LE PHILOSOPHE ÉPICURIEN
A peine Emilie eut-elle fini sa petite nouvelle , que Ja reine, qui ne voulait pas violer le privilège de Dioneo, commença ainsi :
Je puis vous assurer, mes aimables dames, que vous m'avez dérobé tout au moins deux nouvelles. Il m'en reste par bonheur une autre qui n'a pas encore été dite. Vous y trouverez un bon mot, le plus piquant et le plus énergique que je connaisse.
Il y avait autrefois à Florence plusieurs belles et louables coutumes, que l'ambition et l'amour des richesses en ont entièrement bannies. Par une de ces coutumes, entre autres, se trouvait dans chaque quartier une petite société composée de personnes choisies.
Chacun des membres donnait à son tour un repas à ses camarades, où il était permis d'inviter des étrangers de mérite, quand il s'en trouvait dans la ville. Tous les membres de la société s'habillaient, au moins une fois l'an , d'une manière uniforme, et les plus nobles et les plus riches se promenaient ensemble à cheval dans les rues , et donnaient quelquefois des tournois ou d'autres spectacles analogues.
Parmi ces différentes sociétés, on distinguait celle de messire Brette Brunelesqui , dans laquelle il avait voulu attirer un jeune homme nommé Guido, fils de messire Cavalcanti. Il n'oublia rien pour faire l'acquisition de ce jeune homme, qui, à beaucoup d'esprit, joignait l'amour des sciences et de la philosophie. Mais ce n'était pas là ce qui le faisait le plus rechercher de messire Brette et des autres personnes de la société. Guido était naturellement fort enjoué, beau parleur, extrêmement honnête , habile à toute sorte d'exercices , faisant toutes choses avec beaucoup plus de grâce ef de facilité que les autres, fort riche, et l'homme du monde qui savait le mieux distinguer le mérite et lui rendre hommage. Tout ce qu'on fit pour l'engager d'entrer dans cette coterie n'ayant pas réussi, Brette et ses compagnons s'imaginèrent que l'amour de la philosophie lui faisait préférer la solitude à la société. Comme il passait pour avoir beaucoup d'estime pour Epicure, et pour tenir un peu au sentiment de ce philosophe, ceux qui n'étaient pas d'humeur à lui rendre justice disaient qu'il n'étudiait que pour se convaincre qu'il n'y a pas de Dieu.
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Ce jeune philosophe, revenant un jour de l'église de Saint-Michel d'Orle , passa par le cours des Adimari , et arriva à 1 église de Saint-Jean, pour lors environnée de ces tombeaux de marbre qu'on voit aujourd'hui à Sainte-Réparée. Il s'arrêta devant ces mausolées, et lisait diverses épitaphes, lorsqu'il fut aperçu par mes- Mie Bielle, qui traversait à cheval, avec sa compagine, la place de Sainte-Réparée. Biette ne l'eut pas plus lot vu au milieu de ces tombeaux , qu il proposa à ses compagnons d'aller l'agacer. Ils piquent des deux , et sont sur lui avant qu'il ait eu le temps de les voir. Pourquoi refuses-tu , Guido, lui dirent-ils en l'abordant, d'entrer dans noire société? Crois-tu pouvoir trouver des raisons suffisantes pour anéantir l'existence de Dieu? Et, quand tu y réussirais, en seras-tu plus avancé? Guido, se voyant surpris et enveloppé : Je suis chez vous, messieurs, leur dit-il 5 vous pouvez violer les droits de l'hospitalité , et me faire tout ce qu'il vous plaira. A ces mots, il s'appuie d'une main sur un de ces tombeaux, et, prenant son élan, il se jette d'un saut de l'autre cóle, et se retire tranquillement.
Les cavaliers, se regardant l'un l'autre, un peu surpris du saut qu'ils avaient vu faire, s'écrièrent : Est-ce donc là l'homme dont on vante tant l'esprit et le savoir? Et où est la justesse de sa réponse? Il est chez nous! dit-il-, le lieu où il est ne nous appartient pas plus qu'à lui et aux autres citoyens ; il est commun à tout le monde. Il fatit sans doute qu'il ait perdu l'esprit. C'est vous qui l'avez perdu, dit alors messire
Brette, si vous ne comprenez pas ce qu'il vient de dire. Il nous a dit honnêtement et en peu de mots l'injure du monde la plus piquante. Ces tombeaux, si vous y faites attention, sont les maisons des morts-, et, quand il dit que ce sont les nôtres, il veut nous faire entendre que nous et les autres ignorans sommes semblables aux morts, en comparaison de lui et des autres savans.
Ils comprirent alors le sens des paroles de Guido, et en eurent un peu de confusion. Aucun d'eux n'en! jamais plus envie de l'agacer; et Brette passa toujours dans leur esprit pour un homme doué d'un bon en tendement
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LE FEÏERE QUETEUR.
