‹ Contes d'une nuit d'hiverChapitre 3 sur 4 · UNE · texte numérisé non relu

UNE

VSKGEAKGE HILITAIBE

Un régiment d'infanterie et un escadron de cavalerie forment la garnison prussienne de Saarbruck, petite ville située à une demi-lieue de notre frontière septentrionale. Les simples soldats y passent le temps d'une manière agréable, causent dans les brasseries avec les gens du peuple, valsent avec les ouvrières les dimanches et les jours de fête* Mais Tétat-major de la place est voué à un irrémédiable ennui, La discipline et l'étiquette défendent au cojonel et au chef d'escadron de fréquenter lesofficiers, aux officiers d'admettre parmi eux les sous- lieutenants. La classe bourgeoise, d'une autre part, évite les militaires^ dont elle redoute les galantes habitudes : elle ne reçoit que les fonctionnaires civils.

Une certaine concorde régnait jadis entre les porteurs d'épaulettes et les rentiers, les commerçants ou les indus^ triels qui faisaient bien leurs affaires. Mais une équipée

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nocturne, commise par les chefs de la garnison, lui avait pour toujours aliéné le cœur des bourgeois. Saarbruck n'avait point de promenade publique , et désirait passionnément se créer un jardin, où le beau monde pourrait aller et venir, les jours consacrés au repos. Elle avait donc acheté un grand terrain, qu'elle avait fait planter. Les jeunes arbres prospéraient et commençaient à donner de Tombrage, lorsque les officiers d'un régiment qui devait partir le lendemain, ayant prolongé fort tard leurs libations d'adieu, trouvèrent comique et même spirituel de couper toutes les tiges au clair de lune. Quand cet affreux dégât fut connu dans la ville , un cri. d'horreur monta vers le ciel, commepour lui demander vengeance. Le ciel demeura impassible, mais la bourgeoisie garda aux militaires une profonde rancune.

Depuis cet événement, les citadins les rencontrent malgré eux aux bals par souscription, au jeu de boules et au casino, mais ne leur ouvrent point leur porte et ne leur tiennent pas volontiers compagnie, surtout lorsqu'ils sont escortés de leurs femmes et de leurs filles. Parmi les nobles qui habitent les châteaux du voisinage , les uns aiment peu la société; d'autres partaient les préventions des bourgeois; quelques familles ont été si généreuses et si hospitalières qu'elles se trouvent réduites à l'économie. Enfin, l'éloignement de la garnison la moins distante ne permet pas d'entretenir avec elle des relations amicales.

Pour le service militaire, il occupe très-peu les officiers. Ils passent une heure sur vingt-quatre au manège, une autre à exercer les recrues; l'inspection des écuries leur demande vingt minutes; après quoi ils sont libres et peuvent faire de leur temps l'usage qu'ils veulent. Mais c'est là justement le difficile. Chaque minute tombe sur eux comme une goutte d'eau froide sur le crâne d'un hoiome chauve. Les officiers allemands n'aiment pas la lecture, et

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diffèrent en cela du reste de la nation : ils laissent aux pédants de collège, aux femmes et aux rêveurs ce futile amusement. Leur principale ressource est donc l'estaminet; ils n*en sortent guère qu'aux heures des repas, et pour faire un tour de promenade. Mais l'ennui les pourchasse jusque dans ce lieu de refuge; il s'y installe près d'eux, il les enveloppe de sa léthargique atmosphère. Us ont presque tous été à l'école militaire ensemble ou se connaissent de longue date, et se sont mutuellement conté vingt fois leur histoire. Leurs sujets habituels de conversation, les chevaux et les femmes, les chiens et les rôles de l'armée, n'ont plus rien de neuf pour eux. Jouer aux dominos et au billard, toujours au billard et aux dominos, cela finit par être cruellement monotone. Us bâillent donc à qui mieux mieux, fument sans relâche la pipe ou le cigare, adressent de temps en temps une parole au maître de café, se lèvent, font plusieurs tours dans la pièce, se rassoient, chiffonnent les' journaux , examinent et critiquent les passants, comptent les cristaux du lustre , les fleurs du papier, prennent un verre d'absinthe, et jettent sur la pendule un regard impatient, pour voir si elle sonnera bientôt l'heure du prochain repas.

Telle était la vie que menait à Saarbruck, il y a douze ans, un officier de cavalerie nommé Anselme Gaudorf. Des différents personnages condamnés au même genre d'existence, il était le plus ennuyé comme le plus ennuyeux. Une de ses distractions favorites consistait à croiser ses jambes l'une sur l'autre, et à faire tourner les molettes de ses éperons : il en écoutait le bruit monotone, les yeux à demi fermés, dans une sorte d'extase nonchalante. D'autres fois il tambourinait sur les vitres une marche guerrière. En désespoir de cause, il prenait un journal, parcourait d'abord les annonces du regard, puis le bulletin des mariages et celui des décès ; il lisait ensuite les dernières

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lignes de chaque article, rétrogradait ainsi jusqu'au corn* mencement de Ja feuille^ et la jetait, en s'écriant avec un ton de souverain mépris: c Ces barbouilleurs ne savent rien écrire d'intéressant! »

Il choisissait alors un nouveau cigare, rallumait avec une lenteur majestueuse, et passait une heure à examiner les spirales de fumée bleuâtre qui montaient vers le plafond. Cette besogne achevée, il se donnait quelque repos, étendait ses jambes de toute leur longueur sur le parquet, et, la tête penchée en avant, considérait ses bottes d'un air de profonde méditation.

Gaudorf jouait rarement au billard et aux dominos, parce qu'il était mauvais joueur. Les pertes peu considérables qu'il pouvait essuyer ne le chagrinaient point, mais la défaite révoltait son orgueil. Ses yeux, ses traits, ses gestes, son attitude exprimaient l'humiliation, le dépit et la rancune. En le gagnant, on semblait lui faire une insulte : il traitait alors son partii^r comme un ennemi, ne se donnait ni trêve ni repos jusqu'à ce qu'il eût repris l'avantage, soit le jour même, soit un des jours suivants. D'une distraction il faisait une lutte d' amour -propre, un véritable combat. Deux ou trois expériences suffirent pour dégoûter ses collègues d'un pareil travers, et depuis ce moment ils éludèrent toutes les occasions de mettre à répreuve son ombrageuse vanité.

Gaudorf, au surplus, ne marchait, ne s'asseyait, ne parlait, ne mangeait, ne fumait pas comme une autre personne. Rien chez lui ne semblait i^turel. Ses moindres mouvements trahissaient la prétention ; il avait surtout une manière de cracher merveilleuse et inimitable; lorsqu'il aspergeait autour de lui le parquet, on eût dit le sou* verain pontife bénissant le monde du haut du Vatican. Le grand travail de sa vie, c'était de s'admirer. Quand il causait, il cherchait toujours à se placer devant une glace,

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et, au lieu de tourner les yeux vers son interlocuteur, il se regardait dans le miroir avec une complaisance infatigable. Ses cheveux, son front, sa barbe, ses traits, Texpression de sa figure, le mouvement de sa bouche Toccupaient tour à tour; il écartait les lèvres en faisant une grimace, pour se procurer le plaisir de voir ses dents. Cette contemplation durait deux heures, trois heures, quatre hernies, aussi longtemps que le dialogue. Chacun s* étonnait que l'ennui seul n'y mit pas un terme; mais l'adoration du vaniteux pour sa personne défie le temps et ne connaît point la lassitude.

La dureté à l'égard d'autrui accompagne ordinairement cet amour-propre excessif. Quelle importance peut avoir la race humaine tout entière aux yeux d'un individu que boursoufle une telle présomption? S'il rencontrait le bon Dieu dans la rue, il ne lui céderait point le haut du pavé ; à plus forte raison ne ménage-t-il pas les simples mortels. Il faut qu'ils acceptent sa* loi, qu'ils fléchissent devant son arrogance. Sa personnalité forme le centre du monde. Du haut de son orgueil, les hommes et les choses, les questions et les œuvres, lui paraissent des infiniments petits» A quoi dès lors pourrait-il avoir égard?

Et cependant, malgré ses ridicules et sa forfanterie, Anselme ne manquait pas d'intelligence : il apprenait bien ce qu'il jugeait digne d'étude; seulement tout ce qui n'avait point rapport à Tart militaire lui semblait dépourvu d*intérêt. Exact d'ailleurs dans son service, n'ayant jamais donné un sujet de plainte, il aurait monté beaucoup plus vite en grade, si ses manières superbes n'avaient indisposé ses chefs. Les arrogants sont, de tous les hommes, ceux qu'on aime le moins voir réussir : on sait d'avance que leur fierté s'en accroîtra, et on leur souhaite plutôt des revers qui les humilient. Anselme était donc simple officier de hussards à trente-trois ans, lorsqu'il aurait

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pu obtenir depuis longtemps déjà le titre de capitaine.

Mais où ses mauvaises qualités se montraient sans détours et sans voile, c'était dans ses relations avec ses subordonnés. Il menait sa compagnie tambour battant, pour nous servir d'une expression militaire. Si les honmies qui composaient sa troupe eussent été ses esclaves de naissance, il ne les eût point traités différemment. A le voir dans la caserne ou sur le champ de manœuvres, on eût dit un monarque héréditaire et absolu. La moindre faute contre la discipline était punie sans rémission , et la discipline allemande s'occupe des plus minutieux détails. Pour un bouton de guêtre, pour une tache presque invisible, un soldat passe deux et trois jours sous les verrous. Anselme était donc là sur son terrain: il se pavanait, il se rengorgeait, il cherchait constamment à faire preuve d'autorité. Les gros mots, les épithètes injurieuses formaient l'assaisonnement habituel de ses ordres. Il y joignait des marques plus directes de son pouvoir , que légitiment ou permettent les mœurs militaires de nos voisins; non-seulement les punitions pleuvaient, quand il passait une revue, quand il inspectait les écuries^ mais il administrait çà et là des coups de plat de sabre, des coups de pied, des bourrades dans la poitrine, et ne s'abstenait guère que des soufflets. Aussi les lieutenants, les maréchaux de logis et les simples soldats lui avaient-ils voué une haine cordiale.

Mais nul ne le détestait plus sincèrement qu'un jeune hussard, pour lequel d'ailleurs il semblait éprouver luimême une antipathie naturelle. Ces |i versions instinctives sont les plus fortes de toutes, parce qu'elles révèlent la profonde incompatibilité de deux organisations. Sous beaucoup de rapports, en effet, Adrien Hubner formait avec Ansehne un frappant contraste. On ne voyait en lui aucune boursouflure. C'était un bon jeune homme, doux.

intelligent et simple. La ruse lui était aussi étrangère que la forfanterie. Dès que le service le lui permettait, il prenait un livre amusant ou sérieux, et passait de longues heures dans le monde imaginaire où nous transportent les écrivains, Gaudorf ne pouvait souffrir ces goûts studieux. Quand il voyait Hubner assis sur un banc de la cour, un volume à la main, il lui jetait un regard de travers, qui annonçait le mépris et la haine. Ce regard signifiait : « Décidément on ne fera jamais rien de ce triple sot : dès qu'il a un moment de libre, c'est pour s'occuper de sornettes. » Et il cherchait à interrompre sa lecture en lui donnant un ordre plus ou moins futile.

Pas un hussard de la compagnie n'était aussi mal traité que Hubner. Les corvées les plus désagréables, Ansehne les lui réservait. Quelques grains de poussière sur son uniforme lui valaient deux ou trois jours de cachot. La plus insignifiante distraction pendant l'exercice, la moindre néghgence dans l'intérieur de la caserne étaient punies plus sévèrement encore. S'il se préservait de toute faute, son chef en inventait, lui cherchait des querelles d'Allemand pour avoir occasion de le mettre aux arrêts. Malgré ses efforts, sa docilité, son attention perpétuelle, Adrien passait donc une grande partie de son temps sous les verrous. Le pauvre jeune homme s'en attristait au delà de toute expression, et se demandait avec une naïve inquiétude s'il était réellement d'un caractère vicieux, qui bravait toute morale et toute discipline. Chaque punition nouvelle lui causait en même temps de la surprise et de la douleui*. Il cherchait comment il pouvait l'avoir méritée, s'accusait d'inadvertance, ou examinait son chef d'un œil interrogatif.

Cette persécution l'affligeait d'autant plus qu'il avait mené jusqu'alors une vie bien différente. Sa mère le chérissait parce qu'il était son seul garçon ; ayant eu trois

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flUes avant lui, elle désespérait de donner le jour à un héritier, lorsque la naissance d'Adrien était venue satisfeire son vœu le plus ardent. La famille, sans être riche, possédait une grande aisance ; elle exploitait, de père en fils, depuis deux siècles bientôt, une fermé située dans les vastes plaines de la Poméranie. On ne connaît point en Prusse Texonération du service militaire ; la loi exige que chaque citoyen porte les armes dès quHl a vingt ans accomplis, et le retient trois ans sous les drapeaux. On lui donne ensuite son congé; mais le gouvernement peut toujours le requérir pour former le ban de la landwehr et celui de la landsturm. Parmi les simples soldats figurent donc beaucoup d'hommes appartenant aux classes supérieures, qui n'obtiennent des grades que suivant le mérite et l'ancienneté. Il eii résulte qu'une jeune fille honnête peut aimer un militaire sans chevrons ni épaulettes, quand il a de sérieux desseins ; le mariage se conclut alors après le service terminé. Mais les mœurs galantes qu'inspire Tuniforme rendent ces louables intentions assez rares, et les familles sont contraintes de se tenir sur la réserve.

Entouré dès son enfance de soins et de tendresse, Hubner avait tout d'abord supporté avec peine l'isolement moral de la vie militaire. L'insolence et la tyrannie de son chef accrurent son malaise, portèrent au comble le sentiment d'abandon, de tristesse et d^inquiétude qu'il éprouvait. On eût dit un homme jeté par un naufrage sur une lie déserte, où il ne goûte de repos ni le jour ni la nuit, car il craint sans cesse de voir paraître au loin quelque bête féroce, quelque sauvage armé du tomahawk.

