré l'un à l'autre de s'être vus, de s'être parlé, de s'être compris, de s'être aimés. Ils se remerciaient ingénument du bonheur qu'ils éprouvaient.

Un soir, ils étaient assis devant la fenêtre de Sébastien et regardaient les premières étoiles monter aunlessus des pignons, comme autant de génies protecteurs qui veillaient sur leurs amours. Les rues devenaient silencieuses ; une douce iratcheur pénétrait avec la brise nocturne par la croisée. Lucienne prit la main du jeuùe homme et lui dit d'un ton affectueux :

79 LK NOUVEAU tfiCfiJ OBIGINBL

— Je n'ai eu qu*un bonheur depuis que je respire, et ce bonheur, mon ami, c*est de vous avoir rencontré. Avant de vous connaître, je vivais dans un profond isolement. Je ne veux pas décrier ma famille (et une sinistre lueur éclaira un instant son regard), mais vous savez que la nature s'est trompée en choisissant mes compagncms de route. Il n'y a entre eux et moi aucune sympathie, aucune similitude* Nous n'avons ni les mêmes goûts, ni les mêmes idées^ ni les mêmes sentiments, ni les mêmes espérances. L'a* veugle hasard s'est fait un jeu de nous associer, comme pour voir jusqu'où il lui serait possible de pousser le caprice et la déraison. Mes douleurs ont égalé la hardiesse de son expérience. Si jeune encore, peu de chagrins me sont inconnus.

— J'ai deviné votre malheur, lui répondit Sébastien, dès que j'ai vu près de vous Théodore et votre mèreJ

— Les autres personnes avec lesquelles j'étais en rapport ne me convenaient guère mieux. Les acteurs nomades sont de tristes individus. Leur ignorance et leur misère leur donnent en général des sentiments grossiers. Au théâtre, ce sont des princes, des rois, des ampleurs ; ils débitent de nobles maximes dans un langage harmonieux. Mais à peine ont-ils quitté leurs habits d'emprunt, qu'ils oublient ces poétiques sentences et le monde supérieur où ils ont un moment vécu. Un être vulgaire ou brutal prend la {dace du héros que l'on admirait. Ge contraste fait paraître plus choquant le personnage réd. Les créatures qui m'entou-raient me causaient donc une sorte de dégoût : je m' habituai àvivre en moi-même, comaie dans une forterfôse,àpeupl6r ma solitude de fantâmes gracieux ouimposants. Mais Temuii s'y |;lis8ait et j'étais rassasiée de songes, lorsque tu m'apparus* Toi, mon Sébastien, tu penses comme un héros ; ton âme est aussi belle que ton visage, et tu dépasses de beaucoup mes rêves les plus charmants.

XE HomrEAn péché originel 71

— Le bonheiff est toat entier pour md, hii répondit Sébastien ; tu aurais pu trouver un ami plus digne de twi affection. Moi, pauvre jeune homme inconnu, presque orphefin, puisqu'une famille absurde et méchante me repousse^ je n'avais même pas l'e^Knr de fixer un moment ton attention. Je suis timide, je ne sais pas plaire ; mais tu as été pour moi généreuse comme la nature, qui en«toure Fhuînble cabane de feuillages gracieux et de corolles ^nbaumées, d'élégam», de soleil et de fraîcheur.

— Nous avcms eu le mémedébutdans la vie, nos caractares se ressemU^it ; ay(XQs Fun pour l'autre le même atta-* chôment, et qu'après une douce existence, une prompte mort nous conduise au même tombeau !

Gomme Lucienne achevait cette phrase, elle remarqua sous les étages en sailhe d'une vieille maison, située à l'angle d'une rue qin débouchait sur la place, un homme dont les regards curieux paraissaient l'épier. Son attention éveilla la âenne, et elle l'observa sans ea avoir Tair. L'inconnu, sortsuit de son embuscade, marcha le long des bâtiments qui faisaient face à la demeure de Sébastien. Ses yeux ne se détournèrent pas un instant de la fenêtre. Il acquit, selm toute probal»hté, la certitude qu'il ch^* diait, et s'enfonça dans une ruelle obscure. Sa taille, son Cûstome, sa démarche ne permirent pas à Tactrice de dou^ ter que ce ne fût Théodore. Elle frissonna malgré éûe d'indignation ou de crainte, ou par suite de ces deux sen*» timents réunis; une pâleur mate inonda ses traits, et Fex- I»Bssk)n funeste qui assamlHit ses yeux lui donna Faîr d'un ange Unabé.

Hondan ne lui fit pas la moinâre question ; ces crises n'étaient pas nourelles pour lui; jamais il n'avait pu en obtenir d'explication satisfaisante^ et il s'y habituait. Leur actioQ était d'âilleimt trè&-pa^gère : un souffle emportait ce nuage, et Lucienne devimsût plus tendre, plus gra*

72 U NOUVEAU FiCHi ORIGINEL

deuse, plus belle et plus touchantei lorsque le soleil reparaissait.

Ce soir-là» néanmoins, elle éprouvait une légère inquiétude en regagnant son logis. Elle suivait toute pensive des ruelles étroites, bordées de maisons gothiques, prévoyant qu'une scène fâcheuse allait avoir lieu. Elle atteignit cependant bientôt sa demeure. C'était une vieille construction du seizième siècle. Trois corps de logis, formant des angles irréguliers, dessinaient ime cour, dont un mur chancelant et une porte vermoulue terminaient Tenceinte. Presque tout l'édifice était en bois ; il avait été originairement couvert de bardeaux, mais, la pluie et la neige les ayant dégradés, il avait fallu les remplacer par des tuiles. Chr, les poutrelles de la toiture n'étant pas assez fortes pour soutenir cette nouvdle charge, avaient fléchi dans le milieu. Ses deux pentes étaient donc également concaves. Des vitres en losange, garnies de plomb, fermaient toutes les fenêtres. Un escaUer extérieur menait du sol au premier et au second étage, et des galeries permettaient de circuler autour de la maison. C'était ainsi qu'on arrivait à la plupart des chambres, car très-peu communiquaient 'une avec l'autre. Des montants et des impostes sculptés, les fi^gures des pignons, le dessin des balustrades prouvaient que cette demeure o&ait jadis un certain luxe. Hais, depuis longtemps, elle avait bien changé. Le hêtre et les différents bois s'étaient noircis ; des verres brisés n'avaient point eu de successeurs. Le mnium, le lichœ et la mousse végétaient le long du toit, des galeries et des chantepleures.Dans la cour, de vieux tonneaux, desdébris de charrettes, des ustensiles au rebut moisissaient parmi le chiendent et le réveille-matin. Madame Berthold partageait avec quelques pauvres familles cette habitation d'un znke âge, où tout exprimait la tristesse et l'indigence.

Que s'y passa-t-il, lorsque Lucienne y fut entrée avec

un sentiment de douleur? Les voisins entendirent sa mère, qui lui adressait pour accueil des paroles aussi affables qu'une tempête d'équinoxe. Puis le silence régna de nouveau et les locataires se mirent au lit. Leur sommeil ne tarda pas à être interrompu par une altercation extrêmement bruyante. Des cris, des reproches, des menaces, des plaintes et des sanglots résonnaient tour h tour. On distinguait mal les paroles, mais les intonations en faisaient assez connaître le sens généraL Un tisserant se leva, dans l*intention de prévenir une catastrophe.

— Bah ! lui dit sa femme, reste donc tranquille. Ce sont de méchantes gens, après tout. La petite est gentille, mais son œil ne dit rien de bon. Pour les deux autres, je ne voudrais pas me voir enfermée avec eux dans la même chambre. Ils ont une expression qui me fait peur. Recouche-toi, Ghisbrecht; laissons-les s'arranger à leur mode. Tu connais le proverbe : // ne faut pas mettre le doigt entre r arbre et Vécorce.

Le tisserant prêta Toreilie, et, comme le bruit diminuait, il suivit le conseil de sa femme. Le reste de la nuit s'écoula paisiblement.

Le lendemain, Houdan remarqua que Lucienne avait les yeux cernés, le visage pâle et un air d'abattement que rendaient plus expressif la négligence de sa mise, la douloureuse langueur de ses attitudes.

Cependant l'automne avançait : la lumière prenait ces teintes rêveuses que lui donne la saison des brouillards. Le moindre vent jonchait les sentiers de feuilles humides, et les chanteurs ailés commençaient à partir pour de plus douces régions. La jeune fille aussi, comme un oiseau de passage, allait bientôt s'éloigner du pays de ses amours. La troupe allemande devait faire place à la troupe française, le^ représentants de la vieille nationalité aux représentants de la conquête. Luci^ine et Houdan considéraient

Ik LE NOUVEAU PÉCHÉ ORIGINEL

avec effiroi ce prochain avenir. Jamais Tidée ne leur était venue qu'ils pourraient se quitter, vivre l'un sans l'autre. Il y avait en eux une telle harmonie de natures qu'ils se sentaient frères et amants. Ils ne pouvaient néanmoins se cacher le malheur qui les menaçait. L'heure des adieux ne tarderait point à sonner : il était indispensable de prendre une résolution, soit qu'ils eussent la force de se séparer pour toujours, séparation douloureuse comme le suicide, effrayante comme l'idée de la mort étemelle, soit qu'ils avisassent aux moyens de rester ensemble. Ce fut un abtme qui s'ouvrit tout à coup devant eux. Ne pas rompre leur lien était difficile, presque inexécutable : il fallait que Lucienne abandonnât ses parents, qui allaient tout employer pour conserver en elle leur gagne-pain; il fallait que Houdan bravât la colère de sa famille, déjà si mal disposée envers luL On ne manquerait pas alors de lui supprimer sa pension d'étudiant. Que deviendrait-il dans cette hypothèse? Il n'avait pas de profession, pas de revenus. Se laisserait-il dégrader si jeune par l'abrutissante misère? Laisserait-il le hideux squelette courber son front et lui enlever le sentiment de la dignité humaine? Irait-il avec M"« Berthold courir les théâtres d'Allemagne, vivant des honoraires de la belle actrice, objet de mépris pour lui-même et de dédain pour tous ceux qui connaîtraient sa position? Le noble cœur de Sébastien se révoltaii à celte idée. Un autre chemin lui restait pour sortir d^affaire, mais si long, si scabreux, si pénible, qu'il lui coûtait même d*y penser. Il était âgé de douze ans lorsqu'il avait perdu sa mère : on avait dû alors inventorier les biens des deux époux et fixer la part qui revenait aux enfants. Il était impossible qu'on n'eût point fait cette opération, commandée par la loi. Jamais pourtant le père de Sébastien n'en avait dit un mot devant lui; !e jeune homme gnorait complètement le résultat qu'elle avait donné. Des

tË NOimSAU rtCHÉ ORIGINEL 75

interlocuteurs officieux lui avaient bien appris çà et là qu'il pouvait réclamer une assez belle somme, mais ils n'en connaissaient pas le chiffre et n'avaient pu l'instruire plus amplement. L'indigne femme qui avait succédé à sa mère ne témoignait aucun désir d'aborder ce sujet, ou de le laisser traiter en sa présence. Pour ne pas soulever des orages, Sébastien avait dû garder le silence. Maintenant, aiguillonné par l'amour, il pensait à traiter sérieusement la question, à exiger des comptes, si on le mettait dans la nécessité de le faire, en lui supprimant sa pension. Mais il prévoyait tous les obstacles qu'il faudrait vaincre; la mauvaise foi de sa belle-mère et la mauvaise volonté de son père augmenteraient la lenteur habituelle de ces partages. Il cherdiait donc un moyea plus prompt, plus doux, plus en harmonie avec les sentiments poétiqiœs d'un cœur amoureux.

Un vieil usurier vint à son aide : il lui prêta trois mille francs, pour lesquels Sébastien fit un billet de six mille francs, payable dans cinq ans, avec les intérêts de cette dernière somme. U venait de recevoir un trimestre de la petite rente que lui faisait sa famille. C'était plus qu'il n'en fallait pour le rassurer : il croyait tenir entre ses mains mi avenir de bonheur, car la jeunesse se livre aisément à l'espérance.

Quelques jours après la nuit terrible dont nous avons parié, il confia tous ses plans à Lucienne. Ils traversèrent alors le Rhin et firent une excursion dans le pays de Bade, pour causer librement de leurs inquiétudes, de leurs pro-* jets, de leurs beaux rêves. On sait comment se termina cette promenade. Ils arrivèrent trop tard aux portes de Strasbourg et furent contraints de passer la nuit dehors.

Quand Sébastien et Mi'« Berthold s'éveillèrent, une aube radieuse illuminait le ciel. Les nuages, qui le voilaient le soir précédent, avaient porté ailleurs le tonnerre et la pluie. La rosée brillait sur les feuilles, comme des larmes de douleur sur une figure déjà souriante. La mésange bleue, le loriot, le pinson causaient dans leurs divers langages, au milieu des halliers. Une vapeur diaphane et rose adoucissait tous les contours, et le soleil échancrait aux cimes de la Forêt-Noire son orbe colossal.

Plus frais et plus joyeux que ce matin enchanté, le jeune couple abandonna Thôtelierie. Aucune incertitude ne restait à Lucienne, aucune appréhension ne tourmentait Se- . bastien. Mille idées ravissantes les préoccupaient, mille propos charmants se plaçaient d'eux*mêmes sur leurs lèvres. Un heureuse influence avait aussi chassé loin d'eux, pendant la nuit, toutes les sombres idées - il n'y avait place que pour deux sentiments dans leur cœur, le souvenir et Tespérance.

Bientôt les talus des redoutes se montrèrent de plus en plus fréquemment. Ces tertres verts disaient aux promeneurs : « Séparez-vous, d Ils essayèrent en effet de se quitter avant d'atteindre les portes, mais n'eurent pas ce courage. Un dernier buisson leur permit de se donner un dernier baiser ; après quoi, au lieu de suivre chacun leur route, ils entrèrent ensemble dans la ville. Le moment des adieux arriva néanmoins : le jeune homme regarda fuir

son aimable compagne, puis il courut chez lui hâter ses préparatifs. Les amants devaient se retrouver, le soir même, au théâtre.

A mesure que Lucienne approchait de sa demeure, la gaieté l'abandonnait. Les sombres figures de sa mère et de son frère lui apparaissaient comme pour Fépouvanter. Lorsqu'elle eut fait quelques pas dans la rue étroite où s'élevait leur habitation commune, un sujet réel d'inquiétude s'offrit à ses yeux. Des groupes stationnaient devant la porte : on y parlait, non pas précisément à voix basse, mais sur un ton peu élevé : la lugubre expression des visages dénotait qu'une nouvelle tragique circulait de boucfie en bouche. Des femmes ayant aperçu la jeune actrice, les mots : « La voilà I la voilà ! » coururent dans la foule. Lucienne frémit de tout son corps et avança en hésitant. € Faut- il l'avertir ? dit une grosse matrone à' sa commère ; cette pauvre jeunesse est peut-être innocente. » La commère lui ayant fait un signe de tête approbatif, elle sortit de la foule et s'adressant à Lucienne ;

— N'entrez pas, ma belle demoiselle, n'entrez pas ; les gendarmes vous attendent.

La jeune fille devint aussi pâle qu'un linceul.

— Et ma mère, mon frère, que sont-ils devenus ? bégaya-t-elle péniblement.

— Ils sont arrêtés par l'ordre du procureur du roi. Lucienne chancela comme si elle allait tomber.

— Merci, murmura-t-elle encore, merci de l'avertissement !

La matrone, qui n'avait point l'esprit dégagé de tout soupçon, ne voulut point pousser la compassion jusqu'à la soutenir. Elle ajouta cependant :

— Sauvez-vous par le pont de Kehl : dans une demiheure, vous pouvez être en Allemagne.

Rassemblant toutes ses forces. M"* Berthold se traîna le

78 U NOUVBAU riCBÈ ORIGINEL

long des rues ; elle s'appuyait de temps en temps contre les murailles^ comme devait le faire Jane Sbore dans son agonie, lorsqu'elle errait à travers Londres sans que personne osât liii donner un morceau de pain. Étant arrivée de la sorte au logis qu*habitait Houdan, elle n'eut que juste la force nécessaire pour monter deux étages et frapper à sa porte; £n ce moment, Sébastien préparait sa malle.

— Entrez ! s'écria-t-il d'un ton joyeux.

Mais comme on n'entrait pas, il alla ouvrir. Lucienne était appuyée contre le montant de la porte, près de I^rdre connaissance, et n'avait pu tourner la clef. Plein de douleur et d'étonnement, le jeune homme la prit dans ses bras et la fit asseoir.

— Que vous est-il arrivé, chère Lucienne? lui demanda-t-il, quand il eut fermé la porte et qu'il vit la jeune actrice se ranimer.

— Fuyons, fuyons, lui dit M"' Bertbold, fuyons, ou je suis perdue.

— Quel péril vous menace, qui puisse vous causer une semblable terreur?

— Mes craintes , mes pressentiments sont réalisés , vous allez tout savoir, Sébastien, vous comprendrez mes mystérieuses tristesses, et vous me plaindrez, car vous avez le cœur bon, et vous m'avez dit bien des fois que vous m'aimiez. Mais, je vous le répète, fuyons, fuyons, ou malheur à moi !

— Partons, dit Sébastien, ce sera hâter mon bonheur d'un jour; vous voyez que je faisais mes préparatifs.

— Au nom du ciel, terminez-les sans perdre une minute, et envoyez chercher une voiture.

Houdan sortit pour donner des ordres. Lucienne examina la place d'un regard inquiet; n'y voyant point paraître d'uniforme, elle se rassura un peu, mais on aurait

encore pu la prendre pour Timage de la tristesse et la personnification du désespoir.

Le jeune homme revint, finît d'emplir sa malle et la ferma. Pendant qu'il s'occupait de ces derniers soins, il dit à la jeune fille presque involontairement :

— Si rien ne vous ordonne le silence, faites-moi connaître, au moins d'une manière générale, la cause de votre épouvante. Je saurai mieux quelles mesures je dois prendre pour vous sauver.

En ce moment, le bruit d'une voiture qui approchait retentit sur la place.

— Descendons, descendons ! s'écria Lucienne ; en route pour l'Allemagne, et dites au cocher de ne point ménager ses chevaux.

Houdan prit son léger coffre, l'actrice se leva pour partir; dans le même instant, des pas lourds résonnèrent sur les marches de l'escalier.

— Au second étage, dit une voix de femme.

— C'est bien, répliqua une voix mâle.

Et plusieurs individus continuèrent de monter. Un tremblement nerveux agitait tout le corps de Lucienne. On frappa à la porte. <: Ouvrez, au nom de la loi! s dit le même personnage, qui avait parlé en dernier lieu.

Sébastien ouvrit, plein de surprise et d'anxiété. Des tricornes de gendarmes se dessinèrent dans l'embrasure de la porte.

— Que voulez-vous, monsieur ? demanda le jeune homme au brigadier.

— Nous avons ordre d'arrêter mademoiselle Lucienne Berthold, actrice au théâtre de Strasbourg, répondit l'agent militaire.

— Et quel est le motif de c«tte arrestation?

— Le mandat porte que la jeune personne est accusée de meurtre, conjointement avec sa mère et son frère.

Ces mots firent éprouver au jeune homme une atroce douleur; le prêtre sincère, qui voit profaner devant lui Fautel où Dieu descendait sous une forme mystique, ne ressent pas un plus violent chagrin. Houdan jeta un regard sur Lucienne pour l'interroger et chercher dans ses yeux une réponse triomphante; mais elle ne pouvait lui répondre; elle avait glissé de sa chaise et était tombée sans connaissance sur le parquet. On eût dit que Tange de la mort, assis près d'elle, n'osait frapper une si belle créature. Ses cheveux dénoués formaient autour de sa tête des ondes gracieuses ; ses traits étaient pâles comme les brouillards éclairés par la lune pendant une nuit d'hiver. Mille sentiments douloureux, véritables flèches empoisonnées, traversèrent le cœur de Sébastien, mais la compassion fut la plus forte.

— Vous n'emmènerez point celte malheureuse femme, dit-il aux gendarmes, dans l'état où vous la voyez. Permettez-moi de lui donner d'abord des soins.

— Nous avons l'ordre de l'emmener sans délai, répliqua le chef; on ne montre pas tant d'égards pour les meurtriers. Une voiture s'est justement arrêtée en bas, comme nous approchions. Je vais y mettre cette jeune personne et la conduire h la prison de la ville, où on la tirera de son évanouissement.

r- Je ne la laisserai pas emporter ainsi de chez moi, dit Sébastien. Vous devez arrêter une femme et non pas un cadavre. Attendez qu'elle ait repris ses sens, ou vous ne l'aurez qu'en employant la force et après une lutte acharnée. Je ne suis pas un rodomont, croyez-le, et ce que vous pourrez faire de mieux, ce sera de ne point me pousser à bout.

Le brigadier devint sérieux comme la justice qu'il représentait. Heureusement pourSébastien,c'était un homme

de bon sens. Il lui dit d'un air ferme et bienveillant à la fois :

— Vous êtes jeune, monsieur ; prenez garde à vos actions. Vous étudiez le droit, vous devez savoir combien sont graves les rébellions envers la force publique. Ne compromettez point tout votre avenir pour une amourette. Si rinculpée est innocente, il ne lui sera fait aucun mal, et on ne tardera pas à lui rendre la liberté. Mais si vous déployez contre nous une violence inutile, vous subirez infailliblement plusieurs années de détention.

Ces paroles sages et modérées calmèrent Temportement de Sébastien. Le gendarme avait raison : il fallait se soumettre.

— Eh bien! reprit Houdan, faites-moi la grâce dem'emmener avec elle et de m' enfermer dans la même prison. Quand elle sortira de cette pénible léthargie, qu'elle ne se trouve pas seule avec des inconnus ; un regard affectueux la sauvera du désespoir. Si personne ne lui marque d'intérêt, ne lui dit un mot consolant, elle mourra de douleur.

— Il faut encore que je vous refuse : je n'ai point de mandat décerné contre vous, lui répondit le gendarme. Laissez-moi remplir mes fonctions sans obstacle, et soyez sûr qu'on se montrera compatissant pour elle.

— Je n'ai donc plus qu'à la porter moi-même dans la voiture : c'est le dernier service que je puis lui rendre en ce moment.

Et le jeune homme se tournant vers la malheureuse Lucienne, la prit entre ses bras avec la force d'une constitution robuste et l'énergie de l'amour. Comme si l'actrice gardait quelque discernement dans la torpeur où elle était plongée, un touchant hasard voulut que sa tête s'appuyât contre le cœur de Sébastien, le seul, le dernier qui battit pour elle d'une affection véritable, car ses parents ne lui avaient jamais témoigné de tendresse, et une accusation

82 us NOUVEAU PéCHi OBIOmL

terrible allait éloigner d'elle jusqu'à la pitié. Avec ce doux et tragique fardeau, le noble enfant descendit les deux étages ; il plaça Lucienne dans la voiture, jeta un dernier regard sur ses traits charmants, où la mort semblait avoir étendu sa pâleur, puis il remonta chez lui aussi vite que ses forces le lui permirent. Il sentait son courage l'abandonner. A peine eut-il fermé sa porte, qu'il se laissa tomber sur une chaise et fondit en larmes. Lui qui avait rarement pleuré de ses propres chagrins, ne pouvait celte fois maîtriser sa doiileur. Des sanglots étouffés sortirent de sa poitrine» et nul n'aurait pu le voir sans partager son émotion.

Mille causes de souffrance se réunissaient pour le déchirer. C'était la veille du jour même où Lucienne devait lui appartenir entièrement, où ils devaient chercher dans la solitude ce bonheur à deux que rêvent toutes les âmes bien éprises ; c'était la veille de ce beau jour qu'on les séparait violemment l'un de l'autre ! Les froides murailles d'une prison allaient remplacer pour elle les bois de sapins dressés au Qanc des collines, la fraîche et calme verdure des prairies, les lointains vaporeux des montagnes et cet océan d'azur que traversent des flottes de nuages 1 Luimême allait rester seul dans une ville étrangère, dont Lucienne formait à ses yeux toute la population. Plus de signes au théâtre, plus de causeries d'amour, plus de promenades enivrantes sous les bosquets touffus! C'était commencer un exil, c'était aborder tout vivant les régions de la mort. A ces tristes pensées en succédaient de non moins douloureuses. Comment la femme de son cceur se trouvait-elle prévenue d'un crime abominable? Lucienne meurtrière! elle qu'il avait toujours vue pleine d'égards pour les malheureux, pleine de compassion pour les animaux ! Une idée cruelle, une idée d'assassinat aurait pénétré dans cette noble intelligence 7 Ces mains gracieiises

auraient fait couler le sang? Et lui, lui, aurait pressé contre son cœur une femme réservée à Téchafaud ! Malgré leurs longs entretiens, mêlés d'inévitables confidences, il n'aurait pas deviné cet affreux mystère, il n'aurait même pas conçu le moindre soupçon? Houdan ne pouvait le croire. 11 aimait mieux douter de la justice humaine, espérer que les débats mettraient à néant cette monstrueuse inculpation.

Il se rassurait, se consolait ainsi, lorsque les tristesses de Lucienne lui revinrent en mémoire. Ces émotions terribles, sans cause apparente, qui la bouleversaient et la faisaient frissonner, un hideux souvenir ne les produisait-il pas? Était-ce là l'effet du remords? La peur du châtiment se joignait-elle au supplice de la conscience pour désoler, accabler la jeune personne? Elle était belle encore dans ces instants, mais belle comme l'ange farouche placé aux portes du paradis. Sébastien se rappela d'ailleurs qu'il l'avait vue tomber en syncope à la nouvelle d'un meurtre et des poursuites dirigées contre les assassins.

Etpuisl'influence mystérieuse, presque surnaturelle, que d'un geste, d'un regard, elle exerçait, elle si faible, si peu aimée, sur sa mère et sur Théodore, quelle en était Torigine? Me venait-elle pas d'une odieuse complicité, qui mettait l'existence de ces brutales créatures à la merci de l'actrice? Un mot pouvait les perdre, et elle les tenait dans la soumission par la crainte du bourreau. Tout se trouvait expliqué.

Lorsque Sébastien fut arrivé à cette conclusion, il sentit augmenter sa douleur, et tomba dans un véritable désespoir. Que son premier amour l'eût ainsi entratné vers une femme indigne de lui, c'était un malheur afiBreux, sané exemple, une catastrophe irréparable. Le second mariage de son père avait déjà brisé pour lui les liens de la famille; une combinaison infernale brisait mainteowt des

Sh LE NOUVEAU PÉCHÉ ORIGINEL

liens plus doux encore. Sa maîtresse était si belle, si intelligente, si pure et si noble en apparence, que les autres femmes lui semblaient pétries d'une argile inférieure et qu'il regretterait jusqu'au tombeau ses illusions. Ayant commis, à son entrée dans le monde, une si cruelle méprise, quelle jeune fille pourrait désormais lui inspirer de la confiance? Ne devrait-il pas les suspecter toutes, sans exception? Jamais il ne guérirait de cette inquiétude : comme un homme qui a eu un membre fracturé d'une manière très-grave, sent toiijours des esquilles remuer dans ses chairs, il sentirait toujours au fond de sa mémoire les débris de son ancienne douleur. Il pouvait fermer à la première page le livre de ses amours et le laisser tomber de ses mains tremblantes.

Ces réflexions nouvelles ne le consolaient guère; on ne meun pas à l'amour sans éprouver les souffrances de l'agonie. Mais son affection se ranimait bientôt ; elle promenait devant ses yeux l'image enchanteresse de Lucienne, et il se disait que cette forme gracieuse ne pouvait receler d'abominables poisons. 11 entendait le timbre de sa voix, si doux, si harmonieux, si affable qu'il inspirait la confiance et gagnait le cœur. Ses nobles sentiments, ses généreuses pensées, la délicatesse, l'élévation de toute sa nature lui revenaient à l'esprit, et il s'écriait dans un transport de joie: « Non, non, elle n'est pas coupable! » Il soupçonnait vaguement que cette fois encore elle était victime de son frère et de sa mère, qu'eux seuls avaient commis le crime, si le crime avait eu lieu réellement; que, semblable à un équipage infâme, ils l'avaient entraînée sur leur navire dans une expédition funeste, dont elle portait la responsabilité, sans y avoir pris part. * Cette interprétation lui rendit le courage : il enchaîna, pour ainsi dire, sa tristesse au fond de son cœur, et se disposa à quitter sa chambre. 11 voulait obtenir des ren-

seignements surTarrcstation de la famille Berthold; mais, comme le soldat qui o'iche sa blessure devant Tennemi, le fier jeune homme ne voulait pas laisser voir son chagrin, et s'enveloppa d'une froide dignité. Il n'eut pas besoin, au surplus, de faire une longue enquête ; son hôtesse, vieille écervelée aux petits yeux, au long menton, lui rapporta les bruits qui couraient dans la ville. On affirmait que les trois prévenus avaient tué plusieurs personnes, que Lucienne attirait des jeunes gens dans leur maison, où son frère et sa mère les assassinaient pour les dévaliser. La rumeur populaire le mettait lui-même au nombre des victimes.

— On refuse de me croire, quand je certifie que vous n'êtes pas mort. Une foule de curieux sont déjà venus ici me questionner. Us pensent que je fais la discrète, et votre présence les convaincrait à peine.

Ces absurbes commérages blessèrent k la fois Sébastien dans sa raison et dans son amour. 11 s'affligea de la rapidité avec laquelle se propagent les nouvelles les plus fausses et les plus ridicules : il souffrit de voir que l'on dégradait par de vils propos la femme de son cœur. La sottise palpable de ces vaines histoires fut pour lui une démonstration que la jeune fille était innocente.

