‹ Contes d'une nuit d'hiverChapitre 2 sur 4 · LE I>01IBLE AVEU SOS · texte numérisé non relu

LE I>01IBLE AVEU SOS

ireUe grftce à votre beauté. Non, je ne pourrai jamais étoufifer mon amour.

— Dans quel aWme me suis-j'e précipitée ! s'écria la jeune femme.

— Nommez-vous un abîme le dévouement le plus pur, la tendresse la plus enthousiaste ? Depuis un an bientôt avez-vous formé un désir que je n'aie réalisé? N'ai -je pas été pour vous comme une matinée de printemps ?. Que de beaux jours nous avons passés ensemble, que de beaux jours nous aurions pu passer encore !

— Vous oubliez que je ne m'appartiens pas.

— Sans doute, je l'oubliais : je détournais ma pensée de l'avenir ; il me semblait que vous étiez à moi , à moi seul, et que mes enchantements n'auraient pas de fin. Devais-je craindre un aussi prompt réveil ? Le chevalier est sorti du tombeau pour troubler mon bonheur ! Je vous convenais mieux que lui, j'ose le dire, et je vous aurais fait un paradis de mon amour.

— Perdus ! perdus tous les trois ! dit la jeune femme avec désespoir. Maxime sera détrompé quelque jour, et son ressentiment ne connaîtra pas de bornes. Oh ! je suis entrée dans ce château comme une malédiction !

Et Céline fondit en larmes.

Qui pourrait peindre les sentiments du chevalier pendant ce terrible dialogue? Tous les genres d'affliction passaient comme un torrent à travers son cœur. Sa première idée, avait étéde s'élancer dans la chambre et de poignarder les deux coupables. Mais il était faible, il était sans armes, il devait d'abord rentrer dans son appartement, et la violence de son émotion le forçait à s'appuyer contre la muraille! Des éclairs passaient devant ses yeux, un bruit confus bourdonnait dans son cerveau. U comprenait que sa colère aboutirait à une scène ridicule, à une tentative

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impuissante, qu*ii tomberait probablement évanoui aux pieds de ceux qui Toutrageaient et qu*il voulait punir. U demeura donc immobile, incapable de faire un pas^ en* tendant toujours ces deux voix, qui résonnaient comme un glas funèbre à ses oreilles. Nul n'aurait pu voir sans attendrissement la profonde angoisse qui contractait son visage et Tinond ait de pâleur. Chaque mottombait comme une goutte de poison sur son cœur ulcéré. A mesure que la conviction y pénétrait de plus en plus, tous ses sacrifices, toutes ses bontés pour Céline, toute Thistoire de son amour passaient devant ses yeux. U se rappelait l'humble naissance de M"« Bailleul, la parole qu'elle lui avait donnée, le chagrin de sa mère, l'indignation de sa caste, les affronts déguisés qu'il lui avait* fallu subir, son inquiète sollicitude à en préserver sa femme. Et tant de passion, de dévouement, récompensés par une affreuse ingratitude! Les idées de Maxime se troublaient, son cœur fondait en ruisseaux délave. À peine si les remords de sa femme atténuaient son désespoir. Enfin, il sentit que ses forces l'abandonnaient, qu'il allait perdre connaissance, et, réunissant toute son énergie, faisant un suprême effort, il se traîna jusqu'à sa chambre et se laissa tomber sur son lit, dans un état voisin de la mort.

Il en sortit par une crise effroyable.

« Oh ! je me vengerai, s'écria-t-il, quand le ciel et l'enfer s'opposeraient à ma vengeance, quand je devrais mourir fibre par fibre et renaître pour mourir encore ! Que l'humanité me repousse, me traite comme un paria, que les fruits les plus doux se changent en poison sur mes lèvres, si je n'égale le châtiment à la trahison! Fouler aux pieds une tendresse comme la mienne ! Tant d'amour et tant de perfidie! Tant de dévouement dans mon cœur, et une âme si ingrate, une si horrible déception ! Quelle patience ne fondrait en larmes, n'éclaterait en sanglots?

La résignation elle-même perdrait courage et invoquerait la mort comme une fidèle consolatrice. »

Le jeune homme avait prononcé ces paroles appuyé sur son coude ; il se leva soudain :

« Je pleure, dit-il, je pleure comme un enfant! Où estil donc ce Maxime qui bravait la mitraille, qui sentait sans frémir le plomb labourer ses chairs, et auquel la voix du canon paraissait une musique de fête? Ne le cherchez plus, il est mort, mort de la main d'une femme , et à sa place vous trouveriez un homme timide, un homme énervé, qui se lamente et gémit et s'abandonne au désespoir. »

M. de Coubertin se promena quelques moments dans sa chambre, avec des gestes farouches et des yeux égarés.

« Des larmes ! des larmes ! reprit-il en cessant de marcher, rien que des larmes! C'est du sang qu'il faut pour laver cette injure! Un ami d'enfance, la seule femme que j'aie adorée! mes affections les jplus saintes, mes souvenirs les plus doux, mes plus chères espérances traînées sur la claie, livrés aux railleries des hommes! Qu'ils périssent, qu'ils périssent les infâmes ! Que leur mort tragique devienne la terreur de tous les traîtres, fasse frissonner, au miUeu de leurs coupables projets, tous ceux qui ne respectent ni l'amour ni l'amitié ! »

Puis, la faiblesse humaine reprenant ses droits , le repentir de sa femme lui causait un attendrissement passager.

« Oh! disait-il, perdre à jamais cette enchanteresse! Pour. détruire l'insecte dans la rose, anéantir une fleur si délicate ! »

Enfin, torturé par mille sentiments contraires, se perdant au milieu de l'orage qui bouleversait son esprit et son cœur, il tomba devant son lit, à genoux, les bras étendus, le visage sur la courtine.

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c Mon Dieu ! mon Dieu! 8'écria-t«-il, comment ai*je pu mériter une pareille douleur ! »

Quelques minutes après, le chevalier sentit un frisson glacial parcourir tous ses membres ; c'était la fièvre qui le saisissait. Il se recoucha et garda dès ce moment un profond silence. Exalté par le chagrin, prévoyant les ardeurs qui allaient lui éc^uffer le cerveau et lui embraser le sang, il craignait de trahir son désespoir, de révéler la funeste connaissance qu'il avait acquise. Mais quelle agitation profonde cachait ce repos du dehors! Comme le mal physique et la douleur morale s'envenimaient mutuelle* ment, s'unissaient pour former une exquise torture! Maxime roulait dans sa tète mille plans de vengeance, puis s'attendrissait, puis éprouvait des crises nerveuses à le faire mourir de mort subite.

Au bout de quelques heures, Céline étant entrée dans sa chambre pour lui demander de ses nouvelles, il lui lança un regard si terrible qu'elle en frémit de tout son corps. Us échangèrent à peine quelques paroles; la jeune femme s'éloigna pleine d'inquiétudes et de sombres pressentiments. Avait-elle été dénoncée? M. de Coubertin avait-il surpris lui-même son fatal secret? De quels malheurs ne se trouvait-elle point menacée dans l'une et

Tautre hypothèses! Le ressentiment de Maxime éclaterait comme ces orages des tropiques» dont la violence sème partout la ruine et le deuil. Céline passa une nuit accablante; des rêves affreux tourmentaient son sommeil, et, quand Teffroi la réveillait, lés plus tristes conjectures, les plus désolantes réflexions achevaient de troubler son cœur. Â toutes ces pensées se mêlait l'image de sa belle-* mère, qu'elle soupçonnait injustement.

Maxime passa une nuit plus terrible encore. L'ombre accrut la sinistre exaltation de son esprit. Qu'est-ce que rimagination d'un poêle, comparée à celle d'un homme que la douleur exaspère? Quelle fécondité lugubre ! Quelles visions redoutables ! Quelle course de fantôme à travers des régions maudites, dans des ténèbres infinies où se perd la pensée ! Mais le chevalier souffrait surtout du combat que se livraient en lui tous les sentiments qui peuvent déchirer le cœur humain. 11 aimait passionnément sa femme, il aimait Jouvenel, et, au milieu de son ressentiment, il se désolait d'avoir à frapper des êtres jusque-là si chers. Il avait pourtant la ferme résolution de provoquer le séducteur, de chercher à le pumr dans un duel sans merci. Parfois même, l'idée de la vengeance l'emportant sur toutes les autres, il jouissait par anticipation de cette lutte impitoyable, il voyait son ennemi percé d'un coup mortel, châtié suivant ses mérites. Puis il songeait que le sort pourrait lui être défavorable, que son adversaire triomphant abuserait de sa victoire^ dissiperait les scrupules de Céline, serait au comble de ses vœux, pendant que lui, Ma** xime, pourrirait sous l'herbe d'un cimetière. La pensée lui venait alors de détruire d'abord sa femme, de mettre l'abîme sans fond entre Jouvenel et ses coupables espé« rances. Mais porter la main sur une créature idolâtrée, anéantir un chef-d'œuvre qui excitait encore son admiration, lui semblait impossible. Son caractère chevaleresque

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rempécbait de songer aux moyens perfides qu'emplcnent les âmes basses et les esprits cauteleux. S'il avait voulu se venger de Céline, il l'aurait frappée en plein jour. Mais alors Lambert lui échappait, LanÂert, le principal objet de sa fureur !

