‹ Contes de Boccace; (volume 2)Chapitre 4 sur 68 · LES DEUX FUGITIFS · texte numérisé non relu

LES DEUX FUGITIFS

Toute la compagnie fut enchantée de la nouvelle d'Emilie. Après qu'on lui eut fait compliment sur la manière dont elle l'avait racontée, la reine, se tournant du côté d'Elise , lui commanda de prendre la parole. Cette aimable dame s'empressa d'obéir, et commença de la sorte.

Je me souviens, mes belles dames, d'une nuit fâcheuse que passèrent deux jeunes amans 5 mais, comme cette nuit fut suivie de plusieurs beaux jours, j'aurai un vrai plaisir de vous raconter leur histoire.

Tl y eut autrefois à Rome, ville qui a été long-temps la première du monde, et qui est peut être aujourd'hui la dernière, à cause de ses débordemens -, il y

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eut, cìis-jc , un jeune homme, nommé Pierre Borcamas'se, d'une famille ancienne et illustre , qui devint amoureux d'une jeune beauté, dont le père, d'une naissance obscure, mais fort estimé des Romains, s'appelait Giglivosse. Ce jeune gentilhomme, doué d'une jolie figure et de manières aimables, n'eut pas de peine a rendre Angeline sensible à son amour. La passion dont il était dévoré augmenta encore par la tendresse que la bel le lui témoignait. Voyant que tout allait au mieux, et qu'il ne pouvait être heureux s'il ne l'épousait, il alla trouver Giglivosse, le père d' Angeline, pour la lui demander en mariage, sans s'inquiéter si le sien consentirait à cette alliance. Bien loin d'y consentir, celui-ci l'accabla de vifs reproches au sujet de cette démarche, et fit dire au père de la demoiselle de ne point se prêter à la proposition de son fils, s'il ne voulait s'exposer à son ressentiment Ce refus plongea le jeune homme dans une affliction inconcevable. Il n'y eut point de choses fâcheuses qu'il ne dît à ses parens ; et , si le père d'An°-eline l'eût voulu , il l'aurait épousée en dépit de sa propre famille.

L'amour est de toutes les passions celle qui s'irrite et s'accroît le plus par les obstacles même qu'elle rencontre. Pierre, désespérant de pouvoir fléchir ses parens , et ne pouvant être heureux sans Angeline , forma le dessein de s'enfuir de Rome avec elle. Il eut le soin de l'informer de son projet, en lui promettant de l'épouser dès qu'ils se trouveraient en pays libre. La demoiselle approuva son dessein; ils conviennent du jour et de 'l'heure de leur départ ; et,

lorsqu'ils ont tout disposé , ils montent à cheval et prennent le chemin d'Alaigne, où le jeune homme avait des amis. Malgré l'ardeur mutuelle de leur passion , la crainte d'être poursuivis fit qu'ils se contentèrent de se donner de temps en temps quelques baisers, espérant se dédommager amplement quand ils seraient en pleine liberté. Pierre connaissait peu le chemin d'Alaigne-, après avoir fait environ quatre ou cinq lieues, au lieu de prendre à droite , il lui arriva de prendre à gauche , et il alla passer devant un petit château, d'où il sortit douze paysans de mauvaise mine qui allaient droit à eux. Angeline fut la première à les apercevoir. Ah! Dieu! nous sommes perdus, s'écria-t-elle \ voilà des gens qui viennent nous attaquer : sauvons-nous vite, mon ami! Et, en disant cela, elle détourne son cheval et gagne une forêt voisine. Son amant, surpris de ne voir personne, veut tourner la tête, et se trouve pris avant d'avoir songé à fuir. Ces hommes le font descendre de cheval, et lui demandent qui il est. Il leur dit son nom; et, voyant sur sa réponse qu'il est du parti de leurs ennemis, les Ursins, ces scélérats, décident entre eux de le dépouiller et de le pendre à un arbre. Ils lui ordonnent de se déshabiller; mais , tandis que ce pauvre jeune homme , trop certain de son malheur, quille ses habits et recommande son âme à Dieu , vingt cavaliers, qui étaient en embuscade, courent à bride abattue sur cette troupe de brigauds, en criant : Tue! lue! A ce bruit inattendu , les voleurs quittent Roccamassc pour se mettre en défense. Mais, voyant qu'ils étaient