Mais il ne pouvait se contenter de versions manifestement trompeuses. Il voulait apprendre de Lucienne même les motifs de son incarcération. Elle avait été transportée à Colmar avec sa famille : Sébastien quitta son logement de Strasbourg et se rendit dans le chef-lieu du Haut-Rhin. Quand sa maîtresse aurait mis à jour devant lui la pureté de sa conscience, il 'attendrait dans un calme profond rissue du jugement. Sébastien n'avait pas prévu qu'on lui refuserait l'entrée de son cachot. Toute la famille étant au secret, personne ne pouvait pénétrer jusqu'à mademoiselle Berthold. Les sollicitations, les offres de récompenses

trouvèrent les geâliers inflexibles; la magistrature ne se laissa pas plus attendrir, et Sébastien en fut pour ses prières. Il se trouvait d'ailleurs compromis dans une certaine mesure : comme on avait arrêté Lucienne chez lui, son nom figurait sur la liste des témoins qui devaient paraître à la barre. 11 lui fallut alors recourir aux feuilles publiques ; leurs impitoyables narrations le glacèrent de terreur. Il sentit de nouveau chanceler sa confiance, et une horrible inquiétude s* empara de lui. Au milieu d'une ombre épaisse commencèrent à flotter, à s'ébaucher dans son intelligence de funèbres visions, de sanglantes images. Même pendant la veille et en plein jour, il éprouvait la torpeur d'un homme qui rêve, qui assiste en spectateur passif au travail déréglé de son esprit. Une si cruelle infortune, après tant de malheurs, finissait par l'accabler.

Sa situation personnelle à Colmar n'avait d'ailleurs rien d'agréable ; il était pour les habitants l'objet d'une curiosité malveillante. On ne voyait en lui que l'amant d'une femme sur laquelle planait un soupçon terrible et la menace de l'échafaud. Les regai^ds qu'on lui lançait dans les rues pénétraient jusqu'au fond de son cœur. Il était comme un homme suspect, environné d'une population hostile.

Plusieurs jours de suite, il erra autour de la prison, dans l'espoir qu'un indice quelconque lui révélerait l'endroit où la pauvre Lucienne était enfermée. Il regardait tour à tour chaque fenêtre, examinait d'un œil curieux les individus qui entraient ou sortaient. Efforts inutiles! les visages ne lui apprenaient rien» les croisées toujours closes n'étaient pas moins mystérieuses.' Aucun mouvement ne se laissait voir dans le monotone édifice. La lumière seule changeait le long des murailles, comme l'aspect du ciel au-dessus des toitures. Las d'une vaine attente, le jeune homme en était réduit à considérer les nuages qui traversaient rapi-

dément ce ciel mélancolique. Il perdit enfin courage et abandonna une recherche infructueuse..

L'amour de la nature, cet amour qui n'est sujet à aucun désenchantement et qui se fortifie avec Tâge, au lieu de diminuer, offrit seul à Houdan des consolations impar» faites. La saison s'accordait avec la tristesse de son âme. On était dans ces jours humides de l'automne où chaque goutte de pluie abat une feuille, où chaque coup de vent dore les chemins de la dépouille des arbres. Les dernières fleurs se penchaient sur le bord des sentiers, une brume diaphane circulait entre les rameaux; les musiciens de Tété n'avaient plus que de sourdes notes, et les rayons du soleil tombaient, comme des lames d'or, à travers les branches presque nues. Sébastien gravissait les pentes des Vosges, s'égarait sur les plateaux couverts de sapins et de mélèzes, dans les vallons tout parfumés d'odeurs sauvages et tout remplis de murmures. La vue du ciel diaphane, des prairies encore vertes, de l'onde tranquille et des joncs harmonieux calmait les premiers élancements de sa douleur. La brise, qui berçait les rameaux et en tirait de vagues accords, emportait une partie de son chagrin avec elle. Il passait de la désolation à la tristesse, de la tristesse à la mélancolie. Mais lorsqu'il pensait qu'il aurait pu jouir de ce spectacle avec Lucienne et la presser contre son cœur, en face de l'éternel azur, au nniieu d'une solitude embaumée, il retombait dans les transports du désespoir. Sorti dès le matin, Houdan passait la journée entière loin de la ville et ne rentrait que le soir, comme un prisonnier qui regagne son cachot. Il se glissait dans l'ombre, satisfait de dérober à la vue l'histoire douloureuse écrite sur son visage.

Enfin arriva le moment où la sévérité du juge instructeur s'adoucit pour la prévenue. Le jeune homme, ayant renouvelé ses démarches, obtint la permission de la visi-

ter. Ce fût le cœur plein d'angoisses qu'il franchit le seuil de la prison, traversa les cours solitaires, gravit les sombres escaliers, arpenta les corridors* Le geôlier ouvrit une lourde porte; Sébastien se trouva en présence de Lucienne. Malgré la faible lumière qui éclairait la pièce, il distingua au premier coup d'œil sa forme charmante; elle tressaillit elle-même au premier regard qu'elle jeta sur lui. A peine les verrous étaient-il fermés qu'ils se précipitaient dans les bras l'un de l'autre. Des pleurs s'échappèrent de leurs yeux, des gémissements de leurs poitrines; la joie et la douleur les oppressaient en même temps. Mais ils n'auraient pas sacrifié pour un monde cette convulsive étreinte; elle renfermait les délices du ciel! La magie de l'amour finit par éloigner tout souvenir, toute amertume; ils eurent un moment de félicité divine.

La chambre où l'on avait enfermé Lucienne ressemblait aux constructions ordinaires de cette espèce. Un jour blafard y glissait le long d'une hotte, à travers des barreaux. On ne pouvait rien voir au dehors : la pièce avait la froideur et la monotonie du sépulcre. Un Ht de sangle, deux chaises et une table vermoulue formaient l'ameublement.

Tel était le séjour d'une noble et gracieuse créature, qui, née dans une autre famille, aurait excité Tenvie de toutes les femmes, Tadmiration de tous les hommes, car son intelligence égalait sa beauté. Mais la loi n'avait pas de protection pour elle. Livrée sans défense à des êtres vils, à tous les caprices de leurs mauvaises passions, il fallait qu'il expiât comme une faute le malheur de son origine.

Quand les premières émotions d'une entrevue longtemps désirée se calmèrent, Houdan examina Lucienne d'un œil affectueux et inquiet. La jeune fille avait dépéri dans la prison, cela était manifeste. Elle ressemblait à ces fleurs d'automne sur lesquelles a passé le givre de l'arrièresaison ; sa grâce souffrante, son éclat triste et pensif lui donnaient aux yeux de Sébastien un attrait de plus. Mais si un abattement physique se laissait voir en elle, son âme semblait moins affectée que son corps. A travers l'inquiétude et la douleur que lui inspirait naturellement sa position, la sérénité d'une conscience pure se faisait jour ; c'était comme un sable d'or sous des vagues transparentes et agitées. Ce doux reflet de l'innocence frappa immédiatement Sébastien et calma son anxiété. Il était évident que le crime n'avait point passé par là.

Houdan prit la main de Lucienne et ils s'assirent tous les deux.

— Tu ne m'as donc pas oubliée? lui dit la jeune fille avec attendrissement, tu ne m'as pas cru souillée par le forfait dont on m'accuse? Oh ! ta confiance en moi me touche plus que je ne saurais le dire ! La nature t'a créé noble et généreux, et si mon cœur n'était pas rempli d'affection pour toi, tu m'inspirerais en ce moment un amour inaltérable.

— Il suffirait de te voir pour te juger, lui répliqua Houdan; et puis n'avons-nous pas eu ensemble de longues

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et intimes causeries? Ne voyais-je pas tes moindres pensées voler d'elles-mêmes au bien, plus sûrement que Toiseau ne vole du côté de la lunûère?

««- Tu veux sans doute me récompenser en un moment de toutes mes douleurs, lui répliqua Lucienne; ta bonté, non moins que ton amour, me plonge dans le ravissement. Aussi, je le jure par ton ccmir magnanime, je suis innocente comme toi; mais, il est impossible que je te le cache maintenant, je le suis seule!...

— Seule, seule, dis-tu? s'écria le jeune homme atterré. Oh ! je comprends alors tes soudaines tristesses et Faccablement qui se peignait sur ton visage! Oui, voilà d*où venait cette expression funeste qui te donnait Fair d'un ange exilé du ciel. Oh! tu es bien malheureuse!

— Malheureuse comme personne ne Fa été avant moi, comme personne ne le sera jamais. Une aussi épouvantable combinaison ne se produira point deux fois pour désoler une créature humaine. Fière, sensible, délicate, pleine des poétiques aspirations de la jeunesse, un hasard fatal a voulu que je vécusse sous le même toit avec des assassins et des voleurs, bien mieux, que je leur fusse unie par les liens du sang ! Tous les idiomes connus ne pourraient exprimer ce que j'ai souffert. Une seule chose m'étonne, c'est que je ne sois pas morte de douleur, ou que le chagrin ne m'ait pas ôté la raison.

— Pauvre Lucienne ! dit le jeune homme, en baisant avec émotion la main qu'il tenait.

— Et je ne suis pas au terme de mes douleurs. Ce crime, il a été commis; je suis prévenue de complicité avec mon frère et ma mère. Dans peu de temps, on m'amènera devant la barre du tribunal, et il faudra soutenir les regards d'une foule hostile, répondre à des questions blessantes ou dangereuses, il faudra que j'entende condamner...

LE NOOVEAO PÉCHÉ ORlCUiEI^ 91

Mai» la force me manquera ; je mourrai au milieu du prétoire.

— Oh ! non, s'écria Houdan, cette dure épreuve ne t'accablera point! Le témoignage de ta conscience sera pour toi comme les magiques formules qui rendaient les guerriers invincibles; tu apparaîtras brillante d'innocence, et tous les yeux s'ouvriront à la lumière de la vérité v Mais, pardonne-moi cette observation, comment n'as-tu pas rendu le crime impossible? Ne devais-tu pas te jeter audevant des assassins, les arrêter, les menacer, appeler du secours, les sauver en sauvant votre généreuse hôtesse?

— J'ai tout mis en œuvre pour la préserver ; ma faiblesse m'a seule empêchée de réussir. Que pouvait une jeune fille; saisie d'horreur contre un brutal scélérat? Théodore a vaincu sans peine ma résistance.

— • Il fallait t' enfuir alors et ne point continuer à vivre près d'eux. Une si longue indulgence va t'exposer au soup» çon. Le forfait de tes parents aurait dû t'inspirer tant de haine et de dégoût que leur société te serait devenue intolérable.

— Oh I mon ami, ne viens-je pas de te décrire une partie de mes souffrances? car les exprimer toutes n'est pas en mon pouvoir, et nul n'y réussirait mieux que moi, si grand que fût d'ailleurs son génie! mais le prisonnier descendu dans une basse fosse s'agite en vain sous ses chaînes : les fers ne lâchent pas leur victime, et les murailles du cachot ne s'attendrissent point. Le sort m'a de même entourée d'obstacles infranchissables; j'avais beau me révolter contre ses décrets, chercher à sortir d'une position horrible, je ne pouvais me soustraire au malheur. Tu sauras tout, oui, tu sauras jusqu'aux moindres détails, car je ne veux pas que le plus faible doute projette son ombre sur moi. Sauf les meurtriers qui savent comment le meurtre a eu lieu, toi seul au monde peut-être

me crois innocente : il ne faut point que tu me soupçonnes même d'une tolérance coupable.

— Je t'éœuterai avec douleur, lui répondit Sébastien, mais il faut que j'apprenne cette lugubre liistoire, ne fbtce que pour agir ensuite en connaissance de cause et te prêter une aide efficace; Parle, ma pauvre amie, et sois sûre que tu auras un auditeur compatissant.

— Il me semble, dit Lucienne, que je vais soulager mon âme d*un poids terrible ! Depuis si longtemps je renferme lace hideux secret! depuis si longtemps il m'accable et me désespère, sans que je demande à personne un mot, un seul mot de consolation I Au milieu de mes plus violentes douleurs, je ne pouvais ni jeter un cri,> ni verser une larme; je tenais soigneusement enfermé dans mon sein le poison qui me rongeait le cœur. Mais avant de te transporter sur la scène du crime, j*ai besoin de te faire connaître ce qui Ta préparé, de remonter assez loin les pentes fatales de ma vie. Et cependant j'éprouve quelque embarras pour te dépeindre ma famille. Les parents se témoignent en général ou de l'affection, ou de la bienveil* lance; leurs actions et leurs discours font voir que le même sang palpite dans leurs veines. Quand ils se jugent l'un l'autre, une prévention favorable entoure d'ombre les défauts et dirige la lumière sur les bonnes qualités. Moi, ma famille ne m'a montré ni attachement, ni intérêt, ni compassion ; elle n'a étalé à mes yeux que des vices, elle a empoisonné toute ma jeunesse et m'a conduite, de malheur en malheur, jusqu'au pied de l'échafaud. Je parlerai donc librement d'elle, comme si je lui étais étrangère. Mon mauvais destin a, pour ainsi dire, commencé avant ma naissance, car un hasard cruel avait réuni dans mon père tous les vices qui éloignent les familles de la prospérité. Son visage même était comme une prédiction funeste. Juge&-en plutôt.

LE NOUVEAU PiCHÉ ORIGINEL 93

Et 6lle tira d'une boite un ancien pastel, un peu effacé. Houdan l'examina d'un œil attentif et curieux.

Une chevelure roide, un front bas, des sourcils ébouriffés annonçaient une intelligence sans ordre et sans vigueur; de gros yeux à fleur de tète, d'une nuance verdâtre, exprimaient la cupidité, la sensualité, la forfanterie, l'impudence et l'égoïsme; un nez volumineux d'une forme désagréable, une bouche épaisse, de lourdes mâchoires attestaient la prédominance de tous les instincts grossiers; des mains énormes, charnues et brutales, confirmaient ces divers témoignages.

Le dédain se peignit sur les traits de Houdan.

— Cette figure te répugne, lui dit Lucienne; le modèle t'aurait fait une impression plus désagréable encore. Eh bien ! ces désavantages extérieurs ne l'empêchaient pas de s'admirer; jamais homme ne fut si vain de sa figure, de toute sa personne, ni si content de son esprit, quoique la nature ne lui eût pas prodigué l'intelligence. Aucun succès, aucune position ne lui eussent causé d'étonnement, comme supérieurs à son faible mérite.

€ Ma famille est bavaroise; je suis née à Munich, où elle vivait. Or, tu sais peut-être que dans nulle autre ville d'Allemagne les moeurs ne sont aussi grossières; les joies corporelles absorbent tous les désirs de la population. Mon père ne démentait point son origine; mais sa présomption, se mêlant à son amour de la débauche,, rendait ses plaisirs très-dispendieux. 11 lui fallait des vins choisis, des glaces, des sorbets ; les viandes communes, les mets ordinaires ne convenaient point k sa prétentieuse gourmandise : le gibier, les poissons rares, les produits savants de l'art culinaire pouvaient seuls réjouie son palais, en flattant son orgueil.

» D'après ces indices, tu te figureras peut-être que M. Berthold occupait dans le monde une position briUante,

% t£ nonvcAU piati oiucnnsL

qu'a sortait tf une race illustre et avait été, dès sa première jeunesse, confié à des maîtres habUes. Ce serait une profonde erreur. Mon père enseignait la danse et faisait partie du corps de ballet, au grand théâtre. Il n'avait même pas de talent réel : ses gros membres, sa lourdeur native ne lui permettaient de déployer ni grâce ni agilité. Mais un de ses frères, mort à trente-quatre ans, avait rendu son nom célèbre, par la manière dont il battait des entrechats et faisait la pirouette : la survivance de sa gloire était échue à M. Berthold. Non point que Ton admirât sur les planches sa tournure de colporteur, mais il passait pour tenir du défunt une excellente méthode, et il avait un grand nombre d'élèves. On lui payait fort cher ses leçons, qui ne valaient pas celles de beaucoup d'autres. Nous aurions donc pu vivre dans Taisance, même dans le luxe et les plaisirs, si mon père n'avait pas eu le goût d'une fastueuse débauche, s'il n'avait pas dépensé hors de la maison presque tous ses bénéfices. Lorsqu'il lui arrivait de dîner ou de souper avec nous, je voyais combien sa suffisance lui donnait peu de délicatesse. Après s*ôtre gorgé de mets rares et de vins coûteux, il glissait de sa chaise sur le tapis, où il ronflait comme l'ogre des contes de fées. Ces spectacles surprennent les enfants et leur frappent l'imagination : sans en avoir l'air, sans le soupçonner eux-mêmes, ils jugent d'une manière trèssaine et très-dure les personnes qui les entourent. Et comme à cet âge les sentiments sont vifs, la mémoire tenace, ils n'oublient jamais l'impression défavorable qu'ils ont reçue.

» La conduite de mon père affligeait, désolait d'aflleurs ma mère, et nous étions témoins de ses larmes. Ses plaintes augmentaient la répugnance que m'inspirait déjà M. Rertbold. Sa femme avait beau le supplier pour ses enfants, pour lui-même, pour leur commun avenir, il ne voulait rien

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entendre. Ma mère, qui Favait épousé par amour, car elle a peu de discernement et de goût, se livrait quelquefois à des transports de colère. Des scènes bruyantes avaient lieu sous le toit conjugal. Mais elles n'amendaient point mon père ; le jour même, il recherchait avec plus de fureur ses amusement^ dissolus. Rien ne bornait sa prodigalité hors de chez lui. Dans son intérieur, c'était justement le contraire. 11 prétendait toujours que sa femme, que ses enfants le ruinaient^ qu'il avait fait une folie en se mariant, que, s'il était resté garçon, il aurait vécu dans l'abondance et aurait encore placé de l'argent au bout de l'année. Or, ma mère lui avait apporté vingt mille florins de dot, qui avaient servi à payer ses dettes, et nous ne dépensions pas la dixième partie de ses gains.

» Le frère de M. Berthold n'avait laissé qu'un enfant, déjà privé de sa mère : cet orphelin étant venu k mourir, mon père fit un héritage assez considérable. Il toucha soixante mille florins, qui l'enivrèrent d'orgueil et transformèrent en démence son amour des plaisirs.

j» Dès qu'il eut recueilli la succession de mon onde , il prit un équipage et des valets qu'il habilla somptueusement. Dans sa boursouflure, il commença même à rougir de son métier, en sorte qu'il négligea la plupart de ses leçons. Maître de danse! ce mot sonnait mal à son oreille : il eût voulu se faire passer pour un gentilhomme. Ma mère prévit où nous conduirait cette fièvre d'amour-propre. Elle devina que mon père allait dissiper les soixante mille florins, mécontenter le public et perdre sa clientèle. Nous n'aurions plus alors aucune ressource et nous tomberions dans une indigence qui n'exciterait la pitié de personne, car on aime à voir les outrecuidants rabaissés. Mm« Berthold considérait cette triste fin comme inévitable, et elle ne se trompait pas. La certitude de notre prochaine misère hii inspira d'abord le plus violent désespoir : elle

souffrit par anticipation toutes les angoisses du dénûment. Puis le vertige la saisit : penchée au bord du gouffre, elle n'eut pas Ténergie nécessaire pour le fuir. Assistant au prologue de sa perte, convaincue que rien ne pouvait détourner le sort qui la menaçait, ni retarder son malheur, elle ferma les yeux avant de choir et céda sans résistance à Tattraction mystérieuse du destin. Puisque mon père cherchait obstinément le plaisir, sans écouter les avis de la prudence , ni s'effrayer de la détresse qui devait un jour accabler sa famille, M"' Berthold voulut prendre sa part des jouissances qu'il se procurait. Dès ce moment, elle n'épargna plus, comme elle Tavait fait jusqu'alors. A l'espèce de gêne qui régnait chez nous succédèrent Tabondance et le luxe. Nos repas devinrent des festins ; bals, théâtres, concerts, promenades, petits soupers, tous les moyens de divertissement lui parurent acceptable*, pourvu qu'ils lui fissent oublier l'avenir et changeassent sa position de femme délaissée, de victime' volontaire. Le luxe de nos habillements était conforme à ce genre d'existence. M™« Berthold n'avait d'abord cherché que par dépit 'de coûteuses distractions ; elle ne tarda pas à y prendre goût, à se laisser emporter voluptueusement sur le fleuve magique. Au bout de quelques mois, toutes les jouissances de la richesse lui étaient devenues nécessaires. Le mari et la femme creusaient à l'envi le tombeau où allaient s'engloutir non-seulement leur bonheur actuel, mais leurs espérances ultérieures. Pendant dix-huit mois ils préparèrent ainsi leur. détresse avec une sorte d'acharnement. L'esprit de vertige les emportait sur son rapide coursier.

Enfin le jour de l'expiation arriva : le coffre vide de moti père lui donnait le conseil de mettre un terme à ses prodigalités, mais il n'écouta que ses passions. Usant du crédit que son faste lui assurait, au moins pour un

laps de temps, il continua sa longue orgie, et ma mère furieuse imita encore son exemple. Comme elle n'est pas d'une nature supérieure, à beaucoup près, le vice s'était emparé d'eUe, corps et âme. Mon frère avait de môme absorbé le poison redoutable et pris Thabitude de la débauche. Outre nos réjouissances en commun, il avait ses joies secrètes et se livrait à la dissolution pour son propre compte ; il maraudait et braconnait sur ce funeste domaine. Quant à moi, j'acceptais le plaisir et ne le recherchais point; je le recevais comme un hôte d'un jour, sans m'y attacher. Mais j'aurais contracté des goûts déplorables que mon père n'en eût éprouvé ni tristesse ni inquiétude. Il n'eût pas observé la nature du mal , ni cherché le remède. C'est ainsi qu'un homme peut, à lui seul, dépraver une famille entière, et la dépraver sans retour.

j» Cependant, faute de moyens, ce désordre ne pouvait durer longtemps. M. Berthold avait perdu presque toutes ses leçons : le secret de notre ruine ne tarda pas à être éventé. On ne voyait plus d'argent sortir de chez nous, et les demandes de fournitures allaient leur train. Quelques marchands soupçonneux envoyèrent leur note : on leur donna de belles paroles. Ils insistèrent, mais sans obtenir de résultat. L'alarme se répandit aussitôt dans le

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quartier : « Nous avions bien prévu que cela finirait mal ! » s'écria la troupe avide ; et le siège de notre maison commença. Les mémoires pleuvaient sur nous, comme les feuilles^ dans Tautomne, sous les rameaux des arbres. Nous étions en effet au déclin de nos beaux jours, nous allions entrer dans Tépoque des privations et des douleurs.

» Après avoir employé inutilement les sollicitations importunes, les marchands eurent recours aux poursuites légales. Un huissier opéra une saisie en leur nom, et le mobilier de mes parents fut vendu aux enchères. J'avais alors quinze ans; ma sensibilité avait suivi les progrès de ma raison ; je ne possédais plus la calme insouciance du premier âge. Ce fut un cruel spectacle pour moi de voir des inconnus se disputer les débris de notre fortune. On montait bruyamment les escaliers, on visitait les chambres, on riait, on parlait tout haut, on ne remarquait pas notre présence ou Ton nous regardait avec dédain. Je sentais déjà peser sur mon cœur le mépris qui s'attache à la pauvreté. Le.commissaire-priseur lançait aux acheteurs et aux curieux une foule de bons mots, comme s'il eût dirigé une partie de plaisir. Tu ne saurais croire combien je souffris, lorsque mon ameublement personnel devint la proie des enchérisseurs ! J'étais attachée aux moindres objets par une sorte d'affection : j'avais l'habitude de les voir, ils me rappelaient des souvenirs d'enfance et de jeunesse. Et ils passaient devant moi en des mains étrangères! Tout me fut enlevé, mes bottes, mes livres, mes bijoux, mes papiers de musique, jusqu'à un charmant bouvreuil au dos noir, à la poitrine rose, que j'avais élevé moi-même et qui fut vendu avec sa cage. C'était la première de mes grandes douleurs. Je me retirai dans une chambre solitaire pour cacher mes larmes.

> M<m père éprouvait des sentiments d'une autre na-

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tare. Ce n'était pas de la tristesse, de la mélancolie, du repentir, mais une sourde colère de se voir dépouillé, une honte basse et triviale. Le bonheur lui avait donné tant d*arrogance, que la misère Thumiliait profondément. Comme il n'avait pas eu de modération dans la fortune, il manquait de dignité dans le malheur. De même qu'il s'estimait beaucoup trop, lorsqu'il était riche, il commençait à se mépriser lui-même, parce qu'il était pauvre. La lâche opinion du monde, qui s'agenouille devant la prospérité, qui dédaigne et abhorre les nécessiteux, régnait jusqu'au fond de sa conscience.

» Lorsque nous ne possédâmes plus rien, le propriétaire nous expulsa de la maison. Il nous fallut chercher un abri dans ces bas quartiers où logent les travailleurs. Les faubourgs des grandes villes ne sont pas hideux en Allemagne, comme en France et en Angleterre : la propreté germanique leur conserve une apparence décente. Presque toutes les demeures ont de petits jardins. On peut donc Y vivre sans souffrir. La nature est plus près de vous, et cette tendre mère vous console de l'abandon des hommes.

9 L'emploi de mon père au théâtre lui rapportait de faibles émoluments. Depuis qu'un héritage était venu le plonger dans une sorte de vaniteux délire, M. Berthold avait rempli ses fonctions avec beaucoup d'inexactitude. Quand on le vit dans la misère, on s'aperçut qu'il n'avait point de talent, et on le congédia. Nous nous trouvâmes donc tout à coup sans ressources. Le désespoir et la faim s'assirent à notre porte, comme deux recors impatients de nous saisir.

j» La crainte de tomber entre leurs mains redoutables força mes parents à chercher des moyens d'existence. M. Berthold, naguère si prétentieux, donna des leçons de danse aux jeunes ouvriers, pour un minime salaire, et

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comine ce faible gain ne nous eût pas même procuré la nourriture, il alla jouer du violon dans les noces et les fêtes de village. Ma mère chercha pour elle et pour moi des travaux d*aiguille : mon frère , qui n'avait jamais rien voulu apprendre jusqu'alors, entra comme apprenti chez un menuisier. Avec du courage, de la patience et de l'économie, nous aurions pu nous tirer d'affaire : nous n'aurions pas été riches, sans doute, mais nous n'aurions pas connu les privations. Malheureusement une vie calme et régulière s'offre aux débauchés comme l'image de la mort. Dans la solitude et la paix, les âmes vides s'affaissent ainsi que des outres dégonflées. Pendant les premiers temps qui suivirent notre ruine, chacun montra de la conduite et du zèle : une si amère leçon ne pouvait s'oublier en quelques jours. Peu à peu néanmoins les vices reparurent. S'habituant à leur nouvelle condition, mon père et Théodore y cherchèrent le plaisir sous des formes triviales et sordides. Leurs goûts s'étaient abaissés comme notre condition : le vice aux allures grossières, à la face bourgeonnée, remplaça le vice prétentieux. Dans les noces et les kermesses, mon père n'avait que trop d'occasions de suivre ses mauvais penchants. Mon frère, n'étant pas surveillé, fit de déplorables connaissances et hanta jour et nuit les cabarets. Découragée une seconde fois, M™« Berthold chercha dans les boissons spiritueuses l'oubli de ses douleurs : elle prit en outre le ton, le langage, les habitudes et les manières de la basse classe, où elle possédait maintenant des amies. Nous fûmes perdus pour jamais.

» Le besoin, cependant, ne tarda pas à se faire sentir. La débauche absorbait tous nos bénéfices, et je manquais souvent du nécessaire. Il n'était pas rare qu'on me laissât seule des demi-jours entiers, sans pain et sans feu. Je tombais alors dans la langueur, et le froid me pénétrait les os. La bise du nord sifflait sous les portes ou gémissait le long

des croisées. A cette voix lugubre, la cloche du faubourg mêlait souvent de tristes accords. Ma seule distraction était d'examiner les nuages qui traversaient lentement le ciel, comme de lugubres pensées traversaient mon esprit.

» mon cher Sébastien, figure-toi ma position ! J'étais à l'âge où le cœur se gonfle d'espérance, où l'avenir nous apparaît comme un jeune roi, qui nous salue, les mains pleines de présents. Pour moi, au contraire, c'était un hideux fantôme, qui me regardait d'un œil terne et glacial. Tombée si jeune dans une si profonde détresse, comment pouvais-je en sortir ? Quel homme digne de mon amour viendrait me chercher au fond de l'abîme ? Quels talents, quel labeur assidu me permettraient de m'en tirer ? Je n'avais reçu que l'éducation la plus simple; M. Berthold s'occupait trop de ses joies grossières pour s'occuper beaucoup de moi ; il consacrait trop d'argent à ses plaisirs pour en destiner beaucoup à mon instruction. J'étais comme le moine descendu dans une basse -fosse, où il doit mourir.

» Rien, d'ailleurs, n'adoucissait mon infortune. Ma mère avait bien pour moi des retours de tendresse, mais à de si longs intervalles que cela ne pouvait satisfaire mon ccBur. Quelquefois, le dimanche , je voyais passer devant notre porte des groupes de parents, qui avaient l'un pour l'autre une vive affection. Ils étaient vêtus de leurs plus beaux habits et allaient, hors la ville, respirer l'air des champs. Les pères donnaient le bras à leurs filles et les fils à leurs mères. Comme ils paraissaient joyeux de se trouver ensemble ! Quelle fierté pleine de bonhomie se peignait sur le visage du père, quand il regardait sa fille l Quelle air de douce confiance, d'attachement et de gratitude embeflissait le visage de la fille , quand elle regardait son père ! Cette vue me serrait le cœur , en me

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montrant les biensdont j'étais privée ; je rentrais à la hâte dans ma chambre, et je fondais en larmes.

