‹ Contes d'une nuit d'hiverChapitre 4 sur 4 · LES · texte numérisé non relu

LES

J'étais allée voir une de mes amies, au château de Keryargon, dans un bois de sapins où Ton n'entend plus les mugissements de la mer. C*est une belle demeure que le château de Keryargon, mais il est aussi triste que nos grèves immenses, lorsque le flot les abandonne. Pourtant sa vieille enceinte n'a pas toujours eu cet air de désolation ; des fêtes galantes y attiraient les nobles dames, et de joyeux accords ébranlaient ses vitraux. Les cris des meutes et des chasseurs interrompaient le silence des bois voisins ; l'écureuil y vit plus d'une scène d'amour. Aujourd'hui l'aspect du manoir est bien différent; la mauve, le plantain, la saxifrage grandissent avec les orties dans la cour déserte; le Uerre enveloppe les écussons, les murailles se fendent de toutes parts, et la hulotte, aux ailes grises, gémit sous les voûtes abandonnées de la chapelle.

Autrefois c'était un comte, à présent c'est un fermier qui l'habite ; ce n'est pas une grande héritière qui chante près de la croisée, c'est mon amie, la bonne Marthe, que sa bonté seule fait paraître belle. J'étais donc allée la voir, comme je vous le disais tout à l'heure ; lorsque j'eus Iran-

chi la porte gothique, elle vint m'embrasser afifectueusement; elle courut chercher des fruits nouveaux, du lait, du beurre et du pain de froment acheté à la ville. Mais je ne voulus rien prendre; j'avais Tàme pleine de mélancolie, et c'était pour m' abandonner k U tristesse que j'avais quitté Plouharnel.

— Ma bonne Marthe, lui dis-je, ne m'offre pas ces aliments inutiles; laisse-moi me promener seule, toute seule dans le jardin, car mon pauvre cœur est bien malade. Tu sauras tantôt ce qu^ m'afflige, mais laisse-moi me calmer d'abord en parcourant les avenues solitaires.

Marthe ne me répondit point; elle me lança un regard plein d'émotion, prit ma main dans la sienne, et m'embrassa de nouveau. Elle m'ouvrit ensuite la porte du jardin, puis la ferma doucement derrière moi.

Quand j'eus fait quelques pas dans les allées sablonneuses, j'examinai involontairement ce lieu si connu : c'étaient les mêmes buis nains, les mêmes fraisiers le long des cultures; on voyait les mêmes pêchers s'arrondir en éventail ; les mêmes tiges de citronnelle et de géranium parfumaient les airs ; le même bois de pins environnait l'enclos de ses flèches harmonieuses. Et comme je pensais à celui que je ne dois plus revoir, j'aperçus au milieu des branches un nid de tourterelles. Le père et la mère étaient absents; ils cherchaient dans la campagne des graines sauvages pour leurs nourrissons bien-aîmés ; les pauvres oiseaux ne se doutaient guère qu'ils ne les retrouveraient pas!

J'avais à peine entrevu le nid sans gardiens, que deux polissons arrivèrent pour s'en emparer. L'un d'eux aida l'autre à monter sur l'arbre ; il saisit sa proie et descendit tout joyeux.

— Méchant vagabond , lui dis-je , pourquoi vîetis-tu porter le trouble au milieu des forêts? Qui fa permis de

désunir ceux que la nature a faits pour s'aimer ? Comment vivrais-tu sans ton père et ta mère ? Va ^instruire, va, tu feras mieux; laisse le repos à ceux qui ne demandent pas autre chose. ^

— Mademoiselle, me dit l'espiègle, voulez-vous me les acheter ?

— Je te les payerai, hd répliquai-je, si tu veux les remettre dans leur nid.

— Est-ce là tout ce que vous désirez? Je ne demande pas mieux.

Puis se tournant vers son compagnon :

— Tiens-les un moment, lui dit-il, tu me les donneras. Et croyant que je ne pouvais l'entendre :

— Je viendrai les chercher ce soir, murmura-t-il. Ainsi Tenfance, qui devrait être pure comme Pair des

montagnes, renferme déjà tous les instincts perfides de rhomme, pensai-je en moi-même. Elle est Taube de la vie; elle semble douce comme le printemps et fraîche comme l'espérance. D'où lui viennent donc les idées criminelles? *

— Maraudeur sournois! m'écriai-je, donne-moi ces tourtereaux, et prends cette pièce de monnaie.