en pins petit nombre, ils abandonnèrent la partie, et s'enfuirent en tout hâte. Tandis que les autres les poursuivent vigoureusement, Pierre profite de cette heureuse circonstance pour reprendre ses habits- il remonte à cheval, et court au galop par le chemin quii avait vu suivre à sa maîtresse, bénissant le ciel d'en avoir été quitte pour la peur. Arrivé dans le bois, il rode tantôt d'un côté, tantôt d'un autre; mais, n'v voyant ni sentier, ni trace de cheval , il commence à s'affliger. Il court encore ça et là , mais il n'est pas plus avancé. Il crie et appelle Angeline de toutes ses forces, mais point de réponse. Alors sa joie se change en une profonde tristesse, qui lui fait pousser des sanglots et répandre des pleurs en abondance. Cependant, n'osant plus retourner sur ses pas, il avançait toujours , incertain du lieu où la destinée le conduisait. Les bêtes féroces , dont il savait que la forêt était remplie, se présentaient sans cesse à son imagination et redoublaient ses inquiétudes. Il craignait pour lui-même , mais beaucoup plus pour sa maîtresse , qu'il croyait voir à tout moment dévorée parles ours et par les loups. Enfin, après avoir couru le reste du jour, pleurant, gémissant, appelant Angeline, et se trouvant accablé de fatigue et de faim , il s'arrêta aux approches de la nuit, attacha son cheval à un gros arbre , sur lequel il monta pour se mettre à couvert des bêtes sauvages. Les nuages qui couvraient le ciel se dissipèrent bientôt, et laissèrent voir la lune qui répandait une lumière argentine à travers les feuillages de la forêt. Quand la tri=;te*se et la douleur n'eussent point

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empêché l'infortune noccamasse de dormir, la soûle crainte de ?c laisser tomber eût écarté le sommeil de ■ ses yeux. 11 se vit donc contraint de passer toute cette nuit à contempler les astres et à maudire sa malheureuse destinée.

La belle Angelino n'était pas plus heureuse que son amant. Emportée par son cheval, ellese réfugia, comme je Fai dit, dans le bois, et pénétra si avant, qu'il ne lui l'ut plus possible d'en sortir. Elle avait rodé et appelé tout le jour, comme Pierre, se lamentant, pleurant son amanl, toujours sourd à sa voix. Enfin, ne sachant plus que devenir, elle s'était abandonnée a son cheval, qui, ayant trouvé un petit sentier, le suivit à petits pas! Après avoir fait environ une lieue de chemin, elle aperçut une petite chaumière, comme le jour commençait à finir. Elle reprit alors la bride du cheval, et dirigea sa course vers cette habitation. Elle y fut reçue par un vieillard et une femme non moins àpée que lui. Ces bonnes gens, surpris de la voir seule à une heure si indue, lui en demandèrent la raison. Elle leur répondit, en pleurant , qu'elle avait perdu dans le bois son compagnon de voyage , et les pria de lui apprendre à quelle distance elle était d'Alaigne. Ala fîfle", lui répondit le vieillard, ce n'est point ici la route d'Alaigne , et vous en êtes à plus de six lieues. — Faites-moi l'amitié de me dire s'il n'y a point dans le voisinage de maison où je puisse aller loger. — Il n'v en a pas une où vous puissiez arriver avant minuit. — Puisqu'il en est ainsi, oserais-je vous prier de me donner l'hospitali<é pour cette nuit? —