Ne sachant plus quel parti prendre, Maxime était comme le lion blessé qui se roule dans son propre sang, l'excès de la douleur lui faisant oublier ses ennemis.

Quand l'aube éclaira sa chambre d'une grise et terne lumière, il était accablé : ses yeux se fermèrent bientôt, et il dormit quelques heures d'un sommeil léthargique.

La nature, pendant ce calme profond, opéra en lui une de ses œuvres les plus mystérieuses : il avait subi une de ces crises extraordinaires qui font mourir ou qui sauvent, qui ruinent ou fortifient presque subitementrorganisation. Jeanne Hachette malades'élance de sonlit, taille en pièces plusieurs soldats anglais et se trouve guérie après ce transport héroïque. Lorsque M. de Coubertin sortit de son repos, la fièvre avait disparu : il se sentit comme régénéré. Il sonna, il se fit apporter quelque nourriture et s'habilla. Mais si son corps était animé d'une vigueur nouvelle, son esprit bouillonnait toujours. Ses pensées de la veille y fermentaient avec une énergie croissante, et d'au-

très desseins, d'autres émotions venaient y mêler leurs courants volcaniques. Enfin, il eut un de ces accès de découragement, qui sont si naturels dans les passions violentes et que Ton peut aussi regarder comme des actes de sublime abnégation.

< Puisque je ne suis pas aimé, dit-il, puisque tous mes témoignages d'affection, puisque tout mon dévouement n'ont pas réussi à m'attacher un cœur dont la possession m'eût fait dédaigner l'empire du monde, pourquoi disputer ce cœur maintenant perdu à jamais, pourquoi chercher une vengeance inutile ? Pourquoi sacrifier un homme coupable sans doute, mais que tant d'autres eussent imité, que tant de personnes jugeront excusable? Pourquoi enfin châtier^briser une femme légère, comme elles le sont toutes, plus faible que perverse et qui mourra en me maudissant? N'est-il pas plus simple de mourir moi-même ? Où irais-je, que ferais-je après avoir assouvi ma colère ? Ma jalousie posthume me tourmente d'illusions puériles. Ceux qui sont couchés dans le tombeau dorment d'un sommeil profond et inaltérable. Que leur importent les survivants ? Que leur importe un monde anéanti pour eux, comme ils sont anéantis pour l'humanité ? Délivrons-nous d'une existence misérable, qui ne vaut ni un effort, ni une lutte, ni un regret. »

Et son courage venant en aide à sa générosité, il prit la résolution d'en finir. Ses yeux tombèrent justement sur un de ces poisons terribles, qu'on emploie comme remèdes avec une extrême circonspection, et qui ne laissent aucun espoir de salut quand on dépasse une faible dose. La fiole, mêlée à d'autres vases, occupait l'angle d'un guéridon. Il se rappela que le médecin y touchait seul, qu'il avait fait à cet égard les recommandations les plus pressantes. Maxime la prit d'une main calme, puis versa une grande partie du contenu dans un verre, où se trouvait déjà de

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Teau et quelque julep. La liqueur homicide troubla un moment le breuvage, qui s'éclaircit peu à peu et finit par étinceler au soleil.

< Voilà l'image de ma destinée, pensa M. de Goubertin. Des orageuses ténèbres de ce monde, je vais passer à la lumière d'une autre vie, que Ton nous dépeint comme le séjour d'un calme éternel. Nul ne soupçonnera la cause de ma mort; je ne serai pas un sujet de conversation pour les têtes frivoles, et Ton attribuera ma fin rapide à l'épuisement qu'auraient dû produire mes blessures. »

Il allait saisir le verre, quand la porte de sa chambre s'ouvrit et sa femme entra; le chevalier ne put retenir un cri.

• — Qd'avez-vous? lui demanda Céline, et d'où naît l'effroi que je vous cause ?

Fatiguée de ses méditations accablantes, elle était venue pour confirmer ou dissiper ses craintes.

— Mon Dieu 1 répliqua le gentilhommq d'une voix émue, je pensais aux singuliers caprices du sort. Il amène en vérité les combinaisons les plus étranges ! Vous savez que, dans mes heures d'incertitude (et ces moments, qui sont rares chez moi, me sont d'autant plus cruels), je prends pour arbitres les circonstances, je me laisse guider parles événements, comme par les ministres du destin. Qui peut sonder du regard l'avenir même le plus proche? Qui peut savoir ce que lui réserve le ciel ? Eh bien, je suis en proie à une de ces perplexités ; j'attends la décision du pouvoir suprême.

Pendant qu'il parlait ainsi, M. de Coubertin avait une expression farouche et les yeux hagards. Céline crut que sa tête se dérangeait.

L'arrivée de sa femme avait changé ses dispositions et l'avait replongé dans son incertitude première. La mort est un sinistre défilé, que les plus braves ne franchissent

Axm tu

point jjqéfnl , et dont h mnindre c à t u n rtj ftc» lets^ dt^ toarne, quand rhooiieur n'exige pas le sacriâc^^ L<>$ «Mi^ timeots jaloux da cfaeralier se ranimaieiU d\tUkHir$ À U vue de Céline.

— Que Toulez-Toos dire? lui demanda la jouno fcmWK^* Ne vous étes-Tous point levé trop tôt, nîon ami„ san» avoir égard à votre faiblesse? Vous êtes malade encon>» vos idées se troublent et je ne comprends pas votre lan« gage.

— N'est-€e pas vous qui êtes malade? répliqua lo cl\eva« lier. Vous avez les ye'ux battus, les joues ot les lèvres pâles; vous souffrez, vous êtes inquiète.

— Je soufifre, en effet, répondit la femme timorrio, mata je ne suis pas inquiète. La chaleur étouffatxte qui ri^^m depuis deux jours m'a, je !e crains bien, donné la (lèvre. Mon sang brûle, et, en cet instant même, j'éprouve une soif ardente.

— Ah ! dit M. de Coubertin avec une émotion extraordinaire.

— Oui, je voudrais que le vent détournât do noim «on haleine embrasée, reprit la jeune femme. Mais qu'nvczvous là, Maxime? une boisson rafratcbiftsante, si je ne me trompe? Quelles nuances d'or ! A votre j^rochaln rétablissement, chevalier!

Céline prit en main le verre fataL Maxime la laisM faire, laissa la Providence accomplir ses de^Heinn* Lfi\(tum femme but toute la liqueur empoisonnée, pub repld<;a le verre sur la table. Si elle avait regardé Maxime, \(t hmi* leversement de ses traits Teût épouvanl/rc, VM ne rf*Mm^ tit d'abord aucun malaise^ car c'était une %iJiij%Uitu*Ai qui agissait lentement.

Un domestique entra»

—M. àtQMà3ui^iâiiA\wam2ltae^àem»a^ est visible.

— Cest le sort qui l'envoie, s'écria le chevalier ; je ne saurais méconnattre les volontés du destin, ni m*opposer à ses projets.

— II perd décidément la raison, pensa la jeune femme. Quand M. de Coubertin et Jouvenel eurent échangé avec

embarras les politesses d'usage, le chevalier se hâta de dire à Lambert :

— Si tu le veux bien, nous ferons ensemble une promenade. Enfermé depuis si longtemps, j'éprouve le besoin de respirer le grand air, et je ne puis sortir sans compagnon.

— Ce sera un plaisir pour moi de te suivre, répliqua Lambert, et de te prêter mon aide au besoin.

— Sortons donc sans perdre de temps, dit le chevalier ; le soleil s'incline vers Thorizon, il doit être quatre heures.

— Elles viennent de sonner à l'instant même, répondit Jouvenel.

— La fraîcheur du soir me serait nuisible, ajouta M. de Coubertin.

Et il prit son tricorne.

— Adieu, Céline, dit-il.

Et avant de franchir le seuil, il regarda fixement la châtelaine, comme s'il voulait lire un secret sur son visage, puis les deux jeunes gens s'éloignèrent.

Le chevalier, qui guidait son compagnon, traversa le parc dansTendroit le plus touffu et le plus solitaire, qu'embaumait la fortifiante émanation des vieux chênes, et ouvrit une petite porte donnant sur la vallée de Saint-Paul. Cette vallée, encore;déserte de nos jours, caronn'y trouve que cinq ou six cabanes et un château de médiocre grandeur, était alors tout à fait sauvage. Une épaisse verdure, cernant des blocs de grès énormes, semblait tomber en cascades le long de ses pentes : le fond ne composait qu*un vaste marécage, tantôt semé de flaques irrégulières, tantôt hérissé de joncs et de flambe aquatique, où le martinpêcheur guettait sa proie, tantôt offrant l'aspect d'un herbage, où répilobe, la renoncule d'eau et la salvinie se mêlaient au paturin, Maxime entra dans cette gorge inculte et en suivit le côté occidental, menant Jouvenel par des sentiers à peine visibles, les seuls du reste qui fussent tracés. Des arbres immenses les ombrageaient, et le soleil, se jouant à travers les rameaux, y produisait des merveilles d'éclat et d'harmonie.

La conversation était pénible, souvent interrompue : Lambert et Maxime restaient quelquefois dix minutes sans s'adresser la parole.

— Mais ne crains-tu pas d'aller trop loin et de ne pouvoir ensuite revenir? Tu es faible encore, tu vas te harasser de fatigue, dit à un certain moment Jouvenel.