J'emportai les deux orphelins, je les mis dans une cage de saule, et plaçai la cage dans un arbre stérile que la vieillesse chargeait de mousse. Leurs parents volèrent bientôt alentour ; ils leur apportaient la nourriture habituelle ; perchés sur un tilleul voisin, ils les appelaient par de longs roucoulements : « Venez, semblaient-ils leur dire, venez, pauvres reclus! déployez, déployez vos ailes : nos ennemis ne savent que donner .la mort; la joie et l'indépendance fleurissent à l'ombre des bois. » Les tourterelles comprenaient ce langage : elles cherchaient une issue, allaient, venaient, tâchaient de glisser entre les barreaux; mais leur bec seul y trouvait passage.

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Quand le père et la mère virent leurs efforts inutiles, le découragement s* empara d'eux; ils cessèrent de visiter les captifs. Les pauvres abandonnés se tournaient vainement du côté des pins; ils n'entendaient plus la voix si chère à leurs oreilles. J'en fus attristée pour eux et pour moi; j'avais vu des hirondelles, contrariées dans leurs amours et retardées dans leur ponte, sacrifier leur existence à leurs petits. Comme^ au temps du départ, ils n'a^ valent point la force de les suivre , elles restaient pour mourir avec eux. J'aimais, j'admirais ce dévouement sublime, et je me plaisais à le croire universel chez les oiseaux. Hélas ! fallait-il encore perdre cette illusion?

— Vous voilà seuls aussi, leur dis-je en leur oflfrant des graines de millet; vous allez connaître à votre tour la douleur des séparations et les chagrins de la solitude?

Je restai deux jours encore sous le toit de la bonne Marthe, puis je l'embrassai tendrement et repris le chemin qui conduit de l'antique manoir au bourg de Plouhamel, à travers des bois dépouillés par la rafale et des landes incultes. J'emportais avec moi les deux colombes, tout affligées de leur abandon.

Lorsque je fus revenue chez mon père, je les plaçai dans ma petite chambre, à côté de la fenêtre qui donne sur la mer, sur cette mer terrible dont chaque vague est plus puissante que tous les rois du monde. Elles la regardaient sans étonnement, et son fracas ne paraissait point les épouvanter : elles ne comprenaient pas la menace des flots, elles n'avaient point comme moi un fiancé en butte à leurs caprices ?

Voulant les apprivoiser, j'ouvris leur cage et leur permis de vo'leter dans la chambre. Peu à peu elles s'habituèrent à moi; elles se posèrent sur mes genoux, sur mes mains> sur mes épaules; elles mangeaient du pain blanc dans ma bouche et tournaient leur petite tête de côté

pour me mieux voir. Elles me paraissaient charmantes, lorsqu'elles me regardaient ainsi d'une manière oblique, avec une expression enfantine. Ah ! douces créatures, sans Amaury, vous seriez le plus bel ouvrage de Dieu ! Mais Amaury flotte sur ce vaste Océan que vous ne craignez pas et qui m'inspire une si profonde horreur! Il est loin, bien loin de moi; je ne le reverrai peut-être jamais.

Je les nourrissais, baisais, flattais, depuis un mois à peine, lorsqu'un matin je les vis se becqueter; elles aussi, elles commençaient à souffrir d'amour! Elles roucoulaient et battaient des ailes; l'amant saluait sans relâche sa maîtresse, qui ne dédaignait point ses avances. Le soir ils se plaçaient l'un contre l'autre pour dormir, ainsi que des nouveaux mariés. Ils avaient l'air tellement heureux d'être ensemble, que des larmes m'en venaient au bord des paupières. L'aube naissante ranimait leur tendresse, et le jour s'écoulait dans les plus douces agaceries. Quelquefois même, se réveillant à la lueur des étoiles, ils s'adressaient des chants passionnés.

Chaque matin, je leurs trouvais des grâces nouvelles : leur plumage, d'abord obscur, avait prisune teinte délicate; leurs ailes devenaient plus lisses, leur robe plus fournie; un collier sombre achevait leur parure. Mais hélas ! leur existence devait être courte; je les aimais trop pour qu'ils pussent vivre : c'est toujours dans nus affections les plus chères que nous sommes le plus inévitablement frappés !

