‹ Contes de Boccace; (volume 2)Chapitre 38 sur 68 · LE CURÉ OS VARLONGE · texte numérisé non relu

LE CURÉ OS VARLONGE

Les hommes et les dames furent enchantés du tour que Gulfart avait joué à l'avare Milanaise. On en riait encore, lorsque la reine abaissa sur Pamphile un doux regard, et lui commanda de dire sa nouvelle. Ce jeune gentilhomme s'empressa d'obéir.

Dans le village de Varlonge, qui, comme on sait, n'est pas fort éloigné de la ville de Florence, il y eut nn maître curé, vigoureux de sa personne, et trèspropre pour le service des dames. Ce bon pasteur, qui savait à peine lire, avait néanmoins le talent d'amuser ses ouailles et de les divertirle dimanche, aux pieds d'un orme, par ses contes et ses propos joyeux; et , quand les maris s'absentaient, il savait visiter leurs femmes, auxquelles il donnait sa bénédiction , leur por-

tant tantôt du gàUinu, tafctoi de iVau bénite, et qu quefois des bouts de chandelle. Parmi les paroissienn à qui il faisait ainsi sa cour, il n'y en avait point q lui plût davantage que Belle-Couleur, femme d'un paysan connu sous le nom de Bientevienne de Mazzo. C'était, àia vérité,une bonne villageoise, dodue, fraîche, brunette, bien découplée, telle, en un mot, qu'il la fallait à M. le curé. Elle était d'ailleurs de la meilleure humeur du monde , toujours la première à la danse , chantant au mieux l'air d'une bourrée, et jouant parfaitement du tambourin. Le curé en devint si fort amoureux, qu'il faillit à en perdre l'esprit. Il courait tout le jour, tantôt d'un coté, tantôt d'un autre, dans l'espérance de la voir. Quand il savait, le dimanche et les jours de fête, qu'elle était à l'église, il chantait de toutes ses forces pour lui persuader qu'il était grand musicien , sauf à donner du repos à ses larges poumons aux offices où il ne la verrait pas. Cependant, malgré l'ardeur de sa passion, il sut si bien faire, que Brintevienne ni personne ne s'aperçut de l'amour qui le tourmentait. Pour se rendre favorable sa chère Beile Couleur, il ne cessait de lui faire de petits présens. < î lui envoyait tantôt une botte d'ail frais, tantôt de: ornons nouvellement cueillis dans son jardin, tantôt de pelils pois, et quelquefois un bouquet de fleurs. S'il la rencontrait quelque part , il la regardait du coin de l'œil, comme un chien qui en veut mordre un autre : mais ia paysanne, faisant semblant de ne pas s'en apercevoir, et bien aise de paraître sauvage, passait presque toujours sans s'arrêter. Ce dédain chagrinait fort M. le

cure, il ne se laissa pourtant pas décourager par les froideurs de la belle.

Un jour qu'il se promenait , ses mains derrière ic dos et l'air tout pensif, le hasard lui fit rencontrer Bientevienne, monte sur un ane charge de différentes productions de son jardin. Il lui demanda où il allait. — A la ville, M. le curé, et je m'en passerais volontiers : je porte ces fruits et ces légumes au seigneur de îmonacorci, pour l'engagera me traiter favorablement ; car vous saurez qu'il m'a fait donner une assignation par son coquin de procureur, juge desbàtimens, pour comparaître devant le tribunal civil. Tu fais bien, mon cher ami, répondit le curé, cachant sa joie au fond du cœur : Dieu te conduise, et reviens le plus tot que tu pourras. Si tu rencontres par hasard Lapucio, mon clerc, ou Naldino, mon valet, dis-leur, je te prie, de m'apporter des attaches pour mes fléaux. Bientevienne le lui promit, et continua son chemin.

Le prêtre crut que c'était là le moment favorable pour aller voir sa bien-aimée Belle-Couleur, et pour faire une tentative auprès d'elle. Il courut droit à sa maison , et dit en entrant : Dieu veuille envoyer ici tous les biens qui sont ailleurs! La paysanne, qui était montée en haut, l'ayant entendu : Soyez le bienvenu, M. le curé, lui dit-elle. Et où allez-vous donc ainsi, traînant votre queue par le chaud qu'il fait? J'ai trouvé ton mari qui allait à la ville, répondit le pasteur, et je suis venu passer quelques instans avec toi. Belle-Couleur, étant descendue, fit asseoir le curé et reprit son travail, qui consistait à trier de la graine de choux, cueillie

