LU REVENANT
Le roi seul n'avait pas encore raconté sa nouvelle. Dès qu'il vit la compagnie un peu consolée de la chute du poirier , qui ne l'avait point mérité , il parla ainsi :
Un roi, ami de la justice, doit se conformer, comme les autres, aux lois qu'il a faites, sinon il n'est pas digne du nom de roi, et ne mérite que le blâme de ses sujets. C'est avec la plus sincère douleur que je me vois contraint de m'écarter moi-même de ce principe. Je ne voulais point user du privilège que vous m'avez accordé; j'étais, au contraire, dans la ferme résolution de me conformer au sujet que j'ai prescrit -, mais vous l'avez tellement épuisé, que vous m'avez enlevé tout ce que je me proposais de dire sur cette matière. Mais forcé d'enfreindre ma propre loi, et de recourir nu privilège qui m'a été accordé , je dois être puni et me
£>E boccace. a55
soumets, mes belles dames, à la peine qu'il vous plaira de m'imposer.
Dans la nouvelle que nous a racontée Elise, vous devez vous le rappeler, il a été question d'un compère et dune commère de la ville de Sienne : eh bien, ceci me fait souvenir d'une histoire où il est également question de eomraérage et de Sieunois. Je vais vous la raconter succinctement. Elle vous amusera , quoiqu'elle ne soit paô vraisemblable en tout point.
Il y eut autrefois, dans la ville de Sienne, deux jeunes gens liés d'une étroite amitié, le nom de l'un était Tingusse Mini, et celui de l'autre Meucio de Ture. Ils demeuraient tous deux près de la porte Sabaye. Comme ils vivaient bourgeoisement, ils fréquentaient les églises et ne manquaient pas un sermon. Ayant entendu prêcher plusieurs fois sur les plaisirs et les peine de l'autre vie, selon qu'on avait bien ou mal mérité dans celle-ci, et ne pouvant s'en former une juste idée d'après les divers sentimens des prédicateurs, ils se promirent un jour avec serment que le premier qui mourrait viendrait informer l'autre de ce qui en était. Après cette promesse mutuelle, ils continuèrent de vivre dans la plus grande intimiié.
Sur ces entrefaites, une certaine dame Mitte, femme d'un nommé Ambroise Anselmin , qui demeurait à Camporeggi , d'un fils « et Tingusse fut prie
d'en être le parrain. Comme madame Mitfe était jeune et jolie, et que Tingusse et sonami Meucio allaient la voir quelquefois, ils en devinrent insensiblement amou« reux l'un et l'autre, sans oser toutefois le donner à connaître, chacun par un motif différent. Tingusse regardait comme un crime d'aimer sa commère ; et , dans la crainte de perdre l'estime de son ami, il crut devoir lui cacher sa passion : Meucio, qui s'était aperçu que Tingusse était devenu amoureux fou de celle dont il était lui-même épris, crut aussi, de son coté, devoir lui cacher l'état de son cœur , dans la crainte de lui donner de la jalousie, et de le porter peut-être à le perdre dans l'esprit de la dame. Sa qualité de compère le mettait à portée de la voir plus souvent que lui et d'en être mieux accueilli. Tingusse en effet ne manqua point de profiter de ce double avantage pour se faire aimer, et parla si bien et si souvent, qu'il fut payé d'un tendre retour, et de toutes les faveurs qu'un amant peut désirer. Meucio n'eut pas de peine à s'en apercevoir, ce qui l'affligea sensiblement-, mais, dans l'espérance d'être un jour aussi heureux , et se trouvant intéressé à ne pas lui donner de la jalousie, il feignit de tout ignorer*, et c'est effectivement ce qu'il pouvait faire de mieux.
L'amant favorisé trouvait si doux d'être auprès de sa commère, qu'il ne cessait de faire des voyages à sa métairie: il y mettait ies instans tellement à profit, qu'à force de bêcher le jardin de la belle, il gagna une maladie de poitrine dont il mourut en fort peu de temps. Trois jours après sa mort (sans doute qu'il ne)
DE BOCCÀCE. 2 5 "]
F avait pu plus tot), il apparut, pendant la nuit , à son ami Meucio, suivant la promesse qu'il lui en avait faite, et lui dit qu'il venait lui apprendre des nou velles de l'autre monde. Meucio fut d'abord effrayé de cette apparition-, mais, s'étant enfin rassuré : Mon cher ami, lui dit-il, sois le bienvenu. Puis il lui demanda s'il était du nombre des perdus. Les choses perdues, répondit Tingusse, sont celles qui ne se retrouvent plus. Comment pourrais-je être ici, si j'étais perdu ? Point de plaisanterie , reprit Meucio $ je te demande si tu es du nombre des damnés ? si ton âme brûle du feu d'enfer? — Non, mon ami, je ne sui* point damné $ mais je ne laisse pas de souffrir de grandes peines pour les péchés que j'ai commis. Meucio lui demanda quelles peines on infligeait là-bas pour chaque péché commis dans ce monde-ci. Le mort satisfit sa curiosité , et entra dans les plus grands détails à cet égard. Meucio, plein de reconnaissance et d'attachement pour son ami, lui offrit ses services sur la terre* et l'invita à lui dire s'il pouvait faire quelque chose qui lui fût agréable. Je ne refuse point tes offres, répondit le revenant : je te prie de faire dire des messes , des oraisons , et de distribuer des aumônes à mon in- ] tention.
Meucio promit de satisfaire à ses désirs , et le mort 'allait se retirer, lorsque son ami , se souvenant de la commère, le pria d'attendre un moment, et lui demanda quelle peine on lui avait fait souffrir pour avoir eu commerce avec elle. — A mon arrivée dans l'autre monde, je me trouvai vis-à-vis d'un esprit qui savait