‹ Contes de Boccace; (volume 2)Chapitre 39 sur 68 · L'ESPRIT CREDULE · texte numérisé non relu

L'ESPRIT CREDULE

La nouvelle de Pamphile étant achevée , la reine commanda à Elise de dire la sienne. Cette dame, qui riait encore , commença aussitôt et parla en ces termes :

Dans notre bonne ville de Florence, qui fourmille :1e toutes sortes de personnages , il y avait un peintre nommé Calandrin , homme simple et neuf au dernier point. 11 était presque toujours avec deux autres peintres , dont l'un portait le nom de Lebrun, et l'autre celui de Bulfamaque, gens fort enjoués , mais prudent et rusés, et qui ne fréquentaient Calandrin que pour* s'amuser de sa grande simplicité.

Il y avait dans le même temps à Florence un jeune homme nommé Macé del Saggio, qui était bien le personnage le plus facétieux et le plus délié qu'il fût pos-

sible de trouver. Ayant entendu parler de Calandrili, il résolut de s'en divertir en lui jouant quelque bon tour ou en lui faisant accroire quelque chose d'extraordinairement ridicule. Il le rencontra un jour dans l'église de Saint-Jean , occupé à examiner les diverses peintures et le beau tabernacle qu'on avait posé depuis peu sur le maître-autel. L'occasion paraissant favorable à son dessein , il s'en ouvre à un de ses amis , et s'approche, dans cette intention , du bon Calandrin. Il fait d'abord semblant, ainsi que son ami, de ne pas l'apercevoir, et se met à parler du mérite de certaines pierres , et en parle si pertinemment , qu'on eût cru entendre le plus fameux des lapidaires. Le peintre, qui l'écoutait raisonner, émerveillé de ce qu'il entendait, s'approche des deux discoureurs, et les salue en les abordant. Macé continue sa conversation avec son ami , lorsque Calandrin l'interrompt pour lui demander où l'on trouvait des pierres si précieuses et de si grande vertu. On en trouve beaucoup, répond Macé d'un air sérieux, à Berlinsonne, ville de Basque, située dans un canton nommé Bengodi , où Ton lie les ceps de vigne avec de la saucisse. On a dans ce pays-là, continua-t-il, une oie pour de l'argent et un oison par-dessus le marché. On y voit une montagne de fromage de Parme râpé, sur laquelle demeurent des gens qui ne sont occupés qu'à faire des macaronis et des massepains , qu'on cuit d.ins du jus de chapon, et qu'on jette ensuite en bas aux passans ; et plus en a qui plus en attrape. Au pied de cette montagne coule un ruisseau de vin de Malv i-io, auquel il ne se mèle jamais une goutte d'eau. Oh!

le bon pays! s'écrie Calandrili. Mais dites-moi , je vous prie , ce qu'on fait des chapons dont ie jus sert à faire les macaronis. — Ce qu'on en fait ? les Basques les mandent. — Avez- vous été dans ce pays-là ? — Si j'y ai été ? }h ! je vous en réponds ; plus de cent fois. — Est-ce bien .oin d'ici? — Il y a plus de mille lieues. — 11 est donc encore plus loin que la Brusse? — Assurément.

Calandrin, voyant que Macé disait tout cela d'un grand sang-froid , le crut comme un article d'Evangile. C'est trop loin pour moi , ajouta-t-il j autrement , je serais ravi d'y aller avec vous, pour avoir le plaisir de voir faire la culbute à ces macaronis, à ces biscuits, et d'en attraper une bonne quantité. Mais ayez la bonté de me dire si l'on trouve, dans ce pays si singulier, les pierres dont vous parliez tout à l'heure? — Sans doute ; il y en a de deux sortes. Les unes sont des pierres à moudre, qu'on tire de Sertignage et de Moûtisce , dont on fait des meules de moulin, et ces meules tournent d'elles-mêmes pour faire la farine. De là vient qu'on dit proverbialement, dans ce pays-là, que les grâces viennent de Dieu , et les bonnes meules de Moûtisce. Ces pierres à moudre sont en si grande quantité, que les habitans de ce pays n'en font pas plus de cas que des émeraudes. Celles-ci y sont si communes, qu'il y en a des montagnes plus élevées que le mont Moi cl. Rlles jettent tant d'éclat, qu'il fait jour au milieu de la nuit. Qui ferait enchâsser ces pierres avant de les tirer de la carriere, et les porterait tu soudap , serait sûr d'en avoir tout ce qu'il voudrait. L'autre espèce de pierre précieuse qu'on trouve dans ce pays est celle