Dioneo n'attendit pas l'ordre de la reine pour conter sa nouvelle. Il pria ceux qui louaient encore le bon mot du philosophe Guido de faire silence ; après quoi il commença ainsi :
Certalde , comme vous pouvez l'avoir ouï dire , est un village de la vallée d'Else , dépendante de l'état de Toscane. Quoique ce village soit aujourd'hui fort peu considérable, il n'a pas laissé d'être autrefois habité par un grand nombre de gentilshommes et de gens riches. Un religieux de Saint-Antoine , nommé frère. Ognon , et conventuel de Florence, avait coutume d'y aller tous les ans une fois, pour y recueillir les aumônes des sots et des imbéciles. Il s'y rendait d'autant plus volontiers, qu'il trouvait la quête abondante, et
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quii y était bien reçu , moins pour l'estime qu'on faisait de sa personne , qu'à cause peut-être du nom qu'il portait; car le terroir de ce canton produit les meilleurs ognons de toute la Toscane. Ce frère Ognon, d'une petite taille, au visage enluminé, au poil roux, avait l'humeur fort enjouée et quelquefois un peu gaillarde. IÌ était dans le fond fort ignorant; mais il parlait si facilement, qu'à moins de le connaître de pi es on l'aurait pris pour un .grand orateur, un Cicéron ou un Quintilien : aussi était-il aimé et bien reçu de tous les gens du pays..
Etant donc allé à Certalde, selon sa coutume, au mois d'août, un dimanche matin, vers l'heure que le peuple des environs venait à la messe de la paroisse, il s'avança proche la porte de l'église, et parla en ces termes aux hommes etaux femmes qui y étaient assemblés :
Mes frères et mes sœurs , vous êtes dans l'usage de donner tous les ans aux pauvres religieux de Saint-Antoine , de vos blés et de vos revenus, les uns peu, les autres beaucoup, chacun selon ses facultés et sa dévotion, afin que le bienheureux saint Antoine ait soin de vos troupeaux. Vous avez même accoutumé de répandre vos bienfaits sur ceux qui sont affiliés à notre congrégation. Ainsi donc, parla grâce de Dieu et Tordre de mon supérieur, vous êtes avertis de vous rendre ici cette après-midi, aussitôt que vous entendrez le son des cloches; je vous prêcherai, et ferai baiser la sainte croix, selon la manière accoutumée; et, parce que je vous connais très-dévots à M. le baron saint
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Antoine, mon patron, je vous montrerai, par grâce spéciale, une très-belle et très-sainte relique que j'ni jadis apportée moi-même de la /Terre-Sainte. C'est une des plumes de l'ange Gabriel. Il la laissa tomber dans la chambre de la vierge Marie quand il vint lui annoncer qu'elle concevrait et enfanterait le Sauveur du monde.
Après cet avertissement , le bon religieux-prit congé de l'assemblée, et entra dans l'église pour y entendre la messe.
Pendant ce temps-là, deux drôles fins et découplés, l'un appelé Jean de La Bragonière, l'autre Biaise Pissin , qui avaient entendu ce^qu'il venait de dire au peuple assemblé, complotèrent de lui faire pièce , quoiqu'ils fussent de ses amis et de sa compagnie. La plume prétendue de l'aile de l'ange Gabriel les avait fait beaucoup rire : ils résolurent de la lui enlever, pour jouir ensuite de son embarras , quand il voudrait la montrer au peuple. Frère Ognon dîna ce jour-là au château. Quand ils le surent à table, ils se rendirent aussitôt à l'auberge où il logeait , et convinrent que l'un amuserait le valet du moine , tandis que l'autre chercherait la plume dans le sac du frère quêteur. Ils se faisaient d'avance un plaisir de voir la manière dont il s'y prendrait pour s'excuser devant ses auditeurs, auxquels il s'était engagé de la montrer.
Avant d'aller plus loin , il est nécessaire que je vous fasse connaître le valet que l'ami de Biaise s'était chargé d'amuser tandis que Jean fouillerait dans le «ac du religieux. Vous saurez d'abord 'que son nom
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était analogue à sa personne. On l'appelait Gucchio- Baléna, comme qui dirait gros animal; plusieurs le désignaient par le nom de Gucchio-Lourdaud ; d'autres ne le nommaient jamais que Gucchio-Cochon. Il avait la figure si grotesque, que le peintre Lipo Topo , qui a fait tant de caricatures , n'en imagina jamais de plus bizarre. Quant à la lame, elle répondait parfaitement au fourreau : son esprit était aussi épais que son corps. Frère Ognon , qui se plaisait souvent h égayer ses amis des sottises de ce valet, avait accoutumé de dire qu'il lui connaissaitneuf défauts si considérables, qu'un seul aurait suffi pour éclipser ou ternir toutes les qualités, toutes les vertus qu'on a vues briller dans Salomon, Aristote, Sénèque, si ces grands hommes en eussent été atteints. Représentez-vous, d'après cela, quel homme ce devait être que ce garçon ? Quand on demandait à frère Ognon quels étaient les neuf défauts qu'il trouvait en lui , il répondait par ces trois mauvais vers de sa façon.
