‹ Contes de Boccace; (volume 2)Chapitre 29 sur 68 · LA DOUBLE DEFAITE · texte numérisé non relu

LA DOUBLE DEFAITE

Toute a compagnie s'accorda à dire que le jaloux méritait bien le tour que sa femme lui avait joué. Le roi commanda ensuite à Pampinée de dire sa nouvelle. Cette dame obéit :

Ceux qui prétendent que l'amour ole l'esprit en manquent eux-mêmes. Les bistoires déjà racontées démontrent au contraire qu'il en donne aux personnes qui n'en ont pas, et qu'il aiguise celui des personnes qui en ont. Je vais ajouter une nouvelle preuve à cette vérité.

Dans la bonne ville de Florence, si féconde en événemens de toutes les sortes, il y eut autrefois une jeune et belle demoiselle , de noble extraction , qui fut mariée à un chevalier d'un mérite distingué. Comme il arrive

Dfc BOLLALE.

souvenl qu on se lasse de nia*uger toujours du même pain, quelque bon qu'il soit, la belle devint amoureuse d'un jeune gentilhomme, nomméLionnet, beau garçon, plein d'agrémens, mais d'un naturel peu courageux, sans doute parce que sa famille n'était pas fort ancienne dans les armes. Ils furent bientôt d'accord , et ne tardèrent pas à se donner mutuellement des preuves de leur amour. Ils étaient aussi heureux que deux amans puissent l'être, lorsqu'un chevalier, nomme messire Lambertini, vint troubler leurs plaisirs. Ce gentilhomme se sentit épris de la plus forte passion pour la jeune dame, qui, le trouvant désagréable et grossier, ne voulut point l'écouter. Après bien des soins et de* messages, le chevalier, homme riche et puissant, las de soupirer en vain , fit savoir à la belle qu'il lui jouerait mille mauvais tours, et lui ferait mille avanies, si elle persistait dans ses refus. Celle-ci, qui connaissait le personnage, et qui ne doutait point qu'il ne se portât à quelque extrémité, se rendit à ses imporlunités, et lui accorda par crainte ce qu'elle ne lui eût jamais accordé par amour.

Madame Isabeau (c'était son nom) avait coutume de passer la belle saison à la campagne , où elle avait une maison des plus agréables. Elle y était depuis quelque temps, lorsque son mari fut obligé de s'absenter pour quelques jours. Elle envoya aussitôt chercher son cher Lionnct pour qu'il vint lui faire compagnie. Je vous laisse à penser si le jeune homme fut prompt à se rendre à son invitation, et s'il sut profiler de l'absence

du

mari.

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D'un autre coté, Lambertini n'eut pas plus tôt appris le voyage du mari, qu'il monta à cheval pour aller visiter la belle Isabeau. Il heurte. La servante courut en avertir sa maîtresse, qui, dans ce moment, était seule dans sa chambre avec Lionnet. On devine aisément le chagrin que dut lui causer cette visite importune. Elle aurait bien voulu le renvoyer, mais elle le craignait comme la foudre, et n'en eut point le courage. Elle prit donc le parti d'engager son véritable amant à se cacher dans la ruelle du lit, ou quelque autre part, jusqu'à ce qu'elle eût pu se défaire du chevalier. Lionnet, craintif de son naturel, suivit très- volontiers le conseil d'Isabeau. Après quoi, la servante alla ouvrir à Lambertini, qui mit pied à terre, et attacha son cheval dans la cour, à un anneau de fer scellé dans la muraille. La belle alla le recevoir au haut de l'escalier avec un visage calme et riant, et, après l'avoir salué le plus honnêtement du monde, elle lui demanda le sujet de son voyage. Lambertini commença par l'embrasser 5 il lui répondit ensuite qu'ayant su l'absence de son mari, il était venu lui tenir compagnie. Elle le remercie de son attention et le fait entrer. Le chevalier, qui n'était pas homme à perdre le temps, ferme la porte, et force la dame à satisfaire ses désirs. Nouveau contre-temps. Le mari, qu'on n'attendait pas si tôt, arrive sur ces entrefaites. La servante, le voyant venir de la fenêtre, court à la chambre de sa maîtresse : Madame , voici votre mari ; il ne tardera pas d'entrer dans la cour : il était déjà fort près de la maison lorsque je l'ai aperçu.

