LE ROSSIGNOL
Après la nouvelle d'Elise, qui fut fort goûtée de la compagnie, la reine commanda à Pbiloslrate de raconter la sienne. Pbiîostralc ne se fit pas prier, et parla en ces termes :
11 n'y n pas encore long- temps que vivait clans la Bom^nf un Ires-Bon ;>vniilbomme, fort cslimé par son mérite, qui portail le nom de messire Litio de \albnnr. Sa femme Jacquemine lui donna, sur le déclin de I âgP, une fille qui croissait en gentillesse cl en beauté: si bien qu'elle devint une des plus ebarmantes demoiselles du pays. rvayént point d'autre enfant, ils raimaient beaucoup, et la gardaient avec soin,
dans l'espérance de la marier un jour très-avantageusement.
ï>ans le même temps et dans la même ville vivait un jeune homme de bonne mine, nommé Richard , de la famille des Menards de Brettinote. Il connaissait messile Litio, et lui rendait de fréquentes visites II était reçu et traité par lui et par sa femme comme l'enfant de la maison; il s'amusait quelquefois à badiner avec leur fille, qu'il trouvait fort aimable. Ces sortes de badinages cessèrent avec 1 âge; mais ce fut pour faire place à l'amour. Richard , en effet , devint éperdument épris , et faisait tout ce qu'il pouvait pour cacher sa passion. Comme les demoiselles sont pénétrantes sur cette matière, la jeune Catherine s'aperçut bientôt de la conquête qu'avait faite sa beauté. Cette découverte lui fit grand plaisir. Richard commença dès lors à lui paraître plus aimable, et elle ne tarda pas à l'aimer à son tour; mais elle n'en fut que plus réservée avec lui.
Cet air de réserve intimidait tellement le jeune homme, qu'il n'osait lui déclarer ses sentimens, quelque envie qu'il en eût •, il craignait de déplaire ou de n'être pas payé de retour. Las enfin de se contraindre, il résolut un jour de s'expliquer, et profita d'un têteà-tête pour peindre toute la vivacité de sa passion. Il fut agréablement surpris d'apprendre qu'il ne sentait rien pour Catherine, que Catherine ne sentît pour lui. Après tout ce que deux amans peuvent se dire en pareil cas , encouragé par un début si heureux, Richard conclut qu'il n'y a rien de plus beau dans le monde
que l'union de deux cœurs qui s'aiment tendrement , qu'il ne dépendait que de la belle de lui faire goûter et de goûter elle-même les plaisirs les plus doux, et qu'un peu de complaisance de sa part suffirait pour le rendre le plus heureux de tous les hommes. Tu vois, mon cher Richard, lui répondit-elle, combien je suis observée par mes parens : il ne m'est pas possible, avec cette gêne, de faire ce que tu désires; mais fournismoi les moyens de nous voir sans crainte d'être surpris, et je te promets de me prêter à tout ce qui peu» augmenter ton bonheur et le mien. Richard, après avoir un peu réfléchi, lui répliqua : Fais en sorte qu'on te permette de coucher dans la galerie qui donne sur le jardin, où je tâcherai de grimper, quoique le mur en soit fort élevé. — Si tu es sûr de pouvoir l'escalader, je suis certaine d'obtenir la permission de coucher da ne la galerie. Richard s'étant fait fort de franchir le mur, la belle lui dit de ne pas se mettre en peine du reste. Ils se séparèrent ensuite, très-contens l'un de l'autre, non sans s'être furtivement donné mille tendres baisers. Le jour suivant , Catherine se plaignit à sa mère que la grande chaleur l'avait empêchée de dormir la nuit précédente : on était alors sur la fin du mois de mai. — Tu te moques , je crois, ma fille : je ne trouve pas qu'il fasse chaud. — Pour moi, je brûle, et vous m'obligerez beaucoup de le dire à mon père ; vous ne lui direz que la pure vérité. Considérez, d'ailleurs, que les jeunes gens ont le sang plus ardent que les personnes d'un certain âge. — Cela est vrai, ma fille; mais il faut prendre le temps comme il est : peut-être fera-t-il
plus frais la nuit suivante, et tu dormiras mieux. — Dieu le veuille; mais il n'est pas vraisemblable que les nuits se refroidissent à mesure qu'on avance dans l'été. — Que veux-tu que j'y fasse? — Vous pourriez y remédier. — Et comment? — En me permettant, si mon père ne le trouve pas mauvais, de faire dresser un lit dans la. galerie du jardin. Le lieu est frais et tranquille ; j'aurais le plaisir d'entendre chanter le rossignol, et j'y serais infiniment mieux que dans ma chambre. — J'en parlerai à ton père, et nous ferons ce qu'il jugera à propos.