— Si loin que j'aille, suivez-moi, lui répondit le gen-

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tilhomme, et ne vous inquiétez pas du reste. J*ai plus de force que vous ne croyez.

Quand ils eurent suivi quelque temps la vallée de Saint- Paul, Maxime tourna sur la droite et escalada le plateau de Méridon, entièrement couvert de hautes futaies : les hêtres et les chênes projetaient au-dessus d'eux, comme d'élégantes corniches, leurs rameaux supérieurs. M. de Coubertin marcha directement vers l'ouest, et atteignit une espèce de baie creusée dans la montagne. 11 y descendit avec Jouvenely pressa le pas, et ne fit halte qu'au bord d'un ravin.

Cette tranchée naturelle, ouverte par les pluies, allait rejoindre, presque à angle droit, un fossé moins profond, qui avait la même origine. Pendant l'hiver , quand les nuages semblaient vouloir noyer la campagne, ou pendant les orages de l'été, l'eau des averses, se concentrant de toutes parts dans ce double canal, y formait deux torrents d'une violence et d'une rapidité extraordinaires. Ils entre^choquaient un moment leurs flots, poursuivaient leur course furieuse et sillonnaient la vallée, jusqu'à l'endroit où l'Yvette leur barrait le passage. Lorsque le temps était sec, on n'y voyait pas la moindre trace d'humidité. Les ronces y serpentaient librement, des pruneliers, des houx, de jeunes arbustes s'y développaient sous une voûte de feuillage et produisaient le fouillis le plus pittoresque. La lumière prenait là mille nuances différentes, se dégradait, pour ainsi dire, en tons infinis.

Ces deux rigoles, que Ton franchissait avec peine, isolaient complètement le fond de la baie dessinée par les collines. Au delà, régnait un silence perpétuel. Sous les grands arbres, la terre était couverte de ronces, de broussailles, de rejetons et d'herbes variées, dont les feuilles scintillaient au soleil, dont le mélange inspirait une idée de fratcheur et de solitude, car leurs nuances délicates

prouvaient que personne n'avait foulé aux pieds ces plantes virginales. Quand Maxime était en proie à ses humeurs sauvages, il franchissait le ravin de Méridon, cherchait au delà un refuge contre les hommes. Il y passait quelquefois toute une après-midi, étendu sur Therbe d'une clairière, examinant les nuées diaphanes qui glissaient, comme des rêves, dans les espaces illimités du firmament.

M. de Coubertîn descendit le premier au fond de la ravine, en se tenant à des branches, en mettant le pied sur des saillies de terrain, avec une aisance et une légèreté que Lambert trouvait prodigieuses pour un homme relevant de maladie : le chevalier semblait indiquer la route à Jouveiael, et attendit qu'il l'eût rejoint. 11 gravit alors la pente opposée par une sorte d'escalier naturel, qu'il avait rendu plus commode dans ses nombreuses excursions.

— Où diable me mènes-tu ? dit Lambert pendant qu'il escaladait à son tour l'autre pente du ravin. Sais-tu que tes airs mystérieux pourraient inquiéter un autre que moi? Tu me pries, ou, pour mieux dire, tu m'enjoins de te suivre, sans m'apprendre le but de notre excursion, et voilà que tu me fais aboutir à un véritable casse-cou ! Cest une promenade singulière, et je ne m'explique pas ton caprice.

— Tu sauras bientôt ce que tu dois en penser, lui répondit le gentilhomme. Car, tantôt inspiré par la haine, tantôt dominé par une ancienne habitude, le chevalier tutoyait en de certains moments l'avocat, et lui parlait ensuite au pluriel*

Faisant maints détours dans les fourrés, il le conduisit jusqu'à une clairière, où il s'arrêta. D'épais massifs de charmes, de hêtres, de noisetiers^ formaient alentour un impénétrable rideau, et un vieux chêne au tronc mouasu,

aux branches tortueuses, ombrageait une partie de Tenceinte.

Quant ils eurent fait halte en cet endroit, le chevalier dit à Lambert d'un ton sec et impératif:

— Si vous le voulez bien, nous allons échanger nos épées; elles sont précisément de la même longueur.

— Pourquoi troquerions-nous ainsi nos armes ?

— Parce que celui de nous, qui va mourir, doit passer pour avoir mis volontairement fin à ses jours. Lorsqu'on trouvera mon épéedansraa poitrine, ou votre corps transpercé de votre lame, on pensera que l'un de nous, fatigué de traîner son cadavre sur cette terre immonde, a choisi un lieu de repos et terminé son fastidieux voyage. Cette herbe luxuriante, cette mousse épaisse ne garderont aucune trace du combat. On ne visite guère d'ailleurs l'endroit isolé où nous sommes. Bien des mois s'écouleront peut-être avant qu'un promeneur découvre les restes du vaincu. Ne redoutez donc pas les poursuites : la terre qui nous porte, les arbres qui nous environnent, le ciel qui éclaire l'un de nous pour la dernière fois, seront silencieux conmie la mort.

— Je veux être foudroyé sur l'heure, si je comprends rien à tes discours, répliqua Jouvenel, tandis qu'une légère pâleur descendait de son front à ses joues. Tu perds la tête, mon bon ami, et ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est que ta démence n'a rien d'agréable.

— Je ne perds point la tête, monsieur Jouvenel, parce que je vous demande raison de votre déloyauté. Vous avez trahi, indignement trahi ma confiance : vous me devez une réparation.

Et un éclair de profonde haine brilla dans les yeux du chevalier. La conscience de Lambert lui expliqua nettement le sens des paroles qu'il venait d'entendre. Il feignit

néanmoins de les regarder comme mie énigme, et prit Tair d'un homme injustement accusé.

— Je te dois une réparation, dis-tu, mais pour quelle offense^ Nous n*avons jamais eu ni dispute, ni contestation d'intérêts, que je sache. Quelle lubie soudaine égare donc ton imagination? Reviens à toi, Maxime; ne romps pas sans motif une amitié déjà bien vieille, quoique nous soyons jeunes encore.

— Avoir séduit ma femme pendant mon absence ne vous paraît donc pas un motif assez grave pour exciter ma colère? Je devrais me montrer de meilleure composition, n'est-ce pas, puisque c'est la mode du jour ? dit le chevalier d'un air sombre.

— Mais tu t'abuses, mon cher Maxime; on t'a induit en erreur par de faux rapports.

— N'ajoutez point le mensonge à la trahison, s'écria le chevalier. Un homme qui se respecte supporte la conséquence de ses fautes : il ne les nie pas comme un enfant timide. Vous ne comptiez pas sur l'impunité, je présume ? Hier, j'ai entendu votre conversation avec M°*« de Coubertin. Faut-il vous en dire davantage ?

A cette brusque révélation, Jouvenel ne put retenir un mouvement de surprise et de douleur. Sa figure, que l'émotion avait déjà pâlie, devint plus pâle encore. Voyant que la feinte l'avilirait inutilement, il prit son parti avec la bravoure française : il tira son épée du fourreau, en appuya la pointe contre terre, puis regarda fixement le chevalier de ses grands yeux noirs.

— Je suis à ta disposition, Maxime; mais tu es faible encore, tu relèves de maladie; j'aurais trop d'avantages...

— Que vous importe ? Je me sens la vigueur d'un géant, et suis, dans tous les cas, assez fort pour vous punir ou pour mourir. Est-ce que je demande autre chose?

— Mais si je te tuais, je croirais commettre un crime.

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— Un de plus un de moins, cela vaut-il la peine d*y songer ? Vous avez détruit le bonheur du seul homme qui vous aimait smcèrement, et votre faute a eu d'horribles conséquences. Si vous saviez tout le mal dont vous êtes cause I

— Que veux-tu dire ? demanda Lambert.

— Ne m'adressez pas de questions inutiles, répondît le chevalier; assez de paroles, venons aux faits.

Et il mit la main sur la garde de son épée.

— Mais songe, dit Lambert pendant que Fémotion humectait ses yeux, songe que nous sommes des amis d'enfance. Avant de commencer une lutte mortelle, souvienstoi des beaux jours que nous avons passés ensemble. Quand ton épée traversera ma poitrine, c'est presque le sang d'un frère que tu répandras.

— C'est vous qui auriez dû vous rappeler les temps heureux dont vous invoquez le souvenir, répondit Maxime. Puisque vous n'en avez pas tenu compte, dois-je y attacher plus d'importance que vous-même ?

— Mais les usages de notre siècle, la faiblesse humaine, , la beauté de Céline, ton malheureux départ ne peuvent-ils me servir d'excuses? Les maris à notre époque...

— Sont des. lâches et des brutes! s'écria le chevalier dans un transport de fureur ; des brutes plus stupides que les cerfs et les coqs de bruyère. Et voilà les misérables que vous m'offrez comme exemple! Votre épée, monsieur, votre épée, ou je vous l'arrache des mains.

Sa colère alluma celle de Jouvenel.

— fai toujours cru, Maxime, que vous aviez des moments de folie passagère ; votre exaltation me prouve que vous n'êtes pas dans votre bon sens. J'ai donc envie de vous laisser là, vous et votre épée, dont je ne me soucie guère. Vous êtes jaloux, eh bien! je quitterai le pays, j'irai vivre à Senlis ou à Pontoise. Mais, réflexion faite, je ne

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Tcux pas que nous nous égorgions ici sans témoins, comme des brigands en état d'ivresse.