» Il est un genre de consolation que les Ames pures n'empruntent pas à la terre, mais cherchent plus haut , dans les régions célestes. Ceux qui croient ne sont jamais seuls; ils ont, dans leur détresse, un invisible témoin de leurs larmes. Leurs espérances, déjouées ici-bas, peuvent se réfugier ailleurs : le monde moral est pour eux conmie une divine patrie, où se concentrent toutes leurs affections sans objet. Ce lieu de refuge n'existait pas pour moi; je ne pouvais me tourner, dans mon infortune, vers celui que toutes les langues ont nommé le Père des hommes. M. Berthold avait cette incrédulité goguenarde, qui est la plus triste des dispositions morales. Non-seulement il se riait delà piété, des convictions, mais il raillait sans vergogne tout ce qui dépassait le niveau très-bas de son intelligence. On ne trouvait en lui ni religion, ni principes philosophiques ou autres; c'était la négation incarnée, une espèce de cimetière intellectuel, où gisaient les cadavres de toutes les croyances, de toutes les nobles idées. On ne m'avait donc inspiré que de la haine, du dédain pour le christianisme, la religion du malheur, et, devenue enfin malheureuse, je n'avais pas même ce cordial fortifiant pour m'aidera supporter mon désespoir.

» Notre situation, qui paraissait ne pouvoir s'empirer, devint cependant plus fâcheuse encore. Un soir, M. B^thold revenait d'une kermesse, où il avait fait danser les paysans. Il avait bu jusqu'à en perdre la raison, et monta sur l'impériale de la voiture. La route était mauvaise , pleine d'inégalités, d'ornières dangereuses. Un cahot plus rude que les autres secoua tellement la diligence, et ime pente de terrain la fit incliner si fort au même instant» que les femmes jetèrent les hauts cris. Le conducteur» d'une autre part, admonestait ses chevaux avec une surabon-

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dance de jurons ; les voyageurs ne se privèrent pas non plus de conseils et de remarques. Ce bruit empêcha d'entendre mon père tomber de l'impériale. Dans son ivresse, il avait effectivement perdu Téquilibre. Sa tète donna contre une grosse pierre, qui lui fendit le crâne. Toute la nuit, il de-neura étendu au bord de la route; ce fut le lendemain matin seulement que des villageois l'aperçurent dans une mare de sang coagulé. On le transporta chez nous, pâle et meurtri, sur une simple charrette allemande.

» Une scène de cris et de pleurs sans affectation troubla notre pauvre séjour. Quels que fussent les vices de mon père, on les oublia en présence de son cadavre. La mort, l'irréparable mort attendrit toujours les cœurs: cette preuve accablante de la misère humaine semble un châtiment trop rude, même pour les actions les plus coupables. Mais M. Berthold n'avait pas entièrement cessé de vivre à l'égard de sa famille : la malédiction de ses vices allait peser sur nous, comme la faute du premier homme pèse, au dire de la Bible, sur tous ses descendants.

» La mort de mon père accrut notre détresse. Il ne dissipait pas tous ses gains hors de notre maison; ce qu'il nous donnait, nous aidait à vivre. Lorsque cette ressource

10& LE NOUVEAU PiCHÉ ORIGINEL

nous manqua, si faible qu'elle fût d'ailleurs, notre misère n'eut plus de bornes. Mon frère, en qualité d'apprenti, ne gagnait rien : son peu d* ardeur à la besogne reculait le moment où il serait payé. La' couture donne de minces bénéfices. Encore un peu de temps, et nous allions être réduits à quêter notre nourriture de porte en porte. C'était là que venaient aboutir tous mes rêves de bonheur.

j> Il fallait prendre un parti. Comme mon père avait dansé au théâtre de Munich, les idées de mes parents se portèrent d'abord vers la scène. Us me proposèrent de m'enrôler dans une troupe avec eux. J'étais jeune , d'un extérieur agréable, me disaient-ils; je ne manquais pas d'intelligence naturelle. Je ne tarderais point à jouer suffisamment les rôles d'amoureuses. Monter sur les planches ne me souriait guère, car j'avais la timidité du malheur. Crainte de pis toutefois, j'acceptai le sort qu'on me destinait; je me résignai avec larmes, mais enfin je me résignai à me donner en spectacle. Restaient les difficultés de l'exécution. Il n'y avait pas moyen'de songer au grand théâtre de Munich, On avait offert jadis à M. Berthold de me donner des leçons gratuites et de me faire débuter après. Mon père, alors ivre d'orgueil et souffrant de la position inférieure qu'il occupait parmi ses camarades, avait assez brutalement refusé. Son expulsion des chœurs, sa mauvaise conduite, les préventions qu'elle avait laissées contre nous et le mépris dont nous étions l'objet à cause de notre dénûment, formaient d'autres obstacles qui eussent empêché de me recevoir. Mes parents durent tourner leurs vues ailleurs. Après bien des efforts et do vaines démarches, ils obtinrent mon admission dans une troupe nomade, qui jouait irrégulièrement sur les scènes de province. Il fut convenu que l'on me dresserait à la hâte, que Tliéodore serait employé comme comparse et que ma mère travaillerait aux costumes. Nous pensions que notre indi-

gence allait finir, que le sort était las de nous persécuter. Mes compagnons d'infortune célébrèrent cet arrangement par mainte libation. Moi-même, je laissai mon cœur s'ouvrir à Tespérance. Hélas! c'était le commencement de nouveaux malheurs, plus affreux que tous les autres!

< Nous vtmes bientôt que nous ne marchions pas dans une route fleurie. Les acteurs nomades sont une incarnation de la misère, et la troupe où nous venions de nous enrôler se débattait constamment sous les étreintes de la faim. Le directeur lui-même jeûnait quelquefois. Il prétendait que cela était bon pour le talent, que les idées en devenaient plus claires, le jeu plus pathétique. Nos appointements restaient donc presque toujours à l'état de pures fictions. Quand des recettes insolites nous procxiraient un mois d'abondance, celui-ci était suivi de longues épreuves, qui nous eussent béatifiés, si nous les avions volontairement subies. Pendant que les rois et les princesses déclamaient leurs tirades, ils entendaient souvent la faim gronder dans leurs entrailles. Cela formait un dialogue plus dramatique que le drame lui-même.

» Dans une situation pareille, ce n'était pas une petite affaire que de nous pourvoir de costumes. On faisait de ceux qu'on possédait un usage presque illimité. De combien de manières n'en associait-on pas les différentes pièces! Combien de fois ne les remettait-on pas à neuf! Quels habiles changements de formes ou d'accessoires! Quel génie dépensé pour des raccommodages! On n'achetait de vêtements neufs qu'à la dernière extrémité, pour les pièces dont on espérait beaucoup.

» Le dictateur de cette république affamée endurait stoïquement les tribulations de tout genre qui venaient Tassaillir. Son crâne pelé, sa figure démesurément longue, ses yeux bleus et inexpressifs lui donnaient l'air d'un mouton résigné. 11 ne s'étonnait de rien, ne se laissait jamais

106 LK NOUVEAU PiCHÉ OEIGINEL

aller au désespoir. Les plus cruels embarras ne le touchaient que superficiellement. Le jeune premier était-il malade, il revêtait son costume et débitait desphrases d'a-^ mour à sa place. L'argent semblait-il fuir la caisse, il regardait d'un œil mélancolique son tiroir vide, et cherchait avec patience quelque mensonge pour leurrer les créanciers. Il avait le calme inerte d'un automate, l'indifférente quiétude d'un homme hébété. Sa longue expérience des misères de la vie et sa lourdeur naturelle contribuaient par égales portions à lui donner ce flegme imperturbable. Il avait vu tant de malheureux, que Thomme lui semblait né pour mourir de faim. Aussi avait-il réuni ce que l'Allemagne possédait de plus souffrant et de plus décharné. Dès qu'un artiste se trouvait sans pain , il lui revenait de droit.

» Quelques-uns de ses compagnons avaient peut-être du talent, mais qui se donnait la peine de l'apprécier? Aux yeux de la foule, le sort a toujours raison. 11 faut être heureux pour paraître digne du bonheur.

» A part même toutes ces infortunes, mon noviciat me fut très-pénible. C'était un art entier qu'il me fallait apprendre, et l'on surchargeait ma mémoire au point de l'accabler. Les regards du public me gênaient, m'intimidaient, glaçaient la parole sur mes lèvres. Mais, quand j'eus vaincu les premiers obstacles , quand je me fus un peu habituée à la scène, je pris insensiblement le goût du théâtre. La poésie dramatique m'enchantait. Nous représentions sans doute parfois de bien mauvaises pièces, mais il nous arrivait aussi de jouer les chefs-d'œuvre de Gœthe, de Schiller, de Werner, d'Inmiermann et de Kolzebue. J'étudiais alors mes rôles avec enthousiasme. Ce noble langage, ces sentiments élevés, ce brillant colons em*^ prunté^ à la nature entière, me transportaient dans un monde supérieur. 11 me semblait parcourir le» jardins

merveilleux des Mille et uneNu%t$, où Ton n'aperçoit que des Jeunes gens beaux comme le soleil et des princesses radieuses comme l'étoile du soir. Je tâchais de bien saisir le caractère des personnages, de bien rendre leurs émotions et les miennes. J'électrisaîs parfois nos ignorants auditeurs, qui ne m'en savaient aucun gré, croyant ne rien devoir à mes efforts, mais tout au sujet de la pièce. Mon ardeur s'accrut graduellement. Je finis par jouer avec une sorte de passion, comme pour mon plaisir personnel. Ma verve charma notre directeur, dont elle animait un peu le flegme somnolent. Lorsqu'il me voyait pleine d'inspiration, faisant passer toute mon âme dans mon débit et dans mes gestes , ses grands yeux pâles se dilataient de la manière la plus comique. Il me proclama bientôt le premier sujet de la troupe, ce qui m'assurait des avantages positifs, quand les recettes étaient abondantes. Mais nous n'avions pas souvent de ces bonnes aubaines.

. 9 Si le chant des poètes me faisait, comme une voix magique, oublier ma détresse, ma mère et Théodore n'avaient point la même consolation. Notre malheur prolongé les accablait et les aigrissait. Leur physionomie, leurs paroles exprimaient une sourde colère et une mauvaise humeur perpétuelle. Je voyais chaque jour l'ombre monter, pour ainsi dire, dans leur esprit, et des idées funestes s'y amasser au milieu des ténèbres, comme ces orages qui se forment pendant l'obscurité.

» Nous parcourûmes ainsi plusieurs provinces de l'Allemagne, avec des fortunes diverses. Les jeunes personnes de la troupe, suivant un usage ancien comme le théâtre, augmentaient leurs bénéfices en vendant leur amour. Eh bien! oserai-je te le direî Ma mère et Théodore s'épuisaient en insinuations, en efforts détournés pour corrompre mes mœurs, trafiquer de ma jeunesse. Leurs désirs

se manifestaient clairement; je ne pouvais, hélas! conserver le plus faible doute à cet égard. Oh ! c'est une chose affreuse que de se sentir poussé vers la honte par ceux-là mêmes qui devraient nous protéger contre Terreur et nous détourner du mal I je leur en gardai une vive rancune, et ils me prirent, de leur côté, en aversion. 11 semblait que je fusse responsable de leur misère, parce que j'aurais pu, selon eux, y mettre un terme. Us n'osaient point me témoigner leur fureur, car c'était moi qui gagnais de quoi les nourrir, mais elle brillait au fond de leurs regards comme les premières lueurs d'un incendie. Telle est cependant la criminelle opiniâtreté des mauvaises natures, qu'ils n'ont jamais interrompu leurs manœuvres obliques, jamais cessé de me conduire au bord du gouffre par des voies insidieuses. Les jeunes filles que leurs parents préservent même de la tentation, et qui gardent sans efforts la blanche couronne de Tinnocence, ne se doutent pas des luttes nécessaires à bien d'autres pour la conserver.

» Enfin, le malheur voulut que nous prissions le chemin de l'Alsace. Nous devions jouer sur le théâtre de Colmar pendant les mois d'été. Notre directeur, ne connaissant pas le pays, augurait bien de cette entreprise. Vous savez quelle est la malveillance des habitants pour leurs anciens compatriotes. Nous ne tardâmes pas à en éprouver tous les effets. On dirigea contre nous les persécutions ruineuses et abrutissantes que vous nous avez vus subir à Strasbourg. La ville étant plus petite, nous avions un auditoire encore moins nombreux. Cette fois le directeur n'y put tenir; son stoïcisme exemplaire succomba sous l'obstination de la mauvaise fortune. Il nous déclara que le sort triomphait de sa constance, qu'il n'avait plus ni sou, ni maille, et nous rendait notre liberté.

» Ne possédant pas même assez de fonds pour quitter l'Alsace, nous tombâmes, ma famille et moi, dans une détresse plus cruelle que toutes les précédentes. Ma mère, qui a peu de dignité, se plaignait sans relâche et à tout le monde. Elle finit par attendrir une vieille dame, près de laquelle nous habitions. Veuve d'un négociant en vins et en spiritueux, qui avait assez bien mené son commerce, elle possédait de l'aisance. Elle avait été belle jadis et avait eu pour son corps une vive tendresse ; il lui en était resté l'habitude de se soigner constamment, de se croire presque toujours malade. Comme beaucoup d'individus affligés de ce travers, elle était, en récompense, fort charitable ; les douleurs des autres lui inspiraient la mémo pitié que les siennes. Malheureusement son petit revenu limitait fort sa générosité. Les pleurs de ma mère, l'accablement de Théodore, ma jeunesse et ma tristesse la remplirent de compassion. . Elle chercha le moyen de nous secourir, malgré les bornes étroites de ses ressources. La vieille servante qui la soignait depuis un grand nombre d'années s'affaiblissait tous les jours et était devenue sourde. Elle avait formé dès longtemps le projet de se retirer dans son village, à Nagold, où son fils exerçait la profession de charpentier. M*»* Neubourg lui conseilla de réaliser son dessein. Elle nous proposa en même temps de nous recueillir chez elle, jusqu'au moment où une heureuse circonstance améliorerait notre destinée ; ma mère devait se charger des soins du ménage, ce qui n'apporterait aucun changement à sa façon de vivre. Nous acceptâmes

110 tB NOUVEAU PÉCHi ORIGINEL

cette offre libérale pour nous tirer de la misère. La servante et Mm« Neubourg se firent les adieux les plus touchants, et nous primes possession de notre nouvelle demeure.

> C'était Vavant-dernière maison du faubourg en allant vers la campagne. La façade donnait sur la rue, un petit jardin enclos de murs formait la perspective des trois autres côtés de rhabitation. L*ameublement datait d'un demisiècle ; une boiserie en chêne tenait lieu de tentures dans les principales chambres. Les moindres détails de cette maison où j'ai tant souffert sont présents à ma mémoire. 11 estvrai qu'on ne me laissera pas longtemps le loisir de me les rappeler ! ajouta Lucienne avec un sourire niélancolique.

» Nous fûmes d'abord assez heureux chez Mme Neubourg. J'éprouvais du moins un sentiment de bien-être qu'augmentait mon affection'pour la vieille dame. Elle avait ses défauts : elle était parfois quinteuse et ne pouvait en général souffrir la contradiction. Mais, avec ces légers défauts, elle était la douceur et la bonté mêmes. Quand elle avait un moment d'humeur, elle ne tardait pas à s'en pentir, et elle nous témoignait alors son regret d'une façon attendrissante qui nous gagnait le cœur. Ce sincère retour la faisait paraître plus estimable et plus digne d'attachement, que si elle n'eût jamais commis de fautes. Les siennes produisaient dans son caractère le même effet que ces belles ombres des grands maîtres, qui adoucissent toutes les formes d'un tableau.

» Quand elle voulait prendre l'air au jardin, c'était moi qui lui donnais le bras. Nous allions nous asseoir dans l'unique avenue que renfermait l'enclos. On était à la fin de la belle saison. Les marronniers croisaient audessus de nos têtes leurs branches tortueuses, qu'enveloppaient des feuillages splendides, où le vert pur, le vert sombre, les teintes d'or, de bistre et de roux se mêlaient harmonieusement. Ces magnificences d'octobre ne

LE KODVEAD viCBÈ ORIGIirCt lll

trou?aieat pas M"« Neubourg insensible. Les grâces de la natare s'oflfr^ent à elle comme une dernière séduction, qui Tenait enchanter et calmer le soir de sa vie. Mot, au contraire, je les saluais comme des emblèmes d'espé* ranœ : diaque fleur, chaque atome de lumière, chaque gazomllemmt et chaque murmure m'apportaient la joie

oume Casaient rêver. Je ne pensais plus à mes souffrances;

j'étais tn>p jeune pour avoir la mémoire du malheur. - » — Pauvre Lucienne, me disait quelquefois M"* Neu-

boifff;, tu as débuté tristement dans la vie. Mais le sort

te doit une compensation : ton aveuir sera plus heureux.

> Bélas ! elle n'avait pas le don de la prophétie !

> Ma mère et Théodore supportèrent assez biexi dans les cxxnmeiMseiEents la tranquille existence que nous oieiJoQs. L'excès de Tinfortune avait endormi leurs goCit# dép^arés- Es jouissaient avec bocbeur de leur situation Doure&e et ôe leur aisance iuaUeDiue. Mais les Lonr.eu dÎ5pQ5!în!iK s'clîjèreot vite dans de p^reiiks HHVjr^h. Lanrs izrj^bjes peiî^ûaiîts se reirei-^eiit coiDi/je des beteî> faaves, dès qos Jt mali^eor cesse ôe les ccaieiiir- Encii^Jces ée5:»*jQ5 kt^ï^zj^ moîs, les vices de Cies '>are:its gTDBâaoecal. fc'.np£i:r:il2ieai«, ciiercLaknt uiie itibue* 1^ sotf dit la G^aodje. leimœ d" une vie requière, aun^^j^sït leurs yeux -c'uae expresâjii fcx:*aîàe €i ^icciici^rn à îoaSe isfin" pç5^:Qne Ta^ic^tiici fiérreasc, riiiguiéta-ie BaÂKsve oet ai^ni^^a captifs, ie remarquai cw oôieux STVçHfmes £^«î une trisif^se criâtiai-te- TiiéciO'jre et na mèrt fci:r*d^îii: p^r se îsser ôe li'jtre ':k:siA^ *:iisteane r ift T^i»uâr£ieD: î^)5.diumeD: cjnae-r.^ ieun pî«*ia-ifc brjcaiK:- e: li^ ^'Jc:* ^ xuais'iL ôt M«» ?^jîkx;:x 'oeviei,êracc un ijcii d^urpet. :>'- ii pau*:*^ ^^aïi*ft «sra: caaitaBrte d'^sôiiRe- ôet «sanet airMEs^ reçretauî §a ^mmàBDoe et ne pnuram » oêinTer ^ ^ tète. C«ar -iDur »a n» paï^iQcfive ^friaiae. Je4

112 LB NOUVEAU VÈOSÈ 0RI6IICBL

cevais les desseins les plus extraordinaires. Je voulais tout révéler à notre bienfaitrice ; mais en agissant ainsi, j*aurais hâté les malheurs que je craignais, au lieu de les prévenir. Les débauches et les luttes auraient commencé (dus tôt; j'aurais perdu sans résultat nos derniers jours de tranquillité.

» L'inquiétude finit parchasser loin de moi le sommeil. Des réflexions douloureuses me tenaient éveillée une grande partie de la nuit. La gaieté naturelle de mon caractère me rendait ma position plus pénible encore. Je ne suis point née pour souffrir; je n'ai pas l'organisation qui se plaît dans les idées mélancoliques et supporte le chagrin comme un fardeau inévitable. Les moindres sourires de la fortune m'eussent rendue heureuse, et la destinée me persécutait avec un acharnement sinistre! Comme je me débattais par instants contre le malheur ! Dans quels désespoirs je me laissais ensuite tomber !

» 11 y avait des moments oii je croyais que je devenais folle. Je me levais, je me passais de l'eau froide sur les tempes, je marchais à grands pas, pour calmer ragitation effrayante de mon cerveau. J'errais comme un fantôme dans la grande pièce que j'habitads : l'œil fixe, les mains crispées, les joues pâles, je devais avoir l'air d'une ombre damnée. Quand la lune venait par hasard éclairer ma fenêtre, sa lumière me soulageait un peu : l'astre mélancolique semblait sympathiser avec ma douleur; ses tristes rayons frappaient ma vue comme des regards amis. Les soupirs de la bise dans les combles me paraissent être sa voix, et je les écoutais avec attendrissement, ainsi qu'une plainte fraternelle.

» Le lendemain, M°»e Neubourg observait ma pâleur, le cercle profond qui entourait mes yeux, et me demandait avec bienveillance si j'étais malade. Elle voulait alors employer mille remèdes pour me guérir* Ses nombreuses

U NOUVEAU PlteHÉ ORIGINEL 118

questions m'embarrassaient, car je ne pouvais lui faire connattre la source réelle de mes chagrins. .

» Cependant Thumeur, Tiropatience de ma mère et de Théodore croissaient de jour en jour. Le moment n'était pas loin où ils allaient perdre tout empire sur eux-mêmes, jeter effrontément le masque, lorsqu'une circonstance leur inspira des idées plus funestes encore. M™« Neubourg fit un héritage : sa dernière sœur était morte et lui avait laissé, outre une petite terre, douze mille livres d'argent comptant. Elle nous l'annonça elle-même, toute joyeuse de l'idée que le bien-être commun allait s'en accroître. La somme d'argent arriva, et elle la plaça dans un secrétaire qui meublait sa chambre. Cette chambre était située au premier étage et donnait sur le jardin : la mienne se trouvait juste au-dessus, près du toit.

9 Quand la vieille dame nous apprit cette nouvelle, une lueur sinistre éclaira les yeux de Théodore. Je fus étonnée du changement qu'offrirent bientôt sa conduite et celle de ma mère : la mauvaise humeur disparut, les appétits grossiers firent silence. Je ne comprenais pas ce soudain revirement : j'espérais que la certitude de vivre dans l'abondance, au moins jusqu'à nouvel ordre, leur inspirait un plan de réformation. J'étais heureuse de penser qu'ils allaient concevoir enfin des sentiments plus dignes et repousser loin d'eux leurs triviales habitudes, comme on quitte des haillons.

jft Cette idée me tranquillisa;' ma nature reprit le dessus, quelques teintes roses égayèrent ma pâleur, un sourire effleura de temps en temps mes lèvres. Je regardai l'avenir sans effroi. Aussi mes nuits devinrent-elles calmes : je goûtai pleinement les bienfaits du sommeil, qui m'étaient de plus en plus nécessaires pour me préserver d'une cruelle maladie.

» Un soir. M""' Neubourg m'emmena dans sa chambre;

lift LK irOUVEAU PÉCHÉ ORIGINSL

on était à la fin de l'automne; tin feu de rameaux secs échauffait, éclairait la pièce et y répandait une agréable odeur. Nous nous assîmes toutes deux près de la cheniinée, quand elle eut soigneusement fermé la porte. La bonne dame était d*une humeur triste et affectueuse ; elle éprouvait le besoin de parler à cœur ouvert, d'échanger d'amicales protestations, de sentir la chaleur d'une autre âme vivifier la sienne et lui prouver qu'elle n'était pas seule dans le monde. Il y a ainsi des moments où Ton est pris d'une défaillance intérieure, où l'on cherche hors de soi un appui moral. Quand ces douloureuses syncopes nous frappent à la veille d'une grande crise, on les regarde comme des pressentiments.

y> — Chère Lucienne, me dit M"*^ Neubourg, tu meprrais plus gaie depuis quelque temps. Il me seinble que ton indisposition ne venait pas du corps, mais de l'esprit.

» — . Vous êtes trop bonne, lui répondis-je, et vous vous occupez trop longtemps d'un malaise passager.

» — Le chagrin, reprit-elle, mine parfois l'organisation. Nous sommes de pauvres créatures, nous autres femmes. Quand on est jeune surtout, on se laisse dévorer par la douleur. Quand on est vieille, on a aussi des moments de tristesse, mais on ne souffre plus avec la même ardeur et la même violence. On n'est pas assez fort pour y mettre tant de bonne volonté.

» — A vous entendre, on croirait que vous avez subi de dures épreuves. Vous ne devez cependant pas avoir vu l'infortune de si près que nous.

» — Tout le monde se figure avoir le privilège d'un sort cruel, ma chère Lucienne. Le malheur îfait cependant bien peu d'exceptions. Pour te donner du courage, il me sufflrait.de te conter certains épisodes de ma vie* Nous parlerons de cela un autre jour. Ce soir il me serait pénible d'évoquer à tes yeux mes souvenirs.

» — Vous semblez en effet plus triste que d'ordinaire. Qu'avez-vous? Sentez-vous quelque mal?

» — Je ne souffre pas, mais je suis d'une humeur sombre. Entends-tu conune le chien de Lambert pousse des hurlements sinistres? C'est à moi sans doute que s'adresse la prophétie. Qu'importe, après tout? Je suis une vieiUe femme : mon rôle est terminé. Pour toi, pauvre enfant, n'aie pas d'inquiétudes. J'ai songé à ton avenir. Si je meurs bientôt, tu hériteras d'une somme qui te permettra de faire un bon mariage* Car te voilà grande, tu es belle, les hommes vont s'éprendre de toi : l'un d'eux sera plus habile, ou mieux doué que les autres ; tu te laisseras attendrir par lui. Fasse le ciel qu'il soit digne de ton bon cœurl

» — Ce temps n'est pas aussi rapprodïéqua vous pourriez le croire. Je me trouve heureuse avec vous; j'espère que Dieu vous accordera de longs jours et que mes prières ne seront pas inutiles.

» — A soixante-neuf ans, répondit-elle, on ne peut compter sur le lendemain. Sais-tu si je verrai lever le soleil?

» Ces derniers mots me firent une impression extraordinaire : un frisson parcourut tous mes membres. Je l'attribuai à l'émotion bien naturelle que me causait l'idée de perdre M"' Neubourg. Elle était ma seule amie dans le monde; j'aurais été comme une orpheline après sa mort,

» — En cas de malheur, reprit -elle, si je venais à cesser de vivre, ne reste pas avec tes parents, ma fille; ce sont des âmes froides, qui ne t'aiment pas, ne t'apprécient point comme tu le mérites et gâteraient ton sort par leur malveillance, si tu ne te défiais pas d'eux. Et maintenant, ma fille, ajouta-t-elle, remonte chez toi et puisses-tu passer une nuit tranquille! »

116 LE NOUVEàU PÉCHÉ ORIGINEL

XIlï.

» Contre mon attente, je dormis d'un profond sommeil jusqu'à une heure du matin. Mais alors une oppression nerveuse, une espèce d'étoufifement me réveilla. Comme je me mettais sur mon séant pour mieux respirer, je crus entendre divers bruits dans la chambre de madame Neubourg, qui était située juste au-dessous de la mienne. J'écoutai : on marchait, on parlait, on déplaçait des meubles ; quelque chose d'extraordinaire se passait. Je fus prise d'un frisson et je m'habillai, je descendis à la hâte. La porte de la pièce où couchait madame Neubourg était fermée.

» — Laissez-moi, disait la vieille dame, non point d'une voix affaiblie, mais d'une voix pleine d'horreur et d'indignation, laissez-moi ! vous ne voulez sans doute pas tuer votre bienfaitrice, celle qui vous a sauvés de la misère, de la honte, de la mort!

» Il y eut un moment de silence.

» — Pas tant de discours, répliqua ma mère d'un ton qui me fit frémir; allons, Théodore, a l'ouvrage; nous perdons notre temps.

» A l'ouvrage ! Elle regardait comme un travail , comme une tâche ordinaire l'exécution d'un affreux projet.

» — Mais que voulez- vous donc? s'écria madame Neubourg, sans perdre sa présence d'esprit. Est-ce la somme que je viens de recevoir? Sont-ce mes joyaux, mes ha-

LE NOUVEAU PéCHÉ ORIGINEL 117

bits? Prenez-les, je vous les donne; prenez tout, oui, tout; mais ne vous souillez pas d'un crime abominable et n'entraînez pas avec vous dans le précipice cette bonne Lucienne que j'aime tant !

» Ce souvenir, cette marque d'affection, dans un danger terrible, m'émurent au dernier point et me rendirent la force qui m'avait abandonnée.

* — Ouvrez-moi ! m'écriai-je en frappant à la porte, ouvrez-moi ou je sors et j'appelle tous les voisins.

» — Ah ! c'est toi, ma Lucienne, c'est toi ! dit madame Neubourg. Viens, mon enfant, viens voir comme on veut me récompenser de mes charitables sentiments.

30 — Ouvrez, ouvrez! criai-je en frappant plus fort. Vous êtes perdus, si vous balancez.

D — Vous le voyez ? dit Théodore avec une espèce de grognement, j'avais raison de craindre cette précieuse.

» Il se servit d'un mot bien plus grossier.

» — Laisse-moi faire, lui répondit sa complice.

» Et elle marcha vers l'entrée delà pièce.

» Elle voulait se servir de son autorité maternelle pour m'empécher de mettre obstacle à un assassinat !

» Elle entr'ouvrit seulement la porte. Quoique son visage fût peu éclairé, puisque la lumière vacillait derrière elle, Texpression hideuse de ses traits me frappa d'horreur.