La mère en parla effectivement à son mari . Les vieillards sont ordinairement difficiles. Votre fille, dit Litio, veut donc dormir au chant du rossignol? Dites-lui que, si elle n'est pas contente, je la ferai dormira celui des cigales. Catherine, ayant appris la réponse de son père, ne dormit réellement point la nuit suivante; ce ne fut pas le chaud, mais le dépit, qui en fut cause ; elle ne laissa pas même dormir sa mère, qui couchait dans la même pièce, ou tout à coté, tant elle se plaignit souvent de la chaleur. Aussi madame Jacquemine ne fut pas plus tôt levée, qu'elle alla trouver son mari. Il faut, lui dit-elle, que vous aimiez bien peu votre fille, pour sacrifier sa santé à vos caprices. Que vous importe qu'elle couche dans la galerie ou ailleurs ? Sachez qu'elle n'a pas fermé l'œil de toute la nuit à cause du chaud; elle a été dans une agitation continuelle, et m'a empêchée de dormir moi-même. Faut-il s'étonner qu'une fille de son âge se fasse un plaisir d'entendre chanter le rossignol? N'est-ce pas l'ordinaire des enfans ?
— Eh bien ! que ce soit fini , répondit Litio d'un ton chagrin ; qu'on lui dresse un lit dans la galerie avec des rideaux de serge; qu'elle y couche, et qu'elle entende donc chanter le rossignol tout son soûl. Instruite par sa mère de cette conversation, Catherine se hâta de faire dresser le lit, dans l'espérance d'y coucher la nuit suivante. Elle fit en sorte de voir Richard dans le jour; mais, n'ayant pu lui parler, elle l'en avertit par un signe dont ils étaient convenus.
Le soir, dès qu'elle fut couchée , son père ferma une porte qui communiquait à la galerie , et alla se coucher aussi. Richard, jugeant que tout le monde dormait, monte à l'aide d'une échelle sur un mur, du haut duquel il grimpe, non sans beaucoup de peine et de danger, sur des pierres d'attente d'un autre mur, et gagne la galerie sans faire le moindre bruit. La belle, qui ne dormait pas , le reçut avec la plus grande joie. Ils passèrent la nuit fort agréablement, et entendirentplusieurs fois chanter le rossignol , mais pas si souvent qu'ils l'auraient désiré l'un et l'autre. Cet oiseau, pour reprendre haleine, mettait des intervalles dans son chant, qui n'en devenait que plus agréable chaque fois qu'il le recommençait. Dans un de ces intervalles, qui n'étaient pas fort longs, nos amans, accablés soit de fatigue, soit de chaleur, furent surpris par le sommeil vers la pointe du jour. Ils étaient tout nus sur le lit, cl la belle embrassait alors son amant du bras droit, il tenait de la main gauche le rossignol qu'elle avait fait chanter. Il était grand jour, et ils dormaient encore , lorsque Litio, s'étant levé, et se souvenant aue
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«a fi Ile avait couché dans la galerie , ouvre tout doucement la porte, disant en soi-même : Il faut que je voie un peu comme le rossignol aura fait dormir Calderine.
Il s'approche du lit sur la pointe des pieds, de peur de léveiller, ouvre tout doucement les rideaux , et voit ilichard et sa fille dans la su>di(e posture. Il ne di mot, et va de ce même pas trouver sa lemme. Levez vous promptement , lui dit-il; venez voir votre fille. Vous savez l'envie qu'elle avait du rossignol : elle a si bien fait le gué celte nuit, qu'elle l'a pris; venez voir comme elle le tient dans sa main. Ce que vous dites là serait-il bien vrai? lui répondit-elle. — iVen douiez pas; vous en serez convaincue si vous vous dépè< lu •/. de me suivre. Madame Jacquemine saute du lit, s halu Ile à la hâte, suit son mari . qui lui dit de ne point faire de bruit, et voit sa fille, qui tenait effectivement Je rossignol qu'elle désirait si fort d'entendre chanter. Piquée de se voir trompée à ce point par Richard , qu'elle n'aurait jamais soupçonné d'une pareille trahison, elle allait réveiller pour l'accabler d'injures, si son mari ne l'en eut empêchée. Cardez vous bien de faire le moindre éclat, lui dit-il ; ce serait la plus grande de toutes les sottises. Puisque notre fille la choisi poui amant, elle l'aura pour époux.