— Jouvenel, ne m'exaspérez point, dît le chevalier, les lèvres pâles et l'œil étincelant.

— Que feriez-vous? répliqua Lambert dont la mauvaise humeur augmentait. Je ne vous ai pas enlevé votre femme, après tout ; allez la retrouver. Finissons, je vous prie, une scène ridicule, et je vous donne ma parole que vous ne me reverrez jamais.

— Que j'aille retrouver ta maîtresse ! s'écria le cheva» lier hors de lui, que j'aille lui demander l'état de ses sentiments pour toi, le récit de vos amours ! Tu me prends donc pour le dernier des hommes, tu me crois donc, non pas fou, mais imbécile ? Allons, Jouvenel, je te le dis une dernière fois : changeons nos épées, ou Je t'insulte de manière que le rouge te montera au visage.

— Tes provocations ne me toucheraient guère, si j'avais résolu de les dédaigner.

Ces paroles transportèrent le chevalier de fureur: il sembla vraiment pris de délire, et un tremblement spas^ modique agita ses traits.

— Jouvenel! Jouvenel! s'écrià-t-îî,ne m'induis pas en tentation ! nous sommes seuls, dans un lieu écarté, personne ne peut nous voir ou nous entendre. Si tu me refusais plus longtemps la satisfaction qui m'est due, je ne réponds pas de moi.

En disant ces mots, il tira son épée avec une ardeur fébrile. Lambert vit que tout effort ultérieur pour éviter le combat serait superflu et dangereux. Il présenta donc son arme au chevalier en la tenant par la pointe, et reçut en échange celle de Maxime.

— Que le sort décide entre nous, dit-il ; j'ai patienté, f ai employé tous les moyens de conciliation. Ta folie ne

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veut rien entendre. Que mon sang ou le tien retombe sur ta tête!

— Ce langage conviendrait à un homme irréprochable, dit M. de Coubertin ; sur tes lèvres perfides, il est simplement ridicule.

— Assez de paroles et d'outrages, s'écria Jouvenel ; la patience d'un chaitreux n'y suffirait point !

Et les deux champions s'attaquèrent avec fureur. Jamais peutp-être combat pareil n'avait eu lieu. Non-seulement ils étaient l'un et l'autre jeunes, vifs et alertes ; non-seulement ils connaissaient à fond l'escrime, mais ils connaissaient mutuellement leur méthode. Toutes leurs passes, toutes leurs feintes, ils les avaient étudiées, pratiquées ensemble. Us ne pouvaient essayer une botte qu'elle ne fût aussitôt devinée ; les coups les plus hardis échouaient comme les plus subtils. La colère qui animait Jouvenel, la sombre fureur de Maxime ne faisaient qu'augmenter leur adresse ; l'attaque et la riposte se succédaient avec une rapidité merveilleuse. Le bruit de leurs épées se serait entendu de fort loin, si l'habitation la plus prochaine n'avait pas été à une demi-lieue. Combien de temps dura cette lutte terrible ? Ni l'un ni l'autre des adversaires ne puts'en rendre compte; mais, ayant qu'ils se fussent touchés, la lassitude les contraignit de suspendre leur duel. Ils étaient haletants, inondés de sueur, et avaient à peine la force de tenir leurs épées.

Le dépit le plus violent se peignit sur la figure de Maxime.

— Il semble, en vérité, que le sort favorise toujours les coupables, dit-il d'un air sombre.

— N'es -tu donc pas satisfait? lui répliqua Lambert. Ta pointe n'a-t-elle pas assez de fois menacé ma vie, effleuré ma poitrine î L'honneur peut-il exiger autre chose?

— Il s'agit bien de l'honneur ! s'écria le chevalier. Il

s'agit d'un crime à punir, d'une haine implacable à éteindre. Mon amour, mon amitié trahis demandent une vengeance, et tu n'as pas même perdu une goutte de sang !

— Tu ne veux rien comprendre, dit Jouvenel exaspéré ; mais tu es donc un frénétique, uû assassin ?

— Je ne te reconnais pas le droit de me juger, lui répliqua son adversaire. Tu m'as soustrait frauduleusement mon bonheur, eh bien ! arrache- moi la vie ou tombe sous mes coups.

— Puisqu'il le faut, dit l'avocat hors de lui, j'accepte enfin ton cartel sanguinaire dans toute son étendue. Recommençons notre lutte jusqu'à ce que mort s'ensuive. Aussi bien ta femme en vaut la peine, et, si j'échappe à ta rage, elle m'appartiendra.

Dn sourire plein d'ironie contracta les lèvres minces du chevaher, un éclair de dérision infernale brilla dans ses yeux.

— A la réalisation de ton espoir ! dit-il ; au succès de la bonne cause ! Mais tu te berces peut-être de vaines illusions. Ne suis-je pas sorti du tombeau pour troubler ton, bonheur ?

Ces mots terribles, que Jouvenel se rappela soudain avoir prononcés, couvrirent de pâleur son front et ses joues, malgré les teintes brillantes dont la fatigue les avait un moment colorés. Il sentit qu'il fallait vaincre ou mourir.

Maxime cependant avait renouvelé le combat. Sa physionomie, ses regards, ses mouvements trahissaient une fureur concentrée, qui est la plus redoutable de toutes les dispositions morales. Un sentiment moins profond, moins violent animait son antagoniste : la lutte devait se terminer à son désavantage. Il faiblissait de minute en minute, sous le poids de la fatigue et des émotions. Le soleil néanmoins avait depuis longtemps disparu derrière les collines.

et il pouvait espérer que la nuit suspendrait leur lutte meurtrière. Mais tout à coup Maxime redoubla de véhémence : ni sa force ni son adresse ne semblaient diminuées. D'un violent coup de tierce, il écarta Tépée de Lambert ; puis, par un mouvement aussi prompt que la foudre, il lui plongea la sienne dans la poitrine jusqu'à la garde. Un filet de sang jaillit sur la main et sur le bras du chevalier, qui laissa Tarme dans la plaie.

*— Tu m'as tué, dit Lambert, c'était bien inutile. Oh! mon Dieu! mourir pour unefemme... à notre époque !

Et il tomba comme une masse inerte, la figure tournée vers le ciel. Le chevalier se pencha, mit la main sur son cœur; il avait cessé dé battre.

— Le voilà immobile pour toujours, et il ne méditera plus de perfides projets, dit Maxime, dont le visage exprima une sombre tristesse» Les oiseaux de proie s'abattront demain sur son cadavre, le renard viendra le flairer cette nuit même comme une vile pâture ; et néanmoins son sort...

Maxime n'eut pas le temps d'achever la phrase. Il tomba évanoui près de Lambert. La nature Tavait longtemps soutenu, mais elle succombait enfin sous la véhémence de ses efforts et de ses passions. Un spectateur n'aurait pu distinguer le vainqueur du vaincu, tant la mort semblait avoir pris possession de tous deux.

Le chevalier resta quelques heures sans connaissance.

Pendant que ce duel sinistre avait lieu, Céline tombait malade. A peine M. de Coubertin et Jouvenel étaient-ils partis, qu'elle éprouva des vertiges, des frissons, un engourdissement général. Elle essaya de demeurer levée, mais, son état devenant plus grave, elle fut obligée de se mettre au lit. On envoya chercher le médecin, qui l'examina d*un air pensif, lui tâta le pouls et déclara que c'était une fièvre nerveuse. Il parut inquiet cependant, ordonna de ne point quitter la malade, prescrivit des remèdes peu ordinaires, et annonça qu'il ne tarderait point à reve^ nir; puis, remettant son tricorne et prenant sa canne à pomme d'or, il descendit lentement le large escalier du château. Maxime rentra fort tard dans la soirée, par la petite porte du jardin qui donne sur la vallée de Saint- Paul. Nul né le rencontra, mais les domestiques l'entendirent bientôt marcher dans sa chambre. Son premier soin fut de changer de vêtements et de rajuster sa coiffure. Un laquais, sur l'ordre de sa maîtresse, vint, au bout de quelques minutes, frapper à sa porte et lui annoncer l'indisposition de sa femme.

— Je me rends chez elle, dit Maxime. A-t-on été chercher le médecin?

— Oui, monsieur, il a vu deux fois madame.

— N'importe, qu'on aille le prévenir. Je veux lui parler moi*même.

— Monsieur sera obéi, dit le domestique.

22h . LE DOUBLE AVEU

•— Allumez du feu, reprit le chevalier, il fait humide, ce soir.

Quand une flamme vive et brillante éclaira le foyer, Maxime se chauffa comme en plein hiver. Il lui semblait avoir froid jusque dans la moelle des os. Il resta quelques minutes absorbé en lui-même: ses yeux semblaient regarder la flamme qui dansait joyeusement sur les bûches, mâià ses idées étaient ailleurs. Sa beUe figure avait une expression morne et sauvage à la fois. La haine, le plaisir de la vengeance, le regret, la pitié, la tristesse, la jalousie, les douleurs de l'amour-propre blessé animaient tour à tour son visage. Il rassemblait évidemment toutes ses forces pour Fentrevue qui allait avoir lui. Au moment où il se levait, il jeta involontairement les yeux sur la campagne, vers le bois de Méridon, faiblement éclairé par le croissant de la lune. Des sentiments confus, mais pénibles, agitèrent son cœur.

