LE POIRIER ENCHANTÉ
La nouvelle de Néiphile fit tant de plaisir aux dames, qu'elles ne pouvaient se lasser d'en gloser et d'en rire, lorsque le roi leur imposa silence et donna la parole à Pamphile. Ce jeune seigneur commença par ces ruots :
Je ne crois pas, mes belles dames, qu'il y ait rien »le si difficile, de si périlleux, qu'un amant ou une amante véritable n'entreprenne et ne vienne à bout d'exécuter. C'est une vérité dont on a déjà donné plusieurs preuves^ mais je veux vous la démontrer parfaitement dans la nouvelle que vous allez entendre. Il y sera question d'une dame qui eut plus de bonheur que de raison , plus de témérité que de présence d'esprit. Aussi n'est-ce point un exemple à suivre que je prétends vous donner -, le risque serait trop grand , la fortune n'est pas toujours favorable , ni tous les hommes aussi
mples que le fut le mari de cette dame.
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Nicostraté était un gentilhomme d'Argos, ville trèsancienne dé l'Àchaie. Parvenu à Un âge déjà fort avancé , il voulut prendre une femme pour le soigner dans sa vieillesse, et il épousa Lidie, demoiselle de condition , aussi entreprenante qu'elle était aimable et jolie. L'immense fortune de Nicostrale lui permettait ime grande dépense. Sa passion dominante était lu chasse, et il avait force chiens, force oiseaux et un grand nombre de domestiques. Un jeune homme, nommé Pirrns, beau garçon , bien -fait, de bonne mine et adroit à tout ce qu il faisait, était celui de tous ses gens qu il aimait le mieux , et en qui il avait le plus de confiance. Sa femme en devint passionnément amoureuse. Soit que le jeune homme ne s'en aperçût point, ou qu'il rte voulût point s'en apercevoir, il se conduisit avec elle comme auparavant, c'est-à-dire avec beaucoup d'indifférence. La dame en fut affligée, et, ne pouvant plus contenir sa passion, elle résolut de la lui faire connaître. Elle se servit de sa femme de chambre , nommée Lusque , pour qui elle avait beaucoup d'amitié et de confiance. Ma fille , lui dit-elle un jour, les bienfaits que tu as reçus de moi et l'attachement que tu m'as toujours témoigné m'assurent de ton obéis- 5 ance et de ta discrétion $ mais, sur toutes choses, garde-toi de jamais parler à qui que ce soit de ce que je vais te confier. Je suis jeune , bien portante, corame tu vois ; j'ai de la beauté, de la riehesse , et je n'aurais rien à désirer, si mon mari était de mon âge et de mon humeur. C'est te dire que je ne trouve pas chez lui tout ce que je désirerais et ce que l'on a droit de
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trouver dans le mariage. Pour y remédier, j'ai jeté ies yeux sur Pirrus. C'est un garçon honnête et fort aimable , et je l'ai jugé plus digne de cette faveur que tout autre. Je ne te cacherai pas que j'en suis follement éprise, et que je pense à lui nuit et jour. On n'est pas maître de son cœur; il possède le mien en entier, et, s'il ne répond à mon amour, j'en mourrai de chagrin. Ainsi, ma chère, si tu prends quelque intérêt à ma tranquillité et à ma vie , tu lui feras savoir mes sentimens de la manière que tu jugeras la plus convenable.
La femme de chambre promit ses bons offices à sa maîtresse, et ne tarda pas à s'acquitter de la commission. Le jour même, elle trouva l'occasion de parler à Pirrus tête à tête , et elle lui fit connaître les dispositions de madame Lidie le mieux qu'il lui fût possible. Le jeune homme fut fort surpris de cette déclaration ; craignant qu'elle ne fût un piège pour l'éprouver, il répondit brusquement : Je ne puis me persuader que ce que vous venez de me dire soit vrai : madame ne peut vous avoir chargé d'un pareil message $ et, quand bien même vous m'auriez parlé par son ordre , je croirais fermement qu'elle veut plaisanter. D'ailleurs , son amour fût-il sincère , j'ai trop d'obligations à mon maître pour lui faire jamais une1 semblable injure : ainsi ne prenez plus la peine de m'en parler. Lusque lui répondit , sans être étonnée de la dureté de son relus : Quelque peine que je puisse vous faire, mon cher Pirrus , je vous en parlerai toutes les fois que ma maîtresse me l'ordonnera. Au reste, vous en ferez ce que
vous jugerez h propos, mais je vous croyais plus d'esprit.
