‹ Contes de Boccace; (volume 2)Chapitre 11 sur 68 · LE FAUCON · texte numérisé non relu

LE FAUCON

Quand Philomène eut achevé sa nouvelle , la reine dit d'un air riant : C'est donc maintenant à moi, mesdames , à vous entretenir. L'histoire que je vais vous dire est en partie semblable à celle que vous venez d'entendre : elle vous fera voir combien vos complaisances et vos bons procédés ont de pouvoir sur les cœurs et les esprits bien faits, et vous apprendra à être libérales , quand il s'agit de récompenser des hommes qui méritent de l'être , sans attendre que la fortune dispose de vos biens ; car elle les distribue le plus souvent au premier venu et au moins digne.

Je tiens l'anecdote, dont je vais vous parler, de Cappe Dominique de Bourguèse, un de nos compatriotes, mort depuis peu , dont la mémoire est encore en grande vénération parmi nous, et qui mérite de vivre éternellement dans l'estime des hommes, plutôt par ses qualités personnelles et ses vertus, que par la noblesse de ses

ancêtres. Ce bon seigneur, étant déjà sur ses vieux jours, prenait plaisir à s'entretenir souvent, avec ses voisins, 4m èvénemens passés , et il narrait avec une grâce, un ordre, une facilité d'expression dont personne n'a jamais été doué comme lui. Parmi les différentes histoires qu'il racontait, voici celle qu'il se plaisait à répéter le plus souvent.

Il y eut autrefois à Florence un jeune gentilhomme fort riche, nommé Frédéric, fils de messire Philippe Albérigni, d'une maison illustre. L'art et la nature n'avaient rien épargné pour en faire un jeune homme accompli ; on ne connaissait pas son pareil parmi la jeune noblesse toscane. Il devint amoureux , comme c'est assez l'ordinaire de ceux de son âge et de son rang, d'une dame de condition, ooaaai Jeanne , qui de son temps passait pour une des pfe&2 belle» et des plus aimables femmes de Florence, ii s'épargna rien pour s'en faire aimer : festins, joutes, tournois, présens magnifiques, tout fut employé ; mais la dame, aussi vertueuse que belle , se souciait très-peu d'être l'obje' de toutes ses folles dépenses , et n'en méprisait pas moins le galant. Frédéric ne se rebuta point \ il continua le même train, et fit tant, par ses prodigalités déplacées, que, de tous ces grands biens, il ne conserva qu'une petite métairie, dont le revenu modique suffisait à peine pour lui donner à vivre , et un faucon excellent pour la chasse. Plus amoureux que jamais de celle pour qui il s'était ruiné, mais voyant qu'il ne pouvait plus vivre

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décemment à la ville, il prit le parti de se retirer à la métairie qui lui restait. Il y chassait avec son faucon le plus souvent qu'il pouvait , autant pour tâcher de s'étourdir sur sa misère , que pour ne point s'abaisser à demander du secours à personne.

Il menait depuis quelque temps ce nouveau genre de vie , lorsque le mari de madame Jeanne tomba malade et mourut. Il n'eut que le temps de faire son testament , par lequel il institua san fils , déjà un peu grand , héritier de tous ses biens , qui étaient immenses; et, en cas que l'enfant vînt à mourir sans hoir légitime , les substitua à sa femme , qu'il avait aimée avec lendresse.

La belle saison étant venue , la veuve alla , selon sa coutume, passer l'été à la campagne, à une maison qu'elle avait dans le voisinage de celle de Frédéric. A la faveur du voisinage, le petit enfant, qui se plaisait à róder , eut bientôt fait connaissance avec lui ; il le visitait fréquemment, aimant à s'amuser avec ses chiens et ses oiseaux. Il eut occasion de voir son faucon , dont il avait beaucoup entendu parler. Cet oiseau lui plut tellement qu'il en eut envie 5 mais il n'osait le demander , sachant que Frédéric y tenait avec excès. Le chagrin de ne pouvoir posséder ce qu'il désirait le fit tomber malade. Il avoua à sa mère la cause de son mal en ces termes : Ah ! ma chère maman , si vous pouviez me faire avoir le faucon de Frédéric , je sens que je serais bientôt guéri. La dame fut quelques momens à rêver et à réfléchir sur ce qu'elle devait faire : elle savait que Frédéric l'avait long-temps- aimée; qu'il s'était