— La rosée tombe là-bas sur sa face maudite, pensa-til, mais que n*ai-je prévu sa trahison! La vengeance ne me rend pas le bonheur. Les fourbes portent souvent la peine de leurs crimes; mais leur châtiment ne répare point les effets de leur scélératesse !

Une seule bougie éclairait la chambre de Céline et donnait à cette grande pièce un aspect sépulcral. M. de Coubertin était pâle comme un spectre, lorsqu'il y entra.

— Eh bien,iCéline, que vous est-il arrivé? demanda-t-ii à sa femme d'une voix émue.

— J'ai été saisie après votre départ, mon ami, d'un mal si étrange, si peu ordinaire, que je n'ai jamais rien éprouvé de pareil.

— Vous souffrez beaucoup?

— Je souffre peu, mais je suis comme paralysée; quand je veux remuer un bras, il me semble que je vais soulever une montagne. Toute ma vie s'est, en quelque sorte, retirée dans mon cerveau : une agitation effrayante bouleverse mon esprit. Vous allez peut-être blâmer mes craintes, mais, je l'avoue, je suis inquiète.

— Je ne puis blâmer la peur chez une femme ; si je lui adressais des reproches, ce serait pour un autre motif, répliqua le chevalier; la mort nous suit côte à côte, et il est bien peu d'hommes qui ne frémissent, quand ils aperçoivent près d'eux l'ombre de ce terrible compagnon. Que vous a dit le médecin? ajouta-t-il avec une expression de physionomie singulière et un tremblement de voix presque imperceptible.

— Le médecin prétend que c'est une fièvre nerveuse et répond de me guérir en quelques jours.

— C'est un homme bien habile, répliqua le chevalier.

La jeune femme souleva sa tête charmante, que rendait plus belle e«core le fébrile éclat de ses yeux, et s'appuya sur son coude.

— On* dirait qu'il y a dans vos paroles un sentiment d'ironie. Douteriez-vous du mérite de M. Chaumonot? S'il en était ainsi, je pense que vous ne me laisseriez pas entre ses mains?

— Oh! non, Céline, non, dit le chevalier; notre médecin fera tout ce qu'un médecin peut faire : autrement seraiS'je près de vous ? je galoperais sur les routes pour chercher du secours.

• — Vous semblez cq)endaat inquiet sur mon sort ?

— Qui connaît Tavenir? Qui peut répondre qu*un homme vivra un jour, une heure, une minute ? Vous voilà couchée, Céline, belle comme un soir de mai, jeune comme l'espérance; sommes-nous sûrs que la grande ennemie n'est pas là, dans votre ruelle, attendant mon départ pour vous frapper? Que ne me frappe*t-elle moimême!

— Jamais je ne vous ai vu si morose, et vous me tenez des discours....

— Tant d'hommes vulgaires accomplissent sans infortunes leur humble destinée, trouvent des cœurs sincères et des amis fidèles ! Vous vous rappelez peut-être l'entretien que nous eûmes la veille de notre mariage; vous vous rappelez la promesse que je sollicitai de vous. C'était l'exigence d'un homme bien épris. Vous fûtes touchée, flattée, enivrée; vous me donnâtes votre parole avec une émotion ravissante, qui fit presque venir des larmes dans vos yeux. Quel beau jour ! quelle heure pleine de délices !

En prononçant les derniers mots, le chevalier regardait fixement et ardemment sa femme; un trouble involontaire se peignit sur le visage de Céline. Sa conscience répondait d'une voix morne et triste aux discours de Maxime.

— Oh ! reprit-il, vous avez récompensé mon attachement comme il le méritait; vous n'êtes pas de ces femmes légères qui oublient tout à coup mille preuves d'affection!

Céline essaya de répondre, mais un trouble mortel lui ferma la bouche* Toutes les phrases du chevalier ne semblaient-elles pas contenir des reproches indirects? Pourquoi lui rappeler des circonstances qui aggravaient son manque de foi, s'il ne suspectait point sa conduite? La

malade le regardait dans une^ muette consternation. EUe finit pourtant par se dominer.

— Mon ami, dit-elle avec embarras, vous ne pouvez douter de mes sentiments à votre égard; vos paroles néanmoins....

— Quelle affreuse chose que la guerre ! continua le chevalier sans lui répondre; être là, sur un champ de bataille, en face d'hommes que Ton ne connaît pas, que Ton blesse, que Ton tue, qui s'efforcent de vous mutiler, de vous ouvrir la poitrine ! Et ce sang répandu vous oblige à en répandre encore. Et Ton ne trouve nulle part le repos !

— Mon ami, s'écria Céline, l'incohérence de vos discours est plus effrayante que mon propre mal. Vous parlez comme dans un rêve ; quelle douleur peut troubler ainsi votre raison ?

•— Les bourreaux devraient aller à l'école auprès de ce grand exécuteur nommé le destin : ils verraient que leurs supplices sont des jeux d'enfant, poursuivit Maxime, incapable de prêter attention aux discours de sa femme. Avoir échappé au sabre, à la mitraille, avoir tant soufiert sur un lit de douleur et vu de si près la mort, puis renaître, en quelque sorte, pour souffrir des tourments plus cruels, et mourir dans une lente agonie. Ha ! ha ! c'est une ingénieuse torture! Quelles pitoyables persécutions imaginent les hommes ! Parlez-moi de celles que combine la fatalité !

Pendant qu'il articulait ces mots, les yeux de Maxime, fixés sur M™« de Coubertin, brillaient d'une lueur sinistre, et laissaient entrevoir une profonde exaspération.

— Chevalier, dit la jeune femme, vous êtes assurément [dus malade que moi. Vous parlez de mourir, et vous avez cependant un courage à toute épreuve. Je ne puis vous soigner, mais je vais donner des ordres, je vais envoyer chercher le médecin.

— Ce serait une peine inutile, madame, n'ayez pas

dinquiétude k mon égard. Puis, s'attendrissant tout à coup et lui prenant les deux mains : Pauvre Céline , vous êtes belle aujourd'hui malgré votre douleur; vos yeux n'ont rien perdu de leur éclat, vos joues de leur pourpre enfantine, vos lèvres ont encore leurs gracieux contours... Puissiez-vous dormir tranquille, dormir jusqu'à demain ! Les nuits sont si affreuses 1 Tant de visions naissent dans l'ombre, tant de spectres vous menacent dans l'obscurité !

Et M. de Coubertin, ne pouvant plus maîtriser les sentiments tumultueux qui l'obsédaient, qui lui donnaient l'apparence d'un fou, sortit de la chambre avec précipitation, en faisant des gestes pleins de désespoir.

Il trouva chez lui le docteur.

— M. Oiaumonot, lui dit-il, vous avez vu deux fois la malade, que pensez-vous de son état ?

— Sa situation est des plus graves, repartit le médecin. J'ai tout d'abord été surpris autant qu'effrayé des symptômes que présente son mal. Les accidents nerveux qui la tourmentent sont d'une nature extraordinaire. Ils n'ont lieu que dans des affections très-rares et naissent presque toujours de causes étrangères aux principes de l'organisation.

— Que voulez-vous dire, monsieur ? demanda le jeune homme avec anxiété.

— Si mon esprit pouvait admettre certaines suppositions, répliqua le médecin, je croirais qu'une dose de strychnine, ou de quelque toxique analogue, a été administrée à M"»© de Coubertin.

En prononçant ces paroles, M. Chaumonot avait le regard fixé sur son interlocuteur. Le chevalier soutint assez fermement ce coup d'œil, car il avait l'habitude du monde, l'énergie que donne la guerre, et se sentait innocent de fait.

— Je réponds de mes gens, dit M. de Coubertin; ils aiment tous leur maîtresse.

— Aussi vous ai-je déclaré, poursuivit le docteur, que ces phénomènes terribles se produisent quelquefois naturellement.

— M. Chaumonot, dit Maxime, vous êtes un homme instruit, probe, zélé, charitable; vous remplissez vos fonctions avec un dévouement et une conscience des plus méritoires. L'inllrét n'a donc pas de prise sur vous. Mais permettez-moi, permettez à ma douleur de vous dire que si vous sauvez ma femme, rien ne limitera ma reconnaissance.

— J'ai déjà fait tout ce que je pouvais faire; je vais passer le reste de la nuit auprès de la malade, comme je me le proposais. Si son état et ma faible science me permettent de l'arracher à la mort, elle vous sera conservée. Mais je n'ose vous donner aucun espoir, et dans tous les cas, oubliez vos promesses.

— Dès ce moment vous avez en moi un ami respectueux, lui répondit Maxime.

Et il lui serra les mains avec effusion.

Le vœu que Maxime avait exprimé à sa fenime ne se réalisa point. Elle passa ime nuit horrible. Des visions effrayantes, une inquiétude mortelle surexcitaient , puis accablaient son esprit. Les confuses paroles du chevalier retentissaient Tune après l'autre à ses oreilles, sans lui

2S0 LE DOUBU AVIQ

laisser ni trêve ni repos. Elle voyait constamment ses yeux tristes ou irrités, sa figure morne ou soufiDrante. Des spasmes nerveux ébranlaient toute son organisation ; des effets singuliers troublaient son cerveau. Son intelligence errait au bord du gouffre mystérieux qu*on nomme le dé* lire , toujours près d'y tomber, s'en éloignant toujours, épouvantée des monstres difformes qu'elle entrevoyait. La malade ne goûta quelques instants de sommeil que vers le matin.