Il est gourmand , paresseux et menteur, Ivrogne , médisant , voleur , Sans esprit, raison ni valeur.
Outre ces vices , il en a plusieurs autres que je ne dis pas, ajoutait le moine. Le plus plaisant est qu'il veut se marier partout où il se trouve , et louer une maison pour y établir un ménage complet. Parce qu'il i la barbe noire , forte et assez bien fournie , il se croit beau garçon , et s'imagine que toutes les femmes qui le regardent sont amoureuses delui ; et, sil'on vou-
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lait le laisser taire, il courrait après elles, comme le= chiens après les lièyres. Il faut cependant convenii qu'il me sert ayec beaucoup de ^èle ; car personne ne me parle jamais en secret, qu'il ne veuille savoir ce qu'on me dit ; et , s'il arrive que Ton me demande quelque chose . il a tant de peur que je ne sache point répondre, qu'il est le premier à dire oui ou non, selon qu'il je juge convenable.,. Mais reprenons le fil de noire histoire.
Frère Ognon avait laissé cet habile valet à son logis, avec ordre de prendre bipn. garde que personne ue touchât à son bagage, et surtout à la besace où il tenait ses reliques. Mais Gucchio^Lourdaud , qui se plaisait plus dans les cuisines que le rossignol ne se plaît sur les verts feuilfages, surtout quand il y savait quelque servante, était descendu dans celle de Tauberge, où il avait vu upe grosse cuisinière, mal faite, rabougrie, avee deux horribles tétasses longues et pendantes, et un visage large, ratatiné, plus hideux que celui du plus hideux des Baronchi l. Cette vilaine créature enfumée, suante et toute barbouillée de graisse, ne laissa pas de lui paraître ragoûtante. Dans son empressement, il laissa la chambre de frère Ognon ouverte, et son p0?!1 Nlgage exposé à l'abandon,. Quoiqu'on fut alors dans le mqis .d'apût. il s'assit auprès du feu, et commença d'entrer en conversation avec cette servante, qui se nommait ÎVijtç. J| débuta par lui din qu'il était gentilhomme par procureur, e£ qu'il ava»
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plus, de mille éei}s, sans y comprendre ceux qu'il devait bientôt donner pour achever d'acquitter certaines dettes. Et, sans faire attention qu'il portait un chapeau plein de crasse et rongé des bords-, que son habit était tout déchiré, tout rapiécé de morceaux de différentes étoffps; que sa culotte, percée en plusieurs endroits, laissait vojr sa cuisse noire et velue comme celle d'un sanglier ; que ses souliers s'en allaient en lambeaux ; il ajouta qu'il voulait rhabiller tout à neuf et la retirer du service 5 que, sans avoir de grands héritages, il se faisait fort de lui procurer une honnête aisance : en un mot , il ny eut point de magnifiques promesses qu/il ne lui Ht, Mais, comme rien n'annonçait qu'il fût en état d'en effectuer aucune , il ne réussit qu'à se faire- moquer de lui , et à passer pour un véritable fou dt.ns l'esprit de la servante.
Blaise Piscili et Jean Hragonière, ravis de trouver (jUCcbio-Coehoii occupé à en conter à la cuisinière du logis, entrèrent sans peine dans la chambre du reli gieux. La première chose qui leur tomba sous la main fut précisément la besace. Ils l'ouvrent, la fouillent, et trouvent une petite boite enveloppée dans je ne sais combien de morceaux de taffetas, et dans la boîte une plume de la queue d'un perroquet vert. Ils ne doutent point que ce ne soit celle que le moine avait promis de faire voir aux habitans de Cerlalde , et ils s'en emparent. Il eut été d'autant plus facile au frère Ognon de persuader au peuple de cet endroii que cette plume avait appartenu aux ailes de l'ange Gabriel, que les perroquets étaient alors peu connus : le luxe d'Egypte
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n'était point encore passé en Toscane , comme il y est venu depuis, et où il fait tous les jours tant de progrès pour le malheur de l'état. Mais, quand ces sortes de plumes auraient été connues de quelques personnes , il n'est pas moins vrai qu'il eût été aisé au moine de faire accroire aux habitans de ce canton que celle-là avait appartenu à l'ange Gabriel. Non seulement les oiseaux rares n'y étaient point connus, mais je suis persuadé qu'on n'y avait jamais entendu parler de perroquets. La pure simplicité des mœurs anciennes régnait encore parmi eux.