Madame Lidie , instruite de cette réponse , en eut un chaerin mortel; elle aurait voulu être morte, tant sa passion pour Pirrus la gourmandait. Quelques jours après elle parla encore de son amour à sa femme de chambre. Lusque, lui dit-elle, tu sais bien qu'on n'abat pas un arbre du premier coup : il faut faire une nouvelle tentative auprès de Pirrus . qui veut être fidèle à son maître à mes dépens. Épie le moment favorable , et peins-lui l'excès de mon amour et celui de ma douleur. Il n'est ni de mon intérêt ni du tien de lâcher prise -, Pirrus, s'imaginant que nous avons voulu nous moquer de lui, nous en saurait mauvais gré, et pourrait nous jouer quelque mauvais tour. Parle-lui donc, ma chère Lusque, et tâche de le convertir.
La confidente consola sa maîtresse, lui donna bonne espérance , et lui promit de s'y prendre de manière à vaincre toutes les difficultés. Elle ne tarda pas à ren~ rentrer Pirrus, et, le trouvant de fort belle humeur, elle saisit cette occasion pour le prendre en particulier Je vous parlai, il y a quelques jours, lui dit-elle, de la passion que vous avez allumée dans le cœur de ma dame -, je viens vous en donner de nouvelles assurances, et vous déclarer que, si vous persistez dans votre ridicule indifférence, vous aurez à vous reprocher la perte de son repos , de sa santé , et peut-être sa mort. Cessez donc, mon ami , d'être insensible sa douleur ; je vous en conjure par l'attachement que j'ai pour ma maîtresse, et par celui que i'ai nour vous-même. Soo- » 16
gez quel objet vous dédaignez. Quelle gloire, quel honneur n'est-ce point pour vous d'être aimé d'une dame de ce mérite et de ce rang! Réfléchissez-y, et vous ne tarderez pas à changer de résolution. En tout cas, vous seriez un grand nigaud si vous ne profitiez point de l'occasion. Considérez que la fortune vous fait deux faveurs à la fois : en vous offrant celles de ma maîtresse, elle vous assure les siennes. Oui, si vous répondez aux désirs de madame , vous allez vous mettre pour toujours à l'abri de l'indigence. Représentez-vous tout ce qui peut satisfaire un cœur ambitieux : vous l'obtiendrez par elle : armes, chevaux, habits, bijoux, argent, rien ne vous manquera. Pensez bien à ce que je vous dis 5 songez surtout que la fortune abandonne pour long -temps, et quelquefois pour jamais, ceux qui refusent ses premières faveurs. Elle se présente aujourd'hui à vous les mains ouvertes ; ne retirez pas les vôtres , si vous ne voulez l'avoir pour ennemie , et vous trouver ensuite dans la misère. Vous me faites rire en vérité quand je songe à vos scrupules. Est-ce nous autres domestiques qui devons nous piquer d'une dèli • catesse que nos maîtres n'ont pas? Celle que vous affichez en cette occasion serait tout au plus de mise avec vos parens, vos amis et vos pareils } elle est très-déplacée à l'égard de vos maîtres. Nous ne devons les traiter que comme ils nous traitent. Pensez-vous que, si vous aviez une femme , une fille ou une, sœur qui fût jolie et du goût de Nicostrate, il se fît le moindre scrupule de la suborner? Vous seriez bien simple de le penser -, croyez , au contraire , que , s'il n'en pouvait venir
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à bout par les prières, les présens, les promesses, et par toutes les voies de la persuasion, il ne se ferait aucune difficulté d'employer les voies de fait et de force. Ici le cas est tout différent et tout à votre avantage. Non seulement vous n'avez point cherché à séduire madame , mais c'est elle qui vous prévient , qui va audevant de vous • non seulement vous ne lui manquerez pas , mais vous lui rendrez le repos , vous lui conserverez la vie -, car telle est sa passion pour vous, qu'elle risque d'en mourir si vous n'y apportez bientôt remède. Ne la rebutez donc pas, mon cher Pirrus ; ce sérail refuser de faire une bonne œuvre, et rejeter votre propre bonheur.