Le chevalier, lui, ne ferma pas un instant les yeux. II 86 promena dans sa chambre presque toute la nuit. Plus d'une fois il arrêta sa vue sur les pistolets chargés, pendus à la muraille, et se saisissait par instants les cheveux à pleines mains, avec des gestes désespérés. Au sortir tie ces crises violentes , il tombait dans un abattement effroyable, et restait des demi-heures entières comme frappé de catalepsie, le regard fixe et le corps immobile. On lui donnait ou il demandait fréquemment des nouvelles de sa femme. Le jour le surprit dans son fauteuil, épuisé de lassitude et pourtant incapable de dormir.

M. Chaumonot, qui venait de quitter Céline, entra chez lui:

— Tous mes efibrts ont échoué, dit-il ; la nature a encore bien des mystères que nous ne connaissons pas, et notre science reste désarmée devant une foule de maux. Un jour sans doute elle soutiendra mieux la lutte contre les puissances funestes. Dans quelques heures, à midi , je présume, votre femme cessera de vivre. J'ai prescrit les derniers soins que réclame sa triste situation. Épargnezvous le spectacle de ses douleurs,, et n'allez près d'elle que pour lui faire vos adieux.

Cependant la malade sentait approcher la mort. La nature ne frappe sans les avertir que les êtres les plus grossiers de notre espèce ; les autres entendent une voix myik

IiB DOUBLE AVEU Sdl

térieuse qui leur dit : c Ton heure est venue l » Cette terrible sommation bouleverse les âmes les plus fortes et les fait rentrer en elles-mêmes. Quand Céline fut persuadée que la vie Tabandonnait, que ses joies et ses douleurs seraient terminées avant la fin du jour, elle sentit augmenter ses remords. Toutes les qualités de Maxime, les témoignages de son affection, le désintéressement qu'il avait montré quand il Favait choisie, sa bravoure sur le champ de bataille, son courage devant Forgueil nobiliaire et les préjugés de caste, s'offrirent à l'esprit de la jeune femme et accrurent son trouble ; elle s'avoua que sa faute n'était point excusable, que le chevalier méritait un plus fidèle attachement. Au seuil du tombeau, son coupable amour s'évanouit comme un songe. Quelles passions brûlantes n'éteindrait la froide exhalaison que laissent échapper ces demeures souterraines? Bientôt elle désira obtenir le pardon de Maxime, ne point franchir la redoutable limite avec le fardeau qui pesait sur sa conscience. Elle allait donc envoyer chercher M, de Coubertin, lorsqu'il entra.

— Vous arrivez à propos, dit-elle d'une voix faible; j'ai à vous entretenir de choses graves, mon ami. Je sens la mort se glisser dans mes veines ; encore quelques mo«iQents et je ne serai plus. Claire, dit^eUe à sa femme de chambre, laissez ^nous seuls, et que personne n*entre ici sans avoir été appelé.

La femme de chambre sortit; Maxime s'était approché de l'agonisante et contenait avec effort les sentiments douloureux qui l'obsédaient.

— Vous voyez que je ne m'abuse point sur ma situation, reprit Céline, et cependant je suis bien jeune pour quitter un monde où j'entrais à peine. Mais sans doute j'ai mérité cette fin précoce. J'ai à vous faire une pénibe révélation, pkA pénible encore pour moi que pour vous. Gon-

sultez votre cœur, Maxime, et dites-moi si vous le sentez disposé au pardon; j*ai besoin de toute votre indulgence, de toute votre miséricorde.

' — Vous croyez- vous réellement si près de la mort?

— Ne parlons point de cela, mon ami; répondez-moi sans détour et ménagez mes forces. Êtes- vous capable de vous montrer généreux?

— Je compatis à vos douleurs, et si vous me demandez grâce, soyez sûre que vous Fobtiendrez.

— Vous m'en faite la promesse ?

— Je vous en donne ma parole,

— Eh bien! Maxime, j*ai trahi votre confiance; j'ai été aussi coupable envers vous qu'une femme peut l'être envers l'homme dont elle porte le nom, et cela pendant que vous risquiez vos jours sur les champs de bataille pour l'honneur et le salut de votre pays. Oh! j'avais perdu la raison !

La figure de Maxime était devenue immobile comme le visage d'un spectre.

— Ce que vous croyez m' apprendre, je le savais, madame; je sais aussi le nom de votre complice. J'ai surpris votre affreux secret, et, malgré les douleurs qui m'ont torturé depuis lors, malgré ceiles que j'éprouve en ce , moment (jugez de mon affection!), je vous pardonne, Céline, je vous pardonne sincèrement et du fond de mon cœur. •

— Ah! vous êtes magnanime, dit la pauvre femme en cachant sa tête dans ses mains. Je ne vous ai jamais apprécié selon vos mérites : je n'étais pas digne de vous!

— En me montrant miséricordieux, je ne suis que juste, madame, reprit le chevalier d'un ton plus humble ; j'use de clémence, lorsque j'ai moi-même besoin de pardon. Moi aussi j'ai un aveu redoutable à vous faire, moi aussi j'ai une grâce à implorer, car je suis persuadé que tout

ne finit point pour l'homme sur la terre ; je crois aux châtiments et aux récompenses divines. J'ai été miséricordieux envers vous, madame; le serez-vous envers moiî

Céline, à demi soulevée, le regardait fixement.

— Quelle faute pouvez-vous avoir commise dont j'aie le droit de me plaindre? lui demanda-t-elle.

— Je ne suis pas un homme à endurer patiemment une injure, encore moins une trahison. Jouvenel était mon ami, mon ami d'enfance, et il a lâchement abusé des liens qui nous unissaient, d'une absence honorable que m'imposait le devoir. C'était un double crime. Il m'a transporté d'indignation, et ma première pensée a été pour la vengeance. Lambert a payé sa faute, madame; je l'ai châtié comme il le méritait.

— Oh! mon Dieu! s'écria Céline, quelle agonie que la mienne! Ou*avez-vous fait, Maxime? jusqu'où avez-vous porté le ressentiment?

— J'ai provoqué en duel le séducteur de ma femme, l'homme déloyal qui n'avait respecté ni l'honneur de ma maison, ni mon amour, ni mon amitié. Le sort a été juste. Lambert n'offensera plus personne : hier soir il est tombé sur l'herbe d'une clairière, où il dort du sommeil étemel.

— J'ai semé autour de moi la souffrance et la mort! s'écria M"* de Coubertin; j'étais maudite en naissant!

— Vous avez peine à m' absoudre, n'est-ce pas? reprit le chevalier, ^ont l'œil étincela de haine. J'aurais dû sans doute épargner les jours de votre amant; cette tète, qui vous était si chère, devait être sacrée pour moi.

— Chevalier, dit Céline, qui se mit sur son séant par un effort inouï, la présence même de la mort ne peut-elle calmer vos fureurs? Comment voulez- vous qu'une femme apprenne sans désespoir un événement terrible, dont elle est la première cause? Parce que je suis coupable, ne suis-je plus une créature humaine? Faut-il que j'entende

raconter un meurtre avec Timpassibilité d'une statue? Revenez à vous, Maxime; ayez pitié d'une mourante, et n'oubliez point que nous discourons sur le bord de ma

— Ah! pourquoi n'avez-vous point respecté notre bonheur? dit le jeune homme attendri. Pourquoi n'avez-vous pas songé à mon désespoir? Pourquoi n'avez-vous pas craint les effets de mon ressentiment? C'était vous qui deviez avoir compassion de moi, aussi bien que de vousmême; je n'aurais pas été contraint de vous annoncer une lugubre nouvelle; je ne serais pas réduit à vous faire un aveu pliis sinistre encore.

— Ne suis-je pas au bout de mes tortures? dit Céline. Ai-je commencé la redoutable expiation qui ne doit pas finiç? Cette chambre serait-elle le vestibule de l'enfer?

— Vous connaissez ma nature jalouse et implacable, dit Maxime. Vous concevrez donc sans peine Fanxiété qui me torturait. <r Si je meurs dans cette lutte suprême, me disais-je, Lambert triomphera doublement. Il sera délivré d'un mari incommode, et il possédera ma femme, et il me raillera ; j'aurai été sa dupe et sa victime, je fournirai matière à ses quolibets, ma mémoire entretiendra sa gaieté. Ah! plutôt le crime, plutôt la honte, plutôt la sournoise vengeance qui frappe à coup sûr! Sk Et ma tête s'égarait, et des songes atroces ensanglantaient ma pensée. Je conçus enfin un projet désespéré, qui devait rendre sa victoire inutile. C'est maintenant que j'ai besoin de votre clémence et de votre générosité, poursuivit Maxime en baissant la voix et eu détournant les yeux. Vous allez me maudire, être saisie d'horreur! mais je ne me possédais plus. Je pris la résolution de vous faire périr pour vous soustraire à ses caresses, si la lutte tournait contre 'moi; et hier, avant mon départ, un breuvage terrible a commencé en vous son œuvre sépulcrale.