ruiné en son honneur , et qu'elle s'était toujours montrée insensible à ses empressemens . Comment,, disait-elle en elle-même , comment oser demander ce faucon, qui est , dit-on , le meilleur qu:il soit possible de voir , et qui d'ailleurs Mit vivre et subsister son maître ? Seraisje assez peu raisonnable pour vouloir en priver un gentilhomme qui n'a pas dans ce monde d'autre plaisir? Ces réflexions la tenaient dans une grande perplexité, quoiqu'elle fût bien certaine d'avoir l'oiseau, si elle le demandait. Ne sachant donc que répondre à son fils , elle garda le silence; mais l'enfant, toujours malade, toujours chagrin , refuse tout ce qu'on lui offre, et dit qu'il veut avoir le faucon. Enfin, l'amour maternel l'emporte sur toute considération, et la dame, résolue de le satisfaire à quelque prix que ce soit, lui dit qu'il aura cet oiseau , et se détermine effectivement d'aller elle-même le demander. — Ne te chagrine plus, songe seulement à te rétablir; je te promets que la première chose que je ferai demain matin, sera d'aller chercher le faucon pour te l'apporter. Cette promesse fit tant de plaisir à l'enfant, que le soir même il se trouva beaucoup mieux. Le lendemain, la dame, accompagnée seulement d'une autre femme, alla, en se promenant, à la petite maison de Frédéric. Lorsqu'elle y arriva, il êiaii par hasard dans son jardin, occupé à le faire arranger, parce que ce jour-là, le temps n'était guère propre pour la chasse du faucon. Elle se fait annoncer, disant qu'elle désire lui parler. On se figure aisément quelle dut être sa surprise, lorsqu'on lui dit le nom de la dame qui le demandait. Transporté de joie, il

court au plus vite la recevoir, et la salue très-respectueusement du plus loin qu'il l'aperçoit. Madame Jeanne , de son coté, va au-devant de lui, et le salue de la manière la plus honnête et la plus gracieuse. Après les complimens d'usage, seigneur Frédéric, lui dit-elle, je viens ici pour vous récompenser des soins que vous avez perdus, lorsque vous m'aimiez un peu plus que de raison 5 et la récompense, c'est que je viens avec madame vous demandera dîner. Il ne me souvient pas madame, lui répondit-il avec douceur et modestie, d'avoir fait aucune perte pour vous 5 au contraire, vous m'avez procuré de si grands avantages que , si jamais on m'a reconnu quelque mérite , j'en ai l'obligation aux sentimens que vous m'avez inspirés. La grâce que vous me faites aujourd'hui m'est si précieuse , et flatte si fort mon cœur , que, quoique je sois pauvre , je ne voudrais pas la changer contre les biens que j'ai perdus.

Après lui avoir fait ce compliment, il la reçut dans jon petit réduit , et la conduisit ensuite dans son jardin. Il la laissa avec la jardinière et la dame qui l'avait accompagnée, et alla préparer le dîner. Cet honnèle gentilhomme n'avait jamais si bien senti les désagrémcns de la pauvreté que dans ce moment : il aurait voulu régaler celle qu'il aimait tant, et il se trouvait ce jour-là dépourvu de tout. Il enrageait de dépit , maudissait sa fortune, et courait çà et là comme un homme qui ne sait où donner de la tête. Le plus fàv cheux , c'est qu'il n'avait ni sou ni maille, ni effets sur lesquels il put emprunter. Cependant l'heure du

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dîner approchait, et il n'avait encore rien préparé, quoiqu'il en eût eu tout le temps. Il ne savait à quoi se résoudre, lorsque, jetant les yeux sur son faucon, qui se tenait tranquillement perché dans sa loge, il se détermine à en faire le sacrifice , pour avoir du moins quelque chose d'honnête à servir à la charmante veuve qui l'honorait de sa visite. Il le prend, lui tord le cou , le plume et le met à la broche. Quand tout fut prêt, il retourna gaîment au jardin pour engager la dame et sa compagnie à venir se mettre à table. Le repas fini , et après une assez longue conversation des plus amusantes , madame Jeanne crut qu'il était temps de lui découvrir le motif de sa visite, et lui parla en ces termes :

Si vous vous souvenez encore, seigneur Frédéric, de tout ce que vous avez fait pour moi, et de ma grande retenue, qui vous a peut-être fait penserque j'avais l'âme dure et sauvage, vous serez étonné de ma présomption en apprenant le véritable sujet qui m'a amenée chez vous. Si vous aviez des enfans, vous connaîtriez alors la force de la tendresse paternelle, et vous m'excuseriez. Mais vous n'en avez point 5 moi, qui en ai un , je viens contre toute raison , contre ma propre volonté, vous demander une chose que je sais que vous estimez beaucoup et à bon droit, la seule consolation que la fortune vous ait laissée , en un mot , Votre faucon. Mon fils est au lit j il a une telle envie de l'avoir , que je crains fort, si je ne le lui apporte, que sa maladie n'empire et que le chagrin ne le fasse mourir. Je vous conjure, non par votre amitié car vous ne m'en

devez pomi , mais par cette bonté de cœur, par cette bienfaisance généreuse qui ne s'est jamais démentie , et qui vous distingue si supérieurement des autres hommes-, je vous conjure, dis-je, de m'accorder la grâce que je vous demande ; mon fils vous devra la santé, peut-être la vie, et vous allez, par ce bienfait, acquérir des droits éternels sur son cœur et sur le mien.