Pendant plusieurs mois il souffrit en silence et ne voulut pas révéler ses chagrins à sa mère, de peur de l'affliger ; mais( quand sa douleur augmenta, il lui fut impossible de la contenir. Les flots amers s'ouvrirent une issue : il pleura, et, malgré sa ferme résolution, prit pour confident

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la seule personne qu'il était sûr d*attendrîf par ses plaintes. Dans une de ses lettres, elle remarqua ce passage :

«Vous le voyez, ma ehêre mke,je n'ai pas eu de bonheur depuis que je vous ai quittée. Les manières chez nous sont si simples et si naturelles ! Dans nos grandes fermes du Kord, le maître et les serviteurs prennent place à la même table, au même foyer ; nulle morgue, nulle dureté de langage ne blesse ou n*attrisie les inférieurs. Et moi qui craignais d'humîlier un valet de charrue, il faut que je supporte Tarrogance d'un fanfaron ! Un homme simple est toujours tolérable; mais un sot gonflé d'amour-propre, abaissant chacun pour «atisfaire son orgueil, me semble en vérité la pire espèce d'animal que pouvait créer la nature. La présomption de Gaudorf me tient perpétuellement sur le qui-vive. Je ne ne sais jamais quelles folles idées, quelles tyranniques lubies son outrecuidance va lui faire passer par la tête, i»

La mère d'Adrien> femme instruite et de grand sens, lui répondait de manière à lui donner du courage et à Tempêcher de prendre trop au sérieux son impertinent officier.

« J'avoue, mon cher enfant, lui disait-elle, que te sort t'a joué un mauvais tour. Assurément tu pouvais tombera un autre chef, et tu ne pouvais en rencontrer de plus ennuyeux. Mais ne regarde pas cet accident du côté tragique. Souffre avec résignation et bonne humeur ta mésaventure ; efforce-toi même d*en tirer parti. Une de nos légendes rapporte que Siegfried, après sa victoire, se plongea dans le sang du dragon pour se rendre invulnérable. Tu peux faire quelque chose d'analogue; tu nages

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en pleine sottise» mon pauvre enfant, et si tu mets à profit ton malheur, tu deviendras une merveille de patience. Quelle utile épreuve tu subis en ce moment ! Rien ne donne sur les nerfs comme Toutrecuidance et les façons hautaines d'un individu borné ou médiocre. Aussi, quand tu auras enduré un certain laps de temps les airs superbes de ton officier, aucun homme ne te paraîtra désagréable. On admirera ton indulgence, ton égalité d*àme, et tous les cœurs, tous les bras te seront ouverts. »

Ces judicieuses réflexions produisirent sur Adrien l'effet le plus heureux ; pendant quelque^ semaines, elles le rendirent insensible aux chicanes, à la morgue, aux iniquités de son chef. 11 se disait cinq ou six fois par jour qu'il fallait faire contre fortune bon cœur. « On se familiarise avec les poisons, pensait-il. Quand on a peu à peu habitué son corps à leur action délétère, ils ne sauraient plus vous causer le moindre dommage. Certaines gens même y prennent goût, puisqu'il y a des buveurs d'opium, et que ces buveurs flairent leur drogue avec l'émotion d'un gourmet affriandé par une bonne cuisine. Eh bien! mon officier m'endurcira contre les chagrins et les tribulations de la vie, contre les importunités des sots, contre les persécutions des arrogants. Qui sait ? Peut-être ne me paraîttrontils plus à la fin que des personnages comiques, dont je me divertirai. »

Le calme, le sang-froid d'Adrien, quand il eut pris cette résolution, étonnèrent Gaudorf et le piquèrent. Pour dissiper ce flegme irritant, le despote accrut ses injustices.

— Nous verrons si tu garderas ces airs majestueux, disait-il en lui-même; je te forcerai bien d'avouer que tu sens le mors et l'éperon, ne fût-ce que par tes regards et ta contenance.

Son animosité dès lors devint si violente qu'elle frappa tous les regards et indigna plusieurs personnes. Un de ses collègues crut mêmQ devoir lui adresser quelques observations à ce sujet. Un soir qu'ils fumaient ensemble chez le sieur Langbeîn, qui avait établi pour Tusage de la garnison un café à la mode française, il lui dit, en s'efforçant d'atténuer par la douceur de sa voix l'effet peu agréable que devaient produire ses paroles :

— Vous avez tort de persécuter Adrien Hubner comme vous le faites.

— Moi, le persécuter! Je le punis quand il le mérite.

— Alors ce serait le plus mauvais sujet de l'armée prussienne, car il passe tous les mois dix ou douze jours à la salle de police.

— Il n'y entre jamais que pour avoir commis une faute.

— Ce n'est pas l'avis de tout le monde.

— 11 y a des personnes qui me blâment, par conséquent?

— Elles trouvent que ce jeune homme est doux, sensé, obligeant, qu'il connaît le service et montre beaucoup de zèle à remplir ses devoirs; elles s'étonnent des punitions perpétuelles qui lui sont infligées.

— Elles feraient mieux de songer à leurs affaires que de critiquer mes actions. Je gouverne ma compagnie comme bon me semble.

— C'est dans votre intérêt que je vous parle, mon cher Gaudorf. Je ne suis ni le père ni l'oncle dé ce jeune homme, mais croyez bien qu'il est toujours imprudent de pousser Quelqu'un à bout, fût-ce la créature la plus inoffensive.

— Est-ce qu'il aurait, par hasard, proféré des menaces contre moi ? Le drôle me garde sans doute une vive rancune ; mais, s'il osait concevoir une idée de vengeance.

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il trouverait son maître : je le briserais comme un fétu !

— N'envenimez pas les choses, répondit Tautre officier, Hubner n'a pas, que je sache, dit un seul mot qui manifeste des projets hostiles. L'expérience, la sagesse et l'humanité m'ont seules inspiré mes observations, Faitçs-en votre profit, mon cher. Les hommes les plus doux deviennent les plus terribles, quand l'imagination et la fureur les emportent. Us ont peu à peu amoncelé des flots de ressentiment qui brisent toutes les digues. PourqucH d'ailleurs tourmenter ainsi ce jeune homme?

^^ Pour assouplir son mauvais caractère, pour le former h, robéissance, pour lui enseigner le respect de ses chefs, s'écria Gaudorf visiblement irrité. Mes intention, d'ailleurs, ne regardent personne. J'use de mes droits et ne me laisserai guider que par ma raison.

— Gomme vous voudrez, lui répliqua son interlocu* teur. . '

Et ces derniers mots terminèrent l'entretien, L'honnête conseiller regrettait de n'avoir pas atteint son but ; Tou^ trecuidant personnage était furieux qu'on eût osé lui donner un avis»

Son système dé conduite envers le hussard fut donc loin de changer. Adrien écrivit plus fréquemment à sa mère, s'arma d'une résolution nouvelle, et, fortifié par le mépris, endura sans trop souffrir les iniquités de son supérieur. La résignation et la patience ne l'auraient peutêtre jamais abandonné, si des griefs intolérables, ne l'avaient enfin touché au cœur,

11 y avait à Saarbruck une jeune personne qui mettait en campagne bien des imaginations. Les femmes parlaient d'elle autant que les hommes, car elle passait avec raison pour la plus jolie fille de l'endroit.

Camille Ewald était de moyennne taille. Sa figure plaisait encore moins parla régularité dos traits que parle

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charme de Texpression. Elle avait les yeux gris, mais d'une forme parfaite^ et la vivacité de son regard leur prétait un éclat peu ordinaire. Ses sourcils touffus, la blancheur de sa peau, les faisaient encore ressortir. Au premier abord, la finesse de sa bouche révélait une pâture noble et délicate. L'abondance, les soyeux reflets de ses cheveux châtains n'étaient pas d'ailleurs un faible ornement pour elle : ils encadraient son visage de boucles opulentes,' et formaient derrièrç sa tête une splendide volute : la manière dont ils se trouvaient placés donnait au visage de Camille une élégance particulière. Mais ce que nul art n'aurait pu exprimer, c'était la grâce sympathique de se^ jnouvements, de s^s gestes, de se$ attitudes. Elle était ai douce de caractère et si bienveillante, qu'elle semblait in*^ capable de jamais offenser, de jamais attrister personne. Franche et naïve, elle plaisait sans faire aucun effort pour plaire; dès qu'on la voyait, on l'aimait. Sa beauté même excitait à peine la jalousie des femmes : on ne lui connaissait point d'ennemie dans la ville. Peu portée à la raillerie d'ailleurs, elle n'avait jamais essayé de ridiculiser personne : elle inspirait donc un sentiment général de bien-^ être et de sécurité. Sa conversation était gaie, tranquille, affectueuse : sa parcde et son regard produisaient siur les cœurs les plus moroses l'effet d'un rayon de soleil, . A ce$ aimables qualités, elle joignait, beaucoup de sens^ pratique. L'humble condition où elle était née, les dures épreuves de son enfance lui avaient de bonne heure ap*. pris à connaître les difficultés de la vie» Elle ne se berçait pas de vaines espérances, ne laissait point errer son ima-^ gipation au pays des chimères. Elle savait ce que coûte de travail, de soucis, chaque bouchée de pain que mange le pauvre. Ne s'abusant point sur le caractère et les périls de }a lutte, elle en supportait avec patience les désagré-ment^» elle cherchait à foire de aes ressourcea le meilleur

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usage possible. Bien différente des jeunes personnes élevées dans le luxe, l'orgueil et le plaisir, elle se montrait éminemment judicieuse. La santé de Tesprit accompagnait chez elle la grâce du corps.

Les mêmes souffrances qui l'avaient de bonne heure familiarisée avec le train du monde, avaient développé en elle la force de la volonté. Si douce, si affable, si caressante qu'elle fût de sa nature et sans la moindre préméditation, elle ne manquait pas de fermeté quand les circon* stances l'exigeaient. Sa résolution une fois prise, elle ne changeait plus. Elle ne s'emportait pas, elle ne faisait pas de grandes démonstrations, mais elle demeurait inflexible comme une statue, dont les moelleux contours ont, dans leur grâce et leur finesse, la dureté du marbre où les a taillés le sculpteur.

Gomme elle tenait un petit magasin de bonneterie, les jeunes gens ne l'appelaient que la charmante bonnetière. Elle habitait une vieille maison gothique, dont les étages surplombaient le rez-de-chaussée. Un réseau de poutres apparentes ornait la façade, et un pignon la terminait. Devant le logis s'étendait une place peu fréquentée, presque solitaire, parce que nulle voie de communication importante n'y venait aboutir. Une église mal entretenue et d'un mauvais style ogival en formait la perspective. L'herbe croissait le long des murs, et dessinait même ça et là quelque oasis au milieu des pavés. A un angle de la maison commençait une rue étroite, sombre, tortueuse, bordée de vieilles demeures, où l'on avait épargné la pierre et prodigué le bois. La vue s'y perdait dans l'ombre et les sinuosités. On y entendait presque en toute saison chanter un merle prisonnier, qui savait le commencement d'un air et n'avait jamais pu apprendre le reste. Cette mélodie sans cesse renouvelée, sans cesse interrompue, produisait sur l'auditeur l'effet le plus étrange : on eût dit une âme en peine.

cherchant à rassembler des souvenirs obscurs, dont la suite et la fin lui échappaient toujours.

Dans l'habitation de la jeune marchande, tout offrait le caractère de Tépoque où on Pavait construite. Un vitrage à nombreux compartiments formait la devanture de la boutique; une porte brisée, dont la partie supérieure restait ouverte pendant la belle saison, y donnait accès, et une petite fenêtre, qui s-ouvrait sur la ruelle, introduisait un supplément de lumière au fond de la pièce. Des rayons, des boites, des marchandises nouées, empaquetées, remplaçaient les boiseries, tenaient lieu de tentures et cachaient les murailles. Entre la clôture transparente de la façade et la croisée trônait à son comptoir la gracieuse bonnetière. Cette pièce, où régnait une propreté hollandaise, avait un air de calme, de bien-être, de joie et de recueillement.

Une petite paysanne à la figure de poupard, aux grosses joues cramoisies, servait Camille et lui épargnait les soins les plus désagréables du ménage.

Derrière la boutique, dans une sorte de cabinet prenant jour sur la rue, un escalier en spirale menait au premier étage, où se trouvaient deux chambres, et de là au grenier, vaste pièce couronnée d*une belle charpente comme on les faisait au moyen âge, et que l'on aurait pu habiter sans déplaisir.

Des circonstances peu ordinaires avaient procuré à M"« Ewald cet établissement modeste. Elle y vivait sans inquiétude et faisait bien ses affaires. La plupart des jeunes gens venaient s'approvisionner chez elle, pour avoir Toccasion de lui adresser quelques mots, et leurs emplettes dépassaient presque toujours leurs besoins. Leurs visites multipliées, qui ne s*accordaient pas avec les principes de l'économie, n'avaient d'autre résultat

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cependant que de leur attirer quelques sourires gracieux, quelques réponses obligeantes, mais d'une politesse ba'r nalô. Cette réserve ne diminuait pas le nombre des prétendants. Si les uns se décourageaient, ik étaient bientôt remplacés par d'autres, et le quartier, jadis solitaire, où s'élevait la maison de Camille s'animait un peu, grâce ^ux perpétuelles excursions des soupirants»

Deux nouvelles recrues augmentèrent la troupe sentimentale; Anselme et Adrien eurent la curiosité de voir une jeune fille dont tout le monde s'entretenait : ils furent Tun etTautre surpris et charmés, formèrent également le projet de revenir. Con^me ij^ allaient chez la jeune personne à des heures différentes, ils ignoraient d'abord qu'ils fussent rivaux, et chacun d'eux s'efforça de plaire, sans soupçonner la lutte qui devait les mettr§ aux prises et envenimer des relations déjà bpstiles,

La fatuité d'Anselme, il faut bien le dire, lui avait jusqu'alors servi dans ses rapports avec les femmes, avec certaines femmes du moins, qui ont l'esprit peu étendu, le goût peu délicat. Elles forment à la vérité une classe nombreuse. Les airs de conquérant leur plaisent : elles prennent la hauteur pour de la dignité, Tinsolence pour de rénergie, et se figurent avoir soumis au pouvoir de leurs charmes le cœur d'un héros, lorsqu'elles tombent entre les ipains d'un fanfaron. Auprès de ces étourdies^ Anselme Gaudorf obtenait des succès rapides. Aussi avait*il la réputation 4*1^1 bel homme et d'un homme k bonaes fortunes, Ces victoires, cette renommée augmentaieni^ son ^^surance, lorsqu'il doigaait cour^ser une femme, il adressa donc ses galanteries h Camille avecl'air majestueux d'uQ prince qui accorde une faveur.

