‹ Contes de Boccace; (volume 2)Chapitre 26 sur 68 · L'ORAISON CONTRE LA COLIQUE · texte numérisé non relu

L'ORAISON CONTRE LA COLIQUE

Philostrate ne put parler en mots assez couverts pour que les dames ne comprissent clairement ce qu'il voulait dire. Elles en rirent malgré elles à gorge déployée , Taisant semblant toutefois de rire d'autre chose. Quand il eut achevé son récit, le roi commanda à Elise de commencer le sien.

Mesdames, dit-elle aussitôt d'un air délibéré, la manière de conjurer les esprits dont nous a parlé Emilie m'a fait souvenir d'une nouvelle où il s'agit aussi d'une espèce d'enchantement ; la voici :

Dans la ville de Sienne , un jeune homme nommé Renaut, issu d'une famille honnête, bien élevé, de jolie figure et fort bien fait , devint passionnément amoureux d'une jeune et belle femme nouvellement

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mariée. Il s'imagina que, s'il trouvait moyen de lui parler, il en obtiendrait bientôt tout ce qu'il voudrait. Dans ce dessein, il chercha un expédient pour la voir et l'entretenir sans se rendre suspect au mari. Agnès était grosse de six ou sept mois : il mit dans sa tète de devenir son compère. Il accosta un jour le mari, qu'il connaissait , et lui témoigna son désir de la manière la plus polie el la plus adroite. Le mari, loin de soupçonner les vues de Renaut , accepta la proposition, et Ct en parut môme flatté. Le jeune homme, devenu compère d'Agnès, profila de l'occasion qu'il eut de la voir pour lui confirmer de bouche ce que ses soupirs et ses yeux lui avaient dit tant de fois auparavant. Il lui peignit la situation de son cœur, et ne manqua pas de lui dire que son repos, son bonheur, sa vie même dépendaient du retour dont elle paierait ses sentimene. La belle, ni précieuse ni prude, ne s'offensa poin de la déclaration ; son a4iiour-propre en parut même flatté: mais, comme elle était sage et qu'elle aimait son mari , elle ola toute espérance à Renaut, et lui défendit de parler davantage d'amour. L'amant fit de nouvelles tentatives. Elles ne lui réussirent pas plus que la première. Il se fit moine de dépit; et, soit que l'état religieux lui convînt , soit autre chose, il persista dans sa résolution, et demeura dans l'ordre. Il renonça sérieusement à l'amour et aux autres vanités du monde, Il tint bon quelque temps; mais le démon, plus fort que sa dévotion, lui fit à la longue reprendre ses vieilles habitudes. Sa passion pour Agofe\ m ré veilla, el il se livra à tous ses anciens penebasp, sans

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vouloir pour cela quitter le froc. Il se faisait un plaisir de se montrer en habit de religieux , toujours propre, toujours élégant : c'était, en un mot, un moine petit-maître. On le voyait partout réciter des vers galans , chanter des couplets de sa façon , et faire mille autres gentillesses semblables. Mais qu'ai-je besoin de vous décrire le luxe de frère Renaut? Il suffit de dire qu'il se conduisait cerume font tous les moines d'aujourd'hui. Quels sont ceux, en effet, qui suivent l'esprit de leur état ? Hélas ! à la honte de ce siècle pervers et corrompu, les moines, vous le savez, ne rougissent pas de paraître dans le monde, gras, dodus, vermeils, délicats, recherchés dans leur mise, et de marcher, non comme la modeste colombe , mais tels que des coqs orgueilleux qui lèvent avec fierté leur crête panachée. Leurs chambres sont pleines de pots de confitures , de dragées, d'eaux de senteur, des meilleurs vins de Grèce et des autres pays , de liqueurs , de fruits , d'ambroisie; de sorte qu'elles ressemblent plutôt à des boutiques d'épiciers ou de parfumeurs qu'à des cellules de religieux. Ils ne cachent même pas qu'ils sont sujets, pour la plupart, à la goutte, qui, comme on sait, ne s'attache guère à ceux qui jeûnent, qui sont tempérans , chastes , dont la conduite est sage et réglée , ainsi qu'il convient à des ecclésiastiques, et surtout à des moines. Pour moi , malgré mon indulgence naturelle, je ne puis voir sans surprise et sans indignation combien ils ont dégénéré et combien ils dégénèrent tous les jours. Saint Dominique et saint François n'avaient pas trois habits pour un ; leurs habillemens étaient non de

de soie, ni ue drap fin , ni de couleur recherchée , mais de grosse laine et de couleur sombre, uniquement desìi nés à [es défendre du froid. Dieu veuille remédier à ces abus, en ouvrant enfin les yeux aux imbéciles qui les nourrissent et les engraissent de leurs charités!