Isabeau , se voyant deux hommes sur les bras , et sentant qu'il ne lui était pas possible de faire cacher Lambertini , à cause de son cheval que son mari avait peut-être déjà vu, faillit à se trouver mal de frayeur. '\lle ne savait quel parti prendre pour sortir de ce mauvais pas, lorsque son esprit, vivement aiguillonné par la crainte, lui fournit tout-à-coup un expédient. Si vous m'aimez , Lambertini , dit-elle , et que vous soyez bien nisede me sauver l'honneur et la vie, faites ce que je vais vous dire. Mettez promp'ement votre épée nue à la main , paraissez être en colère et furieux , descendez, et dites, en vous en allant : Je saurai bien le trouver ailleurs. Si mon mari veut vous retenir, ou qu'il demande contre qui vous en avez, ne lui répondez autre chose que le mot que je viens de vous dire. S'il insiste, quand vous serez monté à cheval, partez sans faire semblant de l'entendre, et ne lui répondez absolument rien, sous quel prétexte que ce soit : voilà la grâce que je vous demande. Lambertini promit de suivre à la lettre ce qu'elle venait de lui prescrire.

Le mari, voyant un cheval dans la cour , commençait à tirer des conjectures, et allait monter dans l'appartement de sa femme pour savoir qui était arrivé , quand il rencontra , au bas de l'escalier, messire Lambertini tout en feu, soit de fatigue, soit de dépit de son arrivée. Qu'avez-vousdonc, chevalier? lui dit-il, tout effrayé de son air. Le chevalier répond : Par la vie! par la mort! je saurai bien le trouver ailleurs. Puis il remet son épée dans le fourreau , saute sur son cheval et pique des deux. Le mari , étonné de cette scène ,

inoute, et rencontrant sa femme, au Wiue ùe Tescalie qui paraissait tout éperdue : Que veut dire ceci? 11. dit-il; d'où vient que messire Lambertini s'en va tout en colère ? à qui en veut- il ? La fine Isabeau s'approche de ia porte de la chambre pour être entendue de Lionnet. De ma vie je n'ai eu tant de peur, lui ditelle. Un jeune homme , que je ne connaissais pas, même de vue, vient de se réfugier ici pour fuir le seigneur Lambertini, qui le poursuivait l'épée à la main, dam l'intention de le tuer. Comme il a trouvé la porte de ma chambre ouverte , il y est entré tout effaré 5 et , se jetant à mes pieds : Sauvez-moi la vie, madame, m'at— il dit. J'allais lui demander son nom , ses qualités, la cause de sa frayeur, lorsque je vois arriver messire Lambertini, qui criait : Où est ce traître? Je me suis incontinent emparée de la porte de ma chambre pour l'empêcher d'entrer. Il a eu assez de retenue et de respect, malgré sa fureur, pour ne me faire aucune violence ; et , après avoir long-temps pesté , il est descendu et s'est retiré comme vous avez vu. Vous avez agi sagement , ma femme , répondit le mari -, il eût été bien fâcheux pour nous qu'il l'eût tué ici , et c'est même très-mal au chevalier Lambertini d'avoir poursuivi jusque dans ma maison une personne qui s'y est réfugiée. J'ignore dans quel endroit il s'est caché, reprit la dame-, je sais seulement qu'il est entré dans cette chambre. Où êtes-vous donc? crie alors le mari : vous pouvez vous montrer hardiment, votre ennemi est loin.

Liçnnet, qui avait tout entendu , sortit de la ruelle

da lit, moins épouvanté de Lambertini , son rival, que de l'arrivée du mari. Qu'avez-vous donc à démêler avec messire Lambertini? lui dit le chevalier. — Je puis vous protester, monsieur, que je n'en sais rien , et que je ne lui ai rien fait ; il m'a pris certainement pour un autre. Il m'a rencontré loin de celte maison -, et comme, après m'avoir un peu regardé, je l'ai vu mettre l'épée à la main et courir sur moi en furieux, criant : Traître, tu es mort! j'ai cru devoir prendre la fuite sans m'amuser à lui demander la raison d'un procédé si étrange. Le temps qu'il a mis pour rejoindre son cheval m'a donné celui de me réfugier ici, où cette généreuse dame m'a sauvé la vie. Va, lui dit le mari, va, mon ami , ne crains plus rien. Je te remettrai dans ta maison en sûreté; tu iras ensuite trouver, si tu veux , messire Lambertini, pour avoir une explication avec lui. Après qu'ils eurent soupe, il lui fit donner un cheval, et le mena lui-même à Florence, où il le laissa chez lui. Le jeune Lionnet parla le soir même à Lam bertini , ainsi que la rusée Isabeau le lui avait recommandé, et tout alla le mieux du monde ; car, malgré ies malignes interprétations qu'on fit sur cette aventure , le chevalier ne s'aperçut jamais du tour que s? lemme lui avait joué.

moti —

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