II
je crois , ous met, péchés , et qui me conduisit à un certain lieu pour les expier, où je trouvai force compagnons de misère. Mêlé parmi eux, et me souvenant de ce que j'avais fait avec ma commère, j'attendais à tout moment une punition plus forte. Quoique je fusse alors au milieu d'un feu très-vif, la peur me faisai1 trembler. Un esprit, me voyant dans cet état : Qu"as« lu doue fait plus que les autres pour trembler ainsi? J'ai peur, lui dis je, d'être puni d'un grand péché que j'ai commis. Quel est ce péché, poursuivit-il, qui t'effraie tant? — C'est d'avoir couché avec une de mes commères, et d'y avoir couché si souvent, que j'y ai laissé la vie. Tu es un grand sot, répliqua l'esprit en se moquant de moi : tranquillise-toi, et sois sur qu'on ne tient aucun compte ici -bas de ce qu'on fait là-haut avec les commères.
Après ces mots, Tingusse, voyant que le jour commençait à poindre, prit congé de son ami, et disparut comme un éclair.
Meucio, ayant appris qu'on ne demandait point compte j dans l'autre monde, de ce qu'on fait dans celui-ci avec les commères, se repeutit d'en avoir autrefois épargné plusieurs, par délicatesse de conscience, et se promit bien de réparer sa sottise à la première occasion.
Si frère Robert, dont on nous a parlé, eût su cela, il n'eût pas eu besoin d'étaler tant de rhétorique pour convertir sa bonne commère; il l'en aurait instruite, et dès lors elle n'eût plus fait tant de difficultés pour lui accorder ses faveur»»
DE BOCCACE. 2 5g
Le soleil penchait vers son couchant , et Ton sentait déjà les fraîches haleines de la brise du soir quand le roi eut achevé la sienne. Il se leva de dessus son siège j et , ótant sa couronne , il la posa sur la tête de Laurette, en lui disant : C'est vous, madame, que je fais reine de cette aimable compagnie.
La nouvelle souveraine , après avoir salué gracieusement la compagnie, fit appeler le maître-d'hotel, et lui commanda de mettre les tables dans la délicieuse vallée de meilleure heure qu'à l'ordinaire, afin qu'on pût à loisir s'en retourner au château. Elle lui prescrivit ensuite tout ce qu'il aurait à faire pendant la durée de son gouvernement. Quand elle eut ainsi donné ses ordres, elle se tourna vers la compagnie, et parla en ces termes :
Dioneo voulut hier que nos récits d'aujourd'hui roulassent sur les tromperies que les femmes font aux maris : si je ne craignais de passer pour vindicative , j'ordonnerais que l'entretien de demain eût, au contraire, pour objet les tromperies que les hommes font à leurs femmes j mais , laissant de coté toute espèce de vengeance, je veux que chacun ait la liberté de raconter, soit les tromperies que les hommes se font entre eux , soit celles qu'ils font à leurs femmes, soit celles que les femmes font à leurs maris. J'imagine que, donnant un plus vaste champ à la malignité, les nouvelles seront plus agréables et plus variées.
Après ces mots , elle se leva et donna congé à la compagnie jusqu'à l'heure du souper. Tout le monde se sépara, et chacun alla où le nlaisir l'entraînait. Les
2Go CONTES
uns portèrent leurs pas au bord des eaux limpides qu* décoraient celle belle vallée ; les autres s'amusèrent à folâtrer sur la verdure ombragée d'arbres. Dioneo et Flamette chanlèrent long-temps ensemble la romance d'Arcite et Pamélon.
L'heure du souper étant venue, on se mit à table près d'un petit lac où l'on respirait un air frais. Le souper fut très-gai : le chant de mille oiseaux divers contribua à le rendre délicieux. Au sortir de table, on fit encore quelques tours dans la vallée, en attendan le coucher du soleil ; puis , par ordre de la reine , on reprit sur la brune le chemin du château , où l'on arriva au petit pas, et en s'entretenant de mille choses plus divertissantes les unes que les autres. Du vin frais et quelques confitures servirent à délasser les dames de la petite fatigue du voyage. Après cette légère collation , on se rendit auprès de la belle fontaine, où l'on dansa au son de la cornemuse de Tindaro et à celui de plusieurs autres instrumens. Le chant succéda à la danse. La reine le fit cesser un instant, pour commander à Piatomene de chanter une romance.
Les vers qu'elle fît entendre sur l'air le plus passionné peignirent les tourmens de l'absence, et donnèrent à penser à toute la compagnie. Comme, d'après ses propres expressions, elle ne s'était pas bornée avec son amant à de simples protestations de tendresse, les dames portèrent envie à son bonheur.
Après la chanson, la reine, se souvenant que le lendemain était vendredi : Vous savez, dit-elle en se tournant vers la compagnie, que demain est un jour
consacré à la passion de Nolre^Seigueur Jésus-Christ. Vous vous souvenez que nous le célébrâmes dévotement la semaine dernière, sous le gouvernement de Néiphile , en suspendant nos entretiens ordinaires jusqu'au dimanche suivant. Pour huiler un si bon exemple, il me semble que ce sera bien fait a nous de nous abstenir, demain et après-demain, de conter des nouvelles , et d'employer ces deux jours aux affaires de notre salut. La compagnie applaudit à cet arrangement, et, comme la nuit était déjà fort avancée, tout ? monde se sépara et alla se coucher.