depuis quelques jours par son mari. Le curé, profitant du tête-à-tête, entama ainsi la conversation. 11 est donc décidé , ma chère amie, que tu veux toujours me faire souffrir ? — Moi? et qu'est-ce que je vous fais? — Tu ne me fais rien, à la vérité j mais n'est-ce pas assez de m'emjiêcher de faire avec toi ce que je voudrais? — Est-ce [ue les prêtres font cela? — Sans doute, et mieux que ics autres hommes. Pourquoi donc ne le ferions-nouî point? n'avons-nous pas tout ce qu'il faut pour cette besogne ? nous y sommes même plus habiles que les autres, nous en avons du moins la réputation: je t'as- >ure que tu t'en trouveras bien. — J'en doute fort; car vousêtestous avares comme des diables. — T'ai-je encore refusé quelque chose ? Demande-moi ce que tu voudras, 2t sois sûre de l'obtenir. Veux-tu une paire de souliers, tu ruban , un fichu ? — J'ai de tout ce que vous m'of- Yez là-, mais, puisque vous m'aimez tant, rendez-moi Ione un service : je ferai ensuite ce que vous voudrez. Parle, reprit !e curé avec vivacité , je suis prêt à fair* !out ce qui te sera agréable Je dois aller samedi prochain à Florence , dit Belle-Couleur, pour rendre de la laine que j'ai filée, et pour faire raccommoder mon rouet: si vous voulez me prêter cent sous, que vous avez assurément, vous me mettrez dans le cas de retirer de chez un usurier ma jupe et mon tablier de noces. Vovez si vous êtes dans l'intention de me donner cet argent : c'est à cetie seule condition que vous obtiendrez de moi ce que vous désirez. — Je n'ai pas d'argent sur moi, mais je m'engage à te donner les cent sous avantsamedi, — Oh! vous autres gens dégltse,

DE BOCCACE. t a 7 1

vous promettez beaucoup et ne teuez rien. Vous ne ferez pas de moi comme de la crédule Billuzza, que ivous renvoyâtes bellement sans lui donner un seul liard, kt qui, à cause de cela même, est devenue fille du inonde. Je ne suis pas d'avis de me laisser duper de iasorte.Si vousn'avezpas l'argent que je vous demande, allez le chercher. — Épargne-moi , de grâce, la peine d'aller chez moi par le grand chaud qu'il fait. D'ailleurs songe que nous sommes sans témoins, et qu'il n'en serait peut-être pas de même à mon retour. Profitons de l'occasion, puisqu'elle est si favorable. — Ailez-y, vous dis-je, ou vous n'en tàterez point, je vou« jure.

Le prêtre , voyant qu'elle était résolue de ne consentir à rien sans un salvum me fac, et . lui désiron faire la chose sine custodia : Puisque tu ne crois pas , lui dit-il , à ma parole, tiens, voilà mon manteau que je te laisse pour gage. — Voyons ce manteau et ce qu'il peut valoir. — Mon manteau est d'un beau drap de Flandre, à trois bouts, et même à quatre, au dire d'un de mes paroissiens. Il n'y a pas encore quinze jours que le fripier Otto me le vendit dix bonnes livres, et Builiet, qui, tu le sais, se connaît en étoffes, prétend qu'il en vaut quinze. — Cela me parait un peu difficile à croire j mais je veux bien m'en, contenter. Nous verrons si vous êtes homme de parole. Le curé , lui bi ùkiit d'envie de satisfaire sa passion , lui remit on manteau •, et après qu'elle l'eut enfermé dans un. coffre : Passons, lui dit-elle» dans la graugCj, qv jamais personne ne vient. Le curé (a suivit, Aorès une assex

longue conférence, il s'en retourna chez lui en simple soutane, comme s'il venait de quelque noce.

Arrivé au presbytère , il se mit à considérer le peu de profit qu'il retirait de sa cure, à se repentir d'avoir laissé son manteau , et à penser aux moyens de le recouvrer sans être obligé de donner la somme convenue: toutes les offrandes de Tannée réunies auraient à peine pula former. Son esprit malin et rusé lui fournit un expédient. Comme le jour suivant était un jour de fête, il envoya le fils d'un de ses voisins chez Belle-Couleur pour la prier de lui prêter son mortier de marbre , prétextant d'avoir du monde à dîner; ce qu'elle fit de grand cœur. Deux jours après , il le renvoya par son clerc , à l'heure où Bientevienne et sa femme devaient être à table. M. le curé m'a chargé de vous bien remercier, dit le clerc en s'adressant à la femme, et de vous demander le manteau que le garçon vous laissa pour gage en vous empruntant le mortier. Belle-Couleur, fronçant le sourcil à cette demande, allait répondre, lorsque son mari 1 en empêcha en lui disant d'un air fàclié : D'où vient que tu prends des gages de notre curé? tu mériterais', en ! vérité, que je te donnasse un bon soufflet, pour l'apprendre à te défier ainsi de notre honnête pasteur. Rends-lui vite son manteau, et garde-toi de jamais lui rien refuser sans gage, demandât-il même notre âne. La femme se lève en grognant entre ses dents, sort le manteau du coffre, et dit au clerc en le lui remettant : Je te prie d'assurer de ma part M. le curé que , puisqu'il agit de la sorte, il ne pilera de sa vie à mon mortier. Le clerc s'étant acquitté de la comruis-

DE BOCCAC! a^CJ

sion : D accord, répondit le curé; mais tu peux dire p.ussi à Belle-Couleur, quand tuia verras, que, si elle ne me prête point son mortier, je ne lui prêterai pas non plus mon pilon : l'un vaut bien l'autre assuré ment.

Bientevienne ne fit point attention aux paroles c sa femme, \es prenant pour l'effet des reproches qu'i venait de lui faire. Pour Belle-Couleur, elle fut longtemps fâchée contre le curé; mais les vendanges raccommodèrent tout. Le prêtre lui fit présent d'un petit tonneau de vin nouveau et d'une mesure de châtaignes , et recouvra, par ce moyen, ses bonnes grâces. Ils vécurent depuis en grande intelligence, visitèrent fréquemment la grange, et prirent si bien leurs précautions que personne ne se douta de leur intrigue.

v uvwnmi.^»VHV»mv

»®Wl&2S un

Page 1