‹ Contes de Boccace; (volume 2)Chapitre 16 sur 68 · LE BOULANGER · texte numérisé non relu

LE BOULANGER

L'historiette de Philomène fut généralement applaudie. La reine commanda a Pampinée de suivre l'ordre établi. Celle-ci prit aussitôt la paroie en ces termes :

Je ne sais, mes aimables dames, laquelle est plus bizarre et plus blâmable, ou delà nature qui met souvent une belle âme dans un vilain corps, ou de la furtune, qui condamne à des professions viles des personnes qui ont l'âme noble et élevée. C'est ce que nous avons été plusieurs fois à portée de voir, et en dernier lieu dans Ciste, notre concitoyen, dont la fortune n'a fait qu'un boulanger, malgré la noblesse et la grandeur de ses sentimens. Je blâmerais autant la nature que la fortune, si je ne savais que la première est infiniment sage, et que l'autre a de bons yeux , quoique les sols la représentent aveugle. Elles se conduisent en cela comme les hommes qui cachent leurs trésors dans

les plus vilains endroits de leur maison , dans la persuasion qu'ils y seront en plus grande sûreté que partout ailleurs, et pour s'en servir dans le besoin. On dirait que la fortune se fait un plaisir de contrarier l'autre, en refusant les honneurs et les richesses à ceux que la première a le plus favorisés de ses dons. Vous trouverez la preuve de ceci dans l'action de Ciste le boulanger, qui eut le talent de faire rentrer en lui-même messire Geri Spina, mari de cette même dame Horette, qui a fait le sujet de la nouvelle précédente. Cette nouvelle m'a rappelé le souvenir de celle-ci , qui ne sera pas longue.

Le pape Boniface, ayant quelques affaires à démêler avec la république de Florence , y envoya des ambassadeurs. Ils allèrent loger chez messire Geri Spina, qui jouissait d'un grand crédit auprès du souverain pontife. Geri fit de son mieux pour leur rendre le séjour de Florence agréable. Ils passaient presque tous les matins dans la rue Notre-Dame d'Ughi, où demeurait un célèbre boulanger, nommé Ciste. Quoique, cet homme eût amassé beaucoup de bien, et qu'il eût des sentimens bien supérieurs à sa profession , il nç voulut jamais la quitter. Il ne laissait pas de vivre dam la plus grande aisance , d'avoir bonne table , et la cavegarnie des meilleurs vins qu'on recueillît dans la Toscane et ses environs. Voyant passer chaque jour devant sa boutique messire Geri , et les ambassadeurs de sa sainteté , à des heures où la grande chaleur corn-

mençait à se faire sentir, il crut qu'il serait très-honnête à lui de les inviter à boire de son bon vin; mais, connaissant la distance qu'il y avait entre les ministres d'un grand souverain et un boulanger, il craignit de leur en faire la proposition. Il pensa donc à trouver un moyen pour les engager à s'inviter eux-mêmes. Dans cette idée, h l'heur^ à peu près qu'il croyait que Gerì et les ambassadeurs passeraient , il se faisait apporter devant sa porte un seau fort propre, plein d'eau fraîche, un petit vaisseau de terre de Bologne également fort propre, plein 4e son excellent vin, et deux verres bien rincé? e? extrêmement clairs. Là , en veste et en tablier de toile fort blanche, assis sur un petit banc, après avoir toussé et craché avec mesure, il buvait , au moment qu'il les voyait venir, ses deu* verres de vin avec une délectation qui faisait envie. Messire Geri ayant vu ce manège deux jours de suite , lui dit à la troisième foi§ ; £h bie» , Ciste, est-il bon ? Excellent , monsieur , répondit le boulanger en se levant : mais le moyen de vous le persuader, si vous n'en goûtez vous-même?

Messire Geri, soit à cause du grand chaud, soit qu'il eût couru plus qu'à l'ordinaire, soit enfin que le plaisir avec lequel il voyait boire le boulanger lui donnât envie d'en faire autant, se tourne alors vers les ambassadeurs, et leur dit en souriant ; Je suis d'avis, messieurs , que nous goûtions le vin de cet honnête homme; peut-être ne nous en repentirons-nous pas. II? s'approchent aussitôt de Ciste, qui les conduit dans son arrière-boutique, et les prie de s'asseoir. Il fait re-

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tirer les domestiques, qui s'avançaient pour servir leurs maîtres, en leur disant qu'il était aussi bon échansonque bon boulanger : et, après avoir rincé quatre petits verres , il verse lui-même à boire a Geri et aux ambassadeurs. Ils furent si contens de son vin, qu'ils avouèrent que depuis long-temps ils n'en avaient bu d'aussi bon , et lui promirent de revenir en boire tous les jours 5 ce qu'ils firent très-exactement.

Quand les ministres du pape eurent terminé leurs négociations , et qu'ils se disposaient à s'en retourner à Rome, messire Gerì leur donna un repas splendide, où il invita la plupart des notables de Florence. Ciste y fut pareillement invité ; mais il refusa constamment de s'y rendre. Geri voyant cela, envoya lui demander un flacon de son bon vin, afin d'en donner un demiverre à chaque convive au commencement du repas. Le domestique qui avait été le chercher, fâché de ce qu'il n'en était pas resté pour lui, s'avisa , en retournant chez le boulanger, de se munir d'une grande cruche, le priant de la remplir. A la vue de ce grand vase, Ciste lui dit : Tu le trompes, mon ami, ce n'est certainement point ici que ton maure t'envoie. Le valet eut beau lui protester qu'il ne se trompait pas, il n'en put tirer d'autre réponse, et retourna vers son maître, à qui il rapporta ce que Ciste lui avait répondu. Retourne chez lui, dit Geri; s'il te fait la même réponse, demande-lui où est-ce qu'il pense que je l'envoie. Le domestique obéit , et ilit à Ciste : Soyez assuré que c'est ici que mon maître m'envoie. Cela n'est pas possible : répondit le boulanger; tu te trôna-

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pcs assurément. Où m'envoie-t-il donc , s'il vous plaît? reprit le domestique. Ala rivière d'Arno , répliqua Ciste. Sur le rapport de l'émissaire, messire Geri voulut voir le vase, et le trouvant d'une grandeur démesurée : Ciste a raison, s'écria-t-il ; et, après avoir fait de vifs reproches à son valet, il lui ordonna de prendre un vaisseau raisonnable, et d'y retourner. Ciste ne voyant plus la grande cruche : Je connais à présent, dit-il , que c'est ici que ton maître t'envoie. Et il lui remplit de grand cœur le flacon qu'il avait apporte. Le même jour, il fit remplir un tonneau du même vin, et le fit porter chez messire Geri, où il se rendit peu d'instans après. Ne croyez pas , monsieur, lui dit-il en l'abordant, que j'aie été étonné de la grande cantine de ce matin ; mais vous ayant fait voir ces jours passés, par mes petites bouteilles, que ce vin n'était pas pour les valets, j'ai cru devoir vous en faire ressouvenir, Maintenant que je vous ai envoyé ce qu'il restait de cette pièce, vous en disposerez comme bon vous semblera. Je vous prie seulement de l'accepter d'aussi bon cœur que je vous le donne.

Messire Geri reçut le présent de Ciste avec toutes les démonstrations de la reconnaissance. Depuis ce jour il fut de ses amis, et disait souvent que c'était grand dommage qu'un aussi galant homme passât sa vie dans le métier de boulanger.

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