>» — Lucienne, me dit-elle, remontez dans votre chambre ou... vous aurez lieu de vous repentir.

» Elle avait voulu me faire une menace plus dure, mais elle s'était contenue : son regard féroce parlait assez clairement.

» — Que je me repente ou non,jene sortirai pas d'ici sans madame Neubourg.

i> Et, poussant la porte avec violence, je me précipitai dans la pièce malgré les efforts de ma mère.

U8 LE NOUVEAU PBGIii ORIGINEL

» Par un mouvement aussi soudain, die la fenna de nouveau à double tour et mit la clef dans sa pocbe.

» Pour moi, je m'étais élancée vers madame Neubourg; je la pressais dans mes bras, je la couvrais de mon corps.

» — Depuis que je suis au monde, lui dis-je, vous seule m'avez témoigné une affection véritable; nous n'aurons qu'une même destinée : ou nous vivrons, ou nous mourrons ensemble.

3> Dans l'état de surexcitation nerveuse où se trouvait madame Neubourg, ces simples paroles lui firent une impression extraordinaire. Sa sensibilité changea de cours, et elle fondit en larmes. J'étais moi-même trop émue pour ne point partager son attendrissement : nos pleurs et nos sanglots se mêlèrent.

* Nos deux persécuteurs étaient déconcertés, accablés ; mille sentiments les agitaient, mais la colère prenait peu à peu le dessus. Ils voyaient avec exaspération que j'étais la difficulté principale qui menaçait de faire échouer leur dessein. Théodore me regardait, puis regardait ma mère avec des yeux où se peignaient l'hébétement de l'ivresse, l'impatience, l'amour de la rapine et la cruauté.

» — 11 faut en finir, dit-il d'un air sombre.

» Ma mère fit un signe d'assentiment. Théodore se jeta sur moi, me saisit par la gorge, pendant que madame Neubourg se cramponnait à moi de toutes ses forces, et il me poussa si violemment loin d'elle que je tombai à la renverse. Ma tête frappa contre l'angle d'un meuble, j'entendis dans mon cerveau un bourdonnement sourd, et je perdis connaissance.

» Que se passa-t-il pendant que j'étais étendue sur le parquet, insensible et froide comme les statues couchées sur les tombeaux ? )e ne l'ai jamais su, j^e ne désire pas le savoir : mes cheveux en blanchiraient probablement d'horreur et d'épouvante.

LE NOUVEAU PéCHÉ OHIGINSL 119

< Lorsque je royvrisles yeux, un spectacle infernal s'of* frit à moi. Ma mère, accroupie au milieu de la chambre, lavait des taches rouges qui marbraient le plancher. Me croyant toujours évanouie, elle parlait seule, entre ses dents et d'une manière saccadée. Un intervalle assez long séparait quelquefois ses phrases.

« — Nous avons eu bien de la peine, en vérité! — J'ai cru qu'on n'en viendrait pas à bout.— Les vieillards ont le sang acre... ces taches ne veulent point disparaître. — Il faut vivre, après tout On déteste» on méprise les pauvres, on les arrête, on les emprisonne... Les pauvres se tirent d'affaire comme ils peuvent. ^ Ces marques, ces marques de sang nous trahiront. — Et la péronnelle qui vient ae jeter à la traverse ! ^- Il va falloir fuir bien vite et bien loin, bien vite surtout ! — Théodore Ta rudement poussée, mais bah!... nous la ferons revenir à elle,-— Il ne se dé-* pèche guère, Théodore*., si le jour nous surprenait! -^ Un ' peu de cendre.., à merveille!... ces planches sontneuves; on ne se dout^a de rien. — Peut-étrel Abl le mal n'est pas si aisé à faire qu'on le croit l

« Pendant tout ce monologue, ma: mère frottait le parquet de la chambre; elle y versait de l'eau, qu'elle épongeait ensuite. Un flambeau placé à terre éclairait son visage d'une lueur sinistre ; les passions les plus hideuses le contractaient tour à tour, et lui communiquaient une laideur abominable, qu'il n'avait point dans l'état ordi*> naire.

« Des coups sourds, qui paraissaient sortir desentraiUes de la terre, accompagnaient son lugubre soliloque d'une musique non moins funèbre.

< J'entendis à la fin monter d'un pas lourd les marche» de la cave, puis Théodore ouvrit la porte de la diambro^ Gomment vous peindre l'expression horrible qui animait sa figure? Ses habits étaient en désordre^ il avait les maimi

rouges. Le cœur me tourna, et je perdis de nouveau connaissance.

» Mais ce second évanouissement dura peu. Je sentis qu'on me frottait les tempes ; on me faisait respirer des sels. Je revins à moi. Dès que j'eus repris mes sens :

» — Il faut partir, me dit ma mère ; essaye de te lever.

» Et tous les deux, me saisissant par le bras, me mirent d'abord sur mon séant, puis me dressèrent sur mes pieds. J'eus quelque temps de la peine à me tenir debout, mais les forces me revinrent. Je m'appuyai contre un meuble et restait immobile comme un automate. Le coup que j'avais reçu à la tète m'avait hébétée ; outre une grande douleur au cerveau, je me sentais la gorge meurtrie. J'avais presque entièrement perdu la mémoire et la faculté de réfléchir : je voyais, j'entendais, je ne pensais plus. Ce qui dominait en moi, c'était ime horreur indéfinissable. Les scènes que j'avais vues, l'odeur du sang, les émotions de cette nuit terrible m'avaient laissé un dégoût presque physique : par instants, mon cœur se soulevait. N'ayant plus ni discernement, ni volonté, je redoutais la mort, la mort affreuse que donne le couteau d'un assassin. Je l'aurais appelée de tous mes vœux, même sous cette forme épouvantable, Simon intelligence n'avait pas été endormie. J'ai mené depuis lors une existence cruelle et digne de l'enfer. Innocente, j'ai eu toutes les terreurs des criminels. Je me voyais sans cesse arrêtée, emprisonnée, condamnée à mourir sur l'échafaud, pour un meurtre que j'avais en exécration. Par quelles preuves établir que je n'étais point complice de cet acte infâme ? Un mot, un regard me faisaient frémir: je croyais y voir l'indice que le crime de mes parents n'était plus ignoré. J'avais des nuits sans sommeil et des jours sans repos. Chaque coup frappé à notre porte me donnait des tressaillements, et le murmure des bises d'hiver, dans les longs corridors, me paraissait un bruit de

LE NOirVEAU PÉCHÉ ORIGINEL 121

voix lointaines, qui nous accusaient et se dirigeaient vers notre demeure.

» Quand ma mère et Théodore virent que je pouvais me tenir debout, ils se préparèrent à fuir. Ayant terminé deux paquets, dont les faibles dimensions attestaient la crainte de ralentir leur marche, ils ouvrirent la porte qui donnait sur le jardin et m'entraînèrent dehors. La fraîcheur de Tair me saisit et me ranima. Nous sortîmes par une porte qui s'ouvrait sur la campagne. Il nous fallut parcourir des champs pleins d'éteules, suivre des sentiers raboteux, franchir des ruisseaux et des terrains nouvellement labourés. Le croissant de la lune nous éclairait à peine. Ma mère et mon frère marchaient sans la moindre hésitation, comme s'ils.avaient depuis longtemps étudié la route. Aidée, soutenue par eux, j'avançais mécaniquement ou, pour mieux dire, je me traînais; j'avais, j'en suis sûre, l'apparence d'une idiote que l'on mène dans un hospice. Je ne savais du reste où l'on me conduisait.

> — Nous voyageâmes de la sorte environ deux heures. Le petit jour commençait à poindre ; sa lumière blafarde éclairait les cimes de la Forêt-Noire, comme autant de funèbres tumulus. Théodore nous fit alors prendre la grande route, pour ne pas éveiller de soupçons. La fatigue s'emparait de moi et je sentais mon malaise augmenter : j'entendais dans ma tête un bruissement continu. Je me plaignis; mais mon frère, qui n'était pas disposé à se laisser attendrir, me répondit brutalement. Il fallut marcher une heure encore ; je me sentais faiblir par instants, comme si j'allais tomber morte. Enfin, à moitié route d'une éminence que nous gravissions, je m'affaissai sur moi-même. Théodore entra dans une violente colère et proféra des jurements épouvantables.

» — C'est le démon qui vous a inspirée pour nous perdre, dit-il à Mme Berthold ; vous n*avez point voulu que

j*opérasse cette demoiselle, qui se pâme comme unô duchesse. Mort de ma vie ! une de plus, une de moins, cela valait-il la peine d'y regarder? Nous serions hors d'embarras maintenant, au lieu que nous traînons cette mijaurée depuis deux ou trois heures. Et la voilà qui s'étend sur la route, à deux pas de la frontière, lorsque nous n'avons besoin que d'un effort pour être sauvés I Par l'enfer ! c'est jouer de malheur !

:» Et il frappait la terre du pied, dans un accès de rage.

» Sa violence m'irrita les nerfs et me donna la force de parler.

» — Vous avez raison, lui dis-je; ne balancez point, coupez-moi la gorge, traitez-moi comme W^ Neubourg*

» Il mit la main dans sa poche et eut l'air d'y chercher quelque chose.

» — Allons, Théodore, lili dit sa mère, n'oublie pas que Lucienne est ta sœur. La vieille c'était bien : il le faUait.

» — Marcheras-tu , ou ne marcheraa-tu pas ! reprit Théodore avec l'expression d'une bête féroce.

» — Je suis brisée, mourante, incapable de faire un pas, lui répiiquai-je.

» Il mit la main dans ses cheveux, d'un air désespéré: les veines de son cou se gonflaient^ son visage était cra*'' moisi.

» — D'une manière ou de l'autre, s'écria-t-ii, nous sommes perdus 1 Si nous restons là, nous serons pris^ jugés, guillotinés; si nous l'abandonnons, la justice lui arrachera des aveux ; si nous lui faisons passer le goût du pain, des paysans vont la voir : dans un quart d'heure, on nous poursuivra. Sans cette grande dame, nous serions loin à présent!

» Et ses yeux brillaient d'un éclat sombre, comme ceux d'un loup forcé par une meute.

» — Veux-tu être cause de notre mort? dit à son tour

Mme Berthold. Aflons donc, un peu de courage ! Sois bonne fille, nous t'en récompenserons.

» Elle ajouta ensuite tout bas :

» — Nous sommes riches maintenant, nous allons être heureux!

» — Heureux au prix d'un crime, pensai-je. en moimême, heureux par un meurtre, avec des mains rouges de sang! Quelle perspective!

» Et je ne répondis pas un mot, je ne fis pas un mouvement.

» — Il le faut! il le fautl s*écria Théodore, comme un homme qui perd la tête.

» Et il chercha des yeux un trou, un puits, une ravine, pour m'y jeter sans doute^ après m'avoir étranglée. Tout à coup il se ravisa.

» — Tu ne sais donc pas ce que c'est que de mourir? me dit-il. Tiens, en voilà un avant-goût.

» Et il m'enfonça dans le bras gauche la pointe de son couteau.

* Je poussai un cri et me levai par une espèce de soubresaut, comme frappée d'une commotion électrique. 11 me saisit d'un côté, ma mère de l'autre, et tous deux m'entrainèrent, presque au pas de course, vers le bord du Rhin, qui était peu éloigné. Une barque nous porta sur la rive allemande. Lorsque les scélérats y mirent le pied, qu'ils furent certains de n'être plus sous la juridiction française, leurs yeux rayonnèrent de joie. La présence des bateliers les empêcha seule de la manifester bruyamment. Us me conduisirent à la hâte dans un massif d'arbustes, où l'on noua un mouchoir autour de mon bras malade : mon manteau recouvrit ce grossier appareil. Nous étions près d'Alt-Breisach ; mon frère nous y mena sur-le-champ et montra aux autorités un passe-port qui n'avait pas été fait pour lui et qu'ilavait sans doutedé-

robé. Il loua ensuite une voiture, que ma faiblesse me rendait absolument nécessaire, et dont ma pâleur, mon air d'accablement justiOaient remploi pour tout le monde. Nous atteignîmes Fribourg ea Brisgau, vers une heure : là, nous montâmes dans une diligence, et le lendemain matin nous avions franchi dix-huit milles d* Allemagne, ou trente lieues de France. A Mengen, mon frère nous acheta de nouveaux costumes, plus brillants que ceux que nous portions. Il quitta dès lors la grande route et changea sans cesse de direction, pour dépister ceux qui auraient pu suivre nos traces : il employa toutes sortes de véhicules, depuis la malle-poste jusqu'au langwagen ou chariot de paysan. Si capricieux néanmoins que parussent nos détours, nous avancions rapidement vers Test. Je souffrais beaucoup de la tête et du bras ; j'espérais mourir bientôt, car la mort dans un lit, sans violence, ne m'effrayait pas autant que la seule vue d'un pistolet ou d'un poignard. J'ai du courage, Sébastien, mais je suis femme, et tout ce qui est brutal m'épouvante. Ma mère me donnait quelques soins, avait l'air de compatir à mes douleurs ; désiraitelle sincèrement ma guérison ? Je ne le croîs pas. J'avais une nalure trop différente de la sienne, je les embarrassais trop, elle et son fils, pour qu'ils ne souhaitassent pas, au fond de leur cœur, être délivrés de moi. Mais le ciel sans pitié ne voulut pas laisser finir ma malheureuse existence. Il était écrit que je descendrais une aune toutes les marches de la spirale qui conduit aux abtmes sans fond. j> Après une longue marche, nous atteignîmes une province reculée de l'Autriche ; nous étions dans la Croatie, sur les frontières de l'empire turc, au milieu d'une population presque sauvage. Mais la barbarie des indigènes n'est pas austère comme celle des époques primitives : ils unissent la débauche à l'ignorance, l'astuce à la férocité. Le vin, le jeu, les voluptés grossières, la maraude, la

contrebande, des altercations et des luttes occupent tous leurs moments de loisir ; les pénibles travaux des montagnes ou de la mer absorbent le reste de leur temps. Le premier endroit auquel je fis une légère attention, ce fut Karlstadt, ville presque toute construite en bois, où je crus que nous allions nous arrêter. De vives souffrances commençaient à remplacer ma longue torpeur, et mon esprit se réveillait sous le fatal aiguillon. Ma tète, mon bras devenaient de plus en plus douloureux, faute de soins et de repos. Je promenais un regard apathique sur les cabanes noirâtres, percées de petites fenêtres, qui bordent les rues étroites et sinueuses de Karlstadt. De grandes femmes, aux traits masculins, se tenaient sur le seuil des portes et m'examinaient d*un œil sec. Oh ! que j'eusse été bien pour mourir dans ce lieu sauvage, qui eût banni de mon cœur tous les regrets !

» Nous ne devions pas y séjourner cependant. Fidèle à sa marche oblique et tortueuse, mon frère voulait nous ramener vers l'ouest, au bord de la mer Adriatique : ce détour de vingt-cinq lieues avait pour but, comme les autres, de dépister les recherches. Nous entrâmes bientôt dans des vallées profondes, que sillonnent des torrents et que dominent des bois de sapins. Nous entendions gémir, à travers les rameaux, ces souffles de l'automne qui ont déjà toute la tristesse de la froide saison. Leur voix plaintive m'allait au cœur : eux, du moins, semblaient avoir pitié de mon infortune et vouloir m'en consoler.

j) Après avoir suivi une route montueuse, qui fatiguait beaucoup les chevaux, nous aperçûmes, vers le milieu du second jour, les flots lointains de la mer, bordés par une côte stérile. C'était là que nous allions résider, pendant les sombres mois des tempêtes. Nous ne tardâmes point à découvrir le port de Fiume, avec ses maisons à l'italienne et les hautes cheminées de ses fabriques. Théodore avait

126 LE NOUVEAU ViCHt ORIGINEL

sans doute choisi ce lieu afin de pouvoir s'embarquer au moindre signe de péril. Nous étions non-seulement éloignés de la France, mais près des limites de l'Autriche : la Turquie d'une part, les provinces italiennes de Tautre, nous offraient un refuge en cas de poursuites.

» Dès que nous fûmes descendus de voiture, mon frère loua un bel appartement garni, et moi je me couchai, avec l'espérance d'être bientôt ensevelie sur la plage, d'y dormir tranquillement au murmure des flots. M™« Berthold alla chercher un médecin : on lui dit que j'avais fait une chute pendant le voyage, et m'étais blessée avec la pointe d'un couteau que je tenais à la main. Il banda ma plaie et m'ordonna de boire du vulnéraire. Quand elle eut mis près de moi une dose de ce breuvage, ma mère disparut avec son fils et je me trouvai dans une complète solitude.

» Je restai bien des jours abandonnée ainsi à moimême. Mes deux persécuteurs ne rentraient que fort tard, au milieu de la nuit, ou ne rentraient pas du tout. Uno domestique m'apportait ce qui m'était nécessaire et me quittait immédiatement. Elle avait ordre de ne point me parler : j'ai même lieu de croire qu'on l'attendait près de ma chambre et qu'on m'enfermait, aussitôt son service terminé. M™» Berthold ne me visitait que rarement, accompagnée du médecin : Théodore ne me montrait pas son odieuse figure. C'était le seul plaisir qu'il pût me faire.

» Je languis plus d'un mois : ma tête surtout guérissait difficilement. Ma chute n'était pas la seule cause de la douleur que j'y ressentais. Le chagrin de me voir dans une si horrible position et l'image de ma bienfaitrice égorgée me donnaient une espèce de délire. J'avais quelquefois * des nuits épouvantables. Je m'endormais, le cerveau plein d'idées funèbres, croyant échapper ajnes tristes préoccupations. Vaine espérance ! Dès que j'avais fermé les yeux, d'abominables visions m'apparaissaient : le sommeil n'a-

vait point de repos pour moi, et les fantômes de mes rêves prolongeaient les tortures de mes veilles. Un cauchemar me faisait-il sortir de mon assoupissement, je ne gagnais rien à reprendre possession de moi-même. Je croyais voir encore ma mère lavant le parquet teint de sang, je croyais l'entendre débiter son sinistre monologue. Mon frère traînait, pour ainsi dire, devant mes yeux le cadavre de M™« Neubourg vers une fosse écartée. Puis l'ombre de la malheureuse femme se dressait au pied de mon lit, menaçante et couverte de blessures. « Tu es la » fille, tu es la sœur des meurtriers, me disait-elle, sois » maudite avec eux ! » Alors je cachais ma tête dans mes draps,- et je versais des larmes plus amères que celles des damnés. »

Comme elle articulait ces dernières paroles, Lucienne éclata en sanglots. Houdan la baisa au front avec le respect qu'on accorde aux martyrs: il ne dit pas un mot, car il sentait que les discours ne pouvaient rien contre une telle douleur. Attachant sur la jeune fille des regards pleins de compassion, il attendit qu'un peu de calme rentrât dans cette âme ulcérée par de trop longues souffrances. Au bout de quelques mindtes, elle essuya ses pleurs et continua son récit.

« — Ma jeunesse triompha de tout : la santé me revint peu à peu, et j'en avais presque honte. Un jour 'enfin le désir me prit de revoir les champs, les montagnes, l'azur du ciel. J'en instruisis madame Berthold : eile me dit qu'elle ne pouvait m'accompagner, mais que, vu ma faiblesse, elle ne me laisserait point sortir seule; elle avait arrêté une domestique du pays, dont l'unique fonction serait de me conduire, de me donner le bras, de- me protéger en toute circonstance. Elle l'appela aussitôt par son nom de Betserek. Je vis entrer une grande fille aux yeux durs, au nez proéminent, aux joues épaisses, à la mâchoire vo-

128 LE NOUVEAU VÈCnt ORIGINEL

lumineuse. Elle portait, selon la mode du pays, un madras sur la tète, noué presque en forme de turban, une courte robe bleue et des bottes noires. Sa haute taille, son costume, ses larges épaules lui donnaient une apparence militaire. Je descendis avec elle et pris le chemin de la plage. Lui ayant adressé quelques mots allemands, je fus étonnée de n'en recevoir aucune réponse. M'étant alors servie du français, elle garda le même silence. Je crus qu'elle exécutait un ordre et ne voulus point le lui faire violer. Mais j'étais dans rerreur: elle ne parlait que sa langue maternelle, l'idiome slave des Croates. On l'avait choisie justement pour ce motif; redoutant une indiscrétion de ma part, on se mettait ainsi en garde contre moi.

» Gomme la ville est peu étendue, que nous marchions à pas lents, j'atteignis sans trop de peine les bords de la mer, et là, je m'assis avec une joie enfantine sur un bloc de schiste usé par les vagues. C'était la première fois que je voyais l'onde incorruptible osciller à mes pieds. Un doux soleil de novembre la pénétrait de ses rayons et lui donnait l'éclat du diamant: elle me paraissait plus belle que les pierres précieuses, car son éternelle mobilité variait san^ cesse le jeu de la lumière. Dans le lointain, les îles de Cherson et de Veglia bordaient l'horizon de leurs frais pâturages. Des navires se balançaient à l'ancre, sous leurs voiles arrondies, et les pétrels aux pieds roses voltigeaient au-dessus de ma tète. J'éprouvais cette action bienfaisante de la nature, qui endort les plus âpres douleurs et, par son immuable jeunesse, ranime nos espérances, fortifie notre courage, nous fait désirer de vivre puissamment comme elle.

» Betserek ne me quittait pas des yeux: elle avait l'air de remplir une consigne, mais son regard exprimait parfois une pitié singulière. Elle semblait me traiter comme un enfant dont la raison n'est pas développée. Mes plus

LE NOUVEAU ViCMÈ ORIGINEL 129

faibles mouvements lui inspiraient une sorte d'inquiétude. D*où lui venait cette compassion étrange? On eût dit que je pouvais, d'un moment à l'autre, commettre devant elle un acte de folie ou de désespoir. Je supposai bientôt qu'elle me croyait privée de raison, et je ne me trompais point. Madame Berthold et son fils avaient poussé la précaution jusque-là. On me considérait dans la ville comme une personne frappée d'aliénation mentale. Mes paroles dès lors n'avaient plus aucune valeur: quand même je n'aurais point gardé le silence sur leur crime, mes révélations auraient passé pour les songes d'un esprit en délire.

» Ces stratagèmes te semblent peut-être bien profonds, bien supérieurs à l'intelligence de deux créatures si ordinaires. Mais la crainte de la mort aiguise la pensée ; le mal pousse d'ailleurs devant lui ses adeptes, comme un vainqueur mène, l'épée à ht main, ses prisonniers de guerre dans des régions lointaines qu'ils ne croyaient jamais voir. Le crime a des pentes fatales. Parce qu'on a fait un premier pas, il faut en faire un second, puis un troisième, puis marcher indéfiniment.

» L'hiver fut assez doux. La clémence du ciel me permit de continuer mes promenades au bord de l'Adriatique. C'était, avec la lecture, mon seul et unique plaisir. Personne ne me parlait, je ne parlais à personne. Mais cet isolement, loin de me faire souffrir, m'était agréable. Les cœurs blessés ont besoin, comme les malades, de silence et de repos. Je finissais quelquefois par oublier mon malheur : une jeune âme est semblable aux primevères, qui fleurissent même sous la neige. Lorsque j'avais erré deux ou trois heures le long des sables, dans une campagne inféconde, mais pleine d'accidents pittoresques, j'éprouvais une certaine gaieté d'esprit. Le visage de Betserek ne me paraissait plus aussi dur. Je lui prenais le bras et nous revenions lentement. Le soleil éclairait dans le loin-

130 tK NOUVEAU PiCHÈ ORIGINEt

tain les montagnes rocheuses qui bordent la plaim;^ mon-, tagnes où s'élèvent çà et là des bouquets de grands arbres, où se trouvent éparpillés des plants de vigne; moins sec et moins nu, le vallon de la Fiumara s'ouvrait au milieu de cette haute muraille, comme la porte d'un jar9in enchanté.

j^ Plusieurs fois j'eus l'idée de m'enfuir pour échapper à mes oppresseurs, pour me rattacher à la vie, car ils me séparaient de l'humanité, me fermaient tout avenir. Loin d'eux j'aurais pu commencer une existence nouvelle. Mais Betserek ne mo quittait pas, et, quoiqu'on ne me laissât manquer de rien, je ne possédais pas même une pièce de monnaie. Seule, sans argent, au milieu d'une population brutale, je n'aurais pas été loin sans m'exposer à toutes sortes d'aventures. J'étais donc liée au malheur par une chaîne iiuJestructible.

» Cependant ma mère et Théodore contentaient sans honte et sans mesure leur goût des vils plaisirs. Mon frère trouvait amplement de quoi satisfaire ses passions dépravées. Si quelques lueurs morales brillaient encore au fond de son intelligence, une nuit complète leur succéda. Ni lui ni ma mère ne songeaient aux cruels embarras qui devaient fondre sur eux, lorsqu'ils auraient dissipé le produit du meurtre, Une année entière, ils coururent d'un pas chancelant vers l'abîme, les paupières à demi fermées par .l'ivresse. Ayant alors dépensé leur dernier écu, ils vendirent leurs bijoux et exploitèrent leur crédit. Mais ce train ne pouvait durer longtemps. Lorsqu'ils eurent épuisé toutes leurs ressources, ils abandonnèrent secrètement la ville. Une faible somme, qu'ils avaient empruntée, nous permit d'atteindre Bruck, dans la Styrie. Là, mes parents se consultèrent : H fallait trouver un moyen de vivre. La paresse de Théodore n'avait fait que s'accroître ; ma mère savait combien sont peu payés les travaux d'aiguille. Tout

ce que put imaginer leur débile cerveau, ce fut.de reprendre notre ancien collier de misère ! Us ne voyaient pas d*autre lieu de refuge pour nous que le théâtre. Comme mon consentement était nécessaire, ils me firent part de leur projet. 11 me sembla qu'ils m'annonçaient Theure de ma délivrance.

» — Faites comme vous voudrez, leur dis-je , mais ne m'associez point à vos plans d*avenir. Je suis sur une terre allemande ; vous n'avez plus les moyens de me retenir près de vous par la force : laissez-moi cheminer seule à travers le monde. Que je sois heureuse ou malheureuse, mon sort ne vous intéresse guère : disons-nous adieu pour toujours.

JD En m' entendant parler ainsi, Théodore devint rouge de colère.

» — Nous ne voulons point nous séparer de toi, s'écrîa-t-il; depuis un an nous te nourrissons dans l'oisiveté; il est juste que tu nous aides maintenant.

» — N'invoquez pas la justice, ne prononcez pas même ce mot, lui répondis-je ; vous savez de quel argent vous m'avez nourrie. Et je vous aurais des obligations, je devrais... Tenez... quittons-nous sans bruit, et puisse le repentir vous inspirer de meilleurs sentiments!

» — Ce n'est pas notre affaire, me répliqua Théodore ; nous avons besoin de toi , il faut que tu restes avec nous.

» — Je ne connais rien qui puisse m'y forcer ; je veux être libre, mener une existence honorable, et, si vous vous y opposez, je ferai en sorte de reconquérir mon indépendance.

2> — C'est ce que nous verrons l s'écria Théodore avec un geste menaçant.

» — Vos menaces ne m'effrayent plus, lui dis-je ; mieux vaut mourir que trop longtemps souffrir. J'aurai d'ailleurs

recours à rautorité publique : je me mettrai sous la protection de la loi.

» — La loi ne te déclare point libre, tu n'es pas majeure, me répondit ma mère. Tune voudrais pas d'ailleurs appeler l'attention sur nous: tu sais jusqu'où cela pourrait nous conduire.

» Cette observation me glaça de terreur : si coupable que fût ma mère, je n'aurais poiut voulu être cause de sa mort. L'idée de la faire monter sur l'échafaud m'inspirait une horreur bien facile à comprendre.

» — Et si nous périssons, ajouta mon frère, nous ne périrons pas seuls : rien ne prouve ton innocence.

» Ces abominables paroles faillirent tout perdre. Je fus transportée d'indignation : il y avait une scélératesse infernale à me menacer du châtiment de leur crime. Je voulais bien me laisser émouvoir par la pitié, mais non par la peur. Je tremblais cependant de finir ainsi mes jours, et la nature, plus forte que moi, me donnait des conseils de prudence. Mourir si jeune , c'était une pensée intolérable ! Après quelques jours d'hésitation, je me laissai fléchir.