Mais la bonnetière avait trop de jugement, de délier-* t^^^e et d'^xpérieiiafi pour que o^ manières superbes %\mmt aupràs d'el)# te PiPiRdri suc^. Gaudorf luionuia

irni yiNGRAIICB MIUTAIRB 36S

mèmBm premier abord la sensation la plua désagréable. Son extérieur révélait, à ne pas s'y méprendre, tous les défauts de ^n caractère. Sans être fort grand, il avait une taille au-dessus de la moyenne, et se tenait cambré sur ses reins, comme si ses épaules avaient porté le poids de la voûte céleste. Ses joues volumineuses, sa mâchoire énorme fixaient immédiatement les regards : il s'en fallait bien que le front, par sa largeur et sa hauteur, fût en harmonie avec le bas de la figure. Son œil sec, dur et hautain gardait presque toujours Texpi'ession du comman^* dément. Les plis qu'on remarquait entre ses sourdls touf^ fus dénotaient l'habitude de les froncer par colère ou par menace. Quoique ses cheveux fussent blonds, ses mous<i> taches et sa barbe étaient complètement rousses» II aurait pu servir de type pour un de ces Germains qui envahirent autrefois la Gaule. Quand il adressait la parole à que^ qu'un, il semblait toujours lui ordonner ime manœuvre ou le questionner comme un juge d'instruction.

Pas plus sous le rapport des avantages extérieurs que sous le rapport du caractère, il ne pouvait donc soutenir la comparaison avec Adrien. Hubner était ce qu'on appelle un joU garçon. Bien fait, élancé, d'une taille moyenne, il unissait la grAce à l'agilité. Un front régulier, d'une médiocre hauteur, qui tournait brusquement vers le? tempes, un nez aqullin, des yeux bleus avec de grands cils, logés dans des orbites profondes, encadrés de sourcils minces et nettement tracés, une bouche aux lèvres délicates^ s'ouvrant de la manière la plus gracieuse, un menton petit, une coupe de visage très-élégante, un teint rose et frais, un charmant sourire, des cheveux touffus, bouclant à moitié, mais un peu rudes, formaient un ensemble que vies hommes même ne pouvaient regarder sans plaisir. La bonté, la droiture, quelque chose de naïf et de trop ouvert distinguaient sa physionomie. Les luttes

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cruelles, qui composent le fond de la vie sociale, ne con« venaient point à cette nature franche et douce.

L'habillement des hussards prussiens ne Tembellissait pas, à la vérité. Une tunique bleue, ornée de brandebourgs jaunes, un pantalon gris, de lourdes bottes, un casque terminé par une pointe, qui se nomme pickel^ Aau5e, ne sauraient avantager personne. Les armes qui complètent cet uniforme sont un sabre recourbé (en allemand pcMast), une carabine et des pistolets d'arçon. Mais s'il ne relevait pas la mine et la tournure du simple cavalier, il ne communiquait pas au chef plus d'élégance. Les moyens d'action, sous ce rapport, étaient égaux entre eux. L'œil d'ailleurs s'habitue si bien à un vêtement que l'on finit par ne plus y faire la moindre attention. Toutes les jeunes filles de Saarbruck en étaient là, et appréciaient les militaires indépendanmient de leur costume, de ses mérites et de ses défauts.

Pour s'introduire chez mademoiselle Ewald, pour l'admirer de près et avoir la satisfaction de causer un moment avec elle, Hubner employa le stratagème auquel tout le monde avait recours : prétextant des besoins de toilette qui, dans le fond, n'avaient aucune réalité, il acheta de jour en jour et de semaine en semaine toute une pacotille d'objets différents. S'il avait eu en amour plus d'expérience, ou le coup d'œil plus rapide, il se serait aperçu que, dès le premier moment, il avait fait sur Camille l'impression la plus vive et la plus favorable. Persécutée, opprimée pendant son enfance par un père brutal et sans cœur, elle avait conservé, depuis lors, une haine instinctive pour toutes les physionomies où perçaient les mêmes défauts. L'air dur, le langage outrecuidant, les manières hautaines de Gaudorf étaient si loin de la charmer, qu'ils lui inspiraient un véritable effroi.

La naïve douceur, la bienveillante expression d* Adrien

UNE VENGEANCE BnLITAIRE 265

la rassuraient au contraire, lui faisaient éprouver une sorte d'attraction magnétique. Sans bien comprendre Tétat de son cœur, elle attendait avec impatience ses visites, qui la rendaientjoyeusepour le reste de la journée. Elle le voyait venir de loin, et semblait même le pressentir, car, aussitôt qu'il dépassait un des angles de la place, elle Tapercevait. 11 n'avait pas encore ouvert la porte que Camille était déjà vermeille : lui se troublait encore davantage, et cette émotion à deux ne facilitait pas Fentretien.

Heureusement que les banalités du commerce, les demandes et les réponses qu'exige tout achat, leur venaient d'abord en aide et leur permettaient de nouer le dialogue. Un mot, une phrase, une observation accidentelle que l'un ou l'autre saisissait au passage, animait bientôt la conversation. Ayant beaucoup lu, Adrien pouvait toujours lui donner un intérêt accessoire, l'élever au-dessus des propos vulgaires. Si un fâcheux n'arrivait point, le temps passait vite, et la cloche de l'église voisine frappait rarement les heures sans étonner le jeune couple, et sans lui faire éprouver un sentiment désagréable.

Quoique ces entretiens dussent les familiariser l'un avec l'autre, Hubner employait toujours le même artifice pour s'introduire chez la bonnetière. 11 épuisait ainsi ses ressources ; l'argent que lui envoyait sa famille et l'argent de sa solde y passaient. La jolie marchande, soupçonnant que l'amour le portait à excéder ses moyens, s'affligeait de le voir persister dans une ruse innocente, qui était devenue complètement inutile. Elle voulait le lui dire et ne savait comment s'y prendre; mais, en amour, le plus timide inspire à l'autre de la hardiesse.

Un jour, Adrien étant venu au coucher du soleil et personne ne se trouvant dans la boutique pour les écouter, la charmante fille lui ditj en rougissant plus fort qu'à l'ordinaire :

200 unn ymowKM is&itai&i

-^ Ave2-vou8 réellement besoin de ce que vous me demandez ?

— Besoin n'est pas le mol, répliqua Hubner ; j'ai déjà toute une pacotille de semblables marchandises.

— Alors, rapportez-les-moi.

— Que je vous les rapporte ?

•^ Oui, vous les remporterez si vous le jugez nécessaire, puis vous me les rendrez encore.

— Mais ce serait un jeu d'enfant, un véritable badi»nage.

— Sans doute... et ce que vous faites? croyez^vous agir sérieusement?

•r- Plus sérieusement peut-être que voua ne pensée. Je n*osai8 venir chez vous sans un prétexte, mais l'apparence seule est frivole, dit Adrien en accompagnant ces mots d'un regard expressif.

— Alors pourquoi feindre ? je vous croyais un homme sincère.

Encouragé de la sorte et rais, à peu de chose près, en demeure de s'expliquer, Hubner laissa enfin échapper son secret. Pour exprimer sa passion, il trouva des mots pleins de tendresse, une éloquence vive et naturelle. Ce fut comme une source des montagnes qui, longtemps prisonnière, s'ouvre enfin un passage, verse en abondance ses flots plus purs que le cristal. Sans surprendre tout à fait Camille, cet aveu l'agita profondément et lui révéla les délices d'un premier amour. Elle voulut répondre et n'en eut pas la force; des pleurs lui vinrent aux yeux. Elle tendit la main à Hubner sans prononcer une parole; Hubner saisit cette main tremblante et la couvrit de baisers, pendant qu'une larme glissait lentement sur la joue de mademoiselle Ewald, et y restait enfin suspendue comme une goutte de rosée sur une fleur.

Les derniers rayons du soleil, qui pénétraient dans la

fIffX VBIfGBAIffCB MIUTÀIRE 967

chaipbre, éclairaient d'une moelleuso et pensive lumière ce groupe charmant. Nul peintre, nul statuaire n'aurait pu mieux inventer; car l'inépuisable nature produit des scèpes jiierveiUeuses, qui dépassent toutes les créations du génie humain.

Lorsque le premier transport fut apaisé, une tendre çaui^rie prolongea leur ivresse. N'ayant plus rien à se enficher désormais, ils se dirent ce quMls pensaient l'un de r^ptre, ce qui les avait frappés, ce qui les avait charmés; ils se témoignèrent une mutuelle admiration; ils se pro* Dîlreiît de passer leurs jours ensemble, de s'aimer fidèlement et invariablement jusqu'à la mort.

Is petite servante, qui entra pour annoncer le repas du poir, et un chaland qui survint terminèrent ce dialogue enchimté.

Hubner passa le reste du jour et la plus grande partie de la nuit dans une sorte de ravissement. Le lendemain , il écrivit k sa mère qu'il avait trouvé la femme de son cœur, la seule qu'il choisirait, s*il pouvait choisir entre toutes les beautés de l'univers; qu'il l'aimait, qu^il l'adorait, ne voulait ain^er et adorer qu'elle. Il ne lui demandait pas son con- ^ntement pour se marier aussitôt, puisqu'il devait terpeiner d'abord son service militaire ; mais il lui témoignait le désir de se fiancer avec Camille, d'après l'usage d'Allé- IBagne. il priait en conséquence sa mère d'y songer, de prendre à une source digne de foi des renseignements sur la jeune personne.

En lisant ce billet passionné, la fermière sourit. Elle ne se bâta point de répondre, mais attendit au contraire une seconde lettre. La lettre ne tarda point k venir. La mère écrivit alors une réplique un peu confuse, très^sensée, très«-oalme, pour voir si l'ardeur de son fils se soutiendrait. L'eBthûîisiasipe d'Adrien alla croissant. La métayère jugea «BpB devoir ^en4re au BéfieuK son 6xaltati<m. Elle lui

270 ONB VUCGSANCK BUUTiORE

vrant du haut de sa grandeur que la petite paysanne, demanda où était la marchande.

— Je vais Tavertir» monsieur, répondit la villageoise. Et elle entra dans la pièce attenante à la boutique ;

--« Mademoiselle, voici l'officier de M. Hubner, dit-*elle naïvement.

«^ Vous saves bien que je suis sortie, répliqua trèshaut M^i» Ewald, de manière à être sûre que Gaudorf Tentendrait.

Le militaire devint d'un rouge foncé qui lui donna la couleur d'une framboise^ renifla, se cambra, et sortit de la pièce phis roide qu'il n*y était entré,

— L'intolérable pécore l ditnl en fermant la porte. Congédier ainsi un officier de hussards ! Si ce n'était pas une femme, elle le payerait cher ! Mais je vois d'où le coup est parti« Elle a voulu plaire à son amant : il lui aura conseillé de me faire cette avanie. Le dr^e ! comme j'avais bien raison de le détester et de le mépriser ! On me parlait encore d'avoir pour lui des égards. Mon indulgence serait bien placée, par ma foi 1 Oh f je le mènerai tambour battant. Rira bien qui rira le dernier.

Une foule de jurons assaisonnaient ce discours, et Gau^ dorf lançait aux personnes qu'il rencontrait des regards furieux, comme s'il avait eu maille à partir avec ell^.

Ses nuiuvaises intentions ne purent se réaliser comme il le souhaitait : il avait déjà poussé tellen^ent loin l'oppres* sion envers le jeune homme, que t^es arme» se trouvaient émoussées ; comme beaucoup de tyrans, il avait épuisé par ses ei^cès mêmes les ressoqrcea de sa tyrannie.

Cependant Adrien continuait de presser sa mère pour qu'elle autorisât ses fiançailles avec Camille et obtint le consentement de son père. La judicieuse femme ne se hà-«tait point, demandait explication sur explication : elle écrivait d'ailleurs k d^s personnes graves, moins di^MMées

mt VKNGBANCK lOUTAlRE 271

que son fils à peindre la jeune bonneti^e sous les couloirs les plus avantageuses. Pendant cette recherche, les cause^ries des deux amants se prolongèrent, et Camille, de propos en propos, raconta au jeune homme toute sa vie passée. Elle n'avait besoin ni de voiles ni de mystère : le récit fut complet et sans le moindre artifice. Oa devine que le jeune homme se bâta d'en expédier à sa mère un éloquent résumé» Par cette voie et par les informations qu'elle avait prise, Uv^ Ruiner connut en détail Tbistoirf de la jolie marchande»

Son père exer<^it I0 métier de tannevHr, mdis n'avait j^*mais été asses riche ou assez heureux pour devenir pa<tron ; il ei> était conséquemment réduit au salaire des journaliers, salaire qui n'augmente presque jamais^ qui diminue quelquefois, et peut toujours cesser faute d'ou**yrage. Comme il était assen bien de figure» il avait aisément trouvé une femme, et en avait eu deux enfants, deux petites filles d'une beauté remarquable. Les âmes d'élite, et même la plupart de» hommes, puisent dans le sentiment paternel des joies nobles et profondes. Quand 86 sont envolées les premières illusions, quand on a perdu pour soi-même l'espérance du bonheur, on fait tomber ce divin rayon sur de jeunes créatures, devant lesquelles s'ouvre un horizon sans limites. Leurs fronts innocents portent une joyeuse couronne, dont nulle bise n'a encore atteint les fleurs. On vit en eux, on rêve pour eux un brillant avenir et l'on rajeunit par le cœur. Les bornes de l'existenoe se trouvent ainsi reculées : le tombeau n'en forme plus le dernier terme, la vue se porte au delà dans un riant lointain. Si aride que soit devenue notre propre destinée, un frais ruisseau la traverse, l'égayé de son mur^. mure, et l'orne ça et là de touffes verdoyantes.