Pirrus, qui avait déjà fait plusieurs réflexions sui la première ouverture de Lusqie , et qui avait pris son parti d'avance, dans le cas qu'elle revînt à la charge, répondit : Je suis disposé à faire ce que madame désire, si l'on me prouve qu'elle agit de bonne foi. Je ne doute pas , ma chère Lusque , de votre véracité -, mais, d'après le caractère deNicostrate, je crains qu'il n'ait engagé sa femme à feindre de l'amour pour moi, afin d'avoir occasion d'éprouver ma fidélité. II m'a confié le soin de presque toutes ses affaires 5 il est d'un naturel soupçonneux : ne peut-il pas se faire qu'il ait concerté tout cela avec madame ? Je n'en suis pas certain -, mais il est un moyen de m'en éclaircir, et je me livre aveuglément à votre maîtresse, si el.e veut l'employer. Le voici : qu'elle tue l'épervier de sou mari en sa présence; qu'elle lui arrache et me donne une touiîe de poil de sa barbe, et une de ses meilleures dents;
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(ìt« qu'elle aura exécuté ces trois choses, je m'abandonne à elle sans la moindre défiance.
Ces conditions parurent difficiles à Lusque , et plus encore à madame Lidie. Toutefois l'amour, fécond en ressources et en expedîens, lui donna le courage d'entreprendre ces trois choses. Elle fit donc dire à Pirrus qu'elle remplirait les trois conditions, ajoutant que, puisqu'il croyait son maître si sage et si soupçonneux, elle voulait le tromper h ses propres yeux, et lui faire accroire ensuite que ce qu'il aurait vu était faux.
Pirrus attendit impatiemment l'exécution de la pro messe de madame Lidie. 11 était fort curieux de voiî comment elle s'y prendrait pour venir à bout de ces trois choses. Elle ne larda pas long-temps à le satisfaire.
Un jour que Nicoslrate avait régalé plusieurs gentilshommes de ses amis. Lidie, magnifiquement parée, entra , après qu'on eut desservi, dans la salle où l'on avait dîné, alla prendre dans un cabinet voisin l'épervier que son mari aimait tant, et lui tordit le cou , en présence de Pirrus et de toute la compagnie. Qu'avezvous fait, ma femme? s'écrie aussitôt Nicostrato. Elle ne lui répond rien ■ mafis se tournant vers les gentilshommes : Messieurs, leur dit elle, je me vengerais d'un roi qui m'aurait offensée : pourquoi doncaurais-jecraint de me venger d'un épervier? cet oiseau m'a fait plus de mal que vous ne sauriez vous l'imaginer : il m'a souvent, et très-souvent, dérobé la présence de mon mari. Presque chaque jour , avant le lever du soleil, monsieur s'en va à la chasse avec son épervier, et me
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bisse nu lit toute seule. Il y a long-temps que je me proposais d'immoler cette victime; mais j'ai cru devoir attendre une occasion pareille à celle-ci : je voulais avoir des témoins qui pussent juger si c'est à tort que j'ai sacrifié cet oiseau à mon juste ressentiment. Lesamis de Nicostrate, persuadés que la dame ne s'était effectivcmen t portée à cette action que par un pur attachement pour son mari , se mirent à rire , et , se tournant vers leur ami, qui paraissait de fort mauvaise humeur : Préférer un oiseau à madame! lui dirent-ils; y songez-vous bien ? vous devez lui tenir compte de sa modération ; elle a fort bien fait de se défaire d'un pareil rival. Quand la dame fut rentrée dans sa chambre, ils poussèrent la plaisanterie encore plus loin ; et Nicostrate , revenu insensiblement de son chagrin , rit comme les autres d'une vengeance si singulière. Pirrus, témoin de la scène, eut beaucoup de joie d'un commencement qui lui donnait de si belles espérances. Dieu veuille, dit-il en lui-même, que ceci continue sur le même ton!
