‹ Contes de Boccace; (volume 2)Chapitre 27 sur 68 · LE JALOUX CORRIGÉ · texte numérisé non relu

LE JALOUX CORRIGÉ

Klise n'eut pas plus tôt achevé son récit, que le roi commanda à madame Laurette de commencer le sien.

O amour! que ta puissance est grande! s'écria-telle aussitôt $ que tu sais entreprendre de grandes choses ! que tu sais bien tout prévenir ! Quel est le philosophe, le maître qui pourrait enseigner ces subterfuges, ces prévoyances , celte présence d'esprit que tu inspires dans le moment à ceux et à celles qui vivent sous tes lois? Certainement il n'est point de science qui ne s'acquière lentement, comparée à la tienne. Les nouvelles qu'on a racontées jusqu'à ce moment en sont autant de preuves. A ces divers témoignages j'en ajou terai un nouveau, en vous rapportant le stratagème d'une femme d'un esprit très- ordinaire -, stratagème, qu'à mon avis nul autre que l'amour n'aura vt pu suggérer.

Il y avait autrefois dans la ville d'Arezzo un homme riche, appelé Tofano, marié depuis peu à une jeune et belle demoiselle, nommée Gitta, dont il devint aussitôt extrêmement jaloux, on ne sait trop pourquoi. La femme , qui ne tarda pas à s'en apercevoir, en eut beaucoup de déplaisir, et se crut offensée. Elle lui demanda plusieurs fois le sujet de sa jalousie; mais elle n'en tira jamais que ces raisons vagues que les hommes ont coutume d'alléguer en pareil cas. Fatiguée de se voir continuellement la victime d'une maladie d'esprit à laquelle sa conduite n'avait aucunement donné lieu , elle résolut de punir son mari en lui faisant subir le sort qu'il redoutait sans en avoir le moindre sujet. Dans ce dessein, elle jeta les yeux sur un jeune homme fort aimable, qui avait pour elle de l'inclinalion, et qu'elle avait dédaigné jusque alors. Elle lui fit savoir secrètement ses dispositions. Elle mit en peu de temps les choses en tel état, qu'il ne leur manquait plus qu'une occasion favorable pour être parfaitement heureux. Entre les défauts de son mari, la belle avait remarqué qu'il amait fort à boire : non seulement elle lui laissa suivre son penchant à cet égard, mais elle le favorisa de son mieux, pour tourner au profit de l'amour les momens de liberté qu'elle aurait pendant son ivresse. Le jaloux s'accoutuma si fort au vin, qu'elle 'enivrait quand elle voulait j et, quand il était ivre, slle le faisait coucher. C'est par ce moyen qu'elle vint à bout de voir son amant, et de passer avec lui les momens les plus agréables. Le succès de ce manège lui inspira une telle confiance, que, non seulement elle le

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faisait venir chez elle, mais qu'elle allait quelquefois le trouver dans sa propre maison , voisine de la sienne, et où elle passait la plus grande partie de la nuit.

Cependant le mari s'étant aperçu que, lorsqu'elle le faisait boire, elle ne buvait jamais, commença à avoir des soupçons, et se douta de ce qui se passait. Pour s'en convaincre, il passa une grande partie du our hors de chez lui , sans boire , et se rendit le scir dans sa maison, chancelant et tombant, comme s'il eût été véritablement ivre. Il continua de jouer si bien son personnage , que sa femme , donnant dans le panneau, crut qu'il n'était pas nécessaire de le faire boire davantage, et le fit coucher incontinent. Il ne fut pas plus tôt au lit, et avait à peine fait semblant de s'endormir, que la femme sortit de la maison , et courut chez son amant, où elle demeura jusqu'à minuit. Tofano, ayant entendu ouvrir la porte, se leva dans l'intention de surprendre sa femme avec quelque galant. Etonné de voir qu'elle était sortie, et ne doutant plus de son malheur, il ferme la porte aux verroux, et va se poster à la fenêtre pour la voir revenir, et lui faire connaître qu'il savait à quoi s'en tenir sur sa conduite. Il eut la patience d'y demeurer jusqu'à son retour, quoiqu'on fût alors au commencement de l'hiver. La belle , désolée de trouver la porte fermée, ne savait que devenir. Elle fit de vaines tentatives pour l'ouvrir de force. Son mari, après l'avoir laissée faire quelques momens : (. kfii temps perdu, ma femme, lui dit-il , tu ne saurais «vtrer. Tu feras beaucoup mieux de retourner à Yeudroit d'où tu viens. Tu £>euv 'A,'re assurée de ne rerueUre

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les pieds dans la h.aison que je je t aie fait la honte que tu mérites en présence de tous tes parens et de tous nos voisins. La dame eut beau prier, solliciter, elle eut beau prolester qu'elle venait de passer la soirée chez une de ses voisines, parce que, les nuits étant longues , elle s'ennuyait d'être seule, ses prières et ses protestations furent inutiles. Son original demariavai absolument décidé dans son esprit étroit de dévoiler, aux yeux de tout le monde, la conduite irréçulière de «a femme et son propre déshonneur. La belle, voyant que les supplications ne servaient de rien , eut recours aux menaces. Si tu persistes à ne pasm'ouvrir, lui ditelle, je t'assure que je t'en ferai repentir, et que je me vengerai de ton opiniâtreté de la manière la plus cruelle. Et que peux-tu me faire, dit le mari? — Te perdre, reprit la femme, k qui l'amour venait d'inspirer une ruse infaillible pour le déterminer à ou vrir... Oui, te perdre ^ car, plutôt que de souffrir la honte, je me précipiterai dans le puitsqui est ici près; et, comme tu passes avec justice pour un brutal et un ivrogne , on ne manquera pas de dire que c'est toi qui m'y as jetée dans un moment d'ivresse. Alors, ou tu seras obligé de l'expatrier et d'abandonner tes biens, ou tu t'exposeras à avoir la tète tranchée, comme homicide de ta femme, dont effectivement tu auras à te reprocher la mort. Cette menace ne fit pas plus d'effet sur l'âme de Tofano que les prières d'auparavant. Sa femme le voyant inébranlable : C'en est donc fait de moi, lui dit-elle-, Dieu veuille avoir pitié de mon àme et de la tienne. Je laisse ici ma quenouille, don! tu

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feras l'usage quii te plaira. Adieu , mon mari, adieu.