Lorsque les deux jeunes gens eurent pris la piume , pour ne pas laisser la boîte vide et mieux surprendre le frère quêteur, ils s'avisèrent de la remplir de charbons qu'ils trouvèrent dans la cheminée.
Les fidèles, qui avaient entendu l'avertissement de frère Ognon , ne furent pas plus tôt sortis de la grand'messe, qu'ils se hâtèrent d'arriver chez eux pour en porter la nouvelle à leurs amis, parens et voisins. L'heure arrivée , on accourt en foule au lieu du rendez-vous.
Le moine avait dîné, et venait de prendre une heure de repos pour mieux digérer. Instruit de la multitude de paysans qui l'attendaient avec impatience, et dont une partie s'était rendue au château pour l'engager ;i venir plus tôt, il envoya dire incontinent à (riicchio- Baléna de sonner les cloches et d'apporter sa besace. Le valet eut de la peine à quitter sa cuisine et la cuisinière, qu'il espérait toujours mener a ses fins; mais enfin il obéit.
Après que tout le peuple fut réuni, frère Ognon, sans s'apercevoir qu'on eût touché à sa besace, commença sa prédication , et dit mille choses sur le respect dû aux saintes reliques. Quand il fut question de montrer la plume de l'ange Gabriel , il fit allumer deux cierges , óta son capuchon , développa tout doucement la petite boîte , et l'ouvrit ensuite avec beaucoup de respect , après avoir dit quelques mots en l'honneur de l'ange Gabriel et de sa relique. Surpris de n'y trouver que des charbons , il fronça le sourcil de dépit ; mais il ne se déconcerta pas : il ne soupçonna point son valet de lui avoir joué ce mauvais tour, avait trop mauvaise opinion de son esprit $ il ne lui fit même point de reproches d'avoir mal gardé sa besace ; il ne s'en prit qu'à lui-même d'en avoir confié la garde à un homme si paresseux , si peu obéissant et si dépourvu de toute espèce d'intelligence. Levant les yeux et les mains vers le ciel, il s'écria, de manière à être entendu de tout le monde : Bénie soit à jamais, 6 mon Dieu! ta puissance, et que ta volonté soit faite en tous temps et en tous lieux ! Après cette exclamation il referme la boite ; et , se tournant vers le peuple :
Messieurs et dames, leur dit-ifd'un ton toujours élevé, j'étais encore fort jeune lorsque je fus envoyé par mon supérieur chez les Orientaux , avec ordre de faire toutes les découvertes qui pourraient être avantageuses à notre pays en général et à notre couvent en particulier. Je partis de Venise , je passai par le bourg des Grecs , et, après avoir traversé le royaume de Garbe et de tîalducquc, j'arrivai quelque temps après en Parion,
non sans être fort altéré, comme vous pouvez croire, et de là je vins en Sardaigne. Mais qu'ai-je besoin de vous détailler ici les divers pays que j'ai parcourus? Il me suffira de vous dire qu'ayant passé le bras de Saint- Georges et traversé la Truffie et là Bouffie , pays fort habités , je passai dans la terre de Mensonge , où je rencontrai beaucoup de moines et d'autres ecclésiastiques qui fuyaient tous la peine et le travail pour l'amour de Dieu i et qui s'inquiétaient fort peu de la peine des autres, pourvu qu'il leur en vînt quelque profit, ne dépensant d'autre argent dans ce pays que de la monnaie sans coin. J'allai de là dans la Brusse , où les hommes et les femmes vont en patins par-dessus les montagnes, où l'on est dans l'usage d'habiller les cochons de leurs propres boyaux. Un peu plus loin , je trouvai un peuple qui portait le pain dahs des tonneaux et le vin dans des sacs. Après avoir quitté ce peuple, j'arrivai aux montagnes de Bacchus, où toutes les eaux coulent en descendant, et je pénétrai si avant dans ce pays, que je me trouvai dans très-peu de temps dans l'Inde-Pastenade , où, j'en jure par l'habit que je porte, je vis voler les couteaux, chose qu'on ne saurait croire, à moins de l'avoir vue. Maso del Seggio, gros marchand , que je trouvai là occupé à casser de* noix et à en vendre les coquilles en détail , pourra vous confirmer cette vérité si vous le rencontrez jamais. Quant à moi, ne trouvant pas ce que j'allais chercher partout, je rebroussai chemin pour ne pas voyager par eau, et revins par la Terre-Sainte, où le pain frais vaut quatre deniers la livre, et où le pain cliâiiu se;
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donne pour rien. A pèìrié arrivé , je rencontrai le digne patriarche de Jérusalem , qui , pour honorer l'habit du baron M. saint Antoine, que j'ai toujours porté dans mes voyages , me fît voir toutes" les saintes reliques dont il est dépositaire. Elles étaient en si grand nombre, qu'il me faudrait trop de temps pour vous parler dé toutes j cependant, polir Vous faire plaisir, je vous dirai un mot des plus remarquables.