Frédéric se mit à pleurer avant de pouvoir répondre une seule parole.

La dame crut que le chagrin de perdre son faucon était la seule cause de ses larmes : elle fut sur le point de se rétracter-, cependant elle attendit sa réponse.

Madame , lui dit-il, depuis le premier moment que j'ai été épris de vos charmes, j'ai reconnu que la fortune m'a été contraire en bien des choses , et je me suis plaint de ses rigueurs ; mais tous les revers que j'ai éprouvés ne sont rien en comparaison de ce qu'elle me fait souffrir aujourd'hui •, il m'en restera toujours une vive amertume dans l'âme. Eh ! pouvait-elle me porter un coup plus sensible, plus cruel, quand je considère que vous vous êtes donné la peine de vous rendre en cette chaumière, où vous n'auriez certainement pas daigné venir quand j'étais riche , et que vous me demandez une chose qu'il m'est absolument impossible de vous donner? Cruelle fortune, ne cesseras-tu donc jamais de me persécuter ! J'ai souffert patiemment toutes mes disgrâces*, mais je vous avoue, madame, que celle-ci m'accable :je n'ai dus de faucon! Aussitôt

que vous m'avez fait la grâce de me dire que vous veniez dîner avec moi , sensible à cette grande faveur, j'ai pensé qu'il fallait, selon mon petit pouvoir, vous offrir le mets le plus délicat. Je me suis souvenu du faucon-, j'ai pensé qu'il serait assez bon pour vous être présenté : je Fai tué sans balancer, et vous l'ai fait servir à dîner. Mais, puisque vous désiriez de le posséder vivant, je ne me consolerai jamais de vous l'avoir donné à manger. Je ne le vois que trop, il est de ma malheureuse destinée de ne pouvoir rien faire qui vous soit agréable. Après ces paroles, pour la convaincre de la vérité, il fit apporter les plumes 3 les serres et le bec de l'oiseau.

Madame Jeanne le blâma fort d'avoir tué un faucon l'un tel prix pour le lui servir à manger-, mais, dans le fond de son àme , elle lui sut un gré infini de sa générosité , que le malheur et la misère n'avaient pu lui faire perdre. Je vous tiendrai compte toute ma vie, lui dit-elle ensuite, de ce sacrifice, de quelque manière que la- Providence dispose de mon fils. Elle prit congé de Frédéric , le remercia de son honnêteté et de ses bonnes intentions, et s'en retourna fort triste, rêvant à ce qu'elle dirait à son enfant pour le consoler du malheur qui était arrivé. Elle le trouva plus malade, et eut la douleur de le voir mourir quelques jours après, soit que le chagrin de n'avoir pu avoir le faucon eût empiré son état, soit que sa maladie fût mortelle de sa nature.

Cette mort affligea beaucoup la dame. Après avoir ilonné quelques mois à ses larmes, elle se vit sollicitée,

par ses frères, à se remarier, parce qu'elle était encore jeune et fort riche. Elle n'en avait pas trop d'envie; mais, se voyant tous les jours pressée par ses parens et ses amies, elle se ressouvint de l'honnêteté, de la constance , de la générosité de Frédéric, qui avait tué son faucon pour lui donner à dîner. Je demeurerais volontiers veuve , dit-elle à ses parens , si cela vous faisait plaisir 5 ma^j, puisque vous voulez que je me remarie, je vous préviens que je n'accepterai jamais pour époux que Frédéric d'Albérigni. Que dites-vous là? s'écrièrent ses frères en se moquant d'elle-, parlezvous sérieusement ? Nous ne pouvons le croire. Ignorezvous que ce gentilhomme est aujourd'hui dans la plus affreuse misère? Je le sais , répliqua-t-elle ; mais j'aime mieux un homme qui ait besoin de richesses que des richesses qui aient besoin d'un homme. Ses frères, la voyant décidée à ne pas prendre d'autre mari que celui-là, ne pouvant d'ailleurs se dissimuler que Frédéric ne fût un très-honnête gentilhomme, consentirent qu'elle l'épousât, tout pauvre qu'il était. Le mariage se fit avec beaucoup de magnificence. Le nouvel époux , que l'adversité avait rendu sage, se voyant pour la seconde foi^ à la tête d'une grande fortune, devint économe, et passa, avec celle qu'il avait si long-temps aimée, des jours heureux dans les plaisirs et dans la plus tendre et la plus parfaite union.

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