Mais il y a des aveugles d'esprit, pour lesquels leohanne des affaotiona, les grêces du monde moral semblent aussi

272 UNE VENGEANCE IULITAIRE

peu exister que les magnificences et les délicatesses de la nature pour les malheureux auxquels manque la vue physique. Justin Ewald était de ce nombre. Ses enfants ne lui parurent d'abord qu'un surcroît de charges, puisunecrise commerciale ayant amené un chômage, il leur attribua secrètement sa misère. Il aurait pu aussi bien et même plus justement l'attribuer à son amour de la boisson ; mais il n'avait garde de s'accuser lui-même. Ce qu'il dépensait pour s'abrutir eût fait vivre dans le bien-être sa femme et ses enfants, lui eût même permis d'épargner quelques fonds, qui auraient été une précieuse ressource pendant les mauvais jours. Ses déplorables habitudes produisaient justement l'effet contraire, et le désarmaient avant la lutte; quand arrivaient les moments d'épreuve, le malheur tombait sur lui de tout son poids. Satisfaire ses gçûts dépravés lui semblait pourtant d'une nécessité absolue ; il était le maître, il gagnait l'argent, il avait le droit d'en faire l'usage qu'il voulait. Toutes les observations de sa femme échouaient contre sa gourmandise et son opiniâtreté.

Regardant ses filles comme la cause première de son indigence, il leur témoignait peu de tendresse. 11 châtiait brutalement leurs fautes les plus minimes, leurs inadvertances les plus légères. Pour éviter ses reproches, ses injures et ses coups, les pauvres petites auraient dû éclipser les grandes personnes par leur raison, leur expérience et leur adresse. Encore eût*il trouvé moyen de leur chercher noise. C'était contre elles que se tournaient ses mauvaises humeurs. Peu importait leur innocence : il imaginait quelque prétexte pour calmer à leurs dépens son irritation. Elles avaient beau le prier, tomber à genoux, lui demander pardon d'une faute qu'elles n'avaient pas commise, l'homme bestial n'écoutait rien et frappait comme un sourd. Les frêles créatures gardaient longtemps, des mois entiers, les marques de ses odieux traitements.

UNE VENGEANCE MIUTAIRE 273

M™« Ewald souffrait beaucoup de ces injustices et de ces violences perpétuelles. Son cœur de mère se soulevait, et des altercations orageuses la mettaient aux prises avec son mari. Elle y gagnait peu, caç Tivresse est une sorte de démence qui brave tous les raisonnements, comme elle détruit toutes les affections. Le cœur tremblant, les yeux humides, la pauvre femme était contrainte de se résigner. En l'absence du tanneur, elle pleurait avec ses filles, les consolait par les soins, par les preuves de tendresse que sa misère lui permettait de leur donner. Les enfants ont une* gaieté naturelle qui leur fait vite oublier leurs maux : la joie ne tardait point à reparaître sur le front de Camille et d'Adèle. Leurs jeux et leur charmant babil animaient la chambre comme un rayon de soleil, comme un gazouillement de fauvettes dans les buissons.

Ainsi se passèrent bien des mauvais jours. M™» Ewald supporta plus ou moins patiemment la rudesse et les iniquités de son mari, tant qu'il ne révéla point le fond de sa pensée. Mais quand il attribua sa gêne à ses filles, quand il prétendit que ces pauvres enfants étaient un obstacle invincible qui Tempèchàit d'améliorer sa position, la mère ne put se contenir. Une si flagrante injustice la transporta d'indignation, et elle éclata en reproches. Elle fiit honte à son mari de ses grossiers plaisirs, de l'ignoble état dans lequel il rentrait, de ses brutalités envers d'innocentes créatures. Ce fut une scène terrible. Ewald s'abandonna aux plus violents accès de colère, et finit même par lever la main sur sa femme, qui lui en garda une profonde rancune.

Cette explication tragique n'amenda point le tanneur. Il continua de boire comme par le passé, ou, pour mieux dire, son ivrognerie alla en augmentant. Il ne fréquentait d'albord les tavernes que le soir, quand il avait terminé son travail; maintenant il prit çà et là un jour dans la

274 VHB TEUGEANCE HlLITAillB

semiilne pour euHiver plus amplement don vice favori. Sa gêne et sa mauvaise humeur s*accrurent à proporlîoii. Cé^ tait avec un sentiment de terreur que sa famille attendait son retour, car il ne lui apportait que des injures, des menaces, des mauvais traitements et des larmes. S'il y avait un peu de gaieté chez lui en son absence, elle diminuait graduellement vers le soif, et finissait par s'éteindre avant Theure où il rentrait pour souper. Quand il prenait ce repas ailleurs, qu'on était sûr de ne point le voir revenir, les figures s'épanouissaient. Le malheureux ne comprenait même pas qu'il se retranchait la plus belle part des jouissances octroyées à l'homme, la tendresse habituelle, qui pénètre la vie et y laisse une teinte dorée, comme le soleil sur le marbre des temples grecs.

Depuis longtemps déjà M"»* Ewald ne se contentait pas de faire son ménage et de soigner ses enfants : pour diminuer les privations de sa famille, elle avait cherché de l'ouvrage et en avait trouvé sans peine, attendu qu'elle cousait fort bien. La santé reparut sur les joues de ses petites filles, mais son teiqt pâlît h proportion : elle avait plus de courage que de force. Souvent elle passait une partie de la nuit courbée sur sa tâche, pendant que la débauche retenait son mari au fond d'un bouge. Son assiduité lui échauffa le sang, lui occasionna un mal dégorge, qu'elle ne soigna point, qu'elle crut sans danger; mais le mal fit des progrès rapides. Elle éprouva bientôt une faiblesse générale : des éblouissements, des vertiges la forcèrent de se mettre au lit. Camille s'empressa autour d'elle, essaya de lui être utile; mais que pouvait une si jeune enfant? Les soins les plus empressés, la médication la plus énergique eussent été nécessaires : la pauvre femme avait une angine, et la fièvre l'avait prise dès qu'elle s'était couchée. Le délire ne tarda point à la tourmenter de rêves affreux. Ses paroles incohérentes, ses yeux égarés

UNE VENGEANCE MlLItAÎRE 275

frappèrent de crainte et tfétonnement ses deux filles.

Le tanneur, que les souffrances de sa ménagère importunaient, ne rentra point pour souper; il^je sortit même du cabaret que fort tard dans la nuit et dans une ivresse complète. Il se coucha, il dormit comme une brute auprès de la malade, sans s'apercevoir qu*elle luttait contre la mort. Les spasmes de l'agonie avaient commencé; la malheu-^ reuse mère étouffait, prononçant encore par moments le nom de ses filles. Elle expira comme le matin laissait tomber ses premières lueurs à travers des flocons de neige.

Le sommeil léthargique de l'ivrogne ne cessa que deux deux ou trois heures après. Quand il s'éveilla enfin, dans cette disposition morale qui tient le milieu entre la raison et la folie, dans ce crépuscule sinistre où luttent corps à corps rintelKgence et Tébriété, il demeura d'abord quelque temps immobile, cherchant à rassembler ses souvenirs. Enfin, ayant par hasard étendu la main et touché le corps de sa femme, la sensation terrible que cause toujours le froid d'un cadavre le fit tressaillir. 11 se souleva, se pencha sur la défunte, examina d'un œil stupéfait ce visage où la mort avait déjà répandu ses teintes funèbres, dont elle avait déprimé les traits. Et comme dans les natures même les plus vicieuses, les caractères primitifs de la moralité humaine ne s'effacent Jamais entièrement, l'aspect de cette innocente victime lui inspira un sentiment d'horreur pour hii-même. Ce fut comme une lumière d'en haut, qui dissipa un moment les nuages de ses viles passions. — « Ah ! mon Dieu! s'écria-t-il , ma pauvre femme, ma bonne Eulalie est morte ! »

Et, s*habillant à la hâte, il- courut chercher un médecin. Le docteur ne put que constater Tirrévocable effet d'un mal peu dangereux quand il est combattu, inexorable, quand on l'abandonne à lui-même.

276 Uias VENGEANCE UIUTAIRS

— Pourquoi ne m'est-on pas venu chercher plus tôt? dit-il d'un ton sévère. On a laissé mourir faute de soins une femme que Ton aurait pu aisément sauver.

Le tanneur baissa la tète; quelques voisines accourues entendirent le reproche du médecin, et tout le quartier en fut instniit peu d'heures après. Ce bruit augmenta la mauvaise réputation d'Ëwald : son patron même lui en dit quelques mots, qui humilièrent son amour-propre et touchèrent peu son cœur. Pendant àix semaines, sa conduite fut plus régulière. Il donna des marques d'intérêt à ses enfants, les babilla le matin, les défthabilla le soir, se fit apporter sa nourriture de l'auberge la plus voisine. Puis ses instincts funestes se réveillèrent, comme un serpent engourdi. Sa prétendue soif l'attira de nouveau dans les cabarets. Chaque jour ses libations devinrent plus copieuses, ses visites plus longues. Enfin, il cessa de manger chez lui et abandonna ses enfants à la grâce de Dieu. Quand il s'occupait d'elles, c'était pour leur administrer des corrections, pour leur infliger du moins les mauvais traitements qu'il appelait ainsi. Elles le fuyaient donc le plus possible, et, comme elles dormaient dans une chambre séparée, il était des semaines entières sans les apercevoir.

Comment se nourrissaient les pauvres petites? Le hasard seul fournissait à leurs besoins. Souvent elles jeûnaient. Parfois une charitable commère leur donnait un morceau de pain. Elles dévoraient les croûtes que laissaient traîner les enfants du voisinage, ou ramassaient des fruits le long des haies. Si leur faim était trop forte, elles entraient dans une maison, elles demandaient à manger, et leur grâce naturelle, l'innocence de leur âge, leurs yeux cernés, leurs figures pâles et amaigries excitant la pitié de tout le monde, il était rare qu'on ne leur donnât point quelques aliments. Le malheur développa bientôt en elles

une précoce intelKgence. Elles avaient vu mendier, elles mendièrent. Le soir, elles allaient dans les beaux quartiers, dans les rues opulentes, et de leurs voix enfantines elles imploraient la compassion. Elles obtenaient chaque fois des aumônes, qu'elles n'employaient pas toujours avec discernement. Où auraient-elles appris, les pauvres ingénues, Fart de mettre à profit des sommes minimes? Adèle venait d'avoir sept ans, Camille en avait à peine dix. Le commerce est ainsi fait, d'ailleurs, qu'il ne respecte ni la misère ni l'innocence. Les marchands leur passaient les plus mauvaises denrées de leurs boutiques, les leur vendaient très cher et, quand elles avaient une pièce d'argent, ne leur rendaient pas toujours leur compte. Ainsi négligées, battues, malpropres, souffrantes et inquiètes, les orphelines (car elles étaient orphelines par anticipation), connaissant déjà toutes les infortunes du pauvre, couraient toutes les chances contre lesquelles luttent avec douleur les grandes personnes, et dont la nature veut que le premier âge soit exempt.

Elles supportèrent assez bien leur malheureuse condition pendant l'été, au début de l'automne ; mais quand l'hiver promena ses bises glaciales dans les rues de Saarbruck, quand il broda de blanches arabesques les vitres de leur chambre, leur situation devint trop cruelle pour leurs forces. Leur père s'abrutissait de plus en plus, et ne s'occupant presque jamais d'elles, finissait par oublier qu'elles étaient au monde. Sans feu, sans lumière, sans linge, sans nourriture chaude, couvertes d'habits troués, de véritables haillons , elles dépérissaient à vue d'oeil. Nul n'osait les recueillir, l'entretien de deux petites filles étant une grosse dépense et des ouvriers généralement très-pauvres habitant le quartier où demeurait leur père. Le délabrement excessif de leur costume, qui inspirait plus que de la pitié, empêcha même quelques perte

sonnes de les recevoir chez elles, de leur donner, à Toccasion, un repas. C*est ainsi que le malheur engendre le malheur, et que Ton tombe d*une adversité dans une adversité plus cruelle. Et pourtant bien des cœurs se ser-, raient, quand on voyait Adèle et Gamille, les mains gercées, la figure livide, errer comme de petites sauvages, comme des animaux en quête d'une proie ! Leurs longs cheveux flottaient au vent du nord, leur chaussure délabrée tenait à peine ; elle fut bientôt hors d'usage, et les pauvres enfants marchèrent pieds nus dans la neige.

Un soir qu'elles mendiaient devant une belle maison, où Ton dansait au premier étage, et que le froid augmentait de minute en minute, Adèle , la plus petite, fut prise d'un tremblement général- Ses dents claquaient, tout son corps grelottait convulsivement ; elle n'avait presque rien mangé depuis le matin, et ses habits troués, déchirés, ne la protégeant point contre la bise, son sang se gelait dans ses veines.

— 11 faut partir, dit-elle à sa sœur, il faut nous en aller tout de suite; je me sens bien malade.

Les orphelines regagnèrent leur logis par des rues tortueuses et obscures ; elles se glissèrent à tâtons jusque dans leur chambre, située au quatrième étage, sous le toit, loin de celle que leur père habitait deux étages moins haut. Adèle ne put se réchauffer de toute la nuit* En vain elle se pressait contre sa sœur, en vain Camille ramassait les débris de leurs costumes pour les mettre sur elle. La jeune victime allait être délivrée de ses souffrances. La rigueur du froid, en pénétrant son corps affaibli, avait déterminé une fluxion de poitrine. Le matin, la fièvre succéda aux frissons qui avaient toute Ja nuit fait trembler la malade. Elle dit à sa sœur :

— Je souffre bien, ma pauvre Camille, et j'ai si soif, si soif!

Elles avaient reçu la veille une dizaine de kreutzers. Camille se leva, les prit, et pour consoler la patiente :

— Ne pleure pas, lui dit^elle; je vais bien te soigner. Tu seras ma petite fille, et moi je serai ta mère.