Frère Renaut, revenu à ses premières inclinations, rendait de fréquentes visites à sa commère, et devenait chaque jour plus hardi. Il sollicita la dame avec plus d'onction, plus de persévérance qu'il ne l'avait fait autrefois. La bonne Agnès, qui avait eu le temps de se lasser de son mari , qui se voyait ainsi pressée , qui trouvait frère Renaut plus mûr, plus beau, plus musqué, depuis qu'il s'était fait moine, vaincue un jour par ses sollicitations, se retrancha dans ces expressions vagues dont se servent les femmes portées à accorder ce qu'on leur demande. Comment, frère Renaut, lui dit-elle, est-ce que les religieux fout ces sortes de choses? Quand j'aurai olé l'habit que vous me voyez, répondit le moine, je vous livre, madame, un homme fait comme les autres. La belle, continuant Je faire la petite bouche : Dieu me préserve, s'écrial-elle , d'avoir une pareille condescendance. Ps'ètesvous pas mon compère? le péché serait trop grand. Belle raison ! repartit le paillard -, j'avoue que ce serait un péché; mais quels péchés beaucoup plus grands le bon Dieu ne pardonne-t-il pas, lorsqu'on s'en repent ? D'ailleurs, dites-moi, je vous prie, qui est plus proche parent de votre fils, ou votre mari qui l'a engendré, ou moi qui l'ai tenu sur les fonts de baptême ? L.i dame répondit que c'était son mari. Hé bien! re-

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prit le moine, cela empèche-t-il que vous ne couchiez avec lui? Non, assurément, dit Agnès. — Je puis (ione y coucher aussi bien que lui , moi qui ne tiens pas de si près à votre fils. La belle, peu habile en l'art d'argumenter, et qui se déconcertait pour peu de chose , crut ou feignit de croire que le moine avait raison. Qui pourrait résister, compère, lui dit-elle, à votre éloquence? Après cela elle se rendit, et consentit à ce qu'il voulut. On imagine bien que ce ne fut pas pour cette fois seulement. Le compère et la commère se retrouvèrent , et avec d'autant plus d'aisance et de liberté, que le compérage les mettait à l'abri de tout soupçon.

Un jour que frère Renaut était sorti avec un de ses co pagnons, il crut, avant de rentrer au couvent, devoir passer chez sa commère. Il n'y avait avec elle cîaris la maison qu'une jeune et jolie servante. Le coninére envoya son camarade au grenier avec cette petite lille pour lui enseigner sa patenotre. Quant à lui, il entra dans la chambre à coucher avec sa commère, qui tenait son petit enfant par la main , et ayant fermé la porte, ils s'assirent sur un petit lit de repos. Après s'être fait mutuellement quelques légères caresses, frère Rendut quitta son froc pour se livrer à de plus grandes. A peine ces heureux amans avaient-ils passé une demiheure ensemble, que le mari se fit entendre à la porte de la chambre, heurtant et appelant sa femme. Je suis perdue! dit-elle alors, voici mon mari. Il n'est pas douteux qu'il ne s'aperçoive à présent de notre commerce. Frère Renaut, sans capuchon et sans soutane,