Quelques jours après, la femme, badinant avec son mari, qui était de belle humeur, crut devoir profiter de la circonstance pour exécuter la seconde chose demandée par Pirrus. Danscetteidée,ellelui fit plusieurs petites caresses, le prit par la barde, et, tout en fola trant, lui en arrache une touffe. Comme elle y avait employé un certain effort pour ne pas manquer son coup, on juge bien que le bon homme dut éprouver quelque douleur. Pensez-vous bien à ce que voiia faites, madame? lui dit-il en se fâchant sérieusement. Bon Dieu'
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monsieur, que vous êtes désagréable quand vous faites ainsi la mine) répondit-elle sans he déconcerter, et riant comme une folle : faut-il se fâcher si fort pour cinq ou six poils que je vous ai arrachés? Si vous aviez senti ce que je sentais tout à l'heure lorsque vous me tiriez par les cheveux, vous ne vous montreriez passi sensible dans ce moment. Poussant ainsi la raillerie de parole en parole, elle garda le floquet de barbe, et l'envoya le même jour k Pirrus.
La troisième condition était plus difficile à exécuter; cependant, comme rien n'est impossible aux personnes d'esprit et amoureuses , elle crut avoir trouvé le moyen d'en venir à bout. Nicostrate avait deux jeunes pages, de noble famille, qu'on avait mis auprès de lui pour les former de bonne heure dans l'art des courtisans ; l'un lui servait à boire, l'autre était son écuyer de table. La dame leur fit accroire que leur bouche sentait mauvais, et leur commanda de tenir la tête en arrière le plus qu'ils pourraient quand ils serviraient leur maître; les exhortant toutefois de n'en rien dire à personne. Les pages n'ayant pas manqué d'obéir, la bellç dit quelques jours après à son mari : Ne vous êtes-vous point aperçu, monsieur, de la mine que font vos pages lorsqu'ils vous servent? Oui , répondit-il, et j'ai été plusieurs fois tenté de leur en demander la raison. Donnez-vous-en bien de garde, continua-t-elle, je vais vous l'apprendre. Il y a déjà quelque temps que je m'en suis aperçue; mais, de peur de vous faire de la peine, je nai pas voulu vous en parler. A présent que les autres commencent à s'en apercevoir, il est bon de vous en
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Avertir. Vous saurez donc que votre bouche sent extrêmement mauvais : je ne sais d'où cela provient \ mais c'est fort désagréable, surtout pour quelqu'un qui, comme vous, vit dans la meilleure compagnie. 11 faudrait voir s'il n'y aurait pas moyen de faire passer cette mauvaise odeur. Elle vient peut-être de quelque dent gâtée, dit Nicostrate. Cela est possible, répliqua la darne} mais il est aisé de s'en convaincre. Dans ce dessein , elle le conduit près de la fenêtre, et lui ayant fait ouvrir la bouche : Ciel ! quelle infection! s'écria-t-elle ; vous avez une dent non seulement gâtée, mais pourrie-, je m'étonne que vous l'ayez pu souffrir si long-temps. Si vous ne la faites promptement arracher, soyez sur qu'elle gâtera les autres. Cela n'est pas douteux , dit Nicostrate-, je vais envoyer quérir sur-le-champ un chirurgien. Il n'en faut point, reprit la dame, je l'arracherai bien moi-même sans beaucoup de peine. Ces gens-là sont des bourreaux qui vous feraient trop souffrir, et je ne pourrais vous voir entre leurs mains sans souffrir moi-même. Laissez-moi essayer: si vous trouvez que je vous fasse trop de mal, je quitterai la besogne 5 complaisance que n'aurait point un arracheur de dents. Il ne s'agit que de se procurer de petites pinces.
Elle en demanda. Quand on les lui eut apportées elle fit sortir tout le monde de l'appartement, excepté Lusque , à qui elle commanda de fermer la porte de la chambre. Pour faire l'opération d'une manière plus commode, elle fit coucher son mari sur un banc, et dit à sa femme de chambre de le tenir au travers du corps,
pour quii ne pût remuer. Puis lui ayant fait ouvrir la bouche, elle accroche le davier à une de ses plus belles dents , et la lui arrache avec des efforts violens , qui lui firent pousser des cris de douleur. Le pauvre homme, étourdi du mal qu'il avait souffert, porta d'abord la main sur sa joue, et donna le temps à sa femme de cacher la dent qu'elle venait de lui arracher , et d'en présenter une autre toute pourrie, dont elle avait eu la précaution de se munir. Voyez, lui dit-elle, ce crue vous avez si long-temps gardé dans votre bouche. Il est silique cette dent vous eût gâté toutes les autres, si vous ne l'aviez fait enlever. La vue d'une dent si vilaine consola le patient de la douleur qu'il avait soufferte et qu'il ressentait encore. Après avoir craché beaucoup de sang et avoir pris quelque élixir confortatif, il sortit de la chambre et alla se jeter sur son lit. Sa femme, sans perdre de temps, envoya la dent à Pirrus. Celui-ci, ne pouvant plus douter des sentimens de sa maîtresse , lui fit dire qu'il était prêt à faire tout ce qu'elle désirait.