que nous autres lapidaires appelons éliotropie. Elle la vertu de rendre invisible quiconque en porte s soi. Il faut avouer, dit Calandrin , que cet pays merveilleux. Faites-moi le plaisir de me dire , continua-t-il, si l'on ne trouve point ailleurs cette dernière x>rte de pierre. — On en trouve aussi dans la Toscane, i.ans la plaine de Mugnon. — De quelle grosseur, de quelle couleur est-elle? — 11 y en a de toutes les grosseurs 5 mais la plupart sont de couleur noirâtre.

Calandrin , ayant bien retenu tout ce que Macé lui avait dit de la nature de ces dernières pierres , et se faisant mille félicités chimériques s'il pouvait en trou ver, se retira résolu d'en chercher. Mais, ne voulant rien faire sans ses amis Lebrun et Bulfamaque , il les chercha en diligence pour leur communiquer sa découverte et son projet. Après avoir couru toute la matinée pour les joindre, il se ressouvint, sur l'heure de midi, qu'ils Travaillaient au monastère des dames de Fayance. Il alla les y trouver, négligeant toutes ses affaires pour cet objet. Mes amis, leur dit-il, nous voilà les plus riches de Florence , si vous voulez vous en rapporter a moi. J'ai appris, d'un homme digne de foi, que, dans la plaine de Mugnon , se trouve une pierre qui a la vertu de rendre invisible ; ainsi je suis d'avis que nous allions la chercher sans délai : nous la trouverons , je vous en assure -, je sais comme elle est faite. Quand nous l'aurons trouvée et mise dans notre poehe , qui pourra nous empêcher d'aller chez ces gros banquiers dont les comptoirs sont toujours pleins de ducats, et d'en remplir nos poches? Nous ne serons

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vus de personne. Par ce moyen, nous deviendrons riches en (bot peu de temps, et nous n'aurons plus la peine de barbouiller des murailles tout le long du jour, comme lont les colimaçons.

Lebrun el BuUamaque ne purent entendre ces exirav-agances sans a. cire en eux-mêmes. Ils auraient celale, s ils n'avaient voulu prolonger leur amusement. Feignant donc d'être surpris du discours de cet imbécile, ils louèrent la sagesse de son projet; après quoi, Uulfamaque lui demanda comment on nommait cette pietre merveilleuse. Calandrin, aussi dépourvu de mémoire que de jugement, en avait déjà oublié le nom. Qu'avons-nous à faire , répondit-il , de savoir comment on la nomme, pourvu que nous connaissions sa vertu et que nous puissions nous la procurer? Je la connais , il n'en faut pas davantage. Si vous voulez me croire, nous irons sur-le-champ la chercher. Comment est-elle donc faite? dit Lebrun. — Il y en a de différentes grosseurs; mais la plupart sont de couleur noirâtre. Pour ne pas nous tromper, nous amasserons celles qui approchent de cette couleur, jusqu'à ce que nous ayons rencontré la véritable. Allons, mes amis , ne perdons point de temps. — Un peu de patience, dii Lebrun. Puis, se tournant vers son camarade : Notre ami , lui dit-il , raisonne très-juste ; mais il me semble aussi que ce n'est pas une heure propre à cette recherche : le soleil est à présent si chaud, et donne si à plomb sur la plaine de Mugnon, qu'il doit avoir calciné toutes les pierres; celles qui sont naturellement noires nou> paraîtraient blanches. D^îMcnTs, comme c'est aujoui-

d'bui un jour ouvrable, nous pourrions rencontrer dans cette plaine des gens qui, devinant notre dess ia, chercheraient aussi, et auraient peut-être plus (le bonheur : remettons plutôt la partie à demain malin , qui est jour de fête. Bulfamaque approuva le coutil de son camarade, et Calandrin imita, comme de raison, son exemple. Il les pria instamment l'un et l'autre de bien garder le silence sur cette chose, qui ne lui avait été confiée que sous le secret. Il leur conta en même temps tout ce qu'il avait entendu dire du pays de Basque, jurant, comme un païen, qu'il n'y avait rieu de plus vrai.