Il me montra entre autres choses, un doigt du Saint- Esprit, aussi frais, âuâsi sain, que s'il venait d'être coupé j le museau du séraphin qui apparut à saint François; un ongle de chérubin : une des cotes du J^erbum Caro; plusieurs lambeaux des habillemens de la Sainte-Foi catholique; quelques i'ayôns de l'étoile qui apparut aux mages d'Oriettt; une petite fiole pleine dé la sueui* dé saint Michel lorsqu'il se battit contre le Diable- là mâchoire dû Lâzarre que Jésus -Christ ressuscita , et plusieurs autres choses non moins Curieuses. Et, comme je lui fis présent de quelques reliques que j'avais doublés , et qu'il avait inutilement cherchées, il me donna en récompense une des dents de sainte Croix; une petite bouteille remplie du son des cloches du magnifique temple de Salomon , et la pluine de l'ange Gabriel dont je vous ai parlé. Il me dònna aussi un des patins de saint Gûérard de Grànd-\ille, dont j'ai fait présent depuis peu à Guérard de Bousi , établi à Florence, qui a beaucoup de vénération pour cette sainte relique : enfin il me donna des charbons sur lesquels fut grillé lé bienheureux saint Laurent. J'apportai toutes ces reliques à Florence avec beau-
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coup de dévotion et de respect. Il est vrai que mon supérieur ne m'a permis de les exposer en public qu'auparavant il n'eût été bien prouvé qu'elles étaient véritablement les reliques dont elles portaient le nom : mais , depuis qu'on en est assuré par les lettres du patriarche de Jérusalem , et par différens miracles que ces reliques ont opérés, j'ai la permission de les faire voir^ et, comme je ne veux les confier à personne, je les porte toujours avec moi. Or vous saurez que , pour conserver précieusement la plume de l'ange Gabriel , je la tiens dans une petite boîte ; et les charbons qul servirent à rôtir saint Laurent , je les tiens aussi dans une autre boîte, qui ressemble si fort à la première, que je les prends souvent l'une pour l'autre. C'est ce qui m'est arrivé aujourd'hui ; car, croyant apporter avec moi celle où est la plume, j'ai pris celle où* sont les charbons. Au reste, je ne regarde point cette méprise comme un pur hasard } je la considère plutôt comme un effet de la volonté de Dieu , lorsque je fais réflexion que la fête de saint Laurent est dans deux jpurs : ainsi la Providence a voulu que, pour réveiller votre dévotion à ce saint martyr , et pour vous disposer à célébrer dignement sa fête , je vous fisse voir aujourd'hui les charbons bénis qui ont servi à son martyre , au lieu de la plume de l'ange Gabriel , dont la fête est encore éloignée.
Découvrez donc vos têtes, mes chers enfans, et venez voir avec respect cette auguste relique. Quiconque sera marqué de ces charbons en forme de croix n'aura rien à craindre de l'incendie pendant l'année entière.
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Après ce discours de vrai charlatan, il chanta un cantique à la louange de saint Laurent, ouvrit la boîte, et montra à cette sotte multitude les charbons qu'elle renfermait. Quand il eut donné le temps à tout le monde de les voir et de les admirer, chacun s'empressa de s'en faire marquer, et donna une offrande plus forte que de coutume. Frère Ognon , de son coté, fut libéral de croix , et n épargna point ses charbons à marquer les habits de toile blanche des hommes , et les voiles des femmes, leur faisant entendre qu'à mesure qu'ils s'usaient dans ses doigts , ils croissaient dans la boîte, comme il l'avait éprouvé dans une autre occasion. Les voleurs de la plume de Gabriel avaient assisté à la prédication ; ils furent si contens de la défaite que frère Ognon avait trouvée, et de la tournure plaisante qu'il avait donnée à la chose, qu'ils manquèrent de se démonter les mâchoires à force de rire. Quand l'assemblée fut dispersée, ils joignirent le moine, lui apprirent ce qu'ils avaient fait, et lui rendirent sa plume, dont il ne tira pas moins de profit, l'année suivante, qu il venait d'en tirer des charbons.
La compagnie s'amusa long-temps de cette nouvelle : le voyage de frère Ognon , les prétendues reliques qu'il avait vues à Jérusalem, celles qu'il en avait apportées, la sottise des habitans de Certaldc, tout fournit matière à rire. Quand on se fut assez diverti du charlatanisme de ce moine facétieux , la reine se leva
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de dessus son siège , óta sa couronne , et la posa d'un air riant sur la tête de Dioneo. Il est temps, lui dit-elle aussitôt , que tu saches ce que c'est que d'avoir à gouverner des femmes ; dans cette intention, je te fais roi, et t'exhorte à mériter les éloges et la reconnaissance de tes sujets.