» Je ne te raconterai pas ce qui m'arriva pendant la seconde époque de ma vie théâtrale : la plainte est monotone, et ce récit d'ailleurs ne t'apprendrait rien qui fût

LE MODVKAD viCSÉ ORIGUfSL 133

digne de ton intérêt. Une seule circonstance ne doit pas être omise. Notre chef nous annonça un matin que nous allions partir pour Strasbourg, aj5n d'y jouer durant la belle saison. Cette nouvelle me causa une pénible surprise : j'étais convaincue que ma mère et Théodore ne voudraient pas suivre la troupe en Alsace. Au premier abord, effectivement, ils s'y montrèrent peu disposés. Us essayèrent même de rompre notre engagement: le directeur, qui tenait à moi, n'y voulut point consentir. Nulle autre scène n'étant à sa disposition, il n'aurait pu changer son plan de campagne, si on l'en avait prié ; mais il est vraisemblable que mes parents ne lui témoignèrent aucune répugnance pour le lieu de notre destination : la maladresse aurait été trop forte. Une restait donc qu'à refuser absolument de quitter l'Allemagne; l'entrepreneur dramatique nous eût alors cités devant les tribunaux, éclat que redoutaient M^e Berthold et son fils. Quand même le procès n'aurait pas eu de conséquences plus graves, il nous eût empêchés de trouver ultérieurement de l'emploi; car, ne pouvant dire nos motifs, nous aurions eu l'air d'agir par caprice et avec une mauvaise foi pleine de dérairaison. Un fatal enchaînement de circonstances nous entraînait donc vers le péril. Théodore et ma mère semblaient d'ailleurs frappés d'aveuglement. Depuis notre fuite de Colmar, le premier avait lu soigneusement les journaux : deux ou trois estaminets de Fiume recevaient les principales gazettes d'Allemagne, de France et d'Italie. Mon frère y cherchait quels jugements on avait portés sur la disparition de M"* Neubourg et sur la nôtre. Chose effroyable et singulière! on n'avait pu découvrir la moindre trace de la vieille dame. Tout en soupçonnant un crime, on ne pouvait appuyer cette présomption d'aucun indice. Plusieurs personnes croyaient que M™® Neubourg avait accompagné les Berthold ; mais alors pourquoi ce

13(i LB rrouvEAu pÉcHi orioinbl

mystérieux départ? Elle était libre de s'éloigner avec eux en plein jour. Les autres rappelaient qu'elle avait fait un héritage, qu'elle avait chez elle une assez forte somme, et que cet argent avait pu tenter ses commensaux. loxii le monde finissait par avouer qu'on en était réduit aux conjectures. Une longue enquête n'avait rien expliqué.

» Or, les criminels ont en général la prétention d'être plus habiles que leurs devanciers: ils croient avoir mieux pris leurs mesures et se flattent de dépister les hoomies de loi. Cette fausse sécurité les amène presque tous sous la main de la justice. Mon frère pouvait nourrir la même illusion avec plus de vraisemblance. Depuis dix-huit mois son crime était resté un problème sans solution, que le parquet d'Alsace avait abandonné en désespoir de cause. Nous allions jouer dans un autre département, au milieu d'une grande ville, où l'on ne s'occuperait guère de nous. Mes parents avaient en outre changé de nom, car celui de Berthold est emprunté, quoique je m'en sois servie jusqu'à présent pour ne pas troubler tes souvenirs et ton attention : c'est Felberg que s'appelait mon père. Théodore pouvait donc se figurer, sans trop de sottise, qu'il échapperait aux investigations. Mais il se trompait comme les autres coupables : nous voici sur le bord de l'abîme. Tu m'as vue arriver à Strasbourg, et, depuis ce moment, tu connais mon histoire. J'y entrai dans un état de profonde désolation ; mais j'étais lasse de la vie, je souhaitais en finir: je ne savais pas que je te trouverais ici pour me rattacher à l'existence et me faire trembler devant le sort qui me menace. Sébastien, que ne m'as-tu mise plus tôt en demeure de partir avec toi! »

<— Je maudis moi-même, lui répliqua Houdan, la timidité qui m'a retenu : mais je ne te savais pas en péril, et je n'avais pas à ma disposition les moyens de fuir. Bannis

toute crainte, cependant; je ferai connaître ton innocence, et Dieu te sauvera. .

— Dieu n'a pas sauvé M™® Neubourg; il n'a sauvé aucun juste, et son fils, dit-on, est mort lui-même sur la croix. L'excès du malheur détruit toute confiance dans le ciel : on a invoqué tant de fois inutilement le père des hommes, qu'on doute de sa justice» et de sa bonté!

Sébastien allait i;épondre, mais il entendit le gardien de la prison marcher dans le corridor, en agitant son trousseau de clefs: l'heure du départ était venue: il profita des derniers moments pour presser Lucienne contre son cœur, puis il regagna tristement son logis. Là, le chagrin qu'il avait contenu devant la jeune fille s'ouvrit un passage : il cacha sa tète dans ses mains et s'abandonna au désespoir.

Quand ce transport de douleur fut apaisé, il écrivit dans un style simple et touchant l'histoire qu'il venait d'entendre. Après l'avoir copiée soigneusement, il la mit sous enveloppe et l'adressa au ministre de la justice, en le priant d'intervenir dans une affaire si tragique et si peu semblable aux causes ordinairement plaidées devant les tribunaux.

— Le ministre, pensait-il, lira sans le moindre doute une lettre plus émouvante que bien des romans. Lucienne alors sera sauvée. Il ne voudra point laisser périr une innocente, quand même des indices trompeurs ou de mensongères dépositions la feraient condamner. Il invoquera la clémence du roi pour une jeune fille accablée d'un malheur ;sans exemple. Une fin tragique ne terminera pas une vie déplorable.

Lorsque Sébastien eut mis sa lettre à la poste, il se sentit la respiration plus libre et le cœur plus léger. Onze heures sonnaient à la cathédrale : aucun nuage ne voilait l'azur infini, oh le regard apercevait jusqu'aux moindre»

136 LE NOUVEAU PfeRÉ ORIGINEL

étoiles. Il n'y avait sur la terre que du silence, de l'ombre et du repos; tout dans le ciel était grandeur, lumière et harmonie. Cette double image de l'ordre étemel rassura l'âme inquiète de Sébastien. Il se dit que, malgré les doutes de Lucienne, le même accord devait régner dans le monde moral, que la nature insensible n'avait pu être préférée à la nature humaine, et que Dieu ne laisserait pas accomplir une révoltante injustice.

L'époque du jugement était arrivée. Lucienne comparut devant le tribunal, comme une de ces jeunes et belles victimes que la Grèce païenne sacrifiait à ses idoles. Elle avait conservé tout son charme et toute sa grâce; la pâleur de sa figure attestait seule d'amères souffrances. Elle s'était ajustée avec quelque soin, non par coquetterie, mais par décence, par habitude et par un sentiment de respect pour elle-même. Les juges ne purent la voir sans émotion, car jamais si touchante créature n'avait pris place sur le banc des accusés. Pendant l'interrogatoire, le président lui adressa la parole avec une remarquable douceur.

L'acte d'accusation dissipait le mystère qui avait jusque-là environné le meurtre de M™« Neubqurg, et expliquait l'arrestation des prévenus. Les persiennes de la maison qu'habitait la vieille dame étant restées closes

LE NOUVEAU PÉGHé ORIGINEL 137

après sa mort, on avait bientôt remarqué l'absence de mouvement et de bruit dans sa demeure. Le soir du second jour, on avertit la police, et le commissaire du quartier fit ouvrir les portes. On n'observa aucun désordre, les meubles étaient à leur place, fermés avec soin, comme par une personne qui va en voyage : on n'en put trouver les clefs. On visita toutes les chambres, on monta au grenier, on descendit à la cave; nulle trace de violence ne frappa les yeux. On fut donc réduit aux conjectures. Pourquoi Mme Neubourg avait--elle quitté sa maison pendant la nuit, sans avertir personne? L'énigme lassa toutes les imaginations et resta inexplicable. On chargea un individu de garder le logis solitaire, puis, au bout de quelques semaines, comme on n'avait aucune nouvelle de la charitable veuve, on nomma un administrateur provisoire de ses biens, conformément à la loi sur les absents. Dix-huit mois s'écoulèrent sans que la plus faible lueur éclairât cette ténébreuse aventure. Il fut seulement constaté que les douze mille francs reçus par M™» Neubourg avaient disparu avec elle.

Le gérant provisoire eut alors l'idée de vendre aux enchères les vins et eaux-de-vie déposés dans la cave. Un des hommes de peine s' étant mis entre les pièces de bois qui portaient les futailles, pour soulever plus facilement une barrique placée dans un coin, la terre rendit un son caverneux sous ses pieds. Il frappa le sol du talon à plusieurs reprises, et chaque fois le même bruit sourd se fit entendre. Ce grondement éveilla la curiosité de l'administrateur et des autres personnes. On présuma qu'on était sur la trace d'une découverte. Le tonneau fat enlevé, les poutrelles mises à l'écart, et Ton s'empressa de creuser la terre. Une pierre ronde, avec un trou au milieu, entourée d'ailleurs d'une margelle, se dessina peu à peu. Elle bouchait l'orifice d'un puits.

— Cette fosse va sans doute expliquer toute l'affaire, dit le curateur : que personne ne reste ici. Venez m'aitendre là-haut, pendant que j'irai avertir le procureur du roi et le juge d'instruction. Il faut que le puits soitexaminé en leur présence.

Golmar n*est pas une grande ville, et les hommes de loi y sont peu occupés: le gérant provisoire eut bientôt averti les deux magistrats. Humiliés Tun et l'autre de n'avoir pu éclaircir le mystère qui environnait la disparition de madame Neubourgy ils furent charmés de la nouvelle. L'énigme allait être enfin résolue, et leur sagacité en défaut briller d'un nouvel éclat. Chemin faisant, la découverte de Tadministrateur fut l'objet de l'entretien. La cave où était la source avait jadis servi de cuisine ; on V avait pratiqué le puits pour établir une pompe, comme on le fait encore dans plusieurs provinces de France et même dans les environs de la capitale. Lorsque M. Neubourg avait converti en cellier sa cuisine souterraine, il avait hermétiquement fermé le puits, de crainte que les vapeurs de la source n'altérassent ses vins, son kirsch et ses autres liqueurs. Les restes d'un manteau de cheminée attestaient l'ancienne destination de la cave. Théodore avait découvert par hasard le pertuis condamné, au bruit sourd qu'il avait rendu. L'idée d'en faire usage s'était dès lors présentée à lui.

Aussitôt que les magistrats furent arrivés, on commença l'opération définitive. On lia fortement l'une à l'autre plusieurs échelles, et le puisatier, muni d'une torche, descendit dans le gouffre. Un spectacle hideux frappa bientôt sa vue. Les restes presque entièrement décomposés d'une femme avaient corrompu l'eau de la source. Le manœuvre les saisit et remonta le long des échelles, en détournant les yeux. Inclinées sur l'orifice, les personnes présentes ne purent, sans frémir, le voir grimper ainsi avec son

LE NOUVEAU FIBCHÉ ORIOINEL 139

épouvantable fardeau, que la torche éclairait d'une funèbre lueur. Ce n'était pas un cadavre, c'étaient les débris d'un cadavre. Il les déposa tout ruisselants sur le sol, et, malgré l'horreur dont chacun était saisi, on les considéra d'un œil attentif. Les vêtements, la forme de la tète, d'autres indices prouvèrent que ces affreux lambeaux étaient la dépouille mortelle de madame Neubourg.

Le juge d'instruction dressa un procès- verbal, que signèrent tous les témoins, et les perquisitions de la police recommencèrent. Elles eurent pour principal objet de retrouver la famille à laquelle madame Neubourg avait donné l'hospitalité. Le faux passe^port dont s'était servi le frère de Lucienne, le nom de Berthold substitué à celui de Felberg, mirent pendant plus d'un mois les agent» de l'autorité en défaut. Si le hasard n'avait point ramené les coupables dans une ville d'Alsace, on eût toujours ignoré ce qu'ils étaient devenus. Mais les grues d'Ibicus planaient déjà sur leurs têtes.

Un habitant de Colmar, qui s'était rendu pour affaires à Strasbourg, crut reconnaître mi soir le plus criminel, au moment où il allait franchir la petite porte du théâtre. Il demanda des renseignements sm* son compte, et apprit qu'il était figurant dans une troupe venue d'Allemagne, qu'il s'appelait Théodore Berthold et avait pour sœur Id première actrice. Le questionneuB l'avait connu sous le nom de Mathias Felberg ; ces nouvelles désignations lui inspirèrent quelques doutes. Mais l'ayant vu passer une seconde fois en plein jour, il acquit la certitude qu'il ne s'était pas trompé. II possédait une circonspection naturelle, que l'âge et l'expérience avaient accrue : il ne fit donc pas grand bruit de sa découverte et n'alla point prévenir les magistrats. Mais, revenu à Colmar, il parla, entre amis, de la double rencontre qu'il avait faite» La nouvelle s'en répandit peu à peu : le juge d'instruction

l&O LE NOUVEAU TÉCsA ORIGINEL

l'appela dans son cabinet, où il lui fallut, malgré sa répugnance, confirmer son assertion. Des ordres furent alors expédiés pour qu'on arrêtât la famille suspecte.

La lecture de l'acte d'accusation une fois terminée, l'interrogatoire commença. Lucienne répondit, non point avec le calme de l'innocence, mais avec l'inquiétude d'une personne longtemps malheureuse, qui ne peut savoir quand se fatiguera la haine du destin. Elle avait sans doute l'habitude de paraître en public, mais elle n'y avait jamais paru dans de si funestes conditions. Au théâtre, sa beauté, sa jeunesse, son talent, qu'on appréciait d'une manière instinctive, lui assuraient une bienveillance générale : elle était la reine de la troupe et jouissait du plaisir intime que donne toute supériorité, même en un cercle étroit. Devant les juges, elle n'était plus qu'une femme présumée coupable : une foule mal disposée pour elle l'environnait. L'appareil des tribunaux, les hommes en robe noire, la présence des gendarmes, tout l'intimidait. Elle s'exprima plusieurs fois d'une manière pénible, avec une hésitation, un manque de lucidité, qui prévinrent contre elle les magistrats et l'auditoire. La pauvre Lucienne éprouvait les angoisses du martyre.

Sa position d'ailleurs était des plus difficiles. Elle ne pou* vait se défendre sans accuser sa mère et Théodore, sans paraître mauvaise fille et mauvaise sœur. Mais si grands que fussent son trouble, son embarras, les déclarations de ses deux parents les accrurent. Us nièrent d'abord le meurtre et tâchèrent d'expliquer la mort de M™« Neubourg par les plus absurde mensonges. Mais, lorsqu'ils virent que ce moyen ne réussissait pas, ils changèrent de tactique. Aux pressantes questions des juges, M"»« Berthold répondit avec une feinte générosité, avec un air d'abnégation magnanime, qu'elle ne voulait point aggraver la situation d'une fille chérie.

LE NOUVEAU PÉCHlf ORIGINEL Ul

— Cette pauvre enfant, dit-elle, ce n*est pas sa faute si elle a le goût du luxe et de la dépense. A son âge, on aime le plaisir, on aime tout ce qui brille. Elle jetait donc l'argent par les fenêtres, mais sans mauvaise intention ; Tentraînement de la jeunesse était plus fort que sa Volonté. Ses gains, les cadeaux qu'elle recevait, mon travail et celui de son frère n'y pouvaient suffire. Ce n'est pas un reproche que je lui adresse, quoique cela ait eu pour nous de bien tristes conséquences. Notre ruine ne me laisserait pas le plus faible regret, si je ne la voyais maintenant en péril. C'est une chose bien douloureuse au cœur d'une mère qu'une situation pareille.

Ici M"*« Berthold porta son mouchoir à ses yeux.

— Oh! soyez indulgents, messieurs les juges; ne 1 condamnez point selon la rigueur des lois. Laissez-lui le temps de se repentir, de mériter le pardon du ciel. La malheureuse enfant estsi jeune ! Pour moi, qui ai seulement quelques années à vivre, je ne m'efforcerai pas de prolonger mon existence. Des épreuves trop dures, trop nombreuses m'ont dégoûtée d'un monde où je n'ai rencontré que des afflictions.

Comme elle articulait ces derniers mots, M«*« Berthold fondit en larmes, et l'assistance parut touchée de sa douleur non moins que de son dévouement. Lucienne ne revenait pas de sa surprise : l'indignation et l'étonnement se disputaient son âme, déjà navrée par tant de cruelles souffrances.

La déposition de Théodore ne fut pas moins artificieuse que celle de M»»® Berthold, Ils avaient concerté depuis longtemps leur double rôle, pour satisfaire leur violente haine contre la jeune fille et soustraire l'un d'eux au châtiment. Lorsque des caractères opposés se trouvent réunis par la nature ou le hasard, que mille circonstances développent leur aversion, comme une sorte d'électricité né-

us iB KOUVEAU PliCiiJl ouGuno.

gative^ celle-ci acquiert à la longue une effroyable énergie. Les tempêtes le plus à craindre ont lieu dans les détroits, dans les mers peu étendues; c'est de même dans la vie en commun, dans les perpétuels rapports de l'existence journalière^ que s'amassent les plus profondes rancunes et sévissent les plus dangereuses inimitiés,

— Hélas ! messieurs, dit Théodore quand vint son tour de parler, ma mère n*a pas prononcé un mot qui ne soit exact. Le goût de Lucienne pour la toilette et le plaisir nous a toujours tenus éloignés du bien-être et nous faisait endurer de longues privations. Ma mère avait beau lui adresser des remontrances, avec une douceur qui aurait dû l'attendrir, elle ne voulait rien changer à sa conduite, Ses passions et sa vanité rendaient nos efforts, nos prières inutiles. Cela devait tôt ou tard nous porter malheur. II y a deux ans, nous tombâmes dans une si affreuse détresse que je perdis courage. M"** Neubourg nous recueillit alors: nous eûmes quelques mois de paix et de gaieté. Mais cette vie tranquille n'allait point à ma sœur : elle dépérissait d'ennui. Pour ne pas irriter notre bienfaitrice, elle était obligée de se contenir, de mener une vie paisible et sage, qui lui paraissait fastidieuse comme le repos de la mort. Nous vivions en reclus, et, pour ne pas mentir, j'avouerai que cette existence monacale ne me plaisait guère. Je la supportais mieux que ma sœur, mais je la supportais impatiemment. Ma tristesse augmentait avec celle de Lucienne, lorsque M™® Neubourg fit un héritage et enferma dans son secrétaire les douze mille francs qui nous ont perdus. Cette somme éveilla la cupidité de ma soeur: elle rêvait aux plaisirs qu'elle lui procurerait infailliblement, si elle la possédait. « Quel malheur, me disait-elle souvent, que cette bonne aubaine ne soit pas tombée entre nos mains! C'était assez pour nous tirer d'affaire, au lieu qu^une vieille femme impotente et déjà riche n'en

is ironvEAn péch< originsl l&S

avait pas le moindre besoin. » Je ne veux pas entrer ici dans de pénibles détails, ni tout rejeter sur Lucienne. Quelques mots me suffiront maintenant : nous avons conçu le crime ensemble, nous Favons exécuté ensemble, tandis que notre mère dormait d'un profond sommeil, dans une chambre écartée.

— Ceci est un mensonge, un odieux, un infâme mensonge ! s'écria Lucienne avec désespoir.

— Modérez vos expressions, lui dit le président du tribunal, et ne parlez point sans qu'on vous interroge. Mathias Felberg, continuez.

— 11 fallut cependant éveiller M™^ Bertholdetlui communiquer la terrible nouvelle. Je ne vous peindrai pas son horreur et son accablement. Nous eûmes toutes les peines du monde à calmer ses transports de douleur; ce fut seulement par pitié pour nous, afin de ne pas causer notre perte en retardant notre fuite, ou en demeurant comme un otage entre les mains de la justice, ce fut par amour maternel qu'elle nous suivit, 'Oh ! que n'avons-nous songé à elle au moment du crime ! nous n'aurions pas eu la force de l'accomplir.

Lorsqu'il eut terminé ce petit discours, dont nous reproduisons le sens, mais non les termes, le scélérat, prenant un air modeste et résigné, s'assit tranquillement. Pour Lucienne, elle éprouvait toutes les tortures dont le cœur humain est susceptible. Elle ressentait des vertiges, des spasmes, des étouffements, comme si elle allait perdre la raison ou se débattre dans une crise nerveuse. Elle demanda un verre d'eau et le porta en tremblant à ses lèvres pâles et frémissantes.

— N'avez-vous rien à répondre? lui dit enfin le président du tribunal.

Lucienne se leva et prononça quelques phrases àith

lU Z.B NOUVEAU piasi originel

tinctes, puk, ne sachant si elle devait accuser sa mère, convaincre Théodore de mensonge et rétablir la vérité des faits, elle balbutia, se troubla tellement que les paroles lui manquèrent. Trop d'émotions diverses agitaient son âme : elle était coinme un vaisseau qui tourne sur lui-même, dans ces tempêtes extraordinaires oii le vent parait souffler de tous les points de Thorizon. Enfin elle retomba anéantie sur son banc et garda le silence du désespoir. Les jurés se firent mutuellement signe des yeux : raccablement de Lucienne leur paraissait une preuve de sa culpabilité, un aveu indirect de sa conscience.

Houdan fut obligé de déposer conmie témoin. On avait . arrêté la jeune fille chez lui : le code de procédure exigeait qujil fût cité devant le tribunal et entendu sous la foi du serment. 11 comparut avec une noble assurance, car il avait Fespoir de sauver Lucienne, en faisant connaître la vérité. Il ne cacha point l'amour que lui avait inspiré l'actrice : connaissant toute l'histoire de sa vie, ayant la certitude de son innocence, plein d'estime, d'affection et de pitié pour elle, il brava les sourires de la- foule, et conta simplement, avec force et dignité, c^ qu'il avait appris de sa bouche. Son émotion contenue se faisait jour çà et là, en dépit de lui-même, et il attendrit plusieurs fois ses auditeurs. Mais il n'avait rien vu, rien entendu. Sa version, il la tenait de Lucienne, qui devait naturellement se peindre comme une victime, et chercher par tous les moyens à éveiller l'intérêt, à garder l'affection de son amant. Son histoire passa pour une donnée romanesque et lui pour un jeune homme crédule.

Des témoins assez nombreux déposèrent ensuite ; le procureur du roi, parleur très-habile, lança son réquisitoire, puis les accusés furent défendus par d'assez piètres ^ avocats. Tout semblait se tourner contre Lucienne. Enfin, après quatre jours de débats, les jurés entrèrent dans

LE mmEà^^ PÉCHÉ ORIGINBL 146

la saQe des délibér;*tions. Huit sur douze déclarèrent M"« Berthold innocente ; pour Théodore, trois le jugèrent coupable avec circonstances atténuantes, neuf coupable sans circon^nces atténuantes. Le tour de Lucienne arriva enfin ; rn^gré le tort que lui avaient fait son trouble et son désespoir, malgré le peu de confiance accordée aux parçl^ de Houdan, cinq jurés se laissèrent émouvoir par la /jeunesse, la beauté, le malheur de Tactrice et se prononcèrent en sa faveur. Six autres se roidissant contre les faiblesses de la nature humaine, la vouèrent à la mort. L'opinion du douzième allait régler le sort de la pauvre fille: C'était un grand homme sec, au nez volumineux, à la longue figure, avec d'épais sourcils, les joues sillonnées de nombreuses rides perpendiculaires: ses petits yeux annonçaient une indécision habituelle et un esprit trèsobtus. Il n'avait prêté aux débats qu'une faible attention ; il pensait à son magasin de soieries, à ses bordereaux, à ses ventes et a ses achats. Comme il entrait dans la salle des délibérations, il avait lu, affichée en gros caractère, l'instruction officielle qui commence par ces mots : «c La loi ne demande pas compte aux jurés des moyens par lesquels ils se sont convaincus ; elle ne leur prescrit point dérègles, desquelles ils doivent faire particulièrement dépendre la plénitude et la suffisance d'une preuve. » Ce sage avertissement lui inspira une idée lumineuse. Pen» dant qu'il se rendait de sa maison au palais de justice, il avait acheté des jetons blancs et rouges, pour marquer les points à l'écarté, lorsqu'il y jouait avec ses amis. Ne sachant quelle réponse faire, il s'amusait à retourner dans sa poche les morceaux d'ivoire. Tout k coup la pensée lui vint de tirer au sort l'avis qu'il lui fallait émettre : « Je vais prendre un d,es jetons, se dit-il en lui-même : s'il est blanc, j'absous la prévenue ; s'il est rouge, tant pis pour elle ! » Il eut en effet recours à cet expédient» et

ikà US NOUVEAU ^'Cl^ ORIGINKL

comme un rond de couleur sanglâiH^ sortit de sa iK)cbe,il condamna Lucienne.

Les jurés rentrèrent dans la salle au «xiliéu d'un profond silence et reprirent leurs place. Invi*^ par le président, leur chef se leva, mit la main sur son ces^pr et dit: € Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, la déclaration du jury est ; ^ » Non, TacGusée veuve Felberg n'est pas coupable, > Oui, l'accusé Mathias Felberg est coupable. * Oui, l'accusée Lucienne Felberg est coupable. » 11 n'était pas fait mention des circonstances atténuantes. Le calomniateur, au moment où fut prononcé Tarrêt sinistre, devint pâle comme un spectre, et promena sur les jurés un coup d'œil qui renfermait toutes les haines, toutes les vengeances de l'enfer, mais ce n'était qu'un regard, et la justice suivit son cours.

Lorsque M«e Felberg avait entendu la déclaration du jury, elle n'avait éprouvé d'autre sentiment que le plaisir d'échapper à la guillotine. Quand on dbnna l'ordre de la mettre en liberté, une nuit d'hiver, une nuit froide et lugubre, descendait sur la ville ; les nuages laissaient échapper une bruine glaciale, qui rendait la soirée plus funèbre encore. La mère de Lucienne n'hésita pas une seconde à se mettre en route. Ne connaissant point les lois françaises,

LK KOOVEAV VtCBi OMGINSt 1&7

ni même tes lois de son pays, elle tremblait qu'on ne l'arrêtât de nouveau, qu'on ne lui fit subir un second jugement. Sans autres ressources que des pièces de monnaie peu nombreuses, elle traversa rapidement la ville : les bouffées devent, qui gémissaient dansles rues, enchantaient ses oreilles comme une divine musique. Elle franchit le Rhin avec des transports de joie, car il lui semblait gagner une année d'e^^isténce à chaque pas qu'elle faisait. Elle marcha cinq heures de suite : ni la pluie, ni les chemins boueux ne purent l'arrêter ; la fatigue seule finit par suspendre son voyage. Entrée dans Tunique auberge d'un hameau, elle dormit d'un profond sommeil. Le lendemain^ elle continua sa route, et, mendiant le jour, implorant rhospitalité le soir, elle ne fit halte qu'au milieu de la Silésie.

Sébastien cependant ne perdait pas courage. La lettre qu'il avait adressée au ministre de la justice, aveclanoble confiance de la jeunesse, était demeurée sans réponse. Il trouvait ce silence inexplicable. Dans la pureté de son coeur, il pensait qu'une infortune si grande pouvait réclamer l'intérêt de tous les hommes, et devait spécialement fixer l'attention du chef de l'ordre judiciaire. Pourquoi ne lui avait-on pas même fait savoir qu'on avait pris connaissance de sa lettre?

Ce désappointement et la condamnation de la femme qu'il aimait ne terrassèrent passa volonté. 11 rendit visite au défenseur de Lucienne, prit soin que le pourvoi eût lieu dans le délai de trois jours, obtint la permission de voir une dernière fois la jeune victime, puis monta dans la malle-poste et courut à Paris. Ce triste voyage lui rappela celui qu'il avait fait l'année' précédente pour s'éloigner de la capitale. S'il se livrait alors à de mornes réflexions, combien ses idées étaient plus sombres encore ! Lucienne et lui s'étaient fait des adieux déchirants.

— La mesure est comblée, lui avak dit la pauvre fille ; une mort cruelle va terminer ma lamentable existence : il y a des êtres que le malheur n'abandonne jamais. OSé- i bastien! nous ne nous reverrons plus, nous que la nature avait destinés Tun à Tautre! Adieu, mon ami, adieu pour toujours ! De ce monde misérable, je ne regrette que toi, , oh ! oui, rien que toi !

Pendant tout le trajet, Sébastien eut devant les yeux la pâle image de Lucienne; il entendait le son morne et désespéré de sa voix; il sentait encore Tétreinte de sa main brûlante, car une fièvre continue dévorait la jeune actrice et ajoutait à ses souffrances morales et physiques les douleurs d'une exaltation maladive.

Dès qu'il fut arrivé dans la capitale, Sébastien prit des informations sur le ministère de la justice, sur l'organisation des bureaux, sur les jours d'audience et les personnes auxquelles il devait s* adresser. Le fonctionnaire chargé de lire les pétitions, lettres et renseignements variés, pour faire ensuite des rapports plus ou moins fidèles, ne recevait que les mercredis ; or, le dernier protecteur de Lucienne ayant passé la barrière le jeudi, c'était presque - une semaine de perdue. Il attendit avec une sombre impatience le moment de paraître devant Thomme déplume. L'antichambre s'ouvrit enfin pour lui. Comme onze heures sonnaient, il entra dans la salle et prit place sur un banc.

— Que désirez- vous? lui demanda un domestique.

— Je voudrais parler à M. le chef de bureau.

— Avez-vous une lettre d'audience ?

— le n'en ai pas : je ne croyais pas que cela fût nécessaire. -

— Vt)us ne pouvez entrer sans billet de convocation. Vous pensez bien qu'autrement l'hôtel serait envahi par mille solliciteurs et pour mille affaires.

— Hais nul ne m'a dit qu'il fallût suivre cette marche

LJ^ NOUVEAU PÉCHÉ ORIGINEL llfi

— VoUs avez interrogé des personnes qui Tignoraient ou qui vous ont cru mieux informé.

— Cest un véritable malheur : j'ai fait cent vingt lieaes en toute bâte, pour parler à M. le chef de bureau ou à M. le ministre; j'attends depuis six jours et ne comptais point sur ce nouveau retard. Il s'agit d*une affaire de vie ou de mort : si le règlement admet des cas exceptionnels, sa to* lérance doit me profiter.

— Le règlement ne fait aucune distinction. Écrivez à M. le chef de bureau et demandez-lui une audience. Peutêtre vous recevra-t-il mercredi prochain.

— Huit jours ! c'est une éternité, lorsqu'on tremble pour l'existence d'une personne que l'on aime, lorsqu'elle est menacée de périr sur l'échafaud.