Elle descendit, revint en quelques minutes, On était au mois de décembre : il gelait à six degrés. N'ayant ni charbon, ni fourneau, pas un seul instrument pour faire du feu, Tignorante créature prépara un verre d'eau sucrée, aussi froide que de la neige. Adèle but avidement. C'était un breuvage de mort, dans la situation périlleuse où elle se trouvait. Son mal s'accrut avec une effrayante rapidité : une toux horrible secoua bientôt sa frêle organisation. Croyant la soulager, sa sœur lui offrait de temps en temps le redoutable liquide, dont le froid ravageait ses poumons. La journée entière s'écoula ainsi. Camille mangea du pain blanc, des figues, des amandes et des noix, qui la régalé* rent, car les friandises sont le genre de nourriture auquel les enfants donnent la préférence. Lorsque le soir fut venu, elle alluma une chandelle qu'elle avait eu soin d'acheter, et passa presque toute la nuit assise sur une vieille malle, dormant k moitié, grelottant sans cesse. Adèle ne goûta qu'un repos fiévreux, interrompu, troublé par des eauehemars, des étouffements et des spasmes.

Le lendemain, quand l'ainée regarda la cadette, l'aspect de son visage l'effraya. Son œil était déjà terne et des nuances violettes marbraient ses joues.

— Te voilà tout à fait malade, ma chère amie, dit-elle à sa sœur ; j'irais bien chercher le médecin, mais je sui9 si nue, si délabrée, qu'il ne voudra point venir. Ces mes^ sieurs-là ne ce dérangent point pour de pauvrçs petites filles, Cependant je vais essayer.

— Non, non, répartit Adèle d'une voix faible. Laisse-moi mourir, ma bonne Camille. J'irai retrouver maman là^haut^

280 UNE VENGEANCE MILITAIRB

dans le ciel, ofi on m*a dit qu'elle serait bien contente de me voir. Nous avons été si malheureuses, si malheureuses, depuis qu'elle nous a quittées. Oh! vois-tu, j'aime mieux ne plus souffrir !

— Et moi je vais être toute seule, lui répondit Camille. Je m'ennuierai bien. Ce sera triste d'aller toujours sans toi; je n'oserai plus chercher ma nourriture et le soir tendre la main aux passants. Avec qui pourrai-je causer? Les autres enfants me méprisent, parce que mes habits sont en guenilles.

— Fais comme moi, repartit la cadette; tâche de mourir bientôt. Alors maman nous soignera, comme elle nous soignait auparavant, et nous n'aurons plus froid, nous n'aurons plus besoin de courir toute la journée dans les rues.

— Non, ne m'abandonne pas, reprit Camille; je t'aime bien, vois-tu. Oh! ma pauvre petite, comme tu es pâle? Comme tu trembles ! Je ne sais quoi faire pour le soulager. Ah! si je pouvais être malade à ta place !

L'agonie de la petite fille commençait; le bruit rauque et saccadé du râle frappa Camille de terreur : elle sentit qu'elle était en présence d'un affreux mystère. Dans son trouble et son effroi, elle courut chercher une voisine. C'était une femme assez indifférente de caractère, mais elle ne put voir sans émotion ce douloureux spectacle. Le récit des prétendus soins que Camille avait donnés à sa sœur la fit frissonner. Elle alla en toute hâte chez le seul médecin qu'elle connût. Le médecin était absent. Qu'aurait-il pu faire d'ailleurs? Les moments d'Adèle étaient comptés : la science humaine n'a pas de secrets pour soustraire à la mort les victimes qu'elle a marquées de sa fatale empreinte.

Vers dix heures la petite fille expira. La conomoiunauté

UNE VBNGEANCE MILITAIRE 281

de souffrances avait développé dans ce jeune couple une affection que ne semblait point comporter un âge si tendre. Lorsque Taînée vit sa sœur immobile et muette, elle fondit en larmes, elle éclata en sanglots, donna tous les signes d*un véritable désespoir.

A peine si Ewald témoigna quelques regrets : il hésita même à escorter son enfant au cimetière. Après tout, ce n'était qu'une fille de moins, et il ne se souciait pas plus de Tune que de l'autre. Mais sa dureté de cœur, l'abandon où il avait laissé les pauvres petites, la catastrophe qui venait de terminer les jours de la cadette, soulevèrent dans le quartier une réprobation générale. Son patron lui déclara que, s'il ne changeait pas de conduite, il ne trouverait plus d'ouvrage ni chez lui ni ailleurs. Pour témoigner son repentir, Ewald, le soir même, roua de coups sa fille aînée. Les cris déchirants que jeta Camille apprirent à la maison entière cette brutalité nouvelle, qui augmenta l'indignation publique. Ce ne fut qu*une rumeur dans tout le voisinage. « L'aînée mourra comme sa sœur, ou plus malheureusement encore, disait-on, si une personne charitable ne prend pitié d'elle et ne la recueille point. »

L'histoire des deux enfants, les inquiètes réflexions que suggérait le sort de Camille, parvinrent aux oreilles d'une bonnetière, qui occupait, une maison peu éloignée. Elle cachait la bonté la plus réelle sous l'extérieur le plus désavantageux. Sa colonne vertébrale avait fléchi de bonne heure par suite d'une faiblesse originelle, et à cette difî'ormité se joignaient toutes les difl'ormités accessoires que l'on remarque chez les bossus, des bras trop longs en apparence^ des mains osseuses, de grands pieds, une démarche bizarre. Une large bouche aux dents irrégulières, des pommettes saillantes, un front bosselé, une peau rude et terne, rendaient son visage aussi peu attrayant que son corps. Mais elle avait de beaux cheveux brgnSi

m UNE VBNGBANCR mUTAIRC

des yeux bien faits, brillants et expressifs. Une doace tristesse, une mélancolie touchante, que les vices de son organisation et la solitude morale qui en est la suite ex« pliquaient assez, voilaient fréquemment son regard. Oq n'observait en elle aucun trait du caractère agressif^ gé* néralement produit par les imperfections de la taille.

Les souffrances et la position eritique delà jeune EwsM lui causèrent un attendrissement profond. Elle voulut la voir, et sa maigreur, son teint blême, ses traits délicats, son air souffrant gagnèrent le coeur de la bonnetière. Elle baisa au front Camille et lui demanda si elle voudrait demeurer avec elle. L'orpheMne leva sur W^ Domen des yeux diarmants, od se peignaient le doute, l'espérance et la crainte.

— Oh I madame, je serais trop heureuse, dit-elle.

— Eh bien, va prier ton père d*y consentir.

— Ce n'est pas la peine, madame, il sera bien content de me savoir ailleurs que chez lui.

— Il faudra lui parler cependant,

— Si vous étiez assez bonne pour le faire vous-même ? Il me battra encore. Je ne puis rapprocher sans avoir peur, et il m*a défendu, avec les plus grandes menaces, de jamais venir le trouver à la tannerie.

— Alors, je me chargerai de l'affaire. Comment t'appelles-tu, mon enfant?

— Je m'appelle Camille, madame.

— Camille, c'est un joli nom. Va chercher tes bardes, ma petite, et reviens sur-le-champ. Tu seras désormais ma fille.

Une faible rougeur colora le visage de rorpheline»

'^ Mes bardes, madame ? Je n'ai plus que des baillons, Q(mm ceux que vous me voyez.

UNS VS((G«iNG& IMUTAIRIP 383

— Il faut alora que je m'occupe sans délai de ton costume, lui pépUqua en souriant la bonnetière.

— C'est donc bien vrai, vous me gardezî demanda Camille.

— Rien de plus vrai, mon enfant, tu ne me quitteras plus.

— Quel bonheur! que! bonheur ! dit la pauvre abandonnée, en frappant dans ses petites mains.

Puis, par un soudain élan de tendresse et de gratitude, elle sauta au cou de M"' Dornen qui était assise, et elle la couvrit de baisers. Ces marques de joie, ces caresses naïves, émurent la marchande jusqu'au fond du cœur. Elle pressa Tenfant contre sa poitrine, et deux larmes délicieuses coulèrent lentement sur ses joues. Elle éprouvait dans sa douceur infinie le sentiment maternel, et venait d'adopter pour toujours l'aimable créature.

Dès ce moment, elles furent unies comme si le même sang qoulait dans leurs veines. Une indissoluble parenté s'était soudain établie entre elles par le cœur. Elles s'aimèrent, elles se comprirent, elles furent l'une pour l'autre une vraie mère et une vraie fille.

M'i« Dornen cherchai aussitôt dans sa boutique, dans se» armoires et sa garde-robe, de quoi yèiir l'orpheline. Une ouvrière fut mise en réquisition pour habiller mH^ champ la jeune paria, désormais sauvée de l'oppression, de la misère et du vice. Le lendemain soir, elle était cos'^ tumée à neuf des pieds jusqu'à la tète, Miie Pomen la trouva charmante, et elle avait en réalité la plus graç^ause tournure.

Dès les premiers BK)ts, son père consentit à ce qu'on lui demandait. Il éprouvai même une joie sincère (car le mal et l^ hm 9Q xpètent dimi^ le cmat de l-homme), en p^an^mt que QmiUa allait ^re aoignée, noume, «jrveillée,

28/i UNE VENGEANCE MILITAIRE

instruite. M"« Dornen l'envoya le lendemain à Técole, où elle montra une intelligence peu ordinaire, le malheur l'ayant contrainte de réfléchir avant Tâge. Elle couchait au premier, dans la chambre de la bonnetière, qui se levait doucement pour la laisser dormir quelques heures encore, et attendait son réveil d'un cœur impatient. C'était alors que commençait la journée. Le sourire, la gaieté, le babil de l'enfant, animaient toute la maison. Le soir, M"« Dornen attendait son retour de l'école avec la même anxiété. Elle regardait, pour ainsi dire, marcher l'aiguille, pendant la demi-heure qui le précédait. Les soins nombreux qu'exige l'enfance, elle les donnait à Camille sans jamais se lasser, y puisant au contraire des joies intarissables. La petite répondait à son affection par la tendresse la plus vive. La pauvre infirme, que nul n'avait aimée, en éprouvait des transports de plaisir.

Et sa fille adoptive grandissait, se fortifiait à vue d'oeil. Le teint rose de son âge avait succédé aux couleurs maladives du besoin el de la détresse. Camille embellissait tous les jours, et M*'» Dornen la tenait sur ses genoux, la dorlotait, la contemplait des heures entières. Une satisfaction morale accompagnait d'ailleurs ces jouissances maternelles. L'œil du bienfaiteur se repose sur son bienfait, comme sur un témoignage de sa bonté, de sa vertu; il lui inspire Testime de lui-même, le soutient, l'encourage à persévérer dans une noble voie et l'entoure d'idées riantes, comme d'un printemps intellectuel.

Ewald mourut d'accident, à la manière des ivrognes. Un soir qu'il avait trop bu, et qu'un brouillard compacte épaississait les ténèbres, le pied lui glissa au bord d'un canal. C'était dans un endroit retiré, où personne ne pouvait le secourir. Il ne se débattit pas longtemps au milieu du froid liquide : après un'intervalle de quelques minutes, il périssait dansPhâbètement de l'ivresse. La bonnetière, qui ne

l'avait vu que deux ou trois fois, et qui le méprisait beaucoup, n'eut pas lieu de s'attendrir sur sa fin tragique. Elle se félicita seulement de ce que nul, dès ce jour, n'aurait le droit de lui disputer sa fille adoptive, de troubler ses généreux desseins à son égard.

Et Camille se développait rapidement : elle montrait une intelligence vive, nette, judicieuse. Elle aimait le travail et ne tarda point à seconder sa bienfaitrice. Chaque année, pour ainsi dire, elle acquérait une grâce et une beauté nouvelles. Lorsqu'elle eut dix-sept ans, on aurait en vain cherché une aussi jolie personne dans tout Saarbruck et dans les environs.

Ce fut alors qu'une maladie emporta M^*® Dornen. Une seule affection avait rempli son cœur, une seule idée la préoccupa au moment où elle sentait la vie lui échapper. Elle prit ses mesures pour instituer Camille .son unique héritière : elle ne lui laissait pas une fortune, mais quelques rentes, une maison, un petit commerce; elle lui assurait une position indépendante, qui allait en faire un bon parti. La beauté de la jeune fille avait, depuis quelques années, singulièrement accru la vente de la bonnetière. Elle était à peine sortie de l'enfance que les acheteurs se disputaient déjà son attention et ses sourires.

La perte de sa bienfaitrice accabla M"« Ewald d'une triple douleur. Elle lui rappela sa misère, son abandon d'autrefois, la générosité avec laquelle la défunte l'avait tirée de l'abîme, les soins et la tendresse dont elle l'avait comblée depuis lors. Elle, qui ne lui devait rien, s'était montrée à son égard plus affectueuse que bien des mères ; et que tant de bonté, de délicatesse fût englouti dans l'étroite cellule où dorment les morts ! c'était une idée 'qui bouleversait l'esprit et le cœur de la jeune fille fille. A son âge, on a pour souffrir toute la puissance de l'imagination, toute la fraîcheur et la vivacité du sentiment. Mais

236 UNE VENGEANCE MnaTAI^E

niissi la jeunesse, avec ses souffles embaumés, son soleil, gon invincible espoir, sèche irrésistiblement vos pleurs.

Aux chagrins succédèrent peu à peu les rêves poétiques de Tamour. La solitude n)éme de la jeune fille augmentait ses mystérieuses aspirations. Sa vague tristesse ne diminua, ne l'abandonna que lorsqu'elle eut vu Adrien. Nulle affection plus légère ne pouvait remplacer pour elle la tendresse de sa bienfaitrice.

Cette touchante histoire, et, il faut bien le dire aussi, la position de fortune dans laquelle se trouvait M"** Ewald firent sur les parents de Hubner la plus favora'ble impression. L'attachement de leur fils ne pouvait être envisagé comme une passion romanesque : le mérite de la jeune personne et les dons qu'elle tenait de M"* Dornei^ juslifiaient son choix, car la dure expérience dç la vie enseigne à ne pas dédaigner le bien. Mais, par une dernière précaution, Mme Hubner voulut voir la jolie marchande, constater la similitude des portraits avantageux que plusieurs mains lui avaient tracés.