La nuit était des plus obscures 5 à peine eût-on pu distinguer les objets dans la rue. La femme va droit au puits, prend une grosse pierre et l'y jette de toute sa force , après s'être écriée : Mon Dieu , ayez pitié de moi! La pierre fit un si grand bruit à l'approche de l'eau, que Tofano ne douta point que Gitta ne se fût réellement précipitée dans le puits. La peur le saisit , il courtchercher le seau avec la corde, sort précipitamment de la maison, et va droit au puits pour tâcher de l'en retirer 5 mais la belle, qui s'était cachée près de la porte, ne voit pas plus tcU son mari dehors, qu'elle entre , referme aux verroux et va se tapir à la fenêtre , d'où elle crie d'un ton de mauvaise humeur : C est lorsqu'on boit le vin qu'il faut y mettre de l'eau , et non après l'avoir bu ! Qu'on juge de la surprise de Tofano. jll revint vite sur ses pas, et, trouvant la porte fermée, il pria sa femme de lui ouvrir. Elle n'en voulut rien faire, et le laissa long-temps se morfondre, comme il l'avait fait à son égard. Le mari insistant et menaçant d'enfoncer la porte, la belle se mit à crier à pleine tête : Maudit ivrogne, méchant garnement, je t'apprendrai à vivre. Tu ne rentreras pas ce soir : je suis lasse de ta mauvaise conduite. Je veux enfin te dénoncer à tout le quartier, et lui faire voir l'heure à laquelle tu reviens chez toi ; nous verrons qui de nous deux sera blâmé.

Tofano, furieux du tour qu'elle lui avait joué, ne ménagea pas les injures. Tl lui en dit de toutes les facon*, et cria si fort, que les voisins, éveillés par !e

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bruit, se mirent aux fenêtres. La femme ne les eut pas plus tôt entendus demander le sujet de ce tapage, qu'elle leur répondit d'un ton larmoyant : C'est ce vilain homme, ce misérable qui s'enivre tous les jours, qui, après s'être endormi dans les cabarets, revient resque tous les soirs â certe ncure-ci. J'ai long-temps patienté, et me suis contentée de lui présenter ses torts j mais, puisque mes remontrances n'ont servi de ri«a. et qu'il a lassé ma patience, j'ai voulu aujourd'hui le laisser dehors , pour voir si cette correction lui serait plus efficace. Tofano, pour se justifier, conta bêtement tout ce qui s'était passé , et menaçait sa femme de la maltraiter si elle le laissait plus longtemps à la porte. Quelle effronterie! s'écria-t-elle en s'adressant aux voisins. Que dirait-il donc si j'étais dans la rue, et qu'il fût dans la maison? Je vous laisse à juger de son bon sens ou de sa bonne foi. Il m'attribue précisément ce qu'il a fait lui-même; c'est lui qui a jeté la pierre dans le puits, croyant sans doute me faire peur j mais je n'ai pas été dupe de sa supercherie , et vous ne le serez point de son mensonge atroce. Plût à Dieu qu'il se fût jeté dans le puits tout de bon pour y tremper son vin je ne serais plus exposée à sa brutalité. Ce misérable me fait souffrir fe martyre depuis que j'ai eu le malheur de l'épouser.

Les voisins, tant hommes que femmes, jugeant par

; les apparences, blâmèrent Tofano, et se mirent à lui

chanter pouilles de ce qu'il parlait si mal de sa femme.

Le bruit fut si grand, et courut si vite de maison en

maison, qu'il parvint jusqu'aux parens de la belle. Ils

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se transportèrent aussitôt sur les lieux pour mettre fir à cette querelle. Informés par les voisins de la vérité du fait, ils se jetèrent sur le pauvre mari, et lui donnèrent tant de coups, qu'ils faillirent à l'assommer. Après cette belle expédition , ils entrent dans la maison , disent à sa femme de ramasser tout ce qui lui appartient, et, après qu'elle leur a remis ses nippes, ils l'emmènent avec eux , faisant entendre à Tofano qu'il n'en serait peut-être pas quitte pour les coups qu'il avait reçus. Ce pauvre diable en fut malade, et comprit, mais trop tard, que la jalousie l'avait mené trop loin. Comme il aimait beaucoup sa femme, il fit son possible pour se raccommoder avec elle. Il employa ses amis, qui la lui ramenèrent, sur la promesse qu'il leur avait faite de n'être plus jaloux, et d'avoir pour elle toute sorte d'égards. Il porta la complaisance si loin, après qu'il eut fait sa paix avec elle , qu'il lui permit de vivre à sa guise, pourvu qu'elle s'y prît de manière à ne l'en pas faire apercevoir. C'est ainsi que ce mari devint sage à ses dépens. \ive l'amour pour corriger les hommes! et meure à jamais l'affreuse jalousie, qui leur fait donner dans tant de travers !

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