Un jour, m'étant levée de bonne heure, j'avais répandu des grains de chènevis sur le parquet; je suivais des yeux tous les mouvements des colombes ; je me faisais un plaisir de les voir prendre leur nourriture et heurter du bec contre terre. Même en calmant leur appétit, elles jouaient et folâtraient. Tout à coup j'aperçus au loin, sur la mer, une voile rouge qu'illuminait le soleil levant. Mou cœur

en fut surpris, ému, bouleversé; car c'était une voile pais

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mile qui QotratQJiit le vaisseau d'Amaury^ Je m^ai^rochai de la fenêtre, et suivis longtemp^ des yeus rembarçatioo brillante ; mais elle prenait le large, elle s'éloignait toujours, et disparut enfin derrière Fécume de rborizon.

Au milieu démon attente et de pion inquiétude, j'avais, onle croira sans peine, oublié mes deux pupilles. En me tournant pour rentrer dans la chambre, je fis tomber un petit meuble sur le mâle. Il s'était blotti près de moi, les pattes dans ses plumes, le corps arrondi, les yeux à moitié fermés; il goûtait un voluptueux repos, et nu croyait pas sa fin si prochaine. Il ne moiarut pa^ sur-le-champ, l'infortuné 1 II poussa un cri plaintif, se traina vers sa compagne, et tomba avant de l'atteindre. Je l'avais blessé k mort, il étouffait ; une veine s'était rompue dans sa poitrine! Comment exprimer l'affreuse douleur que j'en resseptisî Je pleurais, je me désolais, j'aurais donné tout au monde pour le guérir, et cependant je m savais que faire* Le prenant dans ma main, jq le regardai attentivement ; son cœur battait avec une force extrême, ses ailes s'agitaient d'une manière convulsiye, Il tournait vers moi des yeux pleins de tristesse et de reproqiie ; il semblait me dire qu'il mourait par ma faute. Son amie, le voyant ainsi souffrir, conçut la même idée; elle se précipita sur moi toute fu-. rieuse, et me frappa la tète du bec et des ailes. Pendant ce temps, la victitoe agonisait; ^fin, il ouvrit ses m^n^ dibuleaà plusieurs reprises, ses yeux ^e fermèrent, il Qvait dessé de vivre. Un filet de sang coula sur ma main, plus rouge que l'œillet de nos dunes, plus transparent que la vague de nos bords. Je le lavai comme on lave la trace d'un forfait, et je m'assis dans l'ombre, tout inondée de pleurs. La tourterelle, perchée loin de moi, semblait me craindre autant que me haïr ; je fis emporter la victime, ff Voilà, œe dis-^je, un malheur qui en produira d'autres ! mon km» lutte d^à contre une angoisse sacrée ; cette mort

lËà ÏOtmTEWSttta 9AUVA0Ï8 315

est un présage pour moi. t Et j'attachai iiiôs regards sur rOcéan sans bornes, sur les goëmonds du rivage, suf les pentes inhabitées des falaises, avec un sentiment dMncroyable tristesse»

Ce soir-là ma colombe refusa de prendre sa pâture; elle était muette, sauvage et désespérée, elle me gardait évldamment une profonde rancune. Je voulus en^ain la faire manger sur mes lèvres; elle fuyait mon approche et mes caresses. Elle parcourait la chambre, elle Texaminait, elle y cherchait son compagnon. Dans ce lieu-même, ils avaient folâtré tant de fois! ËUô paraissait lasse de son amour; elle feignait d'éviter sa poursuite, et courait. Voltigeait des heures entières. Mais combien elle était heureuse dé se laisser surprendre! Et maintenant la tristesse, la solitude reihplaçaient les jeux !

Le lendemain, quand j'ouvris la croisse, selon mon habitude, elle me regarda faire attentivement. Je crus qu'elle admirait là beauté du ciel; mais, comme je rentrais dans la chambre, elle prit tout à coup son vol et s'alla percher sur une construction voisine. Sa fuite accrut mon chagrin. Cependant je ne pouvais ra'accuser d'imprudence... j'avais depuis longtemps ouvert tous les jours cette fenêtre, et ni l'un ni l'autre n'avait jamais essayé de sortir. Pourtant, lorsque je la vis dehors, le malheur de la veille tourmenta presque ma conscience.

— Que va-t- elle devenir? pensais-je; nourrie par moi jusqu'à cette heure, elle n*a point l'habitude de chercher ses aliments; elle ne saura ni choisir les graines dont elle . a besoin, ni trouver un refuge. Nos campagnes en butte aux vents de ftier ne lui offrent d'ailleurs aucun abri; lé sinistfe kirk * dessèche et fait mourir le pin lui-même. Un oiseau de proie va sans doute fondre &ur elle; sa destinée

« VeAt dti ^nd-ouest.

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sera plus triste encore, bien plus triste que celle de son frère.