Un jour donc, après la moisson, elle arriva tout à eoup dans la petite ville de Saarbruck, sans avoir annoncé son projet, et envoya aussitôt avertir son fils. Dès qu'il en eut obtenu la permission il accourut, et la joie de revoir sa mère lui fit oublier d'abord tout autre sentiment, toute autre préoccupation,

rrr. Tu te doutcs pourquoi je suis venue? lui dit bientôt la fermière.

-—^ A cause de m^ lettres et de m^s intentions... lui répliqua le jeune homme avec quelque trouble, pendant qu'une subitç rougeur augmentait Tédat naturel de son teint,

-* Ton père et moi, r^prit^le, nous n'avons pas voulu autoriser un engagement au»ai sérieux» sans que Tun de

ma VEÏTGEAlSrcÈ MlLUArRÊ 287

nous aa moin» eût vu la jeune fille de ton choix, et fût présent à la cérémonie.

— Eh bieni ma mère, allons chez Camille; tu admireras sur son front, dans ses yeux charmants, la beauté de son cœur.

Et Frédéric, frémissant d'une émotion qu'il cachaitavee peine, conduisit la métayère chez M^ie Ewald.

Il y a des figures qui n'expriment rien, parce qi^ elles n'ont rien à exprimer; il y en a d'autres qui, parunecom* binaison de lignes indépendantesdu caractère, annoncent des qualités absentes ou des vices chimériques; maiscer-* taines physionomies révèlent au premier coii^ d'oeil les bons et les mauvais penchants. Quelques têtes graeieuses ou fières, miroirs de noblesse et de candeur, portent avec elles la persuasion, gagnent iianaédiatément la sympathie. Le visage de Camille produisait sur-le-champ cet cflet.Dès qu'elje l'eut vue, dès qu'elle eut causé quelques moments avec elle. M™» Hubner sentit qu'elle ne s'appartenait plus, qu'un irrésistible aimaat l'attirait vers la jeune 811e. Ces deux âmes pures et délicates étaient Mtes pour â^eiitendt-e. Quelques jours après, la métayère annonça au couple ravi que leurs fiançailles auraient lieu quanâ Ss le voudraient, a'est*»*dire le plus tôt possible* llle avait Fintenâon d'y présider elle*ix^me.

Un obstacle seulement menaçait de retarder la fèfë t Adrien devait obtenir la permission de rester absent presque tout un jour, et il n'était pas probable que Gaudorf lui octroyât cette faveur. La nécessité rend ingénieux. ifobner pensa qu'il ferait bien de s'adresser à l'autorité supérieure^qu^pn chef- d'escadron serait plus obligeant* Si cette oemarche blessait le tyrannique officier, Adrien ne s'en inquiétait guère, ou, pour mieux dire, s'en réjouissait d'avance.

Il la fit donc sans la moindre hésitation. Le personnage

auquel ii s'adressa était un homme de grande taiDe, de formes élancées; son attitude, ses gestes avaient une élégance naturelle. Son visage aux traits nettement dessinés offrait le même caractère de distinction. Malheureusement, ses pommettes couperosées annonçaient une faiblesse de poitrine, qui ne lui permettait pas de rêver une longue carrière. Aussi uneexpression de tristesse calme séjournaitelle, comme une ombre, sur sa figure. Mais les défauts de son organisation avaient produit d*heureuses conséquences morales, apaisé de bonne heure ses passions, adouci son caractère, élevé son esprit. Son œil sérieux attestait le goût et l'habitude de la réflexion. Hélas! Thomme est ainsi fait que le chagrin le purifie, que la douleur Taméliore ! La souffrance est un rude cavalier qui tient en bride les mauvais désirs, prévient les faux pas, et nous conduit, bon gré mal gré, vers la sagesse.

— Pourquoi m'adressez-vous cette demande ? répliquat-il à son subordonné, lorsqu'il connut le motif de sa visite. Votre officier pouvait aussi bien que moi vous accorder l'autorisation qui vous est nécessaire.

Quoique cette question embarrassât Hubner, il prit le parti d'affronter bravement le péril.

— M. Gaudorf me déteste, et non-seulement il ne voudrait m' octroyer aucune faveur, mais lui demander une grâce serait lui indiquer un endroit vulnérable; il ne cherche que les occasions de me molester.

— Prenez garde, jeune honune, vous accusez votre supérieur.

— Je ne l'accuse pas, dit Adrien avec une certaine émotion; je porte à votre connaissance un fait malheureusement trop réel, et vous explique ce qui m'a donné le courage de venir vous importuner. Mais, si je ne me trompe, vous devez avoir entendu dire quelques mots des persécutions que j'ai souffertes, car elles frappent les yeux de tout le

UNE VENGEANCX MILITAIRE 289

monde et sont devenues dans toute la ville un sujet d'entretien.

— Je me rappelle, en effet, avoir ouï dire que, vous et votre officier, vous n'aviez pas l'un pour l'autre une grande sympathie.

— Ce n'est pas moi, capitaine, qui lui ai témoigné des sentiments hostiles; c'est lui qui m'a pris en aversion dès les premiers jours, et Dieu sait combien il m'a fallu de patience pour supporter j>es injustes rigueurs!

Une idée bienveillante passa comme un éclair dans les yeux du chef; des mots de consolation lui vinrent au bord des lèvres, mais il fit un effort sur lui-même et comprima ses généreuses pensées.

— La discipline doit régner sans partage sous les drapeaux, dit-il; n'oubliez jamais que vous êtes au service. Sans une obéissance aveugle, point d'organisation militaire possible.

Et l'expression mélancolique de sa figure sembla témoigner qu'il n'approuvait pas cette dure contrainte, ou qu'elle lui avait pesé bien des fois.

— Mais, reprit-il, vous étiez venu pour me demander une permission. Quel jour doit avoir lieu la cérémonie?

— Comme après-demain sera un dimanche, et que ma mère ne peut séjourner longtemps à Saarbruck, nous vous serions fort obligés, l'un et l'autre, si vous m'accordiez l'autorisation de rester avec elle depuis dix heures du matin jusqu'à dix heures du soir.

— Avec elle, dit le chef d'escadron pendant qu'un léger sourire animait ses traits, et avec votre fiancée, sans doute ?

Puis, prenant un billet dans un carton, il ajouta quelques mots à la formule imprimée. Tandis que Hubner le remerciait, la figure étincelante de joie et de reconnaissance, il le congédia d'un air paternel ; au moment où il

200 UMI VENOKAIICI MIUTAIRE

allait quitter la pièce, û lui fit encore un signe de téce im>tecteur.

Les fiançailles en Allemagne sont regardées comme une cérémonie très-importante : c'est une sorte de mariage mystique, où les époux s'associent de cœur et d'intelligence, goûtent les premières douceurs de Tamour, avant de s'appartenir sans réserve. Dès ce moment, une familiarité plus grande leur est permise : le jeune homme et la jeune fille peuvent sortir ensemble, causer à l'écart, prendre Tun avec l'autre d'innocentes libertés, entretenir leur affection par de mutuels cadeaux. La fête qui unit moralement Adrien et Camille eut lieu dans toutes les règles. On avait convoqué certains parents de la jolie bonnetière, quelques amis du futur, les personnes respectables auxquelles M»»o Hubner avait écrit pour leur demander des renseignements. Un festin était préparé chez M"* Ewald, au premier étage. Les amants échangèrent deux anneaux d'or, à l'intérieur desquels étaient gravés leurs noms et la date de leur poétique alliance. La fermière leur adressa une exhortation maternelle, leur recommanda d'être toujours l'un pour l'autre des amis, des soutiens et des consolateurs, puis appela sur eux la protection (fivine. Les deux époux s'embrassèrent et le festin commença. La gaieté la plus douce y régna sans interruption ; une promenade dans la campagne et une séance dans une guinguette fameuse occupèrent la soirée. Le lendemain. M"*' Hubner partit pour retourner chez elle.

Ce fut à Saarbruck un grand événement que les fiançailles de Camille avec un simple hussard. Tant de beaux messieurs l'avaient courtisée, tant d'hommes bien établis avaient espéré obtenir sa main, tant de jeunes commis s'endormaient en rêvant d'elle ! Quant aux femmes, elles la mêlaient à toutes les conversations. Bien des soupirants, avoués ou secrets, ressentirent un violent dépit; mais nul

UMB ViNGSANCfi lltI«ITilR£ 291

n* éprouva up^ /aortification plus amëre que Gaudorf, Le succès avéré de Hubner Je blessa Jusque daQs le& derf*niers replis de son orgueil. Le jour même où son souffre-»douleur remportait publiquement la victoire, le chef d'escadron lui avait adressé, en pleine parade, une exhor»talion .à Tindulgence et à l'équité, dont le but manifeste n'avait échappé aux regards de personne. Tous les malheurs, comme il le disait d'un air furieux, tombaient sur lui l'un apràB Tautre.

Son amour-propre excessif ne put se résigner à tant d'humiliations. Pour se donner contenance et voiler sa défaite, il employa l'astuce. Beaucoup de gens lui parlèrent de la cérémonie qui avait eu lieu, soit avec l'intention de le narguer, soit dans l'innocence de leur cœur. Chaque foi» il prit un air avantageux, frisa sa moustache, et laissa cpnaine malgré lui échapper un sourire. Aucun artifice ne lui répugna ; ses insinuations, ses haussements d'épaules, ses clignements d'yeux produisirent plus d'effet qu'un mensonge direct : ils donnèrent à entendre tout ce qu'on voulut.

Nulle part les bruits ne se répandent avec autant dç proniptitude que dans les petites villes. Tout le monde sut Inentèt qu'Anselme Gaudorf se posait en amant délaissé. Les jaloux, les envieux, les bavards, les libertins, les railleurs, les soupirants évincés, en profitèrent pour donner libre cours à leurs langues et satisfaire des passions di« verses, mais également répréhensifales. On commenta les gestes, les regards de l'officier; on y ajouta, on les enve* nima. Quelques débauchés affectèrent de plaindre l'aveuglement du jeune homme. Ces fâcheuses rumeurs devaient infailliblement parvenir aux oreilles de Camille et d'Adrien. I3n ami officieux, des amies complaisantes, se chargèrent de les en instruire.

Le premier sentiment de Hubner fut d'aller trouver le

uhe vemgbance ihutauis

rodomont, de le souffleter et de le provoquer en duel. Mais les lois militaires s'y opposaient ; cette inutile violence l'eût fait traduire devant un conseil de guerre et probablement condamner à mort. Il lui fallut ronger son frein, contenir ses accès de haine et de fureur. Mais nul ne pourrait dire ce que lui coûta cette amère patience. L'idée lui venait de brûler la cervelle au calomniateur et de se tuer ensuite; mais la douce image de sa fiancée, mais ses rêves de bonheur, se jetaient, pour ainsi dire, au-devant de lui et l'arrêtaient au bord du précipice.

L'odieuse nouvelle produisit sur GamiUe d'autres effets. Ce qui domina chez elle, ce fut bien moins le ressentiment qu'une profonde douleur. Quand on a la conscience de mériter l'estime publique, de n'avoir transgressé aucune loi morale, et qu'on se trouve frappé dans son honneur par de lâches inventions, quand on est jeune d'ailleurs et que les durs enseignements de l'expérience n'ont pas encore amorti votre sensibilité, la honte injuste qui vous enveloppe de sa louche atmosphère vous cause des transports de désespoir. Ce respect d'autrui auquel on tenait plus qu'à tous les biens de l'univers, on ne peut se résigner à le perdre sans avoir commis la moindre faute. Le cœur de la marchande se révoltait contre l'humiliation que lui infligeaient dans sa ville natale, aux yeux de ses concitoyens, les ignobles vanteries d'un fanfaron. Mais comme les miasmes de la peste, la calomnie est un fléau insaisissable et inattaquable; il faut en supporter l'action cruelle ou mourir.

Hubner avait hâte de revoir Camille pour puiser dans ses regards, dans son sourire, dans son affectueux entretien quelque sérénité. Il ignorait que les manœuvres perfides d'un mécréant fussent venues à sa connaissance. Mais lorsqu'il entra chez elle, pendant une courte sortie autorisée après le service du jour, le teint pâle, les yeux cernés.

UNE VENGEANCE BOLITAIRB 293

l'air triste et souffrant de M"e Ewald lui annoncèrent qu'elle savait tout.

— Eh quoi! lui dit-il, vous avez pleuré? vous vous êtes émue à ce point? 11 y a des bassesses que Ton punit ou que l'on dédaigne; mais les larmes d'un noble cœur sont trop précieuses pour que le premier fourbe venu puisse les faire couler.

— Vous êtes un homme, Adrien, lui répliqua la jeune fille, et armé d'une vigueur de caractère que ne possèdent point les femmes. Vous pouvez rêver la vengeance; mais nous, rien ne donne issue à notre douleur; eUe nous oppresse, elle nous étouffe de son poids intolérable. Comment vous dire ce que j'ai souffert, ce que je souffre encore ?

Et une larme tomba des yeux de Camille sur la broderie qu'elle tenait entre ses mains avec l'abattement de la tristesse.

Mais son attendrissement ne gagna point le cœur de Hubner. Elle venait de déchaîner, contre son intention peut-être, le, génie malfaisant et redoutable que le jeune homme contenait avec les plus pénibles efforts.

— Oui, nous pouvons rêver la vengeance! s'écria-t-il. Le misérable! le lâche! J'ai tout^ enduré, son orgueil, son injustice, ses manières brutales; j'espérais, à force de patience, vaincre son animosité, ou me vaincre moimême et me rendre insensible; mais il a comblé la mesure. Je serais le dernier des hommes, si je supportais plus longtemps ses outrages. Vous avez raison, Camille, il faut que je foule aux pieds cette brute, que je règle enfin et pour toujours mes comptes avec lui, que je soulage mon cœur ulcéré.