— Je ne dis pas que non, répliqua l'huissier d'un air impassible, mais je dois maintenir l'ordre établi dans le ministère.

En achevant cette phrase, l'huissier quitta Houdan et s'occupa d'un autre individu. Le jeune homme n'avait plus qu'à se retirer. Il descendit les marches de l'hôtel avec une sourde colère.

Houdan alla voir plusieurs personnes, qu'il croyait assez influentes pour abréger sa quarantaine. Elles ne lui furent d'aucun usage. Il lui fallut donc passer huit jours dans une inaction désespérante. De crainte que son père et sa belle-mère ne voulussent l'empêcher de retourner à Colmar, il s'abstint de leur rendre visite : il n'alla même chez aucun de ses parents. Si les journaux leur avaient appris qu'il était impliqué dans le procès criminel des Berthold, ils se seraient tous efforcés de le retenir. Pour ne point les rencontrer sur son passage, il évita même les promenades publiques et les lieux les plus fréquentés. 11 n'évitait pas moins soigneusement les abords des

150 Lt ttOVTKAV pfCHÉ ÛKCGIim.

théâtres ; la vue seule d'une affiche lui «ausait un frémissement douloureux : elle lui rappelait d'uhe manière trop vive et la profession de Lucienne, et les scirées où elle déployait tant de verve tragique, et les délices dStn amour qu'il croyait devoir enchanter le reste de sa vie.

Tous les jours il se rendait au palais de justice, pour savoir quelles causes seraient examinées par la cour de cassation, mais cette visite durait peu de temps, et il se trouvait ensuite abandonné à lui'-méme. Dans sa chambre d'auberge, chambre froide, humide et sombre, qu'il avait prise par économie, tant il craignait que le manque d'argent ne mit obstacle à ses démarches, il se trouvait plus mal que partout ailleurs. L'isolement, le silence, la tristesse des lieux l'accablaient d'un morne chagrin. C'était comme une agonie intérieure, qui paralysait peu à peu ses facultés. Houdan sortait alors pour respirer le grand air, pour voir agir des hommes, pour se convaincre que le monde ne tombait pas dans une funèbre léthargie. Son inquiétude l'entraînait vers les quartiers déserts, le long de ces boulevards écartés, où logent de pauvres familles. Les arbres s'y développent majestueusement, mais k l'époque où Sébastien venait y promener sa douleur, aucune feuille ne garnissait leurs noirs rameaux. L'étudiant errait jusqu'à la brune sous leurs arches dépouillées. Les vapeurs violettes du soir les entouraient alors, cachant le ciel et voilant la perspective. Pareils à des spectres, des hommes livides se glissaient dans le brouillard pour allumer les réverbères. Tout prenait un air de désolation, le froid glaçait les os de Sébastien, et il rentrait chez lui plus sombre, plus morne qu'avant son départ.

Cependant il avait reçu la lettre* d'audience pour le chef de bureau. Lorsque son tour d'entrer fut venu, il se trouva en présence d'un homme de taille moyenne, que distinguaient son long cou, sa peau mangée par la petite vérole,

LE KOnVEAU PÉCHÉ ORIGINEL 151

ses yeux un peu louches et son air de souveraine impertinence.

— Quel est le but de votre visite? demanda-t-il à Sébastien, sans lui offrir de s'asseoir.

— Je désirerais connaître, lui réponditje jeune homme, ce que M. le ministre pense de la communication que j*ai eu l'honneur de lui faire. Je me nomme Sébastien Houdan: vous avez vu que la lettre portait ma signature.

— Je ne sais de quoi vous voulez parler, reprit le bureaucrate.

— Cela m*étonne, car mon récit n'était pas de ceux qu'on puisse lire froidement.

— Précisez davantage, monsieur, ma mémoire est en défaut.

La figure de Sébastien révéla un pénible étonnement.

— Il s'agissait de MW« Lucienne Berthold, que la cour d'assises du Haut-Rhin vient de condamner à mort. Je la crois innocente, et la justice me paraît avoir été induite en erreur. Je racontais donc l'histoire de la prévenue, histoire navrante au delà de toute expression. Je suppliais M. le ministre de vouloir bien intervenir directement dans une affaire si peu commune.

— • Je n'ai aucun souvenir de cette lettre, dit froidement le hautain personnage.

Il y avait une bonne raison pour qu'il ne pût se la rappeler : il ne l'avait pas lue. Après avoir brisé le cachet, il avait regardé la signature : comme elle n'était celle ni d'un magistrat, ni d'un homme connu au barreau ou^ dans le monde , comme la missive ne portait pas la moindre apostille, il l'avait tout simplement jetée au rebut. De la corbeille logée sous son bureau, elle avait passé dans le commerce de détaU.

— Je n'ose vous dire que cela me parait singulier, reprit le jeime homme avec un accent plein de douleur, mais

152 LB NOUVEAU PÉCHÉ OftIGINSL

je ne puis concevoir que Ton oublie des événements si tragiques.

L'interlocuteur de Sébastien avait encore les cheveux noirs : Fespèce de reproche que lui adressait l'étudiant troubla son quiétisme administratif. Il allait se laisser emporter, quand Taffliction empreinte sur le visage de Rtiudan Tarrêta.

— Monsieur^ lui dit-il, je ferai chercher votre lettre; mais, comme U se pourrait qu'on ne la trouvât point, il serait sage de m'en expédier une seconde copie. Je vous promets de la lire et d'en parler au ministre.

— Par tout ce qu'il y a de sacré dans le monde, je vous conjure de tenir votre promesse. Vous obligerez un homme qui vous en aura une éternelle gratitude.

*— Aussitôt que le ministre aura pris une décision, je vous avertirai par une lettre.

Sébastien se retira, et le supplice qu'il endurait depuis deux semaines continua de navrer son cœur. Après dix jours d'attente, il reçut un billet de convocation pour le mercredi suivant.

— Monsieur, lui dit le chef de bureau, j'ai communiqué au ministre l'histoire de W^^ Lucienne Berthold, écrite par vous. Il la connaissait déjà, l'ayant lue dans la Gazette des TribunauXy qui l'a rapportée d'après les feuilles périodiques de l'Alsace. Comme vous l'avez exposée devant la cour d'assise, et que le jury ne l'a pas estimée digne de croyance, elle ne peut infirmer sa décision. Votre récit ne manque pas d'intérêt dramatique, mais il est dénué de preuves. Les condamnés d'ailleurs ont interjeté appel, laissez la cour de cassation examiner l'affaire. Si elle rejette la pourvoi, vous serez libre de vous adresser à la clémence royale; mais le ministre ne vous le conseille point. Vous étudiez le droit, monsieur; vous figurerez un jour au barreau ou dans la magistrature. Ne compromettez pas votre avenir :

LE NocnreAu péché originel 153

vous avez eu tort déjà de déposer en faveur de Mii« Berthold, sans pouvoir appuyer vos discours sur des preuves. Il est sans doute naturel qu'un jeune homme recherche les jolies filles, mais il doit toujours dominer ses passions et ne point faire de démarches inconsidérées. 11 faut qu'il respecte d'avance la profession à laquelle il se destine. On ne manquera point plus tard de vous reprocher votre complaisante narration. Voilà le dernier mot de M. le ministre; il serait inutile de le solliciter davantage.

Houdan resta muet de douleur : il salua le commis et abandonna l'hôtel sans avoir prononcé une parole.

— Allons voir, se dit-il en lui-même, si j'aurai ailleurs quelque nouvelle plus favorable.

Il s'achemina donc vers le palais de justice. La cour délibérait sur le pourvoi de Lucienne. Il attendit le résultat de son examen avec une angoisse inexprimable. Elle confirma purement et simplement la sentence des premiers juges. L'ordre d'exécution partit le soir même, à six heures, par la malle-poste. A cinq heures, Houdan avait terminé une pétition de recours en grâce. Il s'habilla le mieux qu'il put, changea contre des pièces d'or tout l'argent dont il pouvait disposer, puis s'élança du côté des Tuileries. La consigne du portier, celle des valets cédèrent à l'éloquence de ses généreuses gratifications. Il atteignit de la sorte une espèce de secrétaire ou d'employé supérieur, mais il ne put aller plus loin. Le personnage repoussa ses offres avec un sentiment de colère.

— Pardonnez-moi, monsieur, lui dit Sébastien, pardonnez-moi. Je souffre tant, je suis dans une position si cruelle, que je mérite de l'indulgence et de la pitié. Par suite d'une erreur judiciaire, la femme que j'aime, une noble et charmante jeune fille, se trouve condamnée à mort. Son pourvoi est rejeté ; elle va périr, si la clémence

15& LE NOUVEAlf PiCHi OUtSJîŒL

royale ne la sauve point. Voici un plac^ que j'adresse humblement à Sa Majesté. Comment pourravje le lui faire parvenir?

— Je m'en charge, monsieur, cela rentre mêa« dans mes fonctions.

— Oh! que de remerctments je vous devrai!.., vous me rendez Tespoir! Mais, excusez mon insistance : croyez- vous pouvoir mettre bientôt ma supplique sous les yeux du prince?

— Je la lui présenterai demain matin; s'il ne la lit pas sur-le-champ, il ne tardera pas plus d'un jour ou deux.

— Mais tout à l'heure l'ordre d'exécution va partir ; il doit être signé en ce moment, car on a pour principe de ne pas faire subir aux condamnés une longue attente. La clémence du roi s'exercera donc trop tard et ne sauvera point la victime.

— Vous oubliez, monsieur, qu'on peut avoir recours au télégraphe.

— Oh! oui, s*écria Houdan, le télégraphe 1 je n'y pensais point. Tout n'est pas perdu. Ne négligez rien, je vous en conjure. Détournez de la prévenue le coup mortel, et je reviendrai vous serrer la main comme à un ami, à un frère. Jamais on n'aura vu de gratitude, de dévouement pareils. Vous aurez soustrait à l'échafaud une créature angéUque, une femme digne d'amour, d'admiration et de respect. Moi, je prends la route de Colmar ; j'annoncerai au parquet la bonté du roi ; je ferai, si je le puis, et s'il le faut, retarder l'exécution. Adieu, monsieur, adieu; je vous quitte, mais je suis à vous du fond de mon cœur.

Gomme il achevait ces mots, il se précipita vers l'esca* lier, le descendit rapidement et courut à l'hôtel des postes : la malle venait de partir. Il n*y avait pas la moin-

LE NOtHrSAU PÉCHÉ ORIÔINEI 155

dre place dans la diligence : le cocher d'ailleurs était sur son siège et donnait aux chevaux le premier coup de fouet. Sébastien n'eut pas même le temps de s'expliquer, de parler aux voyageurs, pour que l'un d'eux lui cédât son tour. Il ne put quitter la ville que le lendemain matin. Or, la poste gagnait huit heures sur les voitures Laffitte et Cail^ lard,et Soudan se mettait en chemin douze heures plus tard! Il supplia, pendant toute la route, le conducteur de presser la marche du lourd véhicule : il lui donna même deux pièces d'or qui produisirent leur effet. Les chevaux brûlaient le pavé. La diligence arriva le soir du troisième jour, à neuf heures; mais la malle-poste l'avait précédée de dix-huit heures, et le matin même on avait signifié aux Berthold qu'ils seraient exécutés le lendemain. Houdan alla voir en toute hâte le défenseur de Lucienne; le télégraphe n'avait transmis aucun ordre; le jeune homme, de plus en plus accablé, espéra néanmoins qu'aux premières lueurs du jour les signaux aériens apporteraient l'expression de la clémence royale. Il passa la nuit près de son feu, avec plusieurs flambeaux allumés, car il avait pem de l'ombre et des rêves affreux qui pourraient troubler son sommeil, si l'excès de la fatigue venait à clore un moment ses yeux.

156 LE JfOUVKAU viCHÉ OiaGINEL

Une exécution en province est une sorte de fête publique. Ce spectacle cruel jette de la distraction au milieu d'une existence monotone. Loin de fuir la vue de la guillotine, on cherche donc à se bien placer pour mieux apercevoir le terrible instiiiment. Dès le matin, les rues sont pleines de curieux, venus de tous les points de la ville et des campagnes voisines. Ce fut ainsi que les choses se passèrent, le jour où devaient tomber les tètes des deux condamnés. Les hôtelleries des faubourgs regorgeaient de paysans, qui avaient attelé, pendant la nuit,^teqrs élégants chevaux à leurs rapides et légers Uzngtoagen. Quand les premiers rayons de Taube illuminèrent les toits de Cohnar, les amateurs stationnaient déjà sur la grande place. Ou était au mois de février cependant, et la lumière traversait des nuages funèbres. Elle y dessinait, à l'orient, de longues bandes d*un ton cuivré. Une vapeur triste alourdissait l'air; des flocons de neige, rares et grêles, tombaient par intervalles. L'échafaud en était couvert : on Tauraitprispour un autel paré de sa blanche nappe, sans le fer menaçant que tenaient suspendu les deux bras de la guillotine.

Le télégraphe n'avait pas donné Tordre de surseoir à l'exécution : le secrétaire avait bien remis la pétition de Houdan, mais le roi partait pour une chasse à Fontaine* bleau; il n'eut connaissance de la lettre que huit jours après*

Quelques heures s'écoulèrent et la foule devint de phjs

LE NOUVEAU PBCHi ORlGCfSL 157

en pins compacte. La gendarmerie à cheval s'était rangée autour de Féchafaud ; des soldats de ligne contenaient le peuple dans les rues que devait parcourir la funeste voiture. Le bruit de la multitude grossissait , faiblissait, ondulait, pour ainsi dire, comme les flots de la mer. Des rires, des exclamations dominaient un moment la rumeur, puis se noyaient dans le murmure de la foule. A huit heures et demie, les portes de la prison s'ouvrirent, et la charrette fatale commença son voyage. Un mouvement extraordinaire , une sorte de flux et de reflux agita les spectateurs. Les uns se dressaient sur leurs pieds, les autres se penchaient aux fenêtres, les soldats avaient peine à maintenir leur alignement. Ces deux mots : « Les voilà, les voilà ! » passèrent de bouche en boucle. Tous les yeux se fixèrent, avec une curiosité avide, sur les traits pâles de ceux qui allaient mourir.

Théodore paraissait complètement abattu. Les angoisses de la peur rendaient plus ignoble encore son ignoble visage. Mais Lucienne avait une expression toute difiérente. Dans ses yeux se peignait un amer dédain de la vie, un profond dégoût pour cette tourbe inepte et cruelle qui se faisait une joie de son supplice. Elle tournait quelquefois ses regards vers les spectateurs les plus voisins de la charrette, d*un air qui exprimait le désir et l'inquiétude. . ËUe cherchait évidemment Sébastien et craignait de l'apercevoir, ne sachant si ce dernier coup d'œil ranimerait ou détruirait son courage. La voiture traversa enfin la grande place , puis s'arrêta au pied de l'échafaud. Neuf heures sonnèrent à l'horloge de la ville, et un silence funèbre accueillit cet appel de la tombe. En ce moment, les nuées laissèrent choir une neige plus abondante : on eût dit qu'elles voulaient semer de fleurs virginales le tréteau lugiû)re où allait périr Lucienne. Bientôt on la vit paraître sur les marches de l'escalier ; ses vêtements rabattus

laissaient à découvert ses blanches épaùhs et la forme gracieuse de son cou; ses beaux cheveux nç décoraient plus sa tète rasée. Comment décrire la scène qiâ eut lieu ensuite î Le bourreau et son aide, visiblement émijs, attachèrent la jeune fille sur la planche où étaient ô^jà morts tant de malheureux ; ils firent jouer la bascule , et le triangle de fer glissa dans la rainure. Un cri sinistre, un seul cri s'échappa de toutes les bouches... quelques jets de sang avaient empouipré la neige dont Testrade était couverte.

Le bourreau faisait les préparatifs de la seconde exécution, lorsqu'on entendit au bout de la place, dans le voisinage du théâtre, un nouveau cri d'horreur, plus affreux à lui seul que Texclamation terrible échappée à la multitude. Il n'y eut pas une personne qui n'en frémit de la tète aux pieds : l'apparition de la mort elle-même n'eût pas causé autant d'effroi. Une dernière lueur d'espérance avait conduit Sébastien Houdan sur le lieu du supplice. Il ne pouvait croire que tant de grâce, d'innocence, de beauté, de génie et de malheur laisseraient la Providence impassible, que l'éternelle sagesse verrait une innocente près de périr, sans faire un miracle pour la sauver. Il avait eu bien de la peine à cheminer dans la foule; mais s'étant ouvert un passage, le premier objet qui avait frappé ses regards, c'était le couperet brillant au-dessus des flots populaires, tout rougi du sang de Lucienne. Il avait alors poussé involontairement ce cri formidable, qui avait glacé de crainte tous les spectateurs. Il était ensuite tombé en syncope dans les bras de ses voisins.

On le transporta chez lui, pâle comme les deux têtes que la justice humaine venait de réunir en son hideux panier. On crut qu'il ne vivrait pas longtemps; mais la complexion des hommes, plus forte que celle des femmes, résiste mieux à la douleur. Elle endure d'affreux chagrins

sans subir une altération marquée : Tesprit seul porte tout le poids de la souffrance, comme un athlète né pour cette rude épreuve. Houdan traîna, ne succomba point, mais son âme, frappée d'un coup mortel, ne guérit jamais. Les mots de justice et de Providence le faisaient sourire d'une manière si terrible qu'on frissonnait en le regardant. Il visita l'un après l'autre tous les endroits de Strasbourg et des environs que Lucienne lui avait rendus si chers. La grande place et le théâtre furent les seuls endroits où on ne le vit point. Il se prit ensuite de haine pour la ville et la quitta. Revenu à Paris, son unique désir fut de se mêler le moins possible aux affaires, aux plaisirs du monde. 11 vit dans une studieuse retraite, dévoré d'un scepticisme incurable, méprisant tout, révoquant tout en doute, excepté la misère humaine.

— Mon cher Jouvenel, dit le chevalier de Coubertin, je suis venu te voir dans ton donjon pour te demander un service.

— Tout ce qui est ici t'appartient : moi, mon château et mon épée.

— Oh ! je n'en demande pas tant , reprit le jeune homme ; c'est une simple démarche que je veux te prier de faire.

— Pas davantage ? Explique-toi donc vite.

— Je te crois très-propre à une négociation.

— Vraiment! dit Jouvenel. Eh bien! je tâcherai de prouver que tu n'as pas tort.

— • Oui ; tu es fin, tu es calme, tu n'as pas de ces émotions, de ces crises nerveuses, qui me font conmiettre tant de sottises. Tu t'y prendras le mieux du monde.

162 LE DOUBLB AVEU

— Me voilà piqué d'honneur.

— Rends, demain, visite à ma mère, et annonce-lui mon intention de me marier.

— De te marier? mais avec qui donc?

— Tu vas être étonné, sans doute, mais rien ne peut me faire changer d*avis.

— Pour cela, tu n*avais pas besoin de me le dire, et je le savais d'avance. Lorsqu'une fois ta résolution est prise, je sais que la mer en fureur ne t'arrêterait pas : comme un personnage célèbre, tu t'écrierais : « Allons, batelier, ne crains rien, tu portes César et sa fortune. *

— Hélas ! oui, la nature m'a créé de la sorte; je m'en attriste quelquefois, mais il me serait plus facile de mourir que d'abandonner un dessein. Dans la circonstance présente, la passion viendra en aide à ma ténacité : je suis amoureux fou de Céline Bailleul.

— Comment I cela est devenu tout à fait sérieux? Je te croyais lancé dans une aventure galante ; tu me paraissais enivré d'un caprice. Mais, que ce rêve dût aboutir à l'anneau d'or, je ne l'aurais jamais supposé. Diantre ! mon cher Maxime, l'affaire est grave. M™e de Goubertin va entrer dans une fureur! Elle déteste les marchands, les bourgeois, d'une haine si cordiale ! Je la vois saisie d'horreur en pensant qu'une alliance... Mais as-tu bien réfléchi?

— A quoi veux-tu donc que je pense ? Les amoureux se préoccupent-ils d'autre chose que de leur amour? J'ai médité ce projet avec l'ardeur et la persévérance 'd'un

\ faquir : toutes les objections possibles, je me les suis faites.

A ^ prends donc pas la peine d'argumenter contre moi.

— Peste ! voilà une manière triomphante de poser les

Mons.

®^^ Ne plaisante pas, Jouvenel ; je suis sérieux comme

^ "*" A 'ot pendant la tempête. Que j'aie tort, que j'aie

Lfi DOUBLE ATETJ 16S

raison, peu importe ; je suis pris, lié, enchaîné : non-seulement le bonheur de ma vie, mais mon sort tout entier dépend de ma réussite.

— Alors, je n*ai point de conseils à te donner. Mais je regrette une fois de plus que tu ne saches point te défendre de Texaltation. La vie n•est^pas faite pour l'enthousiasme. C'est une enceinte trop bornée, où les fougueux se brisent la tête contre les murailles. Tu n'obtiendras pas le consentement de ta mère, je le crains fort, et mon intervention sera inutile. Mais comment t'es-tu donc laissé capturer de la sorte ?

-^ Rien de plus simple, mon cher ami. Ma mère avait bosoin de toile : comme il faisait un temps superbe, elle me prift àa. i'«ccompagner et me mena chez M. Bailleul. Tu connais cette grande boutique si propre, avec des boiseries alentour et de larges croisées qui donnent sur un jardin? Céline travaillait à l'aiguille dans l'embrasure d'une fenêtre. Un rayon de soleil dorait ses cheveux et l'enveloppait tout entière. C'était comme Timage du printemps, comme la personniJBcation de la joie et de l'espérance. Elle se redressa, quand nous entrâmes, et leva la tête. La gaieté respirait sur son visage. Nous éprouvâmes l'un et l'autre une sorte de commotion, je fus ébloui ; ses yeux exprimèrent un plaisir trop Vif pour être contenu, et qu'elle ne songea même point à déguiser. Ah ! quelle séduction peut égaler cet encouragement involontaire, ce doux et pénétrant aveu que contiennent les regards d'une femme î Un coup d'œil l'avait rendue maîtresse de ma destinée. Elle se leva, elle aida son père, mais avec une bonne grâce, avec des gestes si charmants, avec de si aimables sourires, que je pus à peine lui adresser un mot, et que je restai en contemplation devant elle.

— Voilà un début qui est peu romanesque, tu en conviendras. Une boutique de marchand de toile ! ce n'est

16& LB DOUBLE AYB0

pas dans un tel Heu qu'aurait dû ft'éprehdre un gentil- < homme.

— J'ai sur Tamour des idées particulières, continua le chevalier sans répondre à la plaisanterie de Jouvend ; je le regarde comme un avertissement de la nature. Quand une vive émotion agite subitement un homme et une femme, notre mère commune semble leur dire : « Je vous ai faits Tun pour l'autre. » C'est une harmonie secrète, une intime convenance, qui se manifeste soudain. Plus le sentiment est rapide, plus il est profond et sincère. 11 parle si clairement alors que, si l'on tient au bonheur, on doit l'écouter.

— Puisque tu fais des théories galantes sur ta passion, le mal n'admet point de remède. U ne s'agit plus ^e de persuader ou d'attendrir M™« de Coubertin. Je vais me préparer à mon ambassade. Tu peux être sûr que je déploierai toutes les ressources de mon éloquence, tous les stratagèmes de la diplomatie; mais j'aurai fort à faire et je doute du succès. En attendant, récréons-nous ; il faut aller au combat sans tristesse^ car la gaieté donne du courage.

Comme il achevait ces mots, Lambert agita une sonnette. Un grand laquais chamarré ouvrit la porte.

— Faites servir le déjeuner, lui dit son maître. Et le valet sortit.

Quelques secondes après, les deux jeunes gens descendaient, d'un air préoccupé, dans une salle gothique, dont on avait, autant que possible, déguisé l'architecture et le caractère. On voyait bien encore, adossée contre le mur principal, une énorme cheminée, comme les bâtissait le moyen âge : mais ses moulures ogivales, ses statuettes, ses dais, ses fleurons, qui prouvaient la patience des vieux sculpteurs, appartenaient à un style que Ton méprisait alors. Des boiseries, travaillées selon le goût du siècle, or-

naient toutes les parois et formaient une sorte de com-pensation. Des arabesques légères encadraient chaque panneau que terminaient , à l'extrémité supérieure , les volutes, les formes tourmentées, en vogue il y a cent ans, et qui ne sont dépourvues ni de charme, ni d'élégance, ni d'originalité. Au dehors, les fenêtres dessinaient une ogive; mais en dedans on avait rempli le haut de l'arc pointu et on l'avait métamorphosé, tant bien que mal, en cintre surbaissé. L'ancienne mode reparaissait dans les poutrelles peintes qui décoraient le plafond. Le mobilier seul était complètement moderne.

Les deux jeunes gens, assis devant une table ronde que surchargeait un abondant repas, offraient eux-mêmes un spectacle plus intéressant que la pièce bizarre où ils déjeimaient. Le chevalier de Coubertin avait la taille svelte, bien prise; une stature un'peu au-dessus de la moyenne, les traits d'une finesse remarquable. Son front n'était ni haut ni large, mais d'une régidarité parfaite et d'une blancheur merveilleuse. Les lignes les plus pures dessinaient le profil et les ailes de son nez. Ses sourcils abondants et sombres , presque réunis l'un à l'autre, allaient en s'éclaircissant vers les tempes. L'orbite de l'œil n'était pas profonde; quant à l'œil lui-même, il avait un éclat peu ordinaire, une douceur infinie quand il exprimait des sentiments affectueux, et les longs cils des paupières contribuaient à lui donner une expression aimable et caressante. La bouche petite, aux lèvres minces, était serrée dans les coins et se contractait avec une facilité exceptionnelle. Les cheveux poudrés de Maxime, qui bouclaient naturellement, faisaient ressortir, par opposition, la jeunesse de la figure, lui communiquaient je ne sais quoi de doux et d'harmonieux.

Cette tête charmante devenait cependant terrible, aussitôt que la colère s'emparait du chevalier. Sonoeil prenait

1^ U DQUBLB AVXU

une fixité meoaçatte, une expression de farouche énergie. Ses manières» habituellement exquises, subissaient une métamorphose analogue. Il montrait une brusquerie singulière, une véhémence inquiétante : à son air, à ses gestes, à ses discours, on voyait qu'il n'était plus maitre de ses actions. Sa mère avait essayé inutilement de dompter ce& fougues subites ; par leur soudaineté même, elles déjouaient tous les efforts et bravaient toute discipline. ,

Un second trait de son caractère, qui n'était pas sans relation avec le premier, affligeait M»® de Coubertin. Aimable, gai, communicatif et prévenant, lorsqu'on ne le froissait pas, Maxime devenait morne, glacial et inflexible, quand on l'offensait de quelque manière. Cet homme si doux, si affable, si gracieux, avait d'implacables ressentiments. Sa mère craignait elle-même de l'irriter. Il était cependant affectueux pour elle, ainsi que pour toutes les personnes qui lui témoignaient de l'attachement. C'était un bon fils, un agréable camarade, mais il fallait le traiter avec précaution, avec une sorte de ménagement craintif, comme un lion apprivoisé.

Son père, mort jeune, lui avait laissé une compagnie et le grade de capitaine dans le régiment d'Aubeterre. Cette charge ne l'astreignait à aucun service en temps de paix; elle lui imposait seulement l'obligation de tenir la campagne en temps de guerre. Maxime venait d'accomplir sa vingt-cinquième année.

On n'observait pas chez Lambert Jouvenel les mêmes signes belliqueux, les mêmes indices chevaleresques. Il avait la peau belle, le teint frais, un grand œil noir couronné d'un sourcil épais et bien marqué, le front d'une moyenne étendue. Ses lèvres un peu fortes laissaient voir, quand il parlait ou souriait, des dents blanches et régulières. La poudre ne lui allait pas moins bien qu'à Maxime et rehaussait les tons roses de sa carnation, la teinte brune

tE DOUBLK AVEU 167

de ses sourcils, l'éclat de ses prunelles. Lambert était ce qu'on nomme un Joli garçon; mais à cet agréable visage manquait l'étincelle divine : on n*y remarquait nulle trace de méditation, nul symptôme d'enthousiasme ou de grandeur. La nature l'avait créé pour le plaisir, la joie et le bien-être; il avait le rire facile, le caractère enjoué, accommodant, le regard'tout en dehors. Il aurait supporté de cruelles catastrophes sans perdre une heure de sommeil et sans témoigner de tristesse.