Dioneo remercia Elise avec courtoisie et ajouta : Il faut convenir que je suis un plaisant roi ; celui des échecs a encore plus d'autorité que je n'en ai. Certes, vous verriez beau jeu, mes belles dames, si vous étiez réellement disposées à m'obéir, comme un véritable roi veut et doit l'être. Je vous ferais goûter des plaisirs!... des plaisirs, mesdames, sans lesquels les autres
ne sont rien Mais laissons ces choses-là à part : ie
gouvernerai du mieux qu'il me sera possible.
Il fit appeler ensuite le maître-d'hôtel , comme on . avait pratiqué à chaque changement de souveraineté, et lui ordonna ce qu'il devait faire pendant la durée de son règne ; puis se tournant vers la compagnie. Mes aimables dames , dit-il, on a épuisé tant de sujets dans Jes différentes nouvelles racontées jusqu'à présent, que, siLycisquene fût venu cette après-midi, j'aurais eu de la peine à en trouver un qui fût amusant et qui n'eût pas été déjà traité. Elle a dit , vous devez vous en souvenir, que toutes ses amies et ses voisines, noz. contentes d'avoir fait l'amour avant le mariage, ne laissaient pas de jouer encore de bons tours à leurs époux. Laissant de coté le premier article, je pense que l'autre peut faire la matière de nos premiers récits, et qu'il serait difficile de trouver un meilleur sujet à traiter jpour la
journée de demain : c'est pourquoi j'entends qu'on n'en choisisse point d'autre, et j'ordonne, en ma qualité de roi , que les nouvelles à raconter, pendant la durée de mon règne, ne roulent que sur les infidélités des femmes mariées.
Ce sujet ne parut pas honnête à la plupart des dames, et elles le prièrent de vouloir bien en assigner un autre. Dioneo ne crut pas devoir se rendre à leurs prières.
Je connais , mesdames, leur dit-il, tout aussi bien que vous, ce qui est honnête et ce qui ne l'est pas. Mon sujet n'a rien qui doive offenser votre vertu ; ainsi vous me permettrez de ne point le changer. Il est permis de s'entrefenir de ce qu'on veut , pourvu qu'on se conduise honnêtement. Faites attention à la corruption qui règne aujourd'hui dans presque toutes les classes de citoyens : songez que les lois n'ont plus de frein ; que les juges, qui devraient les faire respecter, ont abandonné leurs sièges 5 qu'une affreuse licence s'est emparée de tous les esprits; que presque personne à présent ne craint ni Dieu ni diable, et que l'amour de la vie, dans ce temps de calamité, est l'unique objet dont tout le monde s'occupe. Je suis éloigné de vouloir vous porter à suivre ces malheureux exemples -, mais quand , pour vous égayer et égayer les auires , vous prendriez un peu de liberté dans vos propos , je ne -vois pas le grand mal que vous feriez. Il est permis, pour animer la conversation, de déroger quelquefois à l'austère décence: on ne saurait vous en faire un crime, tant que vos actions seront honnêtes et irréprochables.
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Votre honneur n'a rien souffert jusqu'à présent de tou! ce qu'on a pu dire d'un peu libre dans nos divers en tretiens : soyez persuadées qu'il ne sera pas plus blessé de ce que nous pouvons dire encore. On connaît votre vertu : on sait que non seulement les discours les plus séduisans et les plus libres ne sont pas capables de vous détourner du chemin de la vertu , mais que la crainte même de la mort ne serait pas capable de vous en faire écarter. Qu'avez-vous donc à redouter? Considérez d'ailleurs, je vous prie , le bel honneur que vous me feriez en refusant de vous con former à ce quej 'ai prescrit en qualité de roi. Autant vaudrait que vous ne m'eussiez pas élu votre souverain , si, après vous avoir donné l'exemple de la plus parfaite soumission , je ne pouvais point vous soumettre à mes ordres. Pas tant de délicatesse, je vous prie-, elle ne fut jamais plus mal placée. On ne doit rougir que de mal faire, et non de ce que les autres ont mal fait. D'où je conclus qu'il faut vous disposer à composer chacune votre nouvelle sur le sujet que j'ai assigné, et auquel les propos de Lycisque ant tantôt donné lieu.
Ce discours convertit les dames , et elles promirent de se conformer à la volonté du roi, qui donna la liberté à chacun d'aller où il voudrait jusqu'à l'heure
du souper.