En entendant ces paroles furieuses, M^** Ewald s'aperçut qu'elle avait commis une imprudence. Elle se leva, pâle comme une statue, et tourna vers son fiancé des re-

i9tl tJflE YEIIGEANCB UILITAIRS

gards suppliants. Hubner se promenait à grands pas dans la chambre. Son visage, ordinairement si calmé, avait une expression terrible : ses yeux étincelaient, ses gestes violents annonçaient le désordre de son esprit. Comme tous les hommes bons et pacifiques, lorsque l'excès de Tiniquité rompt les digues où s'enferme d'habitude leur mécontentement, il ne se possédait plus.

— Hubner ! Hubner ! dit la jeune fille en s'approchant de lui, calmez-vous, au nom du ciel ! J'avais perdu la raison, quand je vous ai parlé de vengeance. Les lois militaires la rendent impossible. Quels malheurs nous me* nacent Tun et l'autre, si vous écoutez Votre ressentiment !

Et elle employa toute Téloquence de la passion et de la frayeur, toute l'éloquence des prières et du regard, les caresses même (les premières qu'elle lui donnait), pour apaiser ses dangereux transports. Mais elle avait beau faire : l'incendie, allumé par une étincelle, continuait de brûler; des causes de haine et de rancune trop nombreuses s'étaient accumulées depuis six mois dans le cœur d'Adrien, comme des matériaux inflammables, pour que le fléau pût être conjuré tout à coup. Hubner voulait tâcher de se trouver seul à seul avec Gaudorf, Tinsulter, le frapper, Tobliger a se battre, et, s'il ne périssait point dans la lutte, courir touteé les chances d'un jugement où il espérait que l'évidente Justice de sa cause le ferait absoudre. Il se trompait sans le moindre doute ; mais, aveuglé comme il l'était par la passion, rien fte pouvait dissiper son erreur. Il marchait toujours à grands pas dans la boutique, épanchait sa fureur en menaces et en imprécations. Sa malheureuse fiancée voyait avec désespoir échouer tous ses efforts.

Il y avait longtemps que durait cette pénible scène, et M"« Ewald succombait à la durée comme à la violence de ses émotions, lorscîUê l'horloge de l'église s'ébranla : elle

fit entendre la sonnerie préliminaire, puis neuf coups retentirent dans le vieux clocher. La jeune marchande tressaillit comme au tintement d'un glas funèbre. C'était l'heure de la retraite : en ce moment, Adrien aurait dû être à la caserne. 11 allait vouloir partir, et, s'il partait dans l'état d'exaspération qui bouleversait toutes ses facultés, il était perdu sans retour. Jamais voix prophétique n'inspira une plus vive terreur.

Hubner compta effectivement les notes lugubres* — ■ Déjà l s'écria-t-^il, lorsque la dernière eut fait vibfer les échos de la place.

Et il se tourna vers la porte en adressant à Camille ses adieux4 Mais la jeune fille se plaça devant lui et ^arrêta.

— Non, non, lui dit-elle ; non, vous ne me quitterez point, égaré comme vous Têtes. Vous n'avez pas repris possession de vous-même, Adrien. Voils m'entendez, vous me comprenez à peine, et vous ne voyez pas l'abtme où vous courez. On sauve par tous les moyens un enfant qui va tomber dans une rivière ; vous êtes devenu un enfant et je vous sauverai malgré vous.

Pendant que M"« Ewald proférait ces mots, son teint s'était ranimé, ses yeux brillaient ; une sorte d'exaltation fiévreuse lui prêtait pour ainsi dire un charme surnaturel. Adrien fut ébloui et comme fasciné.

— Mais vous croyez donc que j'ai perdu la raison? s'écria-t-il.

— Oui, vous l'avez perdue, lui répondit la jeune fiUei car vous allez sacrifier à votre colère votre existence et la mienne, mon bonheur et le vôtre. Si vpus mourez, vous pensez bien que je ne vous survivrai pas* Et pourtant ce n'est point là mon plus cruel souci* Je comprends que l'on brave la mort, mais je ne comprends point que l'on renonce à des espérances comme les nôtres.

296 UNE VBNOEANCE laLITAlRE

La passion profoade qui inspirait Camille toucha Hubner au cœur.

— Oh ! vous m'aimez ! dit-il. Votre figure n'est pas plus noble et plus belle que votre âme. Chacun devrait envier mon bonheur, et cependant,..

— Oui, je vous aime, dit Camille en l'interrompant. Et votre mère aussi vous aime, et votre père ne vous aime pas moins qu'elle. Ne voyez- vous pas ce que je souffre ? Ne devinez-vous point l'affliction que vous allez leur causer ? Et tout cela, pour qui ? Pour un misérable dont la sottise et l'orgueil vous divertiraient, si une chance malheureuse ne vous avait placé momentanément sous sa domination. 11 faut au moins juger ses adversaires, les estimer à leur valeur, et ne pas les honorer d'une haine qui leur prête une importance chimérique.

L'évidente justesse du raisonnement frappa Hubner; il flattait d'ailleurs son ressentiment.

— Oh ! oui, dit-il, un vantard, un homme de rien, un lâche, qui tremblerait devant le fourreau de mon sabre, si j'avais le droit de lui en montrer la lame !

— Et puis, ajouta Camille, on ne doit point seconder les plans de ses ennemis. En vous laissant égarer par votre violence, vous joueriez le jeu de cet ignoble rodomont. Que cherche-t-il? Un prétexte pour vous accabler, un moyen pour vous anéantir. Quand même vous tireriez de lui une vengeance terrible, vous n'en tomberiez pas moins dans le piège où il veut vous attirer, vous n'en seriez pas moins sa victime. Que nous importe sa mort, si vous mourez après lui?

Cette réflexion dissipa, comme un coup de vent, tous les nuages qui offusquaient le bon sens du jeune homme.

— Sans doute, s'écria-t-il, l'infâme ne demande que ma ruine ; il voudrait trouver une arme pour me percer le coeur. Ce serait folie que de remettre mon sort entre

ses mains. Il faut que je comprime rindignation, la soif de vengeance qui m'obsèdent ; il le faut... tant que je serai au service, menacé par une loi exceptionnelle ; mais, plus tard, oh ! plus tard, je verrai si ce fanfaron a du sang dans les veines !

— Eh bien ! lorsque vous pourrez le traiter d'égal à égal, lorsqu'il ne sera point abrité derrière un code tyrannique, j'approuverai tout ce flue le ressentiment vous inspirera. Des douleurs comme les nôtres demandent une expiation. Je suis femme, mais j'ai débuté dans la vie par le malheur, et je sais au besoin braver le péril. Quand les temps seront venus, je ne vous retiendrai pas. Mon. amour, mon anxiété ne m'empêcheront pas de vous dire : « Frappez cet oppresseur, frappez ce calomniateur au visage, demandez-lui compte du supplice qu'il nous a fait éprouver, quand la vie n'aurait dû avoir pour nous que des joies et des sourires.

En prononçant ces mots, la bienveillante, l'aimable Camille avait l'air d'une prophétesse biblique lançant l'anathème sur une ville coupable. Tant l'excès de la persécution peut exalter les natures les plus douces, tant la haine du mal et une juste indignation peuvent changer momentanément les caractères ! Adrien fut entraîné.

— Eh bien ! mon courage égalera le vôtre ; je me montrerai digne de vous. Ouï, je mettrai sur ma figure un masque impénétrable ; mon cœur deviendra insensible comme les rochers qui bordent la Saar. J'amasserai ma rancune goutte à goutte, afin de la laisser déborder en temps opportun. C'est pour mon amour que je vais souffrir, c'est mon bonheur que je vais sauver. Les martyrs prouvaient leur foi par leur constance dans les supplices; j'endurerai sans colère, sans abattement, la présomption et l'arrogance d'un sot.

Puis, s'attendrissant tout à coup, il prit la main de la

298 tmt VENGEANCE MltlTAIRE

jolie marchande et lui fit ses adieux. Mais ils venaient d'éprouver Fun et Fautre des émotions trop fortes, trop douloureuses pour se quitter ainsi. PeU à peu leurs têtes se rapprochèrent, leurs bras s*ouvrirent, et, sans le vouloir, par Teffet d*un entraînement irrésistible, les deux fiancés se pressèrent mutuellement contre leur coëur. Ce ne fut qu'une étreinte passagère, mais elle renfermait les délices du ciel. Frémissant, ébloui, le jeune homme s*élança enfin hors de la maison.

Neuf heures trois quarts venaient de sonner, lorsqu'il atteignit la caserne. Le lendemain, il fut Condamné à huit jours d'arrêts, quoiqu'on ne passât ordinairement pour cette faute que deux jours sous les verrous. Mais cette prolongation de peine lui fut en quelque sorte agréable. Il avait besoin de recueillement, de paix, de solitude. Son incarcération 1* éloignait de Gaudorf, le préservait de tout rapport avec lui, et c'était déjà une satisfaction pour lui de ne pas le voir. Pendant ces huit jours, néanmoins, il souffrit de telles douleurs morales, que le caractère de sa physionomie en changea. Soii expression de franchise, de calme et de bienveillance disparut, un air de gravité, de résolution et de tristesse en prit la place.

A la fraîcheur de son teint succéda une pâleur nerveuse, tliie semaine l'avait vieilli de dix ans : sa jeunesse était close, il venait d'entrer dans l'âge mûr. Un vétéran, qui l'examina au moment où il sortait de prison, secoua la tète et murmura : « Voilà des signes d*orâge ! i> Hubner pourtant aurait tenu sa parole, si Gâudorf n'avait redoublé ses insultes et ses provocations.

Deux jours se passèrent, et Adrien obéissait nàécaniquement à son chef, sans même lever les yeux sûr lui. On aurait pu lé croire insensible ou résigné; il dominait effectivement sa haine avec une constance héroïque. Mais son persécuteur, n'ayant point fait vœu de modération.

UNI YBNaEANQB IULITÂiRB 299

cherchait au contraire de nouveaux prétextes pour le molester; il était écrit qu'il le pousserait à bouti

Le matin du troisième jour, il ordonna de seller les chevaux et de les tenir prêts pour huit heures. On devait faire Texercice au champ de manœuvres. Hubner, craignant toujours de fournir à son oppresseur un motif de chicane, se hâta d'exécuter le commandement et se trouva en mesure vingt mintites d'avance. A sept heures trois quarts, Gaudorfentradansl'écurie pour espionner ses hommes et surtout Adrien. Les autres cavaliers harnachaient leurs montures. Hubnèr seul avait terminé ses préparatifs.

— Comment! lui dit le brutal officier, vous êtes prêt un (Juart d'heure d'avance ? vous ferez trois jours de prison.

— ^Trois jours de prison parce que je suis trop ponctuel! s'écria le jeune homme indigné.

-^ Parce que vous devez obéir sans dépasser mes or«dres. Mais puisque vous me répliquez avec insolenôe, vous irez huit jours à la salle de police»

'^ Je n'ai pas répondu avec insolence; je me suis contenté de vous faire une observation qui me parait juste*

-* Et qui n'eti est pas moins absurde.

«-- Comme il vous plaira : il faut que j'endurede votre pâft tous les outrages et toutes les persécutions, puisque Vous avez réisolu d'accabler un malheureiîx jeune homme» qui hé vous a jamais offensé ni porté préjudice.

-^ Ahl vous m'adressez des reproches I ah ! vous enta»inez avec moi une discussion ! vous resterez huit jours de plus au cachot.

— Eh bien ! non, s'écria HUbner enfin exaspéré; je ne supporterai pas plus longtemps un système d'oppression intolérable; je me plaindrai au commandant; j'invoquerai le tëttioignàge des sous-officiers, de mes camarades, de tous ceux qui me connaissent, et je ferai mettre un terme à tous Vos aborUlrlàbles pvûtédéî envers moi.

300 UNB VENGIANGB MIUTAIIIB

Le sang jaillit à la figure d'Anselme et ses yeux étincelèrent du fureur.

— Mais c'est une provocation, si je ne me trompe ! s'écria-t-il. Ah misérable! tu oses te mettre en lutte avec ton chef, tu oses lui adresser des menaces ! Eh bien ! tu vas lui demander pardon, le lui demander à deux genoux.

Comme il articulait ces mots, il saisit Adrien à la gorge, en le poussant vers le sol pour lui faire plier les jambes.

— Lâchez-moi, lui dit le jeune honmie, làcbez-moi; ma patience est à bout.

— Je ne te lâcherai point avant que tu te sois humilié! Obéis, drôle, obéis.

— Anselme Gaudorf, vous abusez de votre pouvoir et de votre position comme un lâche ! Je vous le répète, laissez-moi tranquille, ou malheur à vous!

Au lieu de lui répondre, Tofficier redoubla "ses efforts pour le contraindre à s'agenouiller devant lui. C'était plus que ne pouvait supporter le jeune homme et que n'en auraient supporté bien d'autres. Sa vue se troubla, il perdit toute domination sur lui-même. Appliquant au brutal officier un violent coup de poing dans la poitrine, avec une force quintuplée par la haine et le plus juste ressentiment, il le contraignit non-seulement de lâcher prise, mais le fit reculer de trois pas; puis, aussi prompt que l'éclair, il tira son sabre de cavalerie et le plongea deux fois presque tout entier dans le corps de l'insolent.

— Tiens, misérable, voilà pour t'apprendre à calomnier les femmes ! lui cria-t-il, pendant qu'il terminait ainsi le cours de ses odieuses manœuvres.

Gaudorf, atteint de deux coups mortels, ouvrit démesurément les yeux, fit une grimace horrible, étendit les bras comme s'il voulait saisir un point d'appui, et tonôba lour-

UNB VSEfGEATVCE MILITAIIIE 301

dément à la renverse. Il expira aussitôt. Ce dénoûment était si imprévu, la rapidité de Hubner avait été si grande, que personne n'avait eu le temps de s'interposer, ni d'accourir pour recevoir dans ses bras Tofficier mourant.