Ayant donc résolu de tout mettre en œuvre afin de la sauver, je pris du pain et du mil, puis je descendis dans la cour. Je les posai sur un large galet, espérant que le besoin Ty ferait venir, et que je pourrais m' en rendre maîtresse. Elle eut effectivement Tair d*étre tentée, mais elle demeura sur la grange, le cou rentré dans ses plumes. Bien loin de voler vers la nourriture,' elle sembla ne pas remarquer ma présence ; elle était sombre, immobile et muette. J'allai chercher le petit pâtre qui soigne nos bestiaux, et je lui dis de monter sur le phaume. Vain effort! Elle déjoua mes intentions en abandonnant la grange pour rétabie ; elle y reprit son attitude morne et désolée. Non moins triste qu'elle, je me retirai dans ma chambre; là, sans cesse aux aguets, j'épiai tous ses mouvements.

Elle jouit peu de ce repos, qui semblait être maintenant l'unique but de ses désirs. Un colombier dominait l'étable, et les pigeons piaffaient avec orgueil sur le toit de celte dernière : on eût dit de riches bourgeois visitant leurs domaines. L'œil bordé de rouge, la tète en arrière, ils exprimaient le contentement de soi-même et l'indifférence pour les autres. Gomme ils se rengorgeaient, comme ils s'étalaient au soleil ! L'eau, la terre et le firmament paraissaient créés à leur intentioa. Ils aperçurent bientôt la colombe souffrante, logée au sommet de leur chaume ; cet inoffensif empiétement excita leur fureur : cinq ou six d'entre eux s'avancèrent pour l'expulser. Vigoureux et se prêtant une aide mutuelle, ils réussirent sans peine. La malheureuse, ne devinant pas leurs intentions, les attendait tranquillement; ils la frappèrent tous ensemble, lui arrachèrent mainte plume et la contraignh-ent de s'éloigner. Elle revint sur la grange sans avoir poussé le moindre cri. Les pigeons triomphants célébrèrent leur victoire.

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Mais on dirait que les faibles ne doivent attendre nulle justice, nul repos sur la terre ; la colombe fut poursuivie jusque dans cet espace neutre. Les plus vaniteux de ses ennemis venaient l'y troubler par instants ; ils la chassaient d'un pignon à l'autre. Elle fuyait devant leurs coups, puis restait immobile comme précédemment. Ce fut ainsi qu'elle passa la journée.

Le soir, la nature sembla triompher de ses répugnances : elle descendit dans la cour chercher quelques aliments ; Les pigeons ayant dévoré tout ce que portait la pierre, elle fut réduite à manger des grains d'avoine. Aussitôt après, elle se percha de nouveau sur la grange, attendant la nuit funèbre. La nuit arriva sous son dais étoile ; aucun nuage n'en tachait le sombre azur; l'air était limpide comme au premier jour du premier printemps; mais une bise glaciale soufflait de la mer, et, hurlant dans les cheminées, agitait la cendre des âtres. Le corps obscur de la fugitive se détachait sur le fond brillant du ciel ; je voyais le vent soulever ses plumes : elle ne goûta sans doute aucun repos de toute la nuit.

Le lendemain, lorsque je m'éveillai, je l'aperçus au bord de la fenêtre. Probablement qu'une douce émotion l'avait attirée vers le lieu de ses premières amours. M'élançant de mon lit, j'essayai de la prendre : mais la sauvage s'enfuit encore, et je demeurai stupéfaite, les bras étendus de son côté. Les scènes de la veille se renouvelèrent ; pendant trois jours, elle fut maltraitée par la bande inexorable. Un des pigeons la blessa même à la cuisse, et elle en resta boiteuse. Elle était d'ailleurs tembée dans une langueur, dans une faiblesse dignes de compassion. Je la voyais se traîner avec effort d'une place à l'autre ; c'était à peine si elle pouvait voler encore. Deux ou trois fois elle s'éloigna de notre demeure ; je la croyais perdue, mais elle reparaissait bientôt.

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Jusque-là les nuits avaient été sereines ; à la fin du quatrième jour, d'épaisses nuées voilèrent le dd; leurs flancs obscurs recelaient une tempête. Les intervalles des couches inférieures laissaient apercevoir d'autres couches ténébreuses ; derrière celles-ci flottaient de nouvelles masses errantes. L'atmosphère était d'une pesanteur inouïe, regorgeait évidemment d'électricité, car des flammes bleuâtres volaient le long du paratonnerre qui surmonte la douane. Aucune haleine, du reste, ne Se faisait sentir, et les vagues se brisaient lourdement contre la grève. On n'entendait que leur râle monotone ou le sifflement du courlis annonçant l'orage.