La belle, qui brûlait de lui donner de plus fortes preuves de son amour, et à qui les momens paraissaient des années , n'avait plus qu'à trouver le moyen de satisfaire sa passion en présence de son mari. Elle feignit pour cet effet d'être indisposée. Sa femme de chambre instruisit Pirrus du personnage qu'il devait jouer. Il alla voir madame à l'heure de l'après-dînée où le mari devait se rendre auprès d'elle. A peine y furent-ils arrivés l'un et l'autre, qu'elle témoigna une grande tnvie de prendre l'air du ^"*^in , et les pria tous deux
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^o'&iOtr ly conduire. Nicostrate la prit d'un coté, rrus de l'autre, et ils la menèrent ainsi au pied d'un beau poirier , où ils s'assirent tous trois sur un tapis de verdure. Quelques momens après, il prit fantaisie à la belle de manger des poires. Elle prie Pirrus de monter sur l'arbre pour lui en cueillir des plus mûres. Le galant obéit , et n'est pas plus tôt monté sur le poirier que, feignant de voir son maître caresser sa femme, il s'écrie :
Eh quoi! monsieur, en ma présence? mais vous n'y pensez pas ! Et vous, madame, n'avez-vous pas de honte de vous prêter à un pareil jeu ? Certes , vous avez été bientôt guérie. Mais finissez donc 5 ce sont des choses qu'on, ne doit pas faire devant témoins ? les nuits ne sont-elles pas assez longues? faut-il venir au jardin pour une semblable besogne? n'avez-vous pas assez de chambres , assez de lits plus commodes? Que veut-il dire? dit la femme à son mari? a-t-il perdu l'esprit ? — Non , madame , je ne suis point fou, je vois fort bien ce que je vois. Tu rêves assurément, lui dit Nicostrate, qui riait de son idée. — Je ne rêve point du tout , monsieur , et il me paraît que vous ne rêvez pas non plus. Mais, si vous n'avez point d'égards pour moi, vous devriez au moins en avoir pour vous-même et vous éloigner un peu plus, si tant est que vous désiriez vaquer à un tel exercice — Peste! comme vous y allez! je ne vous aurais jamais soupçonné une si grande vivacité. Si j'agitais aussi fort le poirier, je doute qu'il y restât une seule poire. — Que peut donc être ceci? dit alors la dame. Serait-il possible qu'il lui parût ce
qu'il dit? En vérité, si je nie portais mieux, je monterais sur l'arbre pour voir ce qu'il croit voir lui-même. Soyez sure, madame, ajouta Pirrus, que je n'ai point la berlue , et que ce que je rois n est point une illusion. Eh bien! descends, dit le mari, descends, te dis-je , et tu verras ce qui en est.
J'avoue , dit Pirrus quand il fut descendu , que vous ne vous caressez point à présent ; mais vous le faisiez tout à l'heure , et je vous ai vu, comme je descendais, vous séparer de madame , et vous mettre à l'endroit où vous êtes maintenant assis. Mais tu rêves, mon pauvre ami, dit Nicostrate : depuis que tu es monté sur le poirier, je n'ai pas bougé du lieu où je suis. Si cela est, reprit Pirrus, il faut que ce poirier soit enchanté ; car je vous jure que j'ai vu , mais bien vu, ce que je viens de vous dire. Nicostrate , étonné de plus en plus, et persuadé de la vérité du récit de son intendant, par l'air sérieux dont il l'avait accompagné, voulut voir par lui-même si le poirier était réellement enchanté, et l'effet que cet enchantement produirait à son égard. Je vais y monter, dit-il. Il y monte en effet; mais à peine est-il sur les branches, que Pirrus et la dame commencent leur jeu. — Que fai tes -vous donc, madame? Et toi, Pirrus, est-ce ainsi que tu respectes ton maître? Les amans eurent beau lui répondre qu'ils étaient assis , il se hâta de descendre en les voyant ainsi se trémousser; mais il ne descendit pas si vite, qu'ils n'eussent eu le temps d'achever à peu près ( enfici' n et de reprendre leur place. Quoi! madame, me fnirr !•-•? ;iMi"i! ! ;i mes veux ! !''t Ici, maraud Oh?