Très-volontiers , ma fille; mais je vous préviens que nous sommes souvent insultés par des bandits qui courent ces bois : si, par malheur, ils venaient cette nuit, vous êtes trop jeune et trop jolie pour ne pas craindre leurs outrages , et je vous avertis que nous ne pourrions vous défendre. Quoique effrayée par l'observation du vieillard, cependant, comme il était fort tard et qu'elle ne savait où se réfugier , elle aima encore mieux, à tout événement, s'exposer à la merci des hommes que de devenir la proie des bêtes féroces. Dieu nous gardera peut-être de ce malheur, dit-elle au vieillard, et je vous aurai la plus grande des obligations. Elle descend donc de cheval , entre dans la chaumière, soupe avec ces bonnes gens, se couche avec eux tout habillée, et passe la plus grande partie de la nuit à déplorer son malheur et celui de Pierre, qu'elle n'espérait plus revoir. Vers la pointe du jour, elle entendit force gens qui marchaient on causant. Elle se lève incontinent, gagne une petite cour qui était derrière la chaumière , et se cache en tremblant dans un tas de foin. A peine fut-elle dans ce gîte, que ces gens étaient à la porte. Ils firent ouvrir avec grand bruit. Le cheval de la belle , qu'ils virent tout sellé, leur fit demander s'il y avait quelqu'un dans la maison. Le vieillard , ne voyant plus la jeune fille , répondit qu'il n'y avait personne , et que ce cheval s'étant égaré, il l'avait mis à couvert, de peur qu'il ne fût mangé durant la nuit par les loups. Le chef de la bande dit alors que, puisque ce cheval n'avait point de maître, il serait bon pour eux. La

troupe étant entrée dans la maison , les uns courent d'un coté, les autres de l'autre, pourvoir s'il n'y avait personne de caché. L'un d'eux enfonça sa javeline dans le foin , et il s'en fallut de peu qu'il ne tuAt la fille qui y était cachée. La javeline la toucha de si près de la mamelle gauche, que le fer perça sa robe. La fille, qui crut être blessée, faillit à jeter un grand cri; mais, considérant le lieu où elle se trouvait, elle se contint, et n'osa pas même porter sa main à la partie où elle avait été touchée. Ces gens enfin, après avoir bien bu et avoir mangé les chevreuils qu'ils étaient venus faire cuire, s'en retournèrent , emmenant avec eux le cheval d'Angeline. Lorsqu'ils furent un peu loin, le vieux bon homme demanda à sa femme ce que la petite étrangère était devenue. Elle lui répondit qu'elle n'en savait rien, mais qu'elle allait voir si elle ne la trouverait pas cachée quelque part. Angeline , en entendant ces mots , comprit que les brigands devaient être déjà loin, elle sortit de dessous le foin , et ses hôtes furent agréablement surpris de la revoir saine et sauve. Le bon homme, touché de son sort, lui dit qu'il la conduirait, si elle voulait, à un château situé à deux lieues et demie de là , où elle serait en sûreté 5 mais qu'il fallait se résoudre à faire ce chemin à pied, parce que les bandits avaient emmené son cheval. La belle accepta la proposition avec joie ; et , étant partis sur-le-champ , ils arrivèrent au château vers les sept ou huit heures du matin. Ce château appartenait à un gentilhomme de la maison des Ursins, nommé Lîellf de Champ-Fleur. Sa

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femmej qui était une personne charitable ci pleine de piété , y était alors. Elle reconnut Angeline, et la reçut le mieux du monde. Elle voulut savoir par quelle aventure elle se trouvait dans ce canton. Après que la jeune fille lui eut tout raconté, sans déguiser la moin dre circonstance , elle fut d'autant plus touchée de son malheur , que Pierre Boccamasse était des amis de on mari. Quand elle entendit parler du lieu où il avait été pris, elle ne douta point qu'il n'eût été tué, it elle dit à Angeline: Vous demeurerez ici avec moi, jusqu'à ce qu'il se présente une occasion devons renvoyer à Rome sans aucun risque.