Sur ces entrefaites la nuit arriva : ce fut cottimè le signal de la lutte. Les vents se déchaînèrent contre les flots, les lames impatientes bondirent sous leur attaque , la pliiie tomba par torrents. Jamais je n'ai vu d'aussi formidables éclairs ! Les uns, partant d'un point du ciel, traversaient tout le firtnatoent et ne mouraient que derrière les hauteurs lointaines; d'autres glissaient comme des couleuvres autour de l'horizon. A un effet bizarre succédait un effet plus bizarre encore; des gerbes de tonnerres semblaient jaillir de l'Océan et s'épanouissaient au zénith. Des losanges de feu, des rinceaux, des zigzags, mille formes singulières se dessinaient dans les nuages. La foudre tombait de minute en minute; le dernier jour du monde paraissait être venu.

Mais quelques périls que je courusse moi-même, je ne pensais qu'à l'oiseau sacrifié. Pauvre tourterelle ! malgré la force de la tempête, elle n'avait point quitté sa place ordinaire; elle chancelait parfois sous la bise, l'eau du ciel ruisselait sur ses plumes. Elle supporta longtemps ainsi la rage des éléments : ses souffrances antérieures semblaient l'avoir préparée au martyre. La douleur triompha néanmoins de sa résignation : elle abandonna la grange pour chercher une meilleure retraite* Mais quel

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asile décoqvrir au milieu d'un bouleversement pareil? On avait fermé le colombier, ^elon Tusage; elle slalla poser inutilement près de la porte, Alors, dans son désespoir, elle eut recours à un moyen extrême : elle se dirigea vers , la fenêtre de paa chambre. Je Touvris joyeusement pour la recevoir, me promettant de lui rendre la vie par mes soins. Mais, lorsqu'à la lueur du flambeau, elle distingua la place où avait coulé le sang de son frère chéri, elle éprouva une horreur soudaine, qui changea sa résolution. « Plutôt mourir, semblait-elle penser, ohl oui, plutôt mourir que de me réfugier dans cette maison meurtrière ! Les vents, la pluie et la foudre peuvent se déchaîner contre moi ; ils ne me feront pas autant souffrir que la vue des lieux où j'ai perdu mon compagnon ! ;» Elle balançait encore, néanmoins, et voltigeait dans l'incertitude, lorsqu'un effroyable coup de vent ébranla les maisons. La tourterelle essaya d'échapper à sa violence, mais se débattit en vain ; l'orage l'entraîna loin de moi. Je la suivis longtemps du regard à la lueur des éclairs, puis elle disparut dans la nuit profonde.

Je ne vous décrirai pas le chagrin que me causa ce malheur; il dut être affreux, car, mon père ayant heurté à ma porte, en me 'disant de descendre pour réciter avec la famille les psaumes contre la tempête, je n'eus pas honte de mentir; je lui répondis que, m' étant trouvée malade, j'avais cru ne pouvoir mieux faire que de me coucher. Il n'insista pas, et me laissa tout entière à ma douleur. Bientôt des accents religieux frappèrent mon oreille ; d'abord une voix émue implorait seule la clémence divine ; puis d'autres voix récitaient en chœur l'humbl^ prière adressée au maître des nations, 11 y avait quelque chose de sinistre et de doux à la fois dans ces paroles naïves que dominait le bruit des vents : l'intelligence de l'homme et celle de Dieu communiquaient à travers Forage; l'habitant des fa-.

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laises, menacé par un monde hostile , rappelait au souverain artiste qu'il était sa création la plus belle et le plus digne objet de sa sollicitude.

Mais ni le fracas des vagues, ni le pieux murmure qui conjurait les éléments, ne pouvaient chasser de mon esprit ridée de mes victimes. Je considérais toujours leur mort comme un funeste augure : c Toi qui as séparé Tamante de son bien-aimé, me disais-je, aurais-tu le droit de te plaindre, siles flots dévoraient ton Amaury? Ah! tu payeras chèrement ton crime involontaire ! L'Océan ne te rendra jamais ton fiancé; un triste souvenir, une désolation profonde, c'est tout ce qui t'en restera. » Et depuis lors, j'essaye en vain de bannir ces pensées; la nuit, le jour, dans la solitude et parmi la foule , un implacable génie me les rappelle sans cesse ; j'entends au fond de mon cœur une lamentation opiniâtre, et comme une sorte de chant funéraire.

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