— Grand Dieu! s'écria la malade, c'est de votre main que je meurs I Cet aveu fatal comble ma misère l Sans vos implacables ressentiments, j'aurais donc pu vivre, fût-ce dans un cloître, fût-ce dans la pénitence, et je n'aurais pas expiré à la fleur de l'âge, seule, loin de mes parents, livrée aux plus cruelles tortures, en face'de mon meurtrier I

— Je ne suis pas votre meurtrier, dit Maxime; je n'ai pas accompli moi-même le sacrifice. Bien mieux, j'y avais renoncé : après une nuit d'angoisse, la compassion l'emporta sur le ressentiment, et je résolus de mettre fin à mes jours, puisque je n'avais pu conserver votre affection. C'est alors que vous êtes entrée, c'est alors que vous avez pris la place de la victime. J'ai accepté votre erreur comme une décision du sort, je vous ai laissé boire sous mes yeux le breuvage fatal, que j'avais préparé pour moi. Là est ma faute, la seule faute dont je m'accuse.

- — Vous avez eu le courage de me livrer ainsi à la mort, et vous pouvez maintenant supporter le spectacle de mon agonie?

— J'avais bien le courage de me vouer au supplice, moi qui ai la conscience pure! Votre fin est sai)s doute cruelle et votre sort déplorable ; je voudrais pouvoir racheter votre existence au prix de la mienne, à présent que le traître a disparu. Mais quel effroyable tourment que celui de la jalousie, et quelles horribles pensées tenaillent le cœur d'un homme ombrageux! Ma douleur eût fait pleurer des sta* tues. Pourtant, si j'avais été sûr de la victoire, si je n'avais pas craint de satisfaire par ma mort les vœux les plus passionnés d'un homme déloyal, je vous le jure, Céline ! je ne vous aurais pas laissé périr! même dans mon inquiète fureur, j'éprouvais l'angoisse d'une mère qui voit tuer son enfant devant elle. Ah ! l'idée de votre mort prochaine m'a rendu implacable pour Lambert, m'a fait regarder d'un œil sec son cadavre étendu sur le gaz«n !

Ciomme il achevait ces mots, Céline eut un évanouissement passager; sa tête retomba en arrière, ses joues devinrent d'une pâleur sépulcrale. Maxime crut qu'elle allait expirer; mais elle rouvrit bientôt les yeux.

— Pourquoi me faire regretter la vie au moment où je la quitte? dit-elle avec effort. Ah! Maxime, vous auriez pu oublier mes erreurs, vous laisser toucher par mon repentir et me permettre...

— Oui, j'aurais été faible, j'aurais été lâche, pour parler sans détour, lui répondit le chevalier, car une passion coname la mienne ne compte ni ses vengeances, ni ses sacrifices. Je vous aimais, Céline, je vous aime encore, et je n'aimerai jamais d'autre femme que vous.

Un éclair de joie et d'espérance iUiunina les yeux de la moribonde.

— Mais, s'écria-t-elle, puisque je vous suis chère, sauvez-moi, ne me laissez point périr, là, devant vous. Il doit y avoir quelque moyen de me sauver.

— Les hommes n'en connaissent pas, dit le chevalier en baissant la tète et d'une voix qui exprimait tout son accablement. Nul remède, nul antidote, nulle substance employée par la médecine ne peut arrêter les effets de ce poison terrible. Vingt-quatre heures lui suffisent pour miner la constitution la plus robuste, et il ne laisse aucune trace. Du courage, Céline, armez-vous de résignation : quand midi sonnera, vous aurez fini votre court voyage sur la terre : il vous reste seulement quelques minutes à vivre.

Et le chevalier fondit en larmes.

— Adieu donc, pauvre Maxime, dit la jeune femme ; vous serez plus malheureux que moi. Mes souffrances ont duré peu de temps et vont faire place au repos éternel. Votre épreuve sera longue, peut-être ; de cruels souvenirs vous suivront partout comme des fantômes, obscurciront à vos yeux la lumière du soleil et vous feront blanchir avant

l'âge. Quels amers regrets m'inspire mon crime ! c'est à mon tour, maintenant, de vous dire : Du courage! Mais... les premiers frissons de la mort... mes regards se voilent... Ah I que je ne quitte point ce monde comme une proscrite... donnez-moi votre main, Maxime; laissez -moi expirer sur votre cœur, et que Dieu dans sa miséricorde, nous pardonne à tous deux !

11 y avait longtemps que les domestiques n'entendaient plus aucun bruit dans la chambre de leur maîtresse ; ce silence les inquiéta, et ils entrèrent. Céline avait rendu le dernier soupir, était déjà froide comme la terre oli elle allait descendre. Près d'elle, sur le parquet, on trouva Maxime évanoui : on le transporta dans sa chambre sans qu'il reprtt connaissance : il fallut un quart d'heure de soins et d'efforts, dirigés par M. Chaumonot, pour lui rendre conscience de lui-même. 11 demeura dans son lit et ne voulut toucher à aucune nourriture pendant le reste du jour ; il exigea même qu'on le laissât seul. Le lendemain, il se leva, s'habilla de noir et suivit le funèbre cortège. On ensevelit M™» de Coubertin dans le cimetière de Chevreuse, sous les murs de l'église. La douleur profonde et muette du gentilhomme attendrissait tous les spectateurs.

M. et M»« Bailleid ne semblaient pas eux-mêmes atteints d'une manière si cruelle ; ils avaient perdu leur fille, sans doute, mais le chevalier portait le deuil de ses espérances et menait le convoi de son bonheur. Quand Taffligeante cérémonie fut terminée, il rentra au château, fit préparer sa valise, monta sur son meilleur cheval et partit en voyage.

Le corps de Lambert fut retrouvé seulement au bout de huit jours. Il fallut que le hasard conduisit un jeune pasteur dans la clairière isolée. Ce fut pour lui un affreux spectacle : les bêtes de proie et la décomposition avaient horriblement défiguré Jouvenel. Comme il avait sa propre lame passée au travers des poumons, l'avis unanime fut qu'il s'était donné la mort. Sa liaison avec Céline n'avait pu rester secrète ; on en parlait dans toute la vallée. Son suicide prétendu passa donc pour l'effet de l'amour et du désespoir : le lieu solitaire qu'il semblait avoir cherché confirma cette hypothèse. Nul soupçon ne plana sur le chevalier.

XY

Après trois mois d'absence, Maxime revint au château. La nature lui avaitdonné un caractère fougueux, irritable, vindicatif ; mais ce n'était pas une âme basse ni un méchant homme. La double exécution qu'il avait cru devoir faire avait laissé au fond de son cœur une plaie incurable ;

s'il n'éprouvait pas des remords, dans le sens littéral du mot, il éprouvait d'affreuses tristesses, qui avaient l*air d'un châtiment. Jamais il ne put se remettre d'une si terrible secousse. Les gens qui le voyaient morne, taciturne, marchant la tête baissée dans les avenues du parc, fuyant toute conversation, toute société, pensaient que la douleur d'avoir perdu un ami d'enfance, mais surtout une'fename chérie, le plongeait dans ces humeurs noires. Il regrettait Céline, assurément ; il était persuadé que nulle autre qu'elle n'éveillerait en lui le magique et mystérieux sentiment de Tamour. Cette conviction prenait une nouvelle énergie, chaque fois qu'il essayait de ranimer son cœur devant un noble et gracieux visage, sous l'œil caressant d'une jeune fille, qui, autrefois, eût été pour lui un objet d'adoration enthousiaste. Pareil aux vallées alpestres, dont une pluie d'orage emporte soudain la terre végétale, ne laissant à la place que des galets nus et des sables stériles, la tempête avait si profondément ravagé en lui les facultés aimantes, que nulle affection ne pouvait croître désormais dans ce sol dévasté. Il soupçonnait toutes les femmes, il doutait de tous les hommes. Les premières s'éclipsaient devant l'image de Céline, étaient vaincues par d'ineffables souvenirs : les autres intéressaient peu le chevalier de Coubertin. L'amer plaisir de la vengeance, il l'avait goûté comme les rois et les dieux ; mais il lui avait laissé sur les lèvres le goût du crime, sur les mains des taches de sang, au fond de l'esprit de lugubres tableaux et une invincible disposition à la tristesse.

Les soins, les discours, l'affection de sa mère, qui revint habiter le château, ne suffisaient pas pour combattre et guérir ce pepchant maladif. L'ingénieuse tendresse de la veuve échouait contre un esprit formé pour les opiniâtres douleurs, comme pour les attachements invariables. Souvent, lorsque sa mère lui parlait au coin du foyer, les yeux

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distraits, Texpression rêveuse du jeune homme lui prouvaient surabondamment qu'il ne Técoutait pas. Cette maison, jadis si gaie, était maintenant comme une chartreuse : jamais le sourire n'approchait des lèvres de Maxime, jamais une parole joyeuse ne sortait de sa bouche.