Il est temps de revenir à son amant , que nous avons laissé perché sur un arbre. Il n'y avait pas encore passé une heure, qu'il vit venir au clair de la lune une vingtaine de loups, qui, apercevant son cheval, firent un cercle autour de lui. Le cheval , connaissant le danger qui le menaçait, lance des ruades à force, et se démène tant, qu'il rompt la coixle et prend la fuite ; mais les loups affamés courent après lui, l'environnent et l'empêchent d'aller plus loin. Le pauvre animal se défendit long-temps de la dent et du pied 5 mais à la fin il fut renversé, mis en pièces et dévoré. Le malheureux Pierre, témoin de cet horrible repas, tremblait de devenir à son tour la pâture de ces bêtes affamées ; il désespérait de jamais pouvoir sortir de ce bois. Les étoiles commençaient à pâlir et à faire place au jour, lorsque , transi de froid et de peur, il regarda de tous côtés, et vit un grand feu à une bonne demi -lieue de là. 11 attendit qu'il fût un peu plus jour, descendit en-

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suile de l'arbre, et prit son chemin vers l'endroit oii était ce feu , non sans crainte d'être rencontré par quelque loup. Il arriva heureusement dans ce lieu, où il trouva des bergers qui mangeaient et se divertissaient. Ils eurent pitié de lui , et le firent chauffer, boire et manger avec eux. Après leur avoir raconté son aventure, il leur demanda s'il n'y avait point dans le voisinage de bourg ou de château où il pût aller demander l'hospitalité. Ils lui dirent qu'à une lieue et demie de là il y avait le château de Lielle de Champ- Fleur, que la femme du seigneur occupait , et où il serait bien accueilli. Pierre, charmé de trouver encore une ressource , pria l'un d'entre eux do l'y conduire; ce qu'on lui accorda volontiers.

En arrivant il rencontra un ancien domestique de son père 5 il le reconnut, et l'appela pour lui contersa mésaventure. Il entrait déjà en marché avec lui, pour l'envoyer à la recherche d'Angeline, lorsque la dame du château l'aperçut d'une fenêtre et le fit appeler. Il serait difficile de se former une idée de la joie qu'il eut de voir sa maîtresse en abordant la dame-, il mourait d'envie de se jeter à son cou, mais la timidité l'en empêcha . La joie d'Angeline ne fut pas moins grande. Après les premiers complimens , la maîtresse du château, qui savait déjà son aventure, lui reprocha avec douceur d'avoir voulu se marier contre le gré de ses parens. Elle chercha à l'en détourner; mais, le voyant ferme dans son dessein, considérant d'ailleurs les ai- «ables qualités, la figure de la jeune fille, et la tendresse qu'elle avait pour son amant : De quoi vais-je

me mêler? se dit -elle à elle-même; pourquoi vouloir troubler le bonheur de ces aimables enfans? Ils s'aiment, ils se connaissent, ils sont également attachés aux intérêts de mon mari ; leurs vues et leurs désirs sont honnêtes : il faut donc leur laisser la liberté de suivre leur inclination. D'ailleurs, il semble que la Providence autorise ce mariage, puisqu'elle a sauvé l'un du gibet et l'autre de la javeline, et tous deux des bêtes féroces ; et véritablement pourquoi m'opposerais-je aux décrets du ciel? Bien loin d'empêcher cette union , je dois la favoriser. S'adressant ensuite aux deux amans : Puisque vous êtes résolus , leur ditelle , de vous marier ensemble, je prétends si peu vous en empêcher, que je veux que les noces se fassent dans ce château aux dépens de mon mari ; je me charge de vous raccommoder ensuite avec vos parens.

Dieu sait si ces amans furent ravis d'un aussi agréable changement! Ils ne pouvaient contenir leur joie , et ils la firent éclater par mille démonstrations d'amour et de reconnaissance. Cette vertueuse dame leur fit des noces aussi magnifiques qu'il soit possible de les faire à la campagne ; le plaisir qu'elle leur procura fut pour elle la plus douce des jouissances. Quelques jours après, elle les mena à Rome. Elle trouva le père du jeune homme fort irrité; mais elle sut calmer son ressentiment, et le réconcilier avec son fils et sa bru. Il les reçut chez lui; et, voyant combien ils étaient unis, il ne larda pas à s'applaudir de cette alliance. Les nou veaux mariés s'aimèrent en effet jusqu'au tombeau, où ils ne descendirent que dans une extrèu-" vifillpsse.

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