commence à trembler de son coté. — Si j'avais seulement le temps de reprendre mes habits, nous trouverions quelque excuse: mais, si vous lui ouvrez, et qu'il me voie dans cet état , il n'y aura pas moyen d'en trouver. Habillez-vous promptement, dit la belle en se ravisant ; prenez ensuite votre filleul dans vos bras, et écoute2 bien ce que je dirai à mon mari , afin que vos paroles s'accordent avec les miennes 5 dépêchezvous seulement, et laissez-moi le soin de nous disculper. .. Je suis à vous dans le moment , cria-t-elle à son mari. Elle court ensuite lui ouvrir la porte, et lui dit, d'un visage gai: vous saurez, mon ami, que frère Renaut, notre compère , est venu nous voir fort à propos. C'est un coup du ciel ; sans lui nous perdions aujourd'hui notre enfant. A ces derniers mots, le bon homme de mari faillit à se trouver mal. Il en fut tout interdit, et n'ouvrit la bouche que pour demander le malheur qui était arrivé. Hélas! continua-t-elle , ce pauvre petit est tout -à -coup tombé dans une telle faiblesse que je le croyais mort. Je ne savais comment m'y prendre, pour le faire revenir, lorsque frère Renaut est entré. Il l'a examiné, l'a pris entre ses bras : Ce sont des vers, ma commère , m'a-t-il dit, qui lui montent au cœur, et qui l'étoufferaient si l'on n'y remédiait promptement. Ne vous chagrinez pas, je les enchanterai; et, avant que je sorte d'ici, ils seront tous morts, et vous verrez votre enfant aussi sain et aussi bien porlant qu'avant sa faiblesse. Comme vous étiez nécessaire ici, continue la dame, pour dire certaines oraisons, et que la servante n'a pu vous trouver, frère Renaut

les a fait dire à sor compagnon au plus haut étage de la maison. Je suis entré ici avec lui, parce que personne autre que le père ou la mère de Tentant ne peut assister à cet enchantement. JNous nous sommes donc enfermés pour n'être interrompus par qui que ce fût. Il tient encore en ce moment notre cher fils entre ses bras, et il pense que, lorsque son compagnon aura achevé de dire ses oraisons, tout sera fait} car l'enfant est déjà beaucoup mieux»

Ce récit déconcerta tellement le pauvre benêt de mari , qui idolâtrait son fils , qu'il prit tout cela pour argent comptant. Hélas! que je le voie, dit-il en soupirant. Gardez-vous-en bien, reprit Agnès, vous gâteriez tout. Attendez encore un peu. Je vais savoir si vous pouvez entrer , ne vous étant pas trouvé au commencement; je vous appellerai ensuite.

Frère Renaut, à qui ce récit, dont il n'avait rien perdu, avait donné le temps de s'habiller, prit l'enfant dans ses bras, et, voyant que le mari avait donné dans le panneau , il cria tout haut : Ma commère, n'est-ce pas le compère que j'entends? Moi-même, mon révérend père, répondit le mari. Avancez donc, s'il vous plaît, reprit le moine. Le bon homme s'étant approché : tenez, voilà votre enfant en parfaite santé. Tout ce que je vous demande , pour le service que je viens de vous rendre, c'est que vous fassiez mettre un enfant de cire, de la grandeur du votre, devant l'image de saint Arabroise , par les mérites duquel le Seigneur vous a fait cette grâce. L'enfant, voyant son père, courut aussitôt ^ lui et le caressa à sa manière. le père le prit dans

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ses bras en pleurant de tendresse ,»ai ne se lassait point le le baiser, ni de remercier le charitable compère qui 'avait guéri.

Le compagnon de frère Renaut , qui avait déjà enseigné à la jeune servante, non pas une seule, mais au moins quatre patenôtres , et qui lui avait fait présent d'une bourse de soie qu'il avait reçue d'une nonnain , n'eut pas plus tôt entendu le mari, qu'il sortit du grenier , et vint, sur la pointe des pieds, se mettre dans un endroit d'où il pouvait entendre parfaitement ce qu'on disait. Voyant que tout s'était bien passé, il entra dans la chambre en disant : Frère Renaut, j'ai récité en entier les quatre oraisons dont vous m'avez chargé. — Tuas bien fait, mon cher confrère, et j'admire la force de ton haleine. Je voudrais en avoir une aussi bonne \ car je n'en avais encore dit que deux lorsque mon compère est arrivé. Mais le ciel a eu égard à ta peine et à la mienne , et a guéri l'enfant à ma grande satisfaction. Le bon mari fit aussitôt apporter du meilleur vin avec des confitures, et traita de son mieux les deux moines, qui avaient besoin de réparer leurs forces. Il les accompagna ensuite jusqu'à la porte , et leur renouvela ses remercîmens, en leur disant adieu. Il n'eut rien de plus pressé que de commander la statue de cire, qu'on plaça effectivement devant un saint Ambroise, qui n'est pas celui de Milan.

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