Ses accès de mélancolie devinrent si fréquents et si terribles qu'ils prirent bientôt les caractères d'une maladie morale peu connue de son temps, et désignée depuis lors par le nom de spleen. Pour se distraire, il se jeta dans l'étude et dans la politique ; mais les affaires de cette honteuse époque n'avaient rien qui pût réjouir ou consoler une âme souffrante. La cour et la ville luttaient de débauches : une corruption envenimée rongeait les différentes classes sociales. Le chevalier sentit bientôt son cœur se soulever de dégoût ; il prit en aversion son époque tout entière. Loin de calmer ses douleurs, le spectacle du monde ajoutait de nouveaux mécontentements à ses chagrins. La guerre même, pour laquelle il était né, où il aurait pu se rendre célèbre par ses talents et son courage, ne permettait point alors de marcher fièrement à la gloire. Les maîtresses du roi nommaient les généraux, dressaient les plans de campagne. L'intrigue, la duplicité obtenaient tout, dirigeaient tout, salissaient tout. De là des revers continuels. La France perdait ses colonies, et ses soldats jonchaient inutilement de leurs cadavres les plaines de l'Europe. Quand ils remportaient une victoire, comme on ne savait pas en tirer parti, elle n'était guère plus avantageuse qu'une défaite.

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Maxime se traîna ainsi, de douleur en douleur, jusqu'à Tannée 1757. Il était alors dans la Saxe, avec le prince de Soubise, poursuivant Frédéric II, qui semblait perdu. Jadis aÛié de la France, le roi de Prusse Tavait maintenant contre lui, avec la Saxe, la Russie, Tempire germanique et TAutriche, son principal adversaire. La désastreuse bataille de KoUinou de Prague avait diminué ses forces de vingt- cinq mille hommes, par la mort, les blessures, la fuite et la désertion. Le duc de Cumberland, son auxiliaire, venait de mettre bas les armes. Frédéric jugeait lui-même sa situation tellement désespérée, qu*il écrivit à Voltaire une épître où il annonçait la ferme résolution de terminer sa vie coname Brutus, en cas de nouveaux malheurs. L*étourderie de ses antagonistes, l'incapacité des généraux français, plus courtisans que guerriers, le rassuraient néanmoins et soutenaient son courage. Une bataille décisive lui était nécessaire pour se relever ou en finir. Il attendit à Rosbach les troupes de Soubise et des Cercles ; son armée ne se composait que de vingt-deux mille hommes, ses ennemis en avaient cinquante mille ; mais il occupait un terrain élevé entre deux collines, garnies l'une et Tautre de canons. L'armée française et impériale crut le tenir : les chefs ne témoignaient d'autre souci que la crainte de le laisser échapper. Us se croyaient assez forts pour envelopper totalement ses troupes, et pour terminer la guerre d'un seul coup, en le

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faisant prisonnier. Maxime ne partageait point cette espérance : le calme profond du roi lui donnait de justes inquiétudes, et il avait peu de confiance dans le talent du prince de Soubise. Depuis quelques jours d'ailleurs, il luttait en vain contre une affreuse tristesse : jamais encore il n'avait éprouvé un si horrible accès de mélancolie. Tout prenait à ses yeux des teintes lugubres ; le soleil même lui semblait avoir perdu son éclat et fumer dans le ciel comme une lampe des morts. « Quel but peut avoir désormais mon existence, se demandait-il, et pourquoi ai-je la faiblesse de traîner sur la terre un cadavre qui ne m'intéresse plus? »

Le 3 novembre, les troupes alliées se mirent en mouvement. Elles défilèrent, au son de la musique et avec des cris joyeux, sur la gauche des Prussiens, dans le but de les entourer. Pas un coup de canon, pas un coup de fusil ne troubla d'abord leur marche, Frédéric, ses généraux^ ses soldats restaient sous leurs tentes, muets et immobiles, comme si rien ne se passait autour d'eux. Les manœuvres de rarm.ée française et impériale ne semblaient nullement les concerner. Leurs ennemis s'avançaient donc presque en désordre, jugeant la circonspection inutile. Tout à coup le roi donne un signal, les tentes s'abattent comme par l'effet d'un enchantement^ les soldats paraissent rangés en bon ordre, et des batteries, jusque-là déguisées, commencent un feu terrible. Le général Seidlitz, avec la cavalerie prussienne, s'élance au galop sur les bataillons qui défilent. Étonnés d'un mouvement si rapide, les Français ont peine à se reconnaître, ne savent quel parti prendre ni quelle manœuvre exécuter. Les Prussiens les culbutent, les dispersent, les frappent d'une terreur panique. Les troupes de Tempire, que commandait le prince d'Hildburghausen, n'engagent même pas la lutte et prennent la fuite. Soubise se met à la tète de la cavalerie et essaye de

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rétablir le combat : ses régiments sont écrasés par Far* tillerie. Le frère du roi de Prusse déborde les Français par la gauche ; tout effort devient inutile. La bataille était perdue.

Maïs il y a toujours des cœurs magnanimes, qui n'acceptent point les revers et ne fléchissent pas devant la destinée. Plusieurs capitaines, plusieurs corps de troupes résistèrent au vainqueur : le régiment suisse de Diesbach, les régiments français de Grillon, de Soubise et de Coubertin protestèrent contre la fortune et se mutinèrent contre le malheur. Restant fermes sur le champ de bataille ensanglanté, ils recevaient, à la pointe des baïonnettes, les charges de cavalerie, et contenaient les autres assaillants par une fusillade meurtrière.

Mais le nombre et la discipline devaient remporter : ces débris héroïques furent anéantis. Les régiments de Diesbach et de Coubertin eurent principalement à souffrir. Sombre comme une nuit d'orage et impassible comme les écueils battus du flot marin, le chevalier, dont on entendait la voix haute dans les rares silences delà mousqueterie, et dont la belle figure prenait un aspect surnaturel au milieu de la fumée, vit la plupart de ses soldats tomber autour de lui. Les projectiles semblaient le respecter. Une batterie de campagne foudroyait son régiment depuis une demi-heure, qu'il n'avait pas encofe reçu la moindre blessure* Un boulet finit par atteindre son cheval en pleine poitrine^ et il n'eut que le temps de se débarrasser des étriers* Pendant que l'animal expirait^ Maxime promena son regard sur le champ de bataille : une cinquantaine d'hommes luttaient encore près de lui, flagrants témoignages d'un désastre irréparable. Le chevalier les salua de la main, comme pour leur faire ses adieux et leur conseiller de suspendre des efforts inutiles, La batterie prussienne tonnait toujours. Le colonel sans régiment s'assit

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en face des canons sur son cheval mort. On eût dit un homme qui prend quelques minutes de repos pendant une promenade. De la pointe de son épée, il écrivit sur le sable :

Ni espoir^ Ni pear.

Puis il releva la tête. Aucun projectile ne l'avait touché.

— Vous allez voir qu'ils ne me tueront pas ! dit-il avec humeur.

Comme il articulait ces mots, les canonniers cessaient leurs décharges : il leur répugnait de tirer sur un homme seul et sur quelques groupes épars. L'intention évidente du chevalier de ne pas survivre à une si cruelle défaite ne laissait pas de les émouvoir. L'officier qui les commandait n'eut point les mêmes scrupules. « Feu ! » s'écriat-il d'un ton d'impatience. Un nuage de mitraille enveloppa le colonel ; cette fois son vœu fut exaucé : il tomba à la renverse, le corps sillonné de blessures, ettrouva enfin le repos qu'il cherchait. La mort le préserva du chagrin et de l'humiliation qui eussent envenimé son état moral, s'il avait pleinement connu les effets de la déroute. La bataille ne dura qu'une heure et demie : pendant un laps de temps aussi court, vingt-deux mille hommes en accablèrent et dispersèrent plus de cinquante mille. Trois mille morts jonchaient la terre; sept mille Français, parmi lesquels neuf généraux et trois cent vingt officiers de tout grade, étaient tombés entre les mains du roi de Prusse, avec soixante-trois canons et vingt-deux drapeaux. Les ennemis n'avaient eu que cinq cents hommes tués ou blessés. Là nouvelle de cette catastrophe suspendit un moment les fêtes de la cour ; le roi sentit que ses troupes devenaient la risée de l'Europe. Mais la marquise de Pompadour n'en resta pas nioins le généralissime des armées françaises, et

continua de nommer les chefs militaires, de tracer les plans de campagne.

Mme de Coubertin survécut longtemps au chevalier. Elle montrait pour les commerçants, pour les bourgeois une horreur de plus en plus profonde, car elle leur attribuait tous les malheurs de son fils. Les progrès incessants du tiers-état, du négoce et des manufactures la désolaient ; dans son humeur, elle augurait mal de Tavenir, elle faisait de sinistre prédictions. Jamais un fournisseur n'entrait au château : elle envoyait ses domestiques prendre chez eux les denrées, les meubles, les objets qui lui étaient nécessaires. Un marchand de soieries ayant voulu enfreindre sa consigne, on lâchs) contre lui toute une meute de chiens, qui lui firent jouer des talons avec une agilité surprenante.

A une autre époque, Maxime eût été heureux et illustre : ses grandes facultés auraient trouvé un emploi digne d'elles; son affection délicate et ombrageuse eût été com- "prise, eût fait la joie d'une noble créature; mais dans un siècle vil, la bassesse générale corrompt tous les attachements, trouble et gâte une foule de destinées. Les âmes d'élite sont celles qui en souffrent le plus, car elles languissent ou s'exaspèretît au milieu d'une rebutante dépravation. Les autres sont, en quelque sorte, dans leur élément naturel.

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