Jouvenel appartenait à une de ces anciennes familles de robe qui formaient une seconde noblesse, et fréquentaient la plus haute société, quoique la noblesse féodale les traitât toujours avec une certaine morgue. Leur admission dans la caste supérieure était de date récente. Le premier édit qui conférait les privilèges de noblesse aux membres du parlement, après vingt années de service ou lorsqu'ils mouraient en fonctions, avait été rendu par Louis XIV pendant le mois de juillet 1644, et une déclaratiou du 6 novembre 1657 l'avait confirmé. Le même prince révoqua cette faveur en 1669, puis l'octroya de nouveau et définitivement au mois de novembre 1690. Le titre, unp fois conquis, restait aux veuves, enfants et descendants. Or, le grand-père de Jouvenel avait été procureur au parlement de Paris, son père était un des conseillers en exercice; lui-même avait obtenu le diplôme d'avocat près de cette haute cour. Il était rare, cependant, qu'il portât la robe noire, le chaperon fourré d'hermine, et prît la parole devant l'auguste assemblée, car il avait moins les goûts d'un homme de loi que ceux d'un homme du monde : la chasse, l'escrime, le jeu, les danses, les fêtes, la galanterie, étaient ses occupations habituelles. Il avait adopté en même temps les idées sérieuses et les mœurs frivoles de son siècle. Son caractère avait plu à Maxime, qui montrait des goûts analogues, et trois quarts de lieue tout au plus se-

168 LE DOUBLE AVBO

parant le chftteau de Bévilliers du cbAtesAi de Coubertin, les deux jeunes gens s*étaient de bonne heur» intimement liés. Us chassaient, jouaient, faisaient des armes, <:ouraient les bals et les galas, visitaient ensemble les propriétaires, les fermiers d'alentour. Ils s'étaient d'ailleurs vus dès î enfance. Le père et la mère de Jouvenel habitaient leur château pendant une grande partie de l'été; ils n'avaient cessé d'y venir que depuis deux ans. Un héritage les ayant alors mis en possession d'un vaste domaine situé près de Dourdan, ils le jugèrent plus agréable et plus commode, parce que le terrain en était uni et ne les forçait point à monter, à descendre, comme celui de Bévilliers, genre de promenade que l'âge leur rendait pénible. Le vieux couple alla donc s'y fixer. Lambert leur demanda la permission de rester dans leur ancienne demeure; la perspective d'une liberté absolue le charmait. Ses parents y consentirent, etil habita presque toute Tannée le manoir féodal, pour ne pas dire Tannée entière. Uaimait la chasse, les courses dans les bois, les plaisirs de la campagne; habitué au grand air, il étouffait à Paris. Après quelques jours de résidence, il y éprouvait un malaise si générai qu'il avait hâte de quitter la ville.

Le château de Bévilliers lui plaisait d'ailleurs singulièrement, et parce qu'il y avait séjourné pendant toute son enfance, et parce qu'il occupait une position admirable. Il était bâti surune espèce de promontoire, qui continue le plateau de Cemay-la -Ville et domine la vallée de Choisel. Par ses fenêtres, on voyait à droite la gorge d'Herbouvilliers,* à gauche une étroite impasse où coule un petit ruisseau; de vieux châtaigniers occupaient le fond de cette dernière, et au delà, juste en face du manoir, un hameau, qui existe encore, semblait suspendu au bord du gouffre. Le château lui-même avait son attrait et sa beauté ; œuvre élégante du quatorzième siècle,onyobservait toutes les pit-

toresques dispositions que lesconnaisseors admirentdenos joars dans Farchitecture gothique, mais auxquels Lambert était indifférent, ou pour mieux dire, se croyait insensible, car les formes originales de sa vieille habitation ne laissaient pas d'agir sur son esprit et contribuaient à la lui faire aimer. C'était en même temps une forteresse et une demeure baronniale. Quatre corps de logis environnaient une grande cour, où s'élevait primitivement un donjon qui avait été rasé. La porte principale s'ouvrait à l'un des angles, au milieu d'une étroite courtine, entre deux tours surmontées de toits coniques et ceintes d'une galerie circulaire, percée elle-même de mâchicoulis et de barbacanes. Se présentant par un coin, Tédifice semblait dessiné en losange ; il composait cependant un quadrilatère régulier ; une tour pareille aux deux premières flanquait chacun de ses trois autres angles. On avait rempli les fossés d'arbustes et de fleurs ; un grand parc verdoyait alentour, ombrageant tout le mamelon et laissant tomber dans les deux gorges latérales ses draperies de verdure, qui traînaient encore assez loin dans la vallée de Choisel.

A peine Lambert et Maxime avaient-ils fini de déjeuner, qu'ils parurent à une des fenêtres extérieures et jetèrent un regard sur le magnifique paysage déroulé devant eux. Le repas les avait égayés l'un et l'autre; la figure de Jouvenel surtout offrait l'image de la bonne humeur.

— Eh bien, mon cher ami, dit-il, voilà une journée admirable. Faisons-nous une partie de chasse ?

— Une autre fois, répondit M. dé Coubertin, avec une expression de visage qui fit sourire Jouvenel.

11 savait bien que Maxime passait une grande partie de son temps chez M. Bailleul. Dès qu'une heure était sonnée, il montait à cheval, seul ou suivi d'un domestique, et s'élançait dans la direction de Palaiseau. Vers deux heures et demie, le marchand de toiles le voyait entrer dans sa

170 U DOOBUI AV8D

cour; aon cheval trempé de sueur attestait la rapidité de sa course. Souvent, VL^ de Goubertin l'attendait vaineoient pour dîner, car le fougueux jeune homme revenait le plus tard possible.

— Tu ne veux pas perdre une seule visite, lui dit Lam«bert ; allons, le charme a opéré : Je vais faire en sorte de rendre tes courses inutiles.

Le chevalier lui serra vivement la main, descendit à la hâte, sauta sur son cheval et partit au galop.

Le lendemain, Jouvenel tenta la p^illeuse démarche que Maxime Tavait prié de faire. 11 trouva M™« de Goubertin dans un grand salon décoré à la dernière mode. Des tableaux, où Ton reconnaissait le style de Boucher, ornaient le dessus des portes, et un cadre sculpté, où des fleurs, des fruits, des rubans s'associaient à mainte volute, entourait la glace de la cheminée. La veuve lisait la ifoirianne de Marivaux, chef--d*œuvre de grâce, de naturel et de délicatesse. C'était une grande femme, aux traits un peu forts, qui avait un air imposant et une dignité naturelle. Quoique Ton fût au mois de mai, un feu vif éclairait ràtre, et W^^ de Goubertin tisonnait par moments. Elle prétendait que Tair de la vallée était toujours humide. Jouvenel fut reçu avec TaffabiUlé qui distinguait Fancienne

L« OÔUBLfi AVE0 171

noblesse française/et que Ton trouve encore de nos jours dans les manières de la nation. Mais, aussitôt que le jeune homme eut abordé le sujet de l'entretien, l'aménité fit place au dépit, à la tristesse, à la colère. La veuve se leva tout d'un coup, avec une expression de visage qui rappela au jurisconsulte les airs de Maxime, et lui prouva que ses humeurs farouches lui venaient en partie de sa mère.

— Mon Dieu I madame, lui dit Jouvenel, c'était un malheur presque inévitable. Les opinioiïs de M. le chevalier ne lui permettaient guère de choisir une femme dans sa classe, attendu que rindiiïérence mutuelle, la liberté complète des époux à l'égard l'un de l'autre, sont maintenant passées en usage dans la noblesse et regardées même comme des choses de bon ton. Une femme manquerait, pour ainsi dire, à l'étiquette, en se montrant éprise de son mari, en voulant lui irester fidèle.

La vieille dame regarda son interlocuteur d'un air étrange et ne prononça pas un mot.

— Cela sent la roture et ne convient qu'aux petites gens, poursuivit Lambert avec une certaine malignité, car, étant un simple robin, il ne demandait pas mieux que de lancer discrètement une épigramme contre la caste orgueilleuse, qui humiliait parfois la magistrature. La bourgeoise a des principes absolument contraires, et une jeune fille de cette condition pouvait seule assurer le bonheur de Maxime. Voilà, du moins, sa manière de penser.

— Et quelle est cette chaste Diane, qui doit servir d'exemple à toute la noblesse française ? dit M™» de Coubertin.

— Vous la connaissez, vous l'avez vue bien des fois, madame, et vous auriez pu deviner la passion qu'elle a inspirée à monsieur votre fils. Je ne vous étonnerai donc qu'à demi, en vous nommant M^io Céline Bailleul, la fille du marchand de toiles de Palaiseau.

— La fille d'un marchand de toQes ! s*éctia Mm« de On»* bertin. Pourquoi Maxime ne prend-il pas aussi la boutique de M. Bailleul ? Ses armoiries feraient admiraUeiaent sur renseigne. Il a bonne tournure, il aunerait les étoffes %vec une grâce exquise. Je lui amènerais des pratiques d'ailleurs; vous aussi, monsieur de Choisel. Grâce à vous, il pourrait fournir tout le parlement. Oh ! ce serait une affaire superbe,, et notre famille en recevrait un lustre merveilleux.

— Vous plaisantez, madame, et les plaisanteries n'avanceront pas la question. Avec sa fortune, monsieur ^otre fils pourra vivre honorablement, et il saura faire respecter la femme qui portera son nom. Sa seule inquiétude était de savoir comment vous accueilleriez la nouvelle de son mariage. 11 m'a envoyé en députation pour vous demander votre consentement.

— S'il croit l'obtenir, il se berce d'une vaine espérance, dit M«« de Coubertin. Lorsque je fus demandée par son père, lorsque j'eus témoigné l'affection qu'il m'inspirait, toute' ma famille se révolta. 11 n'était que simple chevalier, tandis que nous possédions une baronnie. Mon amour fut traité de penchant vulgaire, de bassesse même, et sans la persévérance de M. de Coubertin, sans la langueur où je tombai, on n'aurait pas laissé accomplir un mariage que l'on regardait comme une mésalliance. Cette fois, il s'agit de bien autre chose ! Nous n'allons pas descendre vers les rangs inférieurs de la noblesse: mon fils veut nous perdre d'honneur, nous perdre sans retour, en s'unissantà une bourgeoise!

— Je regrette, madame, que vous considériez l'affaire à ce point de vue. La passion qui exalte votre fils est des plus sérieuses. Lui refuser votre consentement serait inutile, et la lutte dans laquelle vous vous engageriez vous préparerait des chagrins sans compensation*

— Je reconnais bien là Maxime, dit avec désespoir

LB DOirnUS AVBU 173

M<B« de Coubertin ; dès Tâge de trois aiœ, il m'a fait trembler par son humeur farouche et son impérieuse volonté. Jamais on ne vit d* enfant plus indomptable. Et moi, pauvre femme restée veuve de bonne heure, moi qui l'idolâtrais comme un fils unique, comme le seul gage d'un amour évanoui, j'avais la faiblesse de le gâter : je développais sa fougue, son obstination, tous les vices de son caractère. Ses mutineries,, sa résolution précoce me charmaient parfois, me semblaient des indices de supériorité. Je vois maintenant où me conduisait mon aveugle tendresse!

Une vive douleur, contenue avec effort, se peignit sur le visage de M™» de Coubertin et des larmes brillèrent dans ses yeux. Cette affliction nçiatemelle troubla le jeune homme, le mit dans une situation embarrassante : il ne pouvait abandonner si vite les intérêts de son ami et ne savait comment insister auprès de la veuve. Rassemblant toutes ses forces, il fit une dernière tentative.

— Permettez-moi, madame, devons répéter qu'il s'agit du bonheur de votre fils ; votre sort même se trouve en cause. Si vous heurtez violemment la passion de Maxime et semblez indifférente à l'avenir de félicité qu'il rêve, peut-être vous aliénerez-vous son affection et troublerezvous le reste de votre existence.

— Je vous remercie de votre intervention, dit M™« de Coubertin, mais dans des affaires aussi graves je ne prends conseil que de moi-même. Je réfléchirai, monsieur, et j'aurai un entretien avec mon fils.

Lambert n'avait plus qu'à se retirer : il salua M"»» de Coubertin et alla trouver Maxime dans son appartement, pour lui rendre compte de son infructueuse démarche. Cette nouvelle agita et désola le chevalier. Il aimait sincèrement la généreuse femme, qui n'avait conwnis, à son égard, d'autre faute que de le traiter avec une excessive indulgence. Il aurait voulu obtenir l'approbation de sa

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mère, ou pouvoir du moins compter sur sa tolérance. Le dépit> le chagrin qu'efle avait montrés lui laissaient peu d'espoir. 11 attendit avec anxiété l'explication qui ne pouvait tarder d'avoir lieu. Elle fut émouvante et même tragique. La mère employa toute l'éloquence de Torgued froissé ; Maxime, toute celle d'un amour vrai ; et, ;comme les préjugés de caste sont factices, la plus sincère et la plus forte des passions l'emporta sur les principes faux, sur les sentiments conventionnels. Le jeune homme exprima pour Céline Bailleul une affection enthousiaste, qui désola M«« de Coubertin en lui prouvant l'inutilité de sa résistance. Après quelques jours d'hésitation, elle donna son consentement au chevalier, pour ne pas rompre tout à fait avec lui et pour éviter le scandale, mais elle ne voulut point demeurer sous le même toit que sa belle-fiUe, et alla résider à Milon-la-Chapelle, dans la vallée de Port-Royaldes-Ghamps. La famille de Coubertin y possédait un petit domaine, que sa situation charmante, sur la lisière des bois, en face de prairies toujours vertes, ne permettait point de regarder comme un lieu d'exil.

La bru, qu'elle refusait de voir, était cependant une aimable personne, dont l'affection et les prévenances l'eussent ranimée comme un soleil de printemps ; sa vue seule aurait justifié la passion de Maxime. Elle avait un de ces fronts aux lignes pures et harmonieuses, sans lesquels il n'y a pas d'inteHigence ni de vraie beauté. L'orbite de l'œil était large, couronnée de sourcils abondants et réguliers ; elle encadrait des yeux bienfaits, expressifs, tendres et confiants ; le nez, de petites proportions, avait * la tournure agaçante qui dénote un cœur facile à émouvoir. Le menton, le bas des joues contribuaient, par leur forme élégante, au charme de toute la figure et à son expression de candeur ingénue ; d^épais cheveux bruns, fflgne d'une nature d'élite, se jouaient autour 'de cet inno-

cent et gai visage. La taille de Céline, souple et bien prise, ses mouvements faciles, son allure bondissante dès qu^elle était émue, complétaient Tharmonieux chef-d'œuvre. Elle réunissait tout ce qui attire, tout ce qui séduit et enchante ; mais rien n'annonçait en elle la force de la volonté, la persévérance. C'est par là justement qu'elle convenait à Maxime, Thannonie des caractères ayant pour principe ou la similitude, quand les penchants sont doux et peuvent s'accorder, ou les oppositions et les contrastes qui se font équilibre. Parfois seulement W^^ Bailleul avait de soudains caprices, des mutineries adorables, qui lui donnaient une grâce piquante, animaient ses yeux, coloraient ses joues, répandaient sur toute sa personne un charme orageux.

La veille de son mariage, le chevalier voulut avoir un entretien sérieux avec sa future. M. Bailleul leur donna toute latitude à cet égard : M. de Coubertin et sa fiancée restèrent seuls dans un grand salon, où de vieux tilleuls projetaient une ombre douce et mélancolique.

— Mademoiselle, lui dit le jeune homme, vous n'ignorez pas avec quelle légèreté, avec quelle insouciance on conclut un mariage à notre époque. On demande la main d'une femme comme si on l'invitait pour un quadrille ; loin de se promettre nne fidélité mutueBe, on semble se

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promettre justement le contraire. Au bout dT^ne semaine, on vit sous le même toit sans se parler et sans »« voir. Le mari et la femme cherchent au dehors le bonheur qu'ils devraient trouver dans leur maison. J*avoue que cet usage me semble odieux et funeste. Je vous aime, Céline, d'ua amour profond et sincère: à cause de cette afifectioii même, je ne voudrais point contracter avec vous un se» rieux engagement, si je n'étais sûr que vous méprisez comme moi une mode ridicule et blâmable.

Le chevalier accompagna ces mots d'un éloquent regard, qui fit trembler de joie Céline Bailleul.

— Chevalier, dit-elle en rougissant, je sais peu quel est le train du monde, mais la coutun^ dont vous me parlez ne me révolte pas moins que vous. Si près du moment quidoit nousunir^ je crois pouvoir m'exprimer sans détour; si vous m'aimez comme vous le dites... je ne vous aime pas moins... vivement, et je ne rêverai jamaisd' autre bonheur que celui de vous appartenir.

— Mettez votre main dans la mienne, reprit Maxime, et donnez-moi votre parde.

— Je vous le promets, répondit Céline, pendant qu'une larme d'émotion brillait dans ses yeux.

Transporté de plaisir, le dievalier baisa la main frémissante qu'elle lui abandonnait^ puis, se levant tout à coup d'un air grave^ il lui offrit son bras.

— Allons retrouver votre père, lui dit-il.

Le mariage eut lieu en grande pompe chez M. Bailleul, Maxime n'ayant pas voulu, par ménagementpour samère, le célébrer dans le château de Coubertin. Comme, d'une autre part, il avait manifesté l'intention d'y emmener sa femme le soir même, il n'y eut pas de bal. On servit le festin vers une heure, et à la brune le chevalier monta en carrosse avec Céline et JouveneL A mesure qu'ils avançaient dans la vallée de Oievreuse, une sourde tristesse

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gagnait insendiblement le cœur de Maxime; le souvenir de sa mère troublait sa joie : il se disait que personne ne rattep^ait au château pour lui souhaiter la bienvenue, pour accueillir sa jeune femme, pour l'installer dans la demeure de ses aïeux. La soirée, était d'ailleurs douce et triste ; la lune, affalée au bord d'un sombre nuage, semblait un navire échoué sur un écueil. La hulotte volait d'un arbre à l'autre, en poussant des cris plaintifs. Quand la voiture entra dans l'allée de chênes qui précède la grille, Taffliction du chevalier redoubla ; le monumentqu'on apercevait au loin, blanchi par les rayons de l'astre mélanco-^ lique, avait l'air d'un grand tombeau récemment construit pour ensevelir lesjeunes mariés. Mais, lorsqu'ils descendirent de carrosse et que la lumière éclaira les traits charmants de Céline, l'amour dissipa tout d'un coup les sombres idées auxquelles Maxime était en proie.

Une année s'écoula comme un beau jour. Le chevalier allait chaque mois rendre visite à sa mère, qui ne lui parlait jamais de sa bru. Rien ne semblait annoncer que la moindre bourrasque dût troubler une sibelle union. Maxime ne quittait point sa femme et paraissait avoir abjuré sa brusquerie.

Craignant pour elle l'influence de l'exemple et des mauvais discours, le chevalier la conduisait peu dans le monde. Au milieu d'une société corrompue, dans l'ivresse des plaisirs et des fêtes, qui pouvait répondre d'une jeune personne, d'autant plusexposée au péril que sa beauté la rendait plus enviable? L'origine plébéienne de sa femme lui eût d'ailleurs attiré de cruels affronts; il le savaitet se tenait sur ses gardes. Nul sentiment ne fait moins de concessions que l'orgueil de race, et n'exerce d'aussi terribles vengeances. Maxime lui-même subit personnellement plusieurs avanies, de ces fines et délicates injures dont on ne peut demander raison. Sa m^e ne lui avait-elle pasporté le

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premier coup? U préflervait donc Céline desbopertinences patridenneft avec une afifectueuse sollicitude.

Pour mieux Fabriter contre les offenses du beaumonde, il passait presque tout Thiver à Coubertin. Son hôtel dît la rue Saint-Louis prenait insensiblement l'aspect d'une ruine; les tentures se piquaient ou se détachaient de la muraille, les vers mangeaient le bois des fauteuils, les glaces perdaient leur tain, les dorures noircissaient, et la rouille étendait partout ses ravages. Les souris, n'étant pas inquiétées, prenaient possession de Tédifice. Le concierge et sa femme, devenus très-vieux, ne combattaient point cette rapide décadence. Maxime n'avait garde de les changer ou de leur faire le moindre reproche ; il voulait que rhabitation fût aussi désagréable que possible. Lorsqu'il y venait passer un jour avec Céline, elle avait hâte de quitter cette triste résidence. Elle se plaignait bien quelquefois de son isolement, elle regrettait les distractions, les bals, les visites, les festins, les spectacles, qui occupaient Fexistence des autres femmes, et dont elle entendait souvent parler. Exprimait- elle un désir à cet égard, Maxime, sans lui donner le secret de sa répugnance, lui témoignait le plus vif éloignement pour la société; il enveloppait de douces paroles un invincible refus. La châtelaine soupirait, versait même parfois quelques larmes, quand elle était seule dans sa chambre, puis se résignait. Son caractère joyeux prenait bien vite le dessus. Un rayon de soleil dans le parc, la moindre attention du chevalier, un bon mot, une conver* sation piquante, lui faisaient oublier ses regrets. Le sourire, que la nature semblait avoir créé pour ses lèvres charmantes, venait s'y jouer de nouveau; elle égayait toute la maison de ses saillies et de sa bonne humeur.

Le chevalier, au surplus, ne négligeait rien de ce qui pouvait lui faire aimer la vie de campagne. Le château lui-*méme, que l'on voit encore, est bâti dans une situation

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adimrable. pMcé sur la pente du coteau qui borne au midi la vallée de Chevreuse, il a une de ses façades tournée vers 3*<3rient, Fautre vers Toccident, et forme un grand corps de logis avec deux pavillons; de hautes fenêtres, dans le goût du dix-huitième siècle» terminées par des linteaux curvilignes, en éclairent les trois étages. Pas un atome de lumière ne s'y trouve perdu; le soleil ne cesse de plonger ses rayons dans les chambres du levant que pour éclairer les autres pièces et y répandre la gaieté. Le sol du parc a été nivelé au moyen de terrassements considérables, que soutiennent des murs d* appui et des con<* treforts. En parcourant les avenues et les pelouses, on aperçoit donc un ravissant paysage. Les prairies en occupent la partie inférieure ; au flanc des! collines les bois, main-» tenant peu élevés, formaient jadis des voûtes ténébreuses et emplissaient toute la vallée de leurs murmures. Se bifurquant à l'ouest, cellQ-ci déploie aux regards de nouvelles perspectives^ Dans l'espèce de centre d'où partent ses trois bassins, repose la ville de Chevreuse, comme un nid dans la mousse, entre des branches divergentes. Un château gothique la commande et profile siu* le ciel son donjon ruiné, ses vieilles tours drapées de lierre, ses courtines garnies de créneaux. A l'est une antiquejavenue de marronniers, large, touffue, imposante, mène du parc au village de Saint-Rémy, et forme une entrée d'un aspect royal. Vers le midi, enfin, plusieurs sauts de loup laissaient errer la vue dans la pittoresque vallée de Saint-Paul, tout hu* mide d'étangs et de marécages, toute verdoyante dehautes futaies.

Pour augmenter le charme naturel de cette résidence, le propriétaire y convoquait les personnes des environs que n'exaltait point l'esprit de caste, qui se distinguaient par leurs dons naturels, parleurs bonnes manières, et avaient su se mettre en garde contre les ridicules de la

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province. Il y avait souvent fête au château. On ne plaignait donc pas beaucoup Céline; presque toutes les bourgeoises de Chevreuse lui portaient même envie. Citaient d'ailleurs des promenades, des parties de plaisir sans fia; aussitôt que le ciel démasquait ses grèves d*azur, le chevalier, sa femme, Jouvenel et d'autres compagnons galopaient dans la vallée, en escaladaient hardiment les pentes, ou couraient à Dampierre, aux Vaux-de-Cernay, à Port-Royal-des-Champs. Une voiture, expédiée d'avance, leur permettait de savourer en plein air des mets choisis et des vins délicats. Lambert les recevait d'ailleurs fréquemment dans son château, où il leur témoignait mille égards, les entourait de prévenances et les traitait avec la plus cordiale somptuosité.

11 approuvait de plus en plus le choix de Maxime. La bonne humeur, la grâce, l'aimable abandon, les yeux éclatants de Céline et sa taille de chasseresse lui semblaient justifier ce qu'on nomme babitueliement une folie. Elle avait dans le regard quelque chose de furtif et de provocateur, qui plaît singulièrement aux hommes, et qui est naturel à beaucoup de jolies, femmes, d'ailleurs très-honnêtes: son rire joyeux avait infailliblement pour écho ce*lui de Jouvenel. P^ moments, il arrêtait sa vue sur les blanches épaules, sur le front candide, sur la chevelure soyeuse et la bouche vermeille de la jeune châtelaine, avec une complaisance excessive. Le chevalier surprit un de ces coups d'œil. C'était pendant un déjeuner qui avait lieu au château de Coubertin. Après le repas, il témoigna le désir de faire des armes, et emmena Jouvenel dans le salon destiné à cet exercice. Ils prirent leurs masques, leurs fleurets, se mirent en posture et commencèrent.

Étant tous deux de première force, la lutte dura longtemps, sans que l'un ou l'autre pût obtenir l'avantage, ni

toucher son adversaire. Us furent contraints de faire une pause; le jeune seigneur releva son masque :

— Sais-tu, Lambert, dit-il, que je devrais me fâcher avec toi et cesser de te voir?

— Et pour quelle raison, je te prie? Parce que je n'ai pas la complaisance de me laisser vaincre? Il serait beau vraiment que j'affectasse d'être maladroit dans le but de flatter ton amour-propre.

— Ce n'est point là le motif qui m'inspire cette idée. — T D'où te vient donc un si étrange caprice?

— Je songe que j'aurais bien de la peine à te tuer» si cela devenait indispensable.

— Me tuer! mon cher. Voilà qui est mieux encore.

— Il peut advenir telle circonstance où tu m'y forcerais.

— Tu es fou aujourd'hui, ma parole d'honneur! Jamais tu n'as déraisonné de la sorte.

— Lambert, tu as beaucoup regardé ma femme, pendant que nous déjeunions;, tu l'as regardée d'une manière qui m'4 déplu. N'oublie pas que je suis né jaloux.

— J'ai regardé ta femme comme on regarde un beau paysage. Mais le ciel me préserve d'empiéter sur tes droits. Je connais les devoirs de l'amitié.

— Sont-ce là tes vrais sentiments?

— Je te le jure, Maxime, et te prie de ne pas en douter. Mais ne continue point ce fastidieux interrogatoire, tu as Tair d'un inquisiteur. En g^de, mon cher, en garde.

Et Lambert porta au chevalier une botte que celui-ci para lestement. Un peu piqué des observations de Maxime, Jouvenel s'anima plus que de coutume. Le premier ripostait avec brusquerie et avec une certaine âpreté. Leur lutte fictive prit donc bientôt l'apparence d'un véritable duel. Les coups se suivaient si rapidement, les fleurets entre«choqués faisaient tant de bruit, que toute la salle en

18S Li sounx Avm

retentirait. Céline, qui passait près de % ne put oirïr sans surprise ce fracas extraordinaire. EDe ourrit la porte et regarda en souriant les jouteurs. Ce fut comme un ange de paix survenant au milieu d'un combat meurtrier. Les deux amis s'arrêtèrent subitement, levèrent leur masque et semblèrent fascinés. M"* de Coubertin n'avait jamais été plus belle; une gaieté charmante éclairait, pour ainsi dire, son visage. Elle portait une de ces robes de soie aux fleurs pâles, aux teintes mourantes, qui étaient alors de mode, et qui ont l'avantage de faire ressortir l'éclat du t^t, la blancheur de la peau, la vivacité des yeux. Le corsage, très-échancré, laissait voir ses admirables épaules. Une ruche de denteUes lui tenait lieu de collier, suivant F usage du temps. Ses manches ouvertes, semblables à celles qu'on a remises en vogue de nos jours, montraient ses bras fins et potelés , dont les lignes et la couleur défiaient toute comparaison.

— Au bruit que vous faisiez, dit-elle, on aurait cru qu'il y avait ici toute une mêlée de ferrailleurs.

— Nous nous échauffions plus qu'il ne convient, lui répondit Lambert, et vous êtes arrivée à propos pour calmer notre fougue.

— Jouvenel a raison, dit le chevalier d'un air cordial ; une lubie m'a passé par la cervelle, et nous nous escrimions comme des antagonistes, au lieu de nous divertir comme dès amis. Descendons et allons nous asseoir dans le parterre ; on m'a envoyé des livres nouveaux, qui nous intéresseront peut-être ; aussi bien il fait une chaleur tropicale.

Cet incident n'eut pas d'autres suites; mais Jouvenel en garda un secret ressentiment, et ne pouvait y songer sans dépit. Tout individu soupçonné à tort éprouve la tentation de justifier les craintes qu'on lui maoifeete. Ce sont les représailtes de Torgueil blessé.

U DOUBLB AVXD 18S

Maxime, cependant» finit par être appelé sous les drapeaux. Louis XV faisait sa première campagne en Flandre, et le régiment du chevalier de Goubertin était parmi ceux qui aBaient courir les chances de cette expédition. L'armée prit les devants* au mois d'avril 17i4. Lorsque le capitaine dut se mettre en marche, il eut une véritable défaillance de cœur; c'était la première fois qu'il abandonnait sa jeune femme, et au regret de la quitter se joignait chez lui réternelle inquiétude des esprits jaloux,

— Rappelle-toi la promesse que je t'ai demandée la veille de notre mariage, lui dit*il avec émotion. Je suis un être à part, je le sais bien : tous les sentitnents, chez moi, tournent au sérieux et au tragique. Il me faut des attachenaents sincères, car je ne pourrais supporter ni la froideur, ni l'oubli, ni la trahison. Je me compare moi-même à une lame d'acier fine et brillante, que rien n'altère dans une main fidèle, mais que la négligence couvre de rouille et détruit peu à peu.

Céline répondit au chevalier par les protestations les plus vives et par des larmes abondantes. Lambert lui serra cordialement la main; le jeune capitaine, en lui Tendant son étreinte, lui lança un regard expressif et, pour ainsi dire, plein d'avertissements. Une heure après, Maxime cheminait sur la route de Flandre avec son corps d'armée.

