‹ Contes de Boccace; (volume 2)Chapitre 23 sur 68 · LA PRECIEUSE RIDICULE · texte numérisé non relu

LA PRECIEUSE RIDICULE

Le commencement de la nouvelle de Philostrate avait causé un peu de honte aux dames de la compagnie : la rougeur qui leur monta au visage en et it un vrai signe ; mais, s'étant un peu aguerries , elles se regardèrent réciproquement, ne purent s'empêcher de sourire, et finirent par l'écouter avec plaisir. Quand le récit en fut achevé , la reine se tourna du coté d'Emilie , et lui commanda de raconter la sienne. Cette dame poussa aussitôt un long soupir, comme si elle venait de s'éveiller, et parla ainsi :

Fresco de Chelatico avait une nièce à laquelle on avait donné , par mignardise , le nom de Fanchonnette. Elle était jolie , bien faite , et avait un air assez noble ; mais ce n'était pourtant pas de ces jolies femmes qu'on revoit toujours avec un nouveau plaisir : au contraire, son orgueil et sa fierté la rendaient souvent insuppor-

table. Elle se donnait même les airs de dédaigner les hommes , de mépriser les femmes , de ce trouver rien d'aimable dans les autres , sans considérer qu'elle avait plus de défauts que personne. Impertinente, inquiète, capricieuse , on ne faisait jamais rien à son gré. Avec un esprit contrariant au suprême degré, et beaucoup d'autres défauts , elle ne laissait pas de s'estimer autant et plus que si elle eût été une princesse du sang rovai de France. Quand elle allait en ville, tout l'infectait, et elle avait presque toujours le mouchoir au nez ; en un mot, c'était une précieuse ridicule dans toutes les règles. Un jour, étant sorlie et rentrée dans le même quart d'heure , et poussant mille petites exclamations de dédain, qu elle accompagnait d'autant de grimaces affectées, elle alla s'asseoir auprès de son oncle. D'où vient donc , Fanchonnette , lui dit-il , qu'aujourd'hui, jour de fête, vous voilà si tot de retour? Je n'ai rien vu qui me plaise, mon oncle, répondit-elle d'un air mignard. Je n'aurais jamaib cru qu'il y eût en cette ville autant d'hommes si mal bâtis et autant de femmes si maussades que j'en a*i rencontrés aujourd'hui. Tout ce qui s'est offert à ma vue m'a paru vilain et dégoûtant; et, comme il n'y a personne au monde à qui les objets désagréables donnent plus d'ennui qu'à moi , je suis rentrée pour ne les voir point. Fresco , ne pouvant plus souffrir les affectations de sa nièce , lui dit d'un air sérieux : Puisque les personnes désagréables te déplaisent si fort, le moyen, ma fille, de t'épargner ce chagrin , est de ne te regarder jamais au miroir. Cette demoiselle, dont l'ignorance et la bêtise égalaient la

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vanité, et qui néanmoins croyait en savoir autant que Salomon, ne comprit point ce que voulait dire son oncle, et elle lui répondit qu'elle voulait se mu tu comme les autres-, et elle demeura bète et prêteuse toute sa vie.

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