Il es. riche et bon gentilhomme ; le parti est aussi avantageux que nous puissions le délirer Si donc Richard veut sortir d'ici comme il y est venu, il faudra qu'il l'épouse; et alors, croyant avoir mis le rossignol dan« une cage étrangère , il *e trouvera qu'il ne l'aura
logé que dans la sienne. La dame, voyant son mari si raisonnable, modéra sa colère et n'éveilla point le cou pie amoureux, d'autant plus que sa fille dormait d'un fort bon sommeil , et qu'elle devait s'être fatiguée à prendre le rossignol dont elle avait eu si grande envie.
Richard ne tarda point à s'éveiller. Surpris de ce qu'il était grand jour, il appelle Catherine. Ah! ma :hère amie, lui dit-il, comment pourrai-je m'en retourner? Il est grand jour; quel parti prendre? A ces mots, Litio s'approche du lit. Je vous le dirai, le parti que vous devez prendre, répondit-il en tirant les rideaux. A ce coup inattendu , Richard se crut mort. Je vous demande pardon, monsieur, s'écria-t-il aussitôt. Je suis un traître , un perfide , je mérite la mort ; mais songez que mon crime ne vient que du grand amour que j'ai pour mademoiselle votre fille. Punissezmoi , j'y consens-, mais laissez-moi la vie. — L'amitié que j'avais pour toi, lui dit alors Litio, ne méritait pas une pareille récompense; mais, puisque tu t'es oublié à ce point, puisqu'un transport de jeunesse t'a porté à me manquer si essentiellement , il dépend de toi de sauver ta vie et de réparer l'outrage que tu m'as fait : il faut sur-le-champ reconnaître ma fille pour ta légitime épouse ; sinon , recommande ton âme à Dieu. Vois le parti que tu veux prendre, et décide-toi promptement, car je ne suis pas d'humeur de patienter une seule minute.
Pendant que Litio s'expliquait de la sorte, sa fille avait lâché le rossignol . et s'était cachée dans les draps.
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ÌA\c mondait le lit de ses larmes, et suppliait son père de faire grâce à son amant, et son amant de se conformer aux désirs de son père. Richard ne se fit pas prier long-temps. La confusion qu'il avait de sa faute, l'envie de la réparer, plus que tout cela, l'amour don ii brûlait pour Catherine et le désir de la possedei librement, le déterminèrent à répondre, sans balancer, qu'il était prêt à l'épouser. Litio prit alors ui. anneau de sa femme, et le jeune homme épousa sa maîtresse sur-le-champ , et lui jura une fidélité éternelle. Cela fait, le père et la mère se retirèrent et laissèrent reposer les amans, jugeant qu'ils en avaient besoin. Ils furent à peine hors de la chambre, que les deux époux, s'embrassèrent de nouveau. Us avaient fait chanter, dit-on, six ou sept fois le rossignol pendant la nuit 5 ils le firent chanter encore deux fois avant de se lever. Il y a toute apparence que les autres jours ne furent pas aussi heureux que celui-là -, car c'est un oiseau qui perd sa voix à force de gazouiller. Quoi qu'il en soit, quand Richard fut levé, il eut une plus longue conversation avec son beau-père, et ils ne se séparèrent point sans avoir ri l'un et l'autre de l'aven ture. Quelques jours après, les noces se firent publiquement, en présence des parens et des amis des nouveaux époux, selon toutes les formalités requises. Lî fête , qui fut brillante et magnifique , se fit chez le peu de la demoiselle , qui eut tout sujet de se féliciter de l'avoir si bien mariée. On assure que le rossignol dont
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elle avait fait choix chanta long-temps au %ré de ses désirs.'
* Le Dante parle de Litio de Valbonne , dont la famille existait de son temps , et était fort estimée par son ancienneté. S'il faut en croire Laudino, commentateur du Dante, un gentilhomme de eette famille trouva effectivement une de ses filles couchée avec un amant, dont il fit son gendre avant de le laisser sortir de chez lui. Boccace s'est approprié cette anecdote. Plusieurs de nos poètes l'ont mise en vers : un seul a réussi, et l'on en ignore le nom. Ce qui est certain, c'est que le joli conte du Rossignol n'est ni de I i Fontaine, ni de Vergier, quoiqu'on le trouve dans la plupart ois éditions des contes de ces deux poètes.
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