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pour le coup, dit Pirrus en l'interrompant, j'avoue que vous avez été sages l'un et l'autre pendant que j'étais sur le poirier, et que ce que je croyais voir n était qu'un enchantement. Tu as beau vouloir t'excuser, reprit le mari, ce que j'ai vu ne saurait être l'effet d'un enchantement. Tous êtes, en vérité, aussi fou que Pirrus , dit la dame : si je vous croyais capable d'avoir réellement de pareilles idées sur mon compte, je me fâcherais tout de bon. Quoi! monsieur, dit Pirrus, vous feriez cet outrage à madame , qui est l'honnêteté, la vertu même ! Quant à moi , je ne chercherai point à m'excuser : Dieu m'est témoin que je souffrirais plutôt mille morts, avant qu'une pareille chose m'entrât jamais dans l'esprit, à plus forte raison avant de l'exécuter en votre présence. Je vois à présent, clair comme le jour, que la faute en est au poirier. Il a fallu que vous Y soyez monté vous-même , et que vous ayez cru voir ee qui vous met de si mauvaise humeur, pour me faire revenir sur votre compte et sur celui de madame. J'aurais juré vous avoir vu l'un et l'autre dans la posture la plus indécente. Est-il possible, dit ensuite la dame en se levant et faisant un peu la fâchée pour mieux dissuader son bon homme de mari: est-il bien possible que, me connaissant depuis si long-temps, vous ayez pu me croire capable de m'oublier à ce point? Me jugez-vous donc assez dépourvue de raison pour oser vous tromper en votre présence? Soyez persuadé que. si j'en avais la moindre envie, les occasions ne me manqueraient pas, sans que vous en sussiez jamais rien. Nicostrate se rendit à ces raisons. Il ne pouvait cf-
fectiverneut se persuader que sa femme et sou intendan eussent osé se porter à un tel excès d'insolence. Il leui fit des excuses, et se mit ensuite à discourir de la singularité de l'aventure et des effets de la vue qui n'étaient pas les mêmes quand on se trouvait placé sur le poirier. Mais la dame, qui feignait toujours d'être fâchée de la mauvaise opinion que son mari avait eue de sa fidélité : Puisque ce maudit poirier, dit-elle, fait voir de si vilaines choses, je ne veux pas qu'il me nuise davantage, nia aucune autre femme. Puis, s'adressant à Pi rr us: Va chercher une coignée et jette-le à bas pour le brûler,- quoiqu'il serait beaucoup mieux d'en donner sur la tête de mon mari pour lui apprendre à mieux penser de la fidélité de sa femme et de la tienne. Oui, monsieur, continua-t-elle, vous mériteriez d'être châtié, pour l'injustice que vous m'avez faite. Je ne reviens point de votre aveuglement. Quand il s'agit de mal penser de votre femme, vous ne devez pas en croire vos yeux. Pirrus, ayant pris une hache, abattit incontinent le poirier. Alors la belle, se tournant vers Nicostrate : Puisque je vois à terre, lui dit-elle, l'ennemi de ma vertu , je perds toute espèce de ressentiment. Je vous pardonne, ajoula-t elle avec douceur, et vous recommande, sur toutes choses, d'avoir désormais une meilleure opinion de votre femme, qui vous aime mille fois plus que vous ne méritez. Le mari s'estima trop heureux de ce que Lidie voulût bien oublier l'outrage qu'il lui avait fait. H fit des excuses à Pirrus d'avoir soupçonne sa bonne foi: et, tous les trois satisfaits, ils rentrèrent dans le palais.
C'est ainsi que ce bon mari fut maltraité, trahi et taisante par sa femme. Dès ce iour. elle vécut familièementavecPirrus, qui lui nt souvent goûter les plaisirs
de l'amour avec plus d'agrément et de liberté qu'ils
n'en avaient eu sous le poirier.
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