Comme ce iour-là les nouvelles avaient été fort co tes le soleil n'avait tout au plus parcouru que deux tiers et demi de sa course. Dioneo demeura l'ombre, et proposa une partie de jeu aux deux autres " gentilshommes, qui l'acceptèrent. Elise tira à parties
UE HOCCACË.
autres dames ; Depuis que nous sommes" datiti celte campagne, leur dit-elle , j'ai toujours eu envie de vous mener dans un endroit Tort près d'ici; mais l'occasion ne s'en est point offerte. Elle est à présent favorable. Je suis persuadée qu'aucune de vous n'a jamais été dans la Vallée des Dames. Voyez si vous êtes d'humeur de m'y suivre : vous ne serez pas fâchées de l'avoir vue. Toutes les dames répondent qu'elles le veulent bien : elles prennent donc avec eiles une des femmes de chambre, et se mettent aussitôt en route, sans en dire mot aux trois messieurs.
Après une demi-heure de marche, elles arrivent dans la vallée, où eiles entrent par un sentier assez étroit , bordé d'un eùié par un ruisseau limpide. Leurs yeux furent agréablement surpris de la beauté du lieu. Les chaleur» de la saison n'en avaient point flétri la verdure. La plaine, selon le rapport que m'en a fait une de ces dames , formait un cercle de près d'une demi- lieue de tour \ jamais l'industrie humaine n'eu eût fait un plus rond, plus parfait. Ce cercle était bordé par six collines. Sur le sommet de chacune, on voyait une charmante maison en forme de petit château; ce qui faisait le plus beau coup d'œil qu'il soit possible d'imaginer. Chaque coline allait en s'étréeissant , et aboutissait à la plaine , par une pente insensible, à la manière de nos amphithéâtres de salle de comédie. Les coteaux les plus ex posés au midi étaient couverts de vignes , d'oliviers, d'amandiers, et d'autres âibrésa fruits. De petits-- ;>'-fquets et d'agréables prairies couvraient la pan» cv
posée au nord. La plaine, qui n'avait pas d'autre entrée que celle par où ces dames étaient arrivées, était ornée de sapins, de lauriers, de plusieurs pins, et tous ces arbres étaient plantés avec tant d'art, qu'on eût pris cette plaine pour un vaste jardin. C'étaient de tous côtés des allées magnifiques, où le soleil avait de la peine a introduire quelques-uns de ses rayons. Vers le milieu de ce paradis terrestre on voyait une petite prairie émaillée de fleurs, et environnée d'arbres d'une hauteur prodigieuse, qui en défendait l'entrée au soleil , la plus grande partie du jour. Un ruisseau peu profond, mais rapide et argenté, serpentait dans les environs. Il descendait du haut d'une des collines, et faisait un bruit qui flattait agréablement l'oreille. Après avoir serpenté sur la prairie, il formait un lac où l'on voyait du poisson en abondance. Cetteespèce de vivier pouvait avoir trois pieds et demi de profondeur, sur une quarantaine de large, et une soixantaine de long. L'eau surabondante s'échappait par un petit ruisseau, qui, cherchant les endroits les plus bas de la vallée . n'en sortait qu'après avoir fait mille détours , comme s'il eût eu regret de quitter un lieu si agréable.
Quand les dames en eurent parcouru et admiré ton us les beautés , elles formèrent le projet de se baigner. La chaleur et la solitude du lieu les y invitaient. Elles dirent à la femme de chambre, qui les avait suivies. d'aller se mettre en sentinelle à l'entrée de la vallée, alin de leur donner l'alarme en cas de surprise. Elles se déshabillent toutes sept aux bords du lac, et y entrent courageusement. A travers l'eau claire et lini-
pitie de ce vivier, on eût pu admirer leurs corps d'albâtre aqssi facilement qu'on voit la rose vermeille à travers le vase au mince cristal qui la renferme. Après s'être amusées quelque temps à folâtrer, à courir cà et là après les poissons , qui difficilement pouvaient se cacher, et en avoir pris quelques-uns, elles sortirent de l'eau, s'essuyèrent les unes les autres, s'habillèrent t et s'en retournèrent au château au petit pas, s'entrete nant de la beauté du lieu qu'elles venaient de quitter et des plaisirs qu'elles y avaient goûtés.
Arrivées de bonne heure au château , elles trouvèrent les trois messieurs qui siéraient encore à la même plaee où elles les avaient laissés.
