LE MAUVAIS CONTEUR
Les étoiles font l'ornement du ciel , les fleurs font celui des prairies et des jardins , les bosquets décorent agréablement les collines : de même les pensées choisies, les bons mots et les saillies font l'ornement du discours. Il semble que ces sortes de traits ingénieux , qui se font admirer par leur vivacité , devraient être plus communs chez notre sexe, naturellement vif et sensible; mais, par une fatalité que je ne puis concevoir, rien n'est plus rare que de voir des femmes se distinguer par de bons mots et des saillies : c'est sans doute la faute de l'éducation qu'on nous donne. Je ne pousserai pas plus loin mes réflexions à cet égard ; Pampinée en a dit assez l'autre jour sur cette matière. Je me contenterai de vous raconter la manière adroite et polie dont s'y prit une dame de bonne famille pour redresser un gentilhomme qui lui contait une histoire d'une façon ennuyeuse et piloyable. Cette anecdote vous
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prouvera que les plus petites choses ont de l'agrément quand elles sont dites à propos.
Il n'y a pas long-temps qu'il y avait dans notre bonne ville de Florence une dame de condition, trèsaimable et parlant bien, nommée Horctte, et femme de messire Geri Spina. Pendant son séjour à la campagne, où elle passait six mois de l'année, elle fit la partie, avec plusieurs dames et plusieurs messieurs qu'elle avait eus la veille à dîner chez elle, d'aller voir un parent ou ami dont la maison de plaisance était voisine de la sienne. La moitié de la société était à pied et l'autre à cheval. Comme elle était du nombre des premiers, et qu'elle paraissait un peu fatiguée, un des cavaliers lui offrit de la prendre en croupe, et de lui conter, chemin faisant, la plus jolie histoire du monde. La dame accepte l'offre, et voilà mon homme qui commence son récit. Or vous saurez que ce gentilhomme était aussi propre à raconter des histoires qu'à porter une épée au coté. Il s'embrouille, il répète, il se reprend, il veut recommencer, il s'embarrasse de nouveau , confond les noms; en un mot , il ne sait ni ce qu'il ditni cequM doit dire. Madame Horette, qui, à travers ce galimatias , comprit que le fait dont il s'agissait était intéressant, souffrait cruellement de le voir estropié de la plus étrange manière. Elle patienta quelque temps; mais, voyant enfin que le conteur s'embarrassait de plus en plus, et désespérant de le voir sortir du désordre où il s'était jeté, elle ne put se contenir,
DE BOCCACË. I IO
et prit le parti de lui dire brusquement : Je vous prie, monsieur, de vouloir bien me laisser descendre : votre cheval est trop rude pour moi. Le cavalier, qui ne manquait pas d'intelligence, quoiqu'il sût mal raconter, comprit fort bien ce que cela voulait dire -, il laissa là l'histoire qu'il avait si mal commencée et plus mal continuée, parla d'autres choses, et finit par amuser la dame, qu'il avait d'abord fort ennuyée.
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