Avec la même promptitude, le jeune homme s'élança sur son cheval, qui se trouvait seul tout harnaché. Comme il était près de la porte, il sortit avant qu'on pût lui barrer le passage, avant même qu'on eût l'idée de saisir sa monture par la bride. A peine les hussards les plus voisins de Gaudorf étaient-ils arrivés jusqu'à lui, on ne savait pas encore bien ce qui s'était passé, ni quelle irrémédiable catastrophe avait terminé la lutte. On n'aimait pas plus l'officier d'ailleurs qu'on ne l'estimait, et peu de personnes dans la caserne eussent été fâchées qu'il lui arrivât malheur. Quand on le vit rester immobile sur le pavé, il fallut bien s'en occuper cependant. Quelques hommes le soulevèrent, lui donnèrent les premiers soins; mais ses yeux étaient fermés, son teint livide, le sang coulait à flots de ses blessures.

— Hubner l'a bien arrangé, dit un hussard ; maître Gaudorf ne vaut pas deux kreutzers maintenant.

Comme le soldat prononçait d'un air dégagé cette oraison funèbre, le chef d'escadron entra dans l'écurie. Cet officier supérieur inspectait le bâtiment opposé, lorsqu'Adrien avait traversé la cour au grand galop. Le bruit l'ayant attiré dehors, il regardait fuir avec surprise le jeune homme, quand la rumeur qui se faisait sur le lieu de l'accident piqua de nouveau sa curiosité. Il demanda la cause de ce tumulte.

— Mathias Gaudorf est mort, lui répondit-on.

— Mort! Et qui l'a tué?

— Hubner probablement, car ils s'étaient pris de querelle.

— Ceci est trop fort, dit le commandant.

308 ima TBIf0KA]IOE mUTAIU

Et âU86itôt B'adreBsaDt au premier offider que rencontrèrent 86â yeux i

— En selle, Orûnewald; prenez avec vous quatre hommes, poursuivez à outrance l'assassin, et ramenez-le mort ou vif.

L'ordre était péremptoire : les cinq cavaliers sautèrent sur leurs chevaux et s'élancèrent hors de la cour» En face de la caserne s'allonge un e grande rue, droite et monotone comme toutes les rues modernes. Lorsque les hussards eurent franchi la porte^ ils découvrirent dans le lointain le fugitif qui galopait, bride abattue^ vers la France.

*— Il veut gagner la frontière, s'écria Grunewald;nous n*avons pas un moment à perdrOé

Et il enfonça ses éperons dans le ventre de son chevaL Ses subordonnés l'imitèrent^ le pavé retentit sous les pieds de leurs montures. Les passantià se rangeaient avec effroi le long des murailles.

Cette longue rue, qui avait p&rmls de le découvrir au loin, était une circonstance désavantageuse pour Hubner. Entre Saôrbruck et Forbach, la première ville française, il n'y a qu'une lieue de distance. Si les hommes envoyés à la poursuite d'Adrien avaient été obligés de se renseigner sur la direction qu'il avait prise, il aurait pendant ce temps gagné du terrain et se serait tout à fait mis hors de danger. Il avait encore des chances de salut» sans le moindre doute ; mais un faux pas de son cheval, ou son infériorité à la coui-se pouvait, maintenant occasionner sa mort, en le livrant aux autorités militaires. Quoique jeune et pleine de feu, sa monture, jcomme celle de tous les Bltn^ pies cavaliers, était de race commune. Il avait «u s'en faire aimer, Tayant toujours traitée avec douceur; il comptait sur son attachement et son obéissance. Un cheval arabe eût cependant mieux valu.

Soit que les autres bétes fussent plus agiles, soit que

régulation augtnéhtât leur rapidité, ou que le cheval de leur guide les entraînât par son exemple, il fut bientôt évident que Têscouade gagnait. Adrien dé vitesse. Quoique la poursuite eût déjà lieu en pleine campagne, sur une route macadamisée, il entendait nettement se rapprocher le galop des quadrupèdes. Itlutile de dire qu*il stimulait, qu'il exhortait le sien sans relâche ; maisi, malgré ses efforts, il Continuait à perdre du terrain.

Cependant on approchait de la frontière. Si les armes des hussards avaient été chargées, il est probable qu'ils eusfeent tiré sur Adrien, et la course eût été dès lors terminée k son désavantage. Mais ils n'avaient eu ni le temps, ni ridée de prendre des cartouches.

Enfin apparut la barrière prussienne ; elle était toute grande ouverte, et Hubner espérait la franchir , lorsque Griinewald, maintenant à quarante pas de lui, Cria de tous ses poumons aux douaniers et aux soldats qui gardaient le poste :

— Fei'mez, fermez la barrière, noué poursuivons un meurtrier.

On lui obéit en un clin d'œîl, et Hubner vit les portes fatales se dresser devant lui, comme les poteauJt de la guillotine devant un condamné à mort. La barrière avait six pieds de haut. Alors, pendant que son cheval, lancé à fond de train, poursuivait sa course, il hésita sll sere* tournerait vers les hussards et engagerait une lutte suprême, non dans Fespoir dé vaincrCj mais pour eh finir avec la vie et avec la douleur, ou s*il essayerait de faire bdndîr spn chevàl par-dessus l'obstacle qui allait bientôt lui bâfrer le passage. 11 voulut tenter cette dernière chance. Flattant sa monture, il lui adressa la parole comme si le cheval pouvait le comprendre, puis leva les renés, serra lëfe gerioUX, lui enfonça fees éperons dans le ventre. Le généreux animal parut âVoîr Conscience de là

304 iniB VSIfGEANCB MIHTAIBB

position terrible où se trouvait son maître : Q rassembla toutes ses forces, plia les jarrets, fit un bond désespéré; il avait franchi la barrière ! Redoublant alors de vitesse, il emporta Hubner, comme dans un tourbillon, vers le poste français, dont les bâtiments, dominés par un double paratonnerre, se montraient à un quart de lieue.

L'escouade ne voulait pas tenter la périlleuse prouesse que venait d'exécuter Adrien, et n*avait pas les. mêmes raisons pour courir un si grand risque. Aussi les cavaliers n'eurent-ils d'autre souci que d'arrêter leurs montures, afin qu'elles n'allassent point se heurter contre les portes. 11 fallut ensuite ouvrir la barrière. Quand ils reprirent leur course, ils étaient distancés de. façon à ne pouvoir rattraper le temps perdu. Ils continuèrent cependant leur poursuite de toute la rapidité de leurs chevaux.

Mais le fugitif eut bientôt passé la frontière et atteint le poste désiré. Voyant venir au triple galop un homme poursuivi, les gardiens laissèrent la barrière ouverte.

— Je suis un déserteur ! s'écria Hubner en la franchissant, et me mets sous la protection de la loi française. i: On ferriia les deux battantsderrière lui, pour intercepter la route à ceux qui lui donnaient la chasse. Des événements pareils n'étaient point rares en cet endroit : les militaires et les douaniers voyaient fréquemment des soldats prussiens chercher un asile sur le sol français. En 1828, les deux gouvernements limitrophes avaient signé une convention, par laquelle ils s'engageaient à se livrer mutuellement les déserteurs jusqu'en 1830 : après cette époque, l'accord devait être renouvelé. Mais le trouble que produisit en Europe la révolution de juillet s'y opposa, empêcha même d'y songer. Aussi , depuis lors , les soldats mécontents de leurs chefs, las du service ou exposés à subir des peines plus ou moins graves, passent-ils réciproquement d'un pays dans l'autre, où on les reçoit et

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les contraint de porter les armes pendant un certain laps de temps.

Hubnef descendit de cheval, entra dans le cabinet de Toffider pour se mettre à sa disposition. Au même instant, l'escouade prussienne atteignait la barrière.

— Livrez-nous le hussard que nous poursuivons, dit Griinevald en assez bon français, d'une voix impérieuse qui dénotait ses habitudes germaniques.

— C'est un déserteur, lui répondit le caporal.

— C'est un assassin, répliqua le postulant; il vient de tuer son chef.

— Cela ne me regarde pas; nous avons ordre de recevoir les transfuges, nous les recevons.

— Mais nulle part on ne doit protection aux meurtriers.

— Je ne sais ce qu'a fait le hussard: cela ne me regarde point, je vous le répète, dit le troupier français.

— C'est contre toute morale! s'écria le Prussien. N'avez-vous aucune notion de justice?

— Pas d'impertinences, l'homme au casque! Retournez dans votre pays: vous n'aviez point le droit de passer la frontière.

— Je ne m'en irai point sans que vous m'ayez remis le coupable.

— Ceci est une autre chanson, dit le Français; vous allez déguerpir, ou j'avertis le chef, et tout le bataillon se mettra sous les armes... Avec ça que nous aimons beaucoup les Prussiens! ajouta-t-il à demi-voix en se tournant vers ses hommes.

— Vous voulez donc voler mon souverain? dit l'étranger furieux. Le cheval et l'équipement lui appartiennent.

— Peut-être l'officier va-t-il vous les rendre, quoique vous gardiez fort bien ceux de nos déserteurs; mais pour l'homme, n'y comptez pas.

306 UNS VaNOBANGK lOUTAXRX

— Je veux l'homme, la monture et les armes; je les veux absolument.

L'officier français, que le bruitavaitfait sortir du poste, entendit les derniers mots.

— J*ai seul le droit de commander ici, répliqua*t-il ; je vous invite à vous retirer, monsieur. Je vais faire mon rapport au commandant de la prochaine pl'ace de guerre, qui décidera de vos réclamations. Pour vous, monsieur, comme vous avez violé notre territoire, les lois internationales de tous les peuples m'autoriseraient à prendre contre vous des mesures sévères, si vous ne partiez surle-champ.

— Quels gueux I quelles canailles! quels misérables que les Français! dit Gninewald à son escorte en langue allemande; il faut nous éloigner, mais puisse le diable con*' fondre toute cette nation I

Et la petite troupe, ayant fait volte-face d'après son ordre, regagna d'un air désappointé la frontière prussienne. Adrien, dont le cœur avait péniblement battu pendant cette altercation, éprouva un soulagement manifeste lorsqu'il entendit s'éloigner le pas des chevaux. U respira comme un homme délivré d'une grande inquiétude. L'orage qui pouvait l'emporter disparaissait à l'horizon.

Le commandant du poste l'interrogea sur les causes de sa fuite. Hubner raconta sincèrement son histoire, les persécutions de Gaudorf, ses lâches calomnies contre Mit« Ëwald, son humiliante prétention de le faire agenouiller devant lui, et la terrible vengeance qu'il avait provoquée par son acharnement. Cette narration forma la base du rapport. Le jeune Prussien semblait au courant des lois françaises, comme s'il avait prémédité son évasion et s'était renseigné d'avance. Il comptait sur la décision favorable du commandant de place qui allait répondre.

UNB VENfiANGB MUaTAIRB 307

Mais s'il n'appréhendait plus la sévérité du code prussien, il lui restait h subir chez nous les conséquences de son tragique eiïiportement*

Ces conséquences étaient assez graves. Il lui fallait s'enrôler dans la légion étrangère, et servir cinq années en Afrique. Pour un jeune amoureux, c'était un laps de temps bien long et une triste perpective. Mais il y a des chagrins qui commandent la résignation*

Si cruelles qu'eussent été les émotions de Hubner pendant sa lutte et pendant sa fuîtei Camille en éprouva de plus douloureuses peut-être. Comme d'habitude, beaucoup de fausses nouvelles circulèrent dans la ville. La première narration de la catastrophe^ qui parvint aux oreilles de la marchande, annonçait la mort de Gaudorf, mais aussi l'arrestation du prévenu. Personne ne regrettait l'insolent officier; on plaignait seulement le jeune homme, qui ne pouvait échapper au dernier supplice» M"« Ewald tomba en syncope, et l'on eut toutes les peines du monde à la tirer de son évanouissement. On lui apprit alors que son fiancé se trouvait hors d'atteinte; dans son joyeux saisissement, elle faillit perdre une seconde fois connaissance^ Une lettre d'Adrien lui expliqua ce qui s'était passé, ne lui laissa ignorer aucun détail. Elle était natu-* Tellement pleine de tristes réflexions. Le banni la terminait en disant que ce malheur inattendu allait retarder encore le moment déjà bien éloigné de leur union ; mais qu'il comptait sur sa foi, sur son attachement invariable» Camille baisa cette lettre, et partit pour Forbach aussitôt après l'avoir lue. Les poignantes inquiétudes, les terribles émotions qu'ils venaient de subir, avaient redoublé leur mutuel amour, et leur firent mieux apprécier le bonheur de se revoir, de former des projets pour leur avenir. Ils s'embrassèrent avec des larmes de joie. Il fut ensuite convenu que M"« Ewald attendrait à Saarbruck l'époque

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où Hubner serait enfin libre de Tépouser. Elle vendrait alors sa maison, son établissement, et viendrait rejoindre son fiancé dans une de nos provinces. Le fugitif ne pouvait rentrer en Prusse, et ne voulait pas quitter le sol du pays qui lui avait donné asile.

Ce plan a reçu son exécution. Pendant cinq années Hubner et Camille entretinrent une correspondance des plus actives- Le jeune homme se distingua en Afrique, montra dans plusieurs affaires sérieuses une bravoure calme et intrépide. L'aventure de Saarbruck l'avait trempé. Il monta promptement en grade et obtint même les épauleltes d'officier. Il aurait pu faire son chemin sous les drapeaux, s'il s'était épris de l'uniforme; mais il avait de graves raisons pour préférer le costume civil. Dès qu'il eut achevé son temps, il quitta donc le service. Sa mère et sa fiancée vinrent le rejoindre à Grenoble, où le mariage eut lieu dans le plus bref délai. Adrien loua ensuite une ferme importante sur les bords du Drac; une somme d'argent que lui donna son père et le bien que lui apporta sa femme lui permirent de l'exploiter avantageusement. Hubner avait voulu se tenir à distance des frontières prussiennes. On irait loin pour trouver un aussi beau couple et un ménage aussi heureux. Voilà sept ans que dure leur prospérité : deux jolis enfants, deux petits garçons, animent la métairie de leurs jeux et de leur gaieté. M™« Hubner regrette seulement de n'avoir pas encore une petite fille, qui plus tard l'aiderait à gouverner la ferme : espérons que le dernier de ses vœux sera bientôt accompli.

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