Il faut convenir , leur dit Pampinée , que nous vous avons joué un bon tour. Quel tour, dit Dioneo? Seriez-vous déjà plus libres dans vos actions que vous ne voulez Tètre dans vos propos ? C'est la vérité , sire, répliqua-t-elle. Puis elle lui dit d'où elles venaient, et entra dans les plus grands détails sur la beauté du lieu , et lui raconta tout ce qu'elles y avaien fait. A ce récit, le roi témoigna la plus grande envie d'y aller avant la fin du jour. Dans cette idée, il ordonna au niai tre-d'hò tel de servir promptement le souper. Au sortir de table , les trois gentilshommes , suivis de leurs domestiques , prirent le chemin de la vallée, et la trouvèrent digne de tous les éloges qu'on leur en avait faits. \près en avoir parcouru rapidement les principali'»- •ndroits, et s'y être baignés pendant une demi-heure, is revinrent au château sur la brune , et trouvèrent les dames qui dansaient r4i chant de l'iamette. La
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danse achevée, on s'entretint des beautés merveilleuses de la Vallée des Dames, et l'on convint généralement que c'était peut-être le plus beau site de la terre. Le roi fit appeler le maître-d' hôtel : il lui signifia qu'ils iraient tous le lendemain dîner dans ce lieu 5 qu'il n'avait qu'à prendre ses mesures en conséquence, et y faire même porter des lits de camp , dans le cas où quelqu'un voulût se reposer après le dîner. Il fit servir ensuite aux flambeaux une petite collation, après laquelle les danses recommencèrent. Plus tard, le roi «'adressant à Elise, lui dit d'un air poli et gracieux : \ ous m'avez fait aujourd'hui l'honneur de me donner la couronne , il est juste que je vous choisisse à mon tour pour nous chanter quelques couplets. Je laisse à votre choix la chanson : je ne doute pas qu'elle ne soit aussi jolie que votre voix est belle et gracieuse. La dame, sensible au compliment du roi , lui en témoigna sa reconnaissance en obéissant aussitôt.
Sur un air mélancolique , elle peignit les tourmens d'un cœur novice qui s'ouvre à l'amour comme une (leur aux premiers rayons du soleil. Jeune et faible, il s'est confié à la voix trompeuse d'un ingrat, qui rit aujourd'hui de son ardeur et de ses larmes.
Elise donna beaucoup à pensera la compagnie, par cette chanson plaintive, et par les profonds soupirs dont elle avait terminé presque chaque couplet. Mais on eut beau chercher les motifs de sa tristesse , on ne put jamais les deviner.
Le roi, qui était dans sa belle humeur, fit ensuite appeler Pindaro, et lui commanda de jouer de la cor-
DE BOCCALE. lt)ç)
nemuse. On exécuta plusieurs danses au son de cet instrument rustique; et, quand on se fut ainsi amusé une bonne partie de la nuit . le roi dit à chacun d'aller se coucher.
SEPTIEME JOUliiXEI^
De tous les astres de la nuit, l'étoile du jour brillait seule encore à l'orient « lorsque le maìlre-d'hótcl s'en alla avec tout le bagage dans la vallée des Dames. Dioneo , éveillé par le bruit , ne tarda pas à faire appeler la compagnie. On se mit en chemin, au soleil levant, à cette heure délicieuse où la nature semble dévoiler ses charmes les plus secrets et prodiguer tous ses moyens de plaire. Il leur parut n'avoir jamais entendu chanter les rossignols et les autres oiseaux aussi gaiment. Ils arrivèrent dans la vallée, aux doux concerts de ces agréables habitans de l'air. Ils se promenèrent dans ce lieu enchanteur, dont ils contemplèrent à loisir les diverses beautés. On eût dit que tous les rossignols qu'ils avaient entendus sur la route s'étaient réunis dans cette plaine pour augmenter leurs plaisirs par leurs chants redoublés. La fraîcheur du matin leur fit trouver cet endroit plus délicieux encore qu'il ne leur avait paru la veille. Après qu'ils eurent déjeuné avec des fruits, des con-
CONTES DE BOCCACk I J I
filures et de bons vins, jaloux d'imiter la gai té des rossignols, ils se mirent à chanter, et l'écho se plut à répéter fidèlement leurs accords. L'heure du dîner venue, les tables furent dressées sous des berceaux où le soleil ne pouvait pénétrer : c'était fort près du petit lac où l'on s'était baigné la veille. On s'assit dans l'ordre qu'il plut au roi de prescrire j et, pendant le repas, les poissons qu'on voyait nager fournissaient matière aux propos les plus agréables. Au lever de table 5 on recommença à chanter et à se divertir par mille petits jeux.
Le maître-d'hotel , homme actif et intelligent, avait fait dresser dans un des plus beaux endroits de la plaine plusieurs tentes de ces serges qui nous viennent de France, et dans ces tentes plusieurs lits. Il fut libre à chacun d'aller s'y reposer. Plusieurs préférèrent de jouer et de causer à l'ombre. L'heure du repos étant passée , on éveilla les dormeurs , et tout le monde se réunit pour raconter, à l'ordinaire, des nouvelles. Le roi fit asseoir la compagnie dans l'ordre accoutumé, sar un grand tapis qu'on avait étendu sur le gazon. Il commanda ensuite à Emilie d'ouvrir la séance. Cette aimable dame se mit à sourire, et s'exprima en ces terme».
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