Calandrili fut sur pied dès le point du jour. Il couru î éveiller ses amis , qui fuient bientôt prêts. Ils sortirent tous trois par la porte de Saint-Gai, et arrivèrent de fort bonne heure à la plaine de Mugnon. Calandrili, qui brûlait d'envie de trouver la pierre ino veilleuse, marchait toujours le premier, allant tanfi» d'uri coté, tamót d'un autre, et se jetant avec précipitation sur tous les cailloux noirs qu'il rencontrait. Lebrun et Bulfamaque le suivaient, et, pour mieux lui en imposer, en ramassaient quelques-uns. Quand noto bon imbécile en eut piem son sein, ses poches a son manteau, Lebrun, voyant approcher l'heure du dïner, demanda à son compagnon , ainsi qu'il en était convenu avec lui : Où est donc allé Calandrin ? Bulfamaque, qui l'aperçoit près de lui, tourne sa tête de tous côtés ; et, feignant de ne pas le voir : Je n'en sais nen, répondit-il; mais il était là tout à l'heure. Que tus-tu , tout à l'heure? reprit Lebrun 5 je suis sûr quii

s'en est retourné chez lui, et que, profitant de notre application à chercher, il est allé dîner sans daigner nous en avertir. Il a fort bien fait , repartit Bulfamaque, de jouer ce tour à notre inconcevable simplicité, ^uels autres que nous, en effet, auraient été assez im-

jéciles pour chercher ici des pierres qui ont la vertu de

endre invisible?

Calandrin écoutait leur conversation avec la plus grande joie, et, ne doutant point qu'il n'eût trouvé le talisman, il résolut de s'esquiver sans rien dire. Il leur tourna le dos , et prit le chemin de la ville. Que faisonsnous ici ? continua Bulfamaque ; pourquoi ne pas imiter son exemple? — Je le veux bien. JXIais notre ami ne m'en fera plus accroire, je te le jure : je suis furieux du tour qu'il nous a joué. Que n'est-il encore assis près de nous! je lui lancerais cette pierre dans les talons. Et en même temps il la lui jette aux jambes. Calandrin sentit vivement le coup; mais il ne dit mot, et, après s'être gratté l'endroit où la pierre l'avait atteint , il double le pas et gagne chemin. Bulfamaque prend une seconde pierre 5 et, la montrant à Lebrun : J'enrage, lui dit-il, que ce faquin se soit ainsi moqué de noli e crédulité : s'il était ici , je lui donnerais de ce caillou sur le dos. Et, en disant cela, il le lui jette justement à l'endroit qu'il avait dit. Ils le suivirent ainsi à coups de pierres , depuis la plaine de Mugnon jusqu'à la porte de Saint-Gai. Ils s'arrêtèrent avec les gardes, qui , prévenus du fait, firent semblant de ne point voir Calandrin quand il passa au milieu d'eux. Celui-ci, voyant qu'on l'avait laissé entrer sans lui rien dire, était au

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comble de sa joie. Il alla droit à sa maison, située près du coin des Moulins. Il passa le long de la rivière , et ie hasard voulut que personne ne lui adressât un seul mot, quoiqu'il fût chargé comme un mulet 3 il est vrai que c'était justement l'heure du dîner. Mais sa femme, nommée Tesse , se trouva malheureusement sur la montée. Elle ne l'eut pas plus tôt vu, qu'elle se mit à le gronder de ce qu'il avait été si long-temps à revenir. D'où diable sors-tu à l'heure qu'il est? Sais-tu bien que tout le monde sort de table? Est-il possible que le ciel m'ait donne pour mari un homme de cette espèce !