18ft LE DOUBLE AVVU

La campagne fut heureuse et même brillante jusqu'au milieu du mois de juillet. On ne livra point de batailles, mais on fit plusieurs sièges, qui tous se terminèrent par la prise des places. Cknirtrai, Menin, Ypres, Furnes, la Kenoque tombèrent entre les mains des Français. La conquête de la Belgique semblait devoir être aussi prompte qu'infaillible. Tout à coup Ton apprend qu'une armée autrichienne a passé le Rhin près de Spire, s'est emparée de TAlsace et met en danger la Lorraine. L'inquiétude y régnait si bien que le roi Stanislas avait précipitamment quitté Lunebourg. Afin d'arrêter les progrès des troupes allemandes, Louis. XV suspendit ses opérations, abandonna le siège de Dunkerque, et marcha en personne vers l'Alsace. 11 entrait à Metz le 5 août. Là, une heureuse nouvelle accrut son impatience militaire. Frédéric II, qui semblait avoir abandonné la France pour toujours, quoique la guerre eût été allumée par son ambition, venait de se remettre en ligne et menait à Prague une armée de quatre-vingt mille hommes. Mais le 8 août, le roi tomba si grièvement malade, que dès le U, on perdait l'espérance de le sauver. Sa forte constitution et sa j eunesse l'emportèrent néanmoins sur la fièvre maligne, qui avait déconcerté les médecins. A peine eut-il recouvré ses forces qu'il alla mettre le siège devant Fribourg en Brisgau : la ville se rendit le 6 novembre, après deux mois de tranchée ouverte, et il ne fallut que sept jours pour emporter la citadelle.

Le chevalier tenait sa femme au courant de toutes les manœuvres et de tous les combats. Il les lui décrivait néanmoins en style bref, impatient, et ne ralentissait ia fougue de sa plume que dans les protestations d'amour qu'il entremêlait à ses récits. Là, il ne ménageait pas les phrases; il les prodiguait, au contraire, avec une ardeur passionnée. Il avait l'infatigable éloquence du rossignol, dans ces nuits de mai où il chante son ivresse, sous un ciel tout resplendissant d'étoiles.

Aussitôt que Fribourg se fut rendu, Louis XV, au mois de novembre, rentra dans Paris; la population le fêta comme un sauveur. L'armée, sous les ordres du maréchal de Saxe, passa une partie de l'hiver entre les bords du Rhin et la forêt Noire, puis s'achemina lentement vers la Belgique, où le roi voulait de nouveau porter la guerre. Maxime resta forcément sous les drapeaux pendant la mauvaise saison. Il s'était distingué dans toute la campagne, et notamment au siège de Fribourg; ses habits, durant l'assaut, avaient été percés de balles. Les plus vieux capitaines admiraient son sang-froid en présence de l'ennemi. Les boulets et la mitraille ne pouvaient le décontenancer; mais les lenteurs d'un hivernage, le temps dérobé à son amour, sans que la gloire et le péril lui servissent de dédommagement, le chagrinaient et l'exaspéraient.

De son côté, Céline tombait peu à peu dans l'ennui. La noblesse qui la fréquentait, par égard pour M. de Coubertin, cessa de la voir quand elle fut seule. Son déclassement avait éloigné d'elle les bourgeois : elle avait d'ailleurs bientôt pris les goûts de sa nouvelle condition, et trouvait les petites gens vulgaires ou insipides. Son père seul la visitait fréquemment; mais ses témoignages d'affection paternelle ne suffisaient pas pour occuper l'ima-» gination et le cœur de Céline. Jouvenel seul rompait la monotonie de son existence et lui apportait la gaieté : il

L'été avec ses rayons de flamme, Fautomne avec ses brumes et sa mélancolie passèrent rapidement, et la saison des fêtes, des nocturnes équipées leur succéda. Jouvenel tint ses promesses. Dès que le premier coup d'archet retentit, dès que les théâtres allumèrent leurs lustres et ouvrirent leurs salies équivoques, Lambert et Céline coururent à Paris. Le jeune homme multiplia les précautions, les stratagèmes, pour envelopper de mystère leurs dangereux plaisirs. Le masque et les travestissements leur furent d*un grand secours. Ils ne laissèrent pas un fruit de Tarbre défendu sans y goûter. Ils eurent des jours d'ivresse et des moments de. délices. Maxime avait plu à sa femme par la loi du contraste ; Lambert lui plaisait par la loi d'harmonie. Deux natures semblables s'étaient rencontrées en eux; leurs goûts, leurs caprices, leurs émotions, leurs idées étaient les mêmes. Us n'avaient pas besoin de se communiquer leurs opinions, leurs désirs, car ils s'entendaient à demi-mot. Tout le reste fut oublié. Céline regrettait d'avoir accepté M. de Goubertin ; Jouvenel regrettait de ne l'avoir pas prévenu. Ils n'en parlèrent que de loin en loin, comme d'un sujet désagréable. Ses lettres les affligeaient, et ils concertaient ensemble les réponses de Céline. Ils en vinrent par degrés, non point à souhaiter positivement sa mort (la conscience humaine a de subtils détours), mais à espérer qu'il ne reviendrait pas. La guerre est une moissonneuse impitoyable : d'un revers de son épée, elle fauche des milliers d'hommes. Qui pouvait dire qu'elle n'atteindrait pas Maxime, qu'elle ne rendrait pas Jouvenel et M^^^ de Goubertin libres et heureux ?

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Dès que la tiédeur de l'atmosphère permit de recommencer la lutte, Tarmée française investit Tournay. L'ennemi accourut pour la défendre. Les troupes anglaises, banovriennes, hollandaises et autrichiennes, commandées par le duc de Cumberiand, second fils de George III, vinrent se poster à Cambron, à sept lieues de la place. Elles formaient au delà de cinquante-cinq mille hommes. C'était le 5 mai. Le roi quitta Paris le 6, avec le dauphin, ses aides de camp et plusieurs personnes de marque. Le lendemain, il était sous les murs de la ville, et s'empressa d'aller reconnaître le terrain où devait bientôt se livrer une bataille décisive. Les ennemis s'étaient avancés jusqu'auprès de Fontenoi: les Français leur barraient le passage, ayant garni de canons le bourg d'Antoing, situé sur les bords de l'Escaut, le village de Fontenoi môme et le bois de Barri, à gauche de cette dernière position ; toutes les trois occupaient une seule ligne et se fortifiaient mutuellement. On avait encore élevé des redoutes entre Fontenoi et Antoing, Des pièces braquées au delà du fleuve complétaient ces préparatifs. Les alliés ne pouvaient remr porter la victoire que s'ils enlevaient des postes si bien défeiidus, puis culbutaient Tarmée française rangée der-« rière.

Maxime attendait le jour de la bataille avec une fiévreuse impatience. C'était là seulement, au milieu du péril, que se déployaient toutes les facultés de sa nature.

Le 10 mai, vers le soir, on avertit les troupes des différents corps de se tenir prêtes pour le lendemain. Le chevalier eut beaucoup de peine à dormir quelques heures. Les premiers rayons de Taube n'avaient pas encore blanchi l'horizon qu'il était déjà sur pied, regardant du côté de l'est. Aussitôt qu'une bande lumineuse argenta la base du ciel, tout remua dans le camp. Les soldats enlevaient leurs tentes, nettoyaient leurs uniformes, préparaient leurs armes. Chaque régiment se postait à l'endroit désigné par le maréchal de Saxe. M. de Coubertin fut placé entre le village de Fontenoi, si célèbre depuis cette époque, et le bois de Barri.

Les Anglais, de leur côté, se mettaient en ordre de bataille. Quand le soleil dora la campagne de ses tranquilles rayons, il donna, pour ainsi dire, le signal de la lutte. Les troupes britanniques, à deux reprises différentes, assaillirent Fontenoi ; Maxime voyait tous les détails de l'engagement, suivait toutes les manœuvres d'un œil passionné ; comme le cheval de l'Écriture, il aspirait de loin l'odeur du combat, sans pouvoir y prendre part. Les Hollandais firent deux tentatives contre Antoing : l'artillerie de ce dernier bourg leur emporta un e;5cadron presque tout entier, dont il ne resta que quinze hommes. Les flegmatiques républicains perdirent courage et n'osèrent plus renouveler leur attaque. Les Anglais, ayant échoué comme eux, renoncèrent à enlever Fontenoi.

Le duc de Cumberland eut alors une idée heureuse, qui pouvait assurer son triomphe, s'il avait été secondé. Un major général, nommé Ingolsby, reçut l'ordre de fondre sur la redoute du bois de Barri et de s'y établir; mais le maréchal de Saxe avait fait coucher parterre, dans l'herbe haute, un bataillon d'élite. Les Français se lèvent subitement et foudroientles Anglais. Le commandant s'imagine qu'il a devant lui des troupes considérables : il retourne

LE DOUBLE AVtU lAl

sur ses pas^pour demander du canon. Le général Taccueille avec désespoir : une habile manœuvre était manquée, rendue impossible par la désobéissance d'un homme inepte, sinon pusillanime.

Il fallait cesser le combat ou prendre un parti énergique. Le duc de Cumberland se résout à passer entre Fontenoi et la redoute du bois de Barri, en essuyant le feu des deux postes. C'était une entreprise audacieuse, mais qui devait terminer la lutte en cas de réussite. L'habile coxa* mandant forma les Anglais et les Hanovriens sur trois lignes parallèles, destinées à se soutenir mutuellement ; les canons furent traînés à bras, et la colonne, franchissant un pli du terrain, s'avança au pas de charge. Six pièces d'artillerie la précédaient et six autres roulaient sur ses flancs. Le chevaUer de Coubertin tressaillit de plaisir en la voyant se diriger vers le poste qu'il occupait; il n'était cependant placé qu'à la seconde ligne de bataille*

Lorsque cette masse intrépide eut escaladé une sorte de plateau, les batteries françaises lui envoyèrent une grêle de projectiles. Les boulets et la mitraille abattaient des files entières de soldats; mais les vides se remplissaient aussitôt, l'ordre n'était troublé qu'un moment, et la formidable colonne avançait toiyours, comme si elle faisait l'exercice. Les gardes françaises crurent que c'était un corps détaché: elles s'élancèrent contre les premiers rangs. Une décharge de mousqueterie et d'artillerie en coucha soixante par terre; les autres virent avec surprise se dérouler Timmense ruban écarlale que dessinaient au milieu de la verdure les uniformes anglais. Elles se replièrent, et l'ennemi continua sa marche invariable*

Pour l'arrêter, on lui opposa une autre division des gardes françaises^ les gardes suisses, le régiment de Cour* ten, le régiment d'Aubeterre et un bataillon de la garde royale* Libre enfin de donner carrière à sa fougue et de

déployer son courage, le chevalier se mit en marche avec des battements.de cœur. Alors eut lieu un acte de courtoisie dont on parle souvent, mais dont on ne mentionne jamais les terribles conséquences. Dès que nos troupes furent à cinquante pas de l'ennemi, les officiers anglais ôtèrent leurs chapeaux et saluèrent leurs antagonistes; les officiers français leur rendirent le salut. Le capitaine des gardes britanniques s'avança : « Messieurs les gardes françaises, tirez les premiers, dit-il avec une insouciance chevaleresque. — Messieurs, nousne tirons jamais les pre^ miers; tirez vous-mêmes, » lui répondit le comte d'Hauteroche.

Cette émulation magnanime coûta cher à notre armée. . Les Anglais commencèrent un feu roulant. MM. deClisson, de Langey, de la Peyre et dix autres personnages tombèrent morts; quarante-quatre officiers reçurent des coups de feu, deux cent trente-quatre soldats perdirent la vie, sept cents furent blessés d'une manière plus ou moins grave. Ceux que les balles n'avaient pas atteints se dispersèrent. Malgré sa résistance, le chevalier lui-même fut entraîné par la masse qui refluait devant Feniiemi.

Les Anglais cependant avançaient toujours d'un pas calme et régulier. Les majors appuyaient leurs cannes sur les fusils pour en diriger les coups. La terrible colonne déborda bientôt Fontenoi et la redoute. Le manque d'espace en avait rapproché les trois divisions, qui ne formaient plus qu'une masse compacte et menaçante. On eût dit un monstre à mille pieds, dont la tète vomissait des flammes. Il finit par se trouver en présence du régiment d'Aubeterre, qui venait de rétabUr son ordre de bataille et qui brûlait d'effacer son premier échec. Le duc de Biron amena, pour le soutenir, le régiment du roi ; et ces deux corps firent ensemble des prodiges de bravoure. Monté sur un cheval noir, que semblait enivrer l'odeur de la poudre^ Maxime

était rayonnant d'audace et de joie : il eût tout animé de son impétueuse valeur, si les Français , un jour de bataille, avaient besoin d'excitation. Sa belle tournure militaire, son regard ferme et tranquille, le sang qui colorait ses joues, tandis que son front demeurait blanc comme de Tivoire, frappaient d'admiration tous ses voisins.

Cette seconde lutte finit comme la première. Le feu continuel des Anglais leur ouvrit un passage: tout tombait sous leurs balles et sous leur mitraille. Us poursuivirent leur marche désespérante, sur les cadavres de leurs ennemis et les pieds dans le sang. Le chevalier de Coubertin eut le bras gauche labouré à la surface : il ne voulut même pas y jeter un coup d'œil.

On pensa que la cavalerie obtiendrait enfin l'avantage. Elle s'élança au galop contre l'ennemi , mais ses charges les plus brillantes ne produisirent aucun effet. Les habits rouges l'attendaient de pied ferme, la recevaient à la pointe de la baïonnette et la décimaient par un feu meurtrier. Le maréchal de Saxe , que consumait une maladie de langueur, se montrait partout, soit en litière, soit à cheval et sans cuirasse. Ses efforts demeurèrent inutiles ; la colonne anglaise devenait de plus en plus serrée, de plus en plus terrible. Un grand nombre de cavaliers arrivèrent pèle-méle jusqu'au tertre d'où le roi et son fils examinaient la bataille, sans y prendre part. D'autres attaques eurent la même issue. La véhémence de nos troupes échouait contre la discipline et la calme intrépidité des Anglais. Dans une seule charge, les carabiniers perdirent six de leurs officiers, tandis que vingt et un autres recevaient des blessures.

La noblesse française ne revenait pas de son étonnement et de sa confusion. La bataille semblait perdue, on ne savait quel parti prendre. Les généraux délibéraient tumultueusement près du roi, lorsque le duc de Richelieu

accourut hors d'haleine » sou épée sanglante à la uiain et tout couvert de poussière.

— Que se passe-l-il de nouveau? lui cria le maréchal.

— Je ne vous apporte aucune nouvelle, lui répond le duc, mais je vous annonce que la bataille est^gagnée, si Ton veut suivre mon avis. Que quatre pièces d'artillerie nous précèdent et fassent une trouée dans la colonne anglaise : élançons-nous au milieu de la brèche, sans ordre, au hasard, en volontaires. Frappons comme des gens qui courent une dernière chance, et nous pouvons remporter la victoire.

On adopte ce plan : les quatre pièces sont pointées; la maison du roi, les gendarmes du prince de Soubise, les chevau-légers, les mousquetaires de Jumillac, les grenadiers à cheval, les régiments de Courten et d*Aubeterre, la brigade irlandaise, se précipitent avec une indomptable furie. Les canons leur frayent le passage : ils entrent comme un torrent au milieu des lignes anglaises, renversent, culbutent tout devant eux. £n quelques minutes cette phalange inabordable est sillonnée de crevasses profondes. La déroute des Anglais commence. Le chevalier de Coubertin s'était distingué entre les plus braves. Une balle de mousquet lui avait déchiré Tépaule, une seconde était venue s'amortir contre une côte et l'avait brisée. Le comte d'Aubeterre, ne le sachant pas atteint de si graves blessures et le croyant inondé de sang ennemi, voulut qu'il portât le premier au roi la nouvelle du succès. Maxime ne fit aucune objection ; il piqua des deux et arriva, pâle comme un fantôme, devant le prince. Ayant délivré son message d'un air impassible^ nul ne soupçonna les douleurs atroces qu'il éprouvait. A peine cependant eut-il fini de parler qu'il tomba évanoui sur l'encolure de son cheval. Louis XY donna Tordre de le transporter à l'ambulance et le fit escorter par son propre chirurgien»

Pendant ce temps l'ennemi s*était retiré en bon ordre et avait quitté le cliamp de bataille. Maxime n*eut point le spectacle du triomphe. On entendait partout des clameurs joyeuses, des cris de Vive le roi! Les soldais jetaient leurs chapeaux en l'air, agitaient leurs drapeaux troués de balles ; les officiers s'embrassaient et se félicitaient. Louis XV adressait des éloges et des remerclments aux principaux. Le maréchal de Saxe eut encore assez de force pour embrasser les genoux du monarque et lui dire ces paroles :

— Sire, j'ai assez vécu; je ne souhaitais de vivre aujourd'hui qu'afin de voir Votre Majesté victorieuse. Mais cette grande journée vous montre à quoi tient le sort des batailles.

Les blessés des deux partis lurent soignés avec le plus généreux empressement. On avait préparé des hôpitaux dans les villes frontières : les églises mômes avaient été appropriées à la réception des malades. Lille surtout fit preuve d'un zèle extraordinaire : nul secours, nulle délicatesse ne manqua aux victimes de la lutte. Ce fut dans ce dernier endroit que l'on transporta Maxime ; sa situation était grave : son irritabilité nerveuse, la fièvre qui s'était emparée de lui, pouvaient produire de fâcheuses complications. Peu à peu néanmoins la fièvre diminua et tout symptôme alarmant disparut. Maxime eut alors la joie d'apprendre que Louis XV, impatient de récompenser sa

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bravoure et son zèle, avait créé un régiment qui porterait son nom. Comme son état s'améliorait de jour en jour, il ne voulut pas rester plus longtemps à Lille* Après avoir demandé l'avis des médecins, il se fit transporter en litière dans son château. Ce fut un voyage lent et pénible, mais sa nature impatiente ne lui permettait pas d'attendre au milieu d'une ville étrangère sa guérison définitive, qui pouvait tarder quelques mois. La fatigue du trajet fut une rude épreuve pour sa faiblesse : il arriva plus malade qu'il n'était parti. Cet audacieux retour cependant lui causa moins de préjudice que la mauvaise humeur et le chagrin, où l'eussent jeté des délais sans termes assignables.

Quand il arriva au château, Céline brodait un écran qu'elle voulait offrir à Jouvenel. Pour en cacher l'origine, elle s'enfermait pendant ce travail. Sa camériste fut donc obligée de l'appeler à haute voix, puis de frapper à sa porte, malgré sa défense expresse de la troubler pendant ce qu'elle nommait ses lectures intimes. La jeune femme éprouva une commotion nerveuse, une sorte de pressentiment.

— Que voulez-vous, Claire? demanda-t-elle. Vous savez que je n'aime pas à être interrompue.

— C'est M. de Coubertin malade, que l'on apporte en litière, lui répondit la femme de chambre.

Surprise au milieu de pensées coupables, Céline tressaillit douloureusement.

— Je vais descendre, j'accours, reprit-elle d'une voix émue.

La camériste s'éloigna.

W^^ de Coubertin avait effectivement l'intention, le désir de s'élancer vers le lit de souffrance où était couché son mari, ne fût-ce que pour dissimuler sa faute et prévenir les soupçons. Mais elle était si agitée qu'dle ne put

faire un pas : un coup d*œil qu'elle jeta dans la glace lui montra son visage inondé de pâleur. Force lui fut d'attendre quelques minutes avant de quitter son appartement. C'était sa première punition. Innocente, elle aurait éprouvé une de ces joies qui marquent dans la vie, elle se serait précipitée, le cœur palpitant, vers l'homme qu'elle chérissait, dont les périls l'eussent fait frémir. Maintenant, au contraire, son retour la frappait de terreur et la bouleversait d'inquiétude.

Elle descendit enfin avec un saisissement, une perturbation morale qu'elle avait calmée en partie, mais qu'elle ne pouvait maîtriser tout à fait. Ce retard avait permis de transporter M. de Coubertin dans sa chambre, de le mettre dans son lit. Sa femme remonta, entra d'une allure timide, et s'approcha du blessé. Le malade venait d'éprouver une crise ; mais quand il aperçut ce charmant visage, auquel nul autre ne lui semblait comparable, un éclair de joie extatique brilla dans ses yeux ; son émotion lui cacha le trouble de sa femme, et Céline reprit quelque assurance. Le chevalier lui baisa les mains, épancha son cœur en protestations d'amour, que Mm« de Coubertin ne put ouïr sans embarras. Chaque éloge passionné que lui adressait son mari, la pénétrait de douleur et lui semblait un reproche indirect. La lassitude, l'épuisement du chevalier terminèrent enfin une entrevue pleine de délices pour lui, pleine de remords et d'anxiété pour sa femme.

Le retour imprévu de Maxime ne déconcerta pas moins Lambert. L'avocat et la jeune femme s'étaient habitués à son absence; ils le regardaient comme une sorte de personnage fabuleux qu ils n'avaient point la certitude de revoir. Son souvenir ne leur étant point agréable, ils le bannissaient autant que possible de leur mémoire et de leurs discours» La nouvelle des blessiu'es qui le mettaient en danger de mort, les lettres où on leur dépeignait son état

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critique après sa translation à Lille, les avaient entretenus dans ces criminelles dispositions. L'offenseur considère toujours rbffensé comme un ennemi. Et voilà que ce remords incarné, ce Qéau d'un amour illégitime» cet homme violent et implacable revenait sans être attendu 1 Jouvenel et Céline» dans le premier moment, furent accables.

Us eurent le temps de se remettre. La prostration du chevalier, ses blessures encore ouvertes réclamaient les soins les plus attentifs : il ne pouvait être sensible qu'à ces marques d'intérêt et d'affection. Elles ne lui manquèrent pas. Céline témoigna un empressement réel et simulé, où la feinte ne se tradiissait que par l'exagération ; les douleurs d'un homme qu'elle avait aimé ne la laissaient pas indifférente, et elle outrait les témoignages de sa sollicitude, pour prévenir les soupçons, pour cacher derrière un double voile son dangereux secret. Le regard du malade n'était pas bien perçant, d'ailleurs : ses souffrances, son état de langueur, son immobilité forcée l'empêchaient d'examiner curieusement sa femme : il n'était préoccupé que du plaisir de la revoir. Quand elle entrait dans sa chambre, l'œil de H. Coubertin sHlluminait : les illusions les plus charmantes flottaient, comme une troupe de périsj autour du fougueux jeune homme.

Bientôt un changement s'opéra dans les sentiments de sa femme. Si elle n'avait pu d'abord voir sans émotion souffrir le chevalier, elle ne pouvait non plus songer sans orgueil à la cause de ses souffrances. La nature ayant voulu que les femmes eussent besoin de protection, elles aiment toutes le courage. Et puis la tendresse exaltée, invariable, les ardentes protestations de Maxime touchaient son coeur : elle y sentait de plus en plus pénétrer le remords : c'était la forme vengeresse qu'y prenait l'amour, et la douleur tenait lieu, chez la femme coupable, des poétiques ravis-

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sements où s*élèvent, comme l'oiseau dans le ciel, lee affections nobles et pures.

Quoique la« mère de Maxime n'eût pas mis les pieds au château depuis son mariage^ Finquiétude ayant dompté son orgueil, elle visitait fréquemment son fils. Mais, comme elle ne voulait pas voir sa femme, elle avait choisi une heure, où il était convenu que Céline ne se trouverait point sur son passage, ni dans la chambre du malade. La vieille dame le regardait par moments avec une expression mystérieuse et un intérêt particulier. Elle semblait connaître et garder pour elle un secret pénible, dont elle appréhendait les conséquences. Ayant au château d'anciennes relations, elle pouvait effectivement savoir beaucoup de choses; mais elle ne prononça jamais une parole indiscrète, ou une phrase ambiguë. Ses visites, néanmoins, laissaient dans le coeur du chevalier un sourd malaise. Après son départ, il lui semblait qu'une influence funeste avait passé sur lui*

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Au bout d'un mois, ses blessures étaient fermées ; il allait de mieux en mieux, quand un accident terrible vint compromettre sa situation et Taccabler de toutes les tortures que peut ressentir une âme fière et jalouse. Le médecin lui avait permis de se lever. Tous les jours, quittant son lit avec l'aide de ses domestiques, il passait quelques heures dans un fauteuil. Son excellente constitution prenait rapî*dôment le dessus, et ses forces augmentaient avec une

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étonnante promptitude. L'amour contribuait à cette guérison hâtive. La joie dont Tenivrait la présence de Céline secondait les efforts de la nature, produisait en lui des ré* Yolutions salutaires.

Juillet donc, le mois brûlant, venait de commencer : il faisait une journée magnifique, et le soleil versait sur la campagne des flots de lumière. Un profond silence régnait sous les arbres du parc ; leurs feuilles dormaient dans Tair immobile; les oiseaux assoupis n'ébauchaient pas la moindre note. Au delà des murs, le froment et le seigle, inondés de rayons d'or, semblaient accueillir joyeusement cette pluie féconde et se baigner avec délices dans le fluide sacré. Les prairies étincelaient comme de l'émeraude ; la ville de Chevreuse, accroupie entre ses trois vallons, paraissait jouir d'un si beau spectacle et ouvrir ses fenêtres toutes grandes pour le mieux contempler; le vieux château lui-même, quoique sillonné de crevasses et mutilé par le temps, avait un air de fête sous ses draperies de lierre. Plus loin, la vallée de Saint-Forget et la vallée des Roches dessinaient leurs méandres, où la lumière roulait, comme dans un lit, ses vagues splendides et intarissables.

Le chevalier de Coubcrtin se sentit ranimé. La joie et la chaleur l'électrisaient, lui rendaient la vie. Assez fort pour se lever seul depuis plusieurs jours, l'idée lui vint de causer à sa femme une surprise agréable en allant la voir chez elle; il s'habilla lentement, avec la gaucherie enfantine des malades. 11 était beau dans sa faiblesse, et la pâleur convenait à sa figure expressive. Dès qu'il eut terminé, tant bien que mal, sa toilette de convalescent, il se dirigea vers la chambre de Céline ; une petite galerie la séparait de la sienne. Maxime allait atteindre l'extrémité de ce corridor, quand le bruit d'une conversation frappa son oreille. Deux personnes parlaient ensemble avec précaution» de peur qu'on ne les entendit hors de la pièce. Le

chevalier distingua néanmoins au premier abord la voix de sa femme et celle de Lambert. Il était naturel que ce dialogue mystérieux excitât vivement sa curiosité. Aussi se rapprocha-t-il de manière à pouvoir entendre, et d'un pas si léger que nul bruit ne donna l'éveil aux interlocuteurs.

— Depuis son retour, disait la jeune femme, il nous a été facile de nous mettre en garde contre ses soupçons. Un malade couché dans son lit n'est pas un surveilllant incommode. Mais M. de Coubertin va mieux et sera bientôt rétabli ; une extrême prudence nous deviendra indispensable ; un coup d'œil, un mot nous trahiraient. Ah ! pourquoi nous sommes-nous mis dans la nécessité de feindre !

— Voilà un regret peu flatteur pour moi, répondit Jouvenel d'un ton piqué.

— Laissez à l'écart votre amour-propre. Nous sommes coupables, Jouvenel; nous avons trahi un homme qui méritait mieux de vous et de moi : oublions nos égarements.

— Ces réflexions vous viennent un peu tard, dit Lambert avec une certaine ironie ; je me croyais plus sûr de votre attachement. Si je ne me trompe, vous me donnez un congé dans les formes.

— J'ai pu être faible, insensée, criminelle, je ne serai pas perfide, répliqua la châtelaine ; je ne paraîtrai point devant Maxime, je ne vivrai point sous ses yeux avec l'image d'un autre dans le cœur. Nous avons eu des jours d'illusion, Lambert; ils sont passés.

— Je vous remercie du compliment, madame ; vous vous exprimez de mieux en mieux. M. de Coubertin, je le vois, a su reconquérir vos bonnes grâces ; ses exploits, sa pâleur, son air languissant ont ranimé votre tendresse pour lui. Vous oubliez ses colères, son humeur sauvage ; laissez-le reprendre des forces, et il montrera de nouveau

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Texigence, le caractère impérieux dont il fatigua tous ceux qui, rapprochent.

— J*ai perdu le droit de le défendre, repartit Céline ; mais je dois dire que Maxime est brave, qu'il a des sentiments nobles et généreux, qu'il m'a constamment traitée avec les égards les plus délicats.

— Oh I vous auriez tort de lui marchander les éloges, reprit Lambert d'un ton sardonique ; vous ne pouvez nier cependant qu'il y a toujours en lui comme un reste de tempête ; vous-même, vous ne l'abordez jamais sans inquiétude.

— Vousparlez assurément très-bien, dit la jeune femme, mais j'entends là, au fond de ma conscience, une voix plus persuasive que tous les discours des hommes. Si Maxime ouvrait un jour les yeux, il serait accablé de douleur et moi de remords.

— Mon Dieu I madame, ne pourrez-vous jamais vous défaire de vos opinions bourgeoises ? Il faut être de son siècle après tout ; voyez comment agissent les grandes dames. Laissez aux petites gens des scrupules hors de saison.

— Détournez donc vos yeux d'une âme si vulgaire et abandonnez-moi aux sentiments où me condamnait à vivre mon humble origine, dit M°^« de Coubertin avec une expression de tristesse.

*— Parlez -vous sérieusement, dit Lambert, ou vous faites-vous un jeu cruel de me tourmenter? Pensez-vous que l'on renonce \ un bonheur comme le mien ? Quelle idée avez-vous donc de moi, Céline; et me jugez- vous un homme sans cœur ? Âh ! vous m'avez inspiré une tendresse dont je ne me croyais pas capable ! A cette heure même je me sens plus épris que jamais. Que vos regards sont charmants aujourd'hui 1 Je ne vous avais pas encore vu cet air mélancolique, dont la douce tristesse ajoute une nou-

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