Calandrin, jugeant, par le discours de sa femme, qu il n'était plus invisible, et croyant qu'elle seule en était cause, entra aussitôt dans la plus grande colère. Maudite femme! s'écria-t-il, que tu me fais de tort. Tu as tout gâté 5 mais , par ma foi ! tu me le paieras. Il se décharge au plus vite de ses pierres, et, courant à elle d un air furieux , il la bat, la prend aux cheveux, la jette à terre , et lui donne tant de coups de poing, tant de coups de pied, qu'il la laisse presque morte, quoique la pauvre femme s'épuisât à lui demander pardon Cependant Lebrun et Bulfamaque, après avoir ri quelque temps avec les gardes de la folie de leur camarade, le suivirent de loin et à petits pas. Arrivés près de la porte de sa maison , et entendant qu'il battait sa femme, ils l'appellent. Calandrin, tout en eau. enflammé de colère et las de battre sa femme, parut à la fenêtre et les pria de monter. Feignant d'être fâchés! contre lui, ils entrent; et, voyant la chambre pleine de pierres et sa femme échevo!^, le visage meurtri ,

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et pleurant à chaudes larmes dans un coin ; Que signifie tout ceci, mon cher Calandrin? lui dirent-ils. Auriez -vous envie de bâtir, puisque voilà tant de pierres? Et puis, se tournant vers l'infortunée qui se lamentait : Vous vous êtes donc vengé sur votre femme . lui dit Lebrun , du mauvais tour que vous nous avez 'oué ? Que veulent dire toutes ces folies ? Galandrin , assis sur une chaise, accablé de lassitude, à cause du grand faix qu'il avait porté et des coups qu'il avait donnés , désolé de la bonne fortune qu'il croyait avoir perdue, n'eut pas la force de répondre un seul mot. Bulfamaque, voyant qu'il gardait le silence, et ne pouvant contenir son indignation, lui dit : Si tu avais quelque chagrin, ce n'est pas sur nous qu'il fallait te venger, en nous laissant comme deux badauds dans la plaine de Mugnon, où tu nous avais mené sous un vain prétexte. C'est fort mal à toi de t'en être retourné sans nous rien dire. Tu peux compter aussi que c'est bien la dernière fois que nous serons tes dupes. Calandrin, ramassant le peu de force qui lui restait : Mes amis, répondit-il, ne vous fâchez pas 5 la chose n'est pas comme vous l'entendez. Je suis le plus malheureux des hommes. J'avais trouvé la pierre précieuse dont je Vous avais parlé-, et la preuve, c'est que j'étais à moins de dix pas de vous dans le temps que vous me cherchiez. Il leur conta ensuite d'un bout à l'autre ce qu'ils avaient fait, sans oublier les coups de pierre qu'il avait reçus, tantôt sur les jambes, tantôt sur les épaules. Sachez de plus, continua-t-il, que les gardes, attentifs jusqu'à rimportunité pour voir tout ce qu'on porte

DE liOCCACK.

Jar.s la ville . ne m'ont pas dit le moi nel re mot en en- Iran? ; en on mot, personne ne m'a vu et personne aus>i ne m'a rien dit tout le long du chemin. Mais, quand je suis arrivé ici, celte misérable femme es* venue au-devant de moi; elle m'a vu, et a renversé (ouïes mes espérances. Maudite engeance que les femmes! elles font perdre, vous ne l'ignorez pas, la vertu à toutes choses. Je me regardais comme le plus heureux des hommes, et me voilà le plus à plaindre. Je m'en suis vengé en la rouant de coups, et je ne sais ce qui m'empêche de lui en donner encore autant. Plût à Dieu,queje ne l'eusse jamais vue ! Et là-dessus, s'échauffant de nouveau, il voulait la battre encore-, mais ses amis l'en empêchèrent. Us faisaient les surpris, et affirmaient la vérité des circonstances que Calandrin leur rapportait. Us avaient toutes les peines du monde de s'empêcher de rire, et auraient sans doute satisfait leur envie à cet égard , si la fureur de ce brutal , qui en voulait toujours à sa femme , ne les eût arrêtés. Us lui représentèrent son tort de l'avoir ainsi maltraitée, s'efforçant de lui faire entendre qu'elle n'était aucunement

a cause de son malheur, qu'il devait s'en prendre à lui jeul de s'être exposé à sa rencontre dans un temps où

es femmes détruisent la vertu de toutes choses j que le Jon Dieu l'avait voulu ainsi, sans doute, pour le punir de les avoir trompés, en ne leur faisant point part de sa découverte. Enfin , après plusieurs remontrances de cette nature, ils finirent par le raccommoder avec sa femme , et le laissèrent fort chagrin dans sa maison pleine de pierres.

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