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mai que cette femme lui avait fait : de ia douleur ^ pouvant la voir gémir et pleurer sans être touché compassion. Cependant le désir de se venger lcmortant sur l'humanité : Madame, lui répondit-il, si. la nuit que vous pensâtes me faire mourir de froid , mes prières, qui, à la vérité, ne furent pas, comme les vôtres, accompagnées de larmes ni assaisonnées de tendres complimens, avaient pu me faire obtenir de vous seulement un abri pour me mettre à couvert de la neige qui m'accablait , je ferais à présent de bòa cœur ce que vous me demandez 5 lorsque je grelotlais, vous ne vous inquiétiez nullement de votre honneur, et vous vousen moquiez, au contraire, dans lesbras de; votre amant. N'espérez donc pas me séduire par vos flatteries et votre langage mielleux : ce n'est pas à legai d d'une aussi méchante femme, qu'il est beau d'être généreux et magnanime; ce serait, au contraire, travailler au bien public que de délivrer la société d'un aussi mauvais sujet.
Pendant le discours du philosophe, la dame fondai; en larmes, et le soleil s'avançait dans sa course. Repnier cependant n'eut pas plus tôt cessé déparier, que la jeune veuve arrêta ses sanglots pour lui répondre : Homme cruel! si la fatale nuit, dont vous avez sujet de vous plaindre, vous tient si fort au cœur ; si ma fâûVe, que je ne cherche point à diminuer à vos yeux , vous semble si énorme , que, ni ma jeunesse, ni mes larmes, ni mes humbles prières, ne puissent en obtenir le pardon, laissez-vous du moins toucher par le souvenir de la confiance que je vous ai témoignée en vous ouvrant
non cœur et en suivant de point en point ce que vous m'avez prescrit de faire pour revoir mon amant. Sans :ct excès de confiance, qui mérite quelque égard, vous n'auriez peut-être pas trouvé l'occasion de vous venger. Ne suis-je pas assez humiliée, sans vouloir ajouter à ma douleur? Grâce, je vous en conjure, et comptez^ sur une éternelle reconnaissance : rendez-moi ma liberté, et soyez sûr que je renoncerai à mon amant , à tout le monde , pour ne m'attacher qu'à vous seul, et tâcher de vous faire oublier, par mes soins et mes caresses, une offense queje m'étais mille fois reprochée avant de tomber entre vos mains.
Notre philosophe, qui ne lui parlait et ne demeurait là que pour se moquer d'elle et jouir plus long-temps du plaisir de se venger , lui répondit en ces termes : Je ue vous tiens aucun compte, ma belle dame, de la confiance que vous m'avez témoignée-, je ne la dois qu'à i otre intérêt, et non à votre amour : vous ne cherchiez .] u'à recouvrer votre galant; ainsi je dois regarder cette ouverture plutôt comme un outrage de plus que comme un motif d'indulgence. Vous êtes encore dans l'erreur, de croire que cette confiance était le seul moyen que j'eusse de me venger : je vous avais tendu tant de pièges, qu'il était impossible que vous ne donnassiez dans quelqu'un, et, heureusement pour vous, vous cics tombée dans le plus supportable et le moins honteux. Mais, si, contre toute apparence, tu les eusses rvités tous, la plume eût été ma dernière ressource : i aurais écrit contre toi, de manière à te faire maudire l'existence mille fois le jour. Ta plume est une arme
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plus meurtrière qu'on ne l'imagine; il faut en avoir soi-même éprouvé les atteintes pour en connaître tout le pouvoir. Je prends le ciel à témoin, et paisse ce ciel donner h ma vengeance une fin digne de son commencement! je prends, clis-jc, le ciel à témoin *fue je t'aurais tant ridiculisée, si adroitement décriée, j'aurais employé, pour te peindre, des couleurs si noires et si naturelles, que la honte que tu aurais eue de toi-même t'eût portée à te crever les yeux pour n'être plus exposée à voir ton affreuse image. Au reste, ne te détache de personne en ma faveur : je te méprise trop pour vouloir de ton amour.
Puisque rien de ce que je vous ai dit ne peut vous émouvoir, reprit la dame en sanglotant, laissez -vous du moins attendrir au nom de l'objet qui vous a rendu plus de justice que moi. Je vous demande grâce pat ^amour que vous avez pour cette personne aimable.
Tu me prends par mon faible, répondit Régnier: je ne puis rien refuser au nom de cette belle. Et, voyant qu'il était déjà neuf heures : Dis-moi où sont tes habits, ajouta-t-il, et je les irai quérir.
Hélène crovant avoir vaincu sa barbarie, livra son cœur à l'espérance et lui indiqua l'endroit où elle s'était déshabillée. Le philosophe s'éloigne de la tour et laisse son domestique en sentinelle , avec ordre d'empêcher qui que ce soit d'approcher jusqu'à son retour. Cela fait, il va dîner chez son ami , où il fit ensuite la méridienne tout à son aise.
La jeune veuve , tantôt assise, tantôt couchée, tantôt debout, trouve enfin un endroit où il y avait un
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peu d'ombre, et, pleurant sa triste destinée, désespère du retour du jeune homme. Accablée de lassitude et de sommeil, elle s'endormit, mais pour peu de temps; car, vers l'heure du midi, le soleil, dardant perpendiculairement ses rayons sur sa peau délicate et sur sa tête découverte , brûla non seulement la chair , mais fit de distance en distance des crevasses si douloureuses, qu'elle s'éveilla, quelque envie et quelque besoin qu'elle eût de dormir. Se sentant ainsi grillée, et voulant se remuer, il lui semblait que sa peau se retirait et s'en allait en lambeaux, comme un parchemin brulé qu'on veut étendre. A ces douleurs cuisantes se joignait un mal de tête des plus violens. Le pavé de la tour était si brûlant, qu'elle était obligée d'être dans un mouvement continuel. Il ne faisait pas le moindre vent, et un essaim de mouches et de taons la piquaient comme par mille coups d'épingles -, ce qui lui faisait porter continuellement les mains sur les différentes parties de son corps. Elle maudissait la vie, son amant et Régnier, lorsque, accablée de lassitude, de faim et de soif, elle se lève et regarde s'il n'y aurait pas quelqu'un dans les environs , résolue de l'appeler à son secours, quoi qu'il dût en arriver. Mais sa malheureuse destinée lui avait enlevé toutes les ressources : la chaleur excessive retenait les bergers et les laboureurs dans leurs chaumières, si bien qu'elle n'entendait d'autre bruit que le chant des cigales. Les eaux de la rivière d'Arno, qu'elle voyait couler, ne faisaient qu'irriter sa soif; les bois les maisons et les ombrages qu'elle découvrait . ne co tribuaient qu'à aigrir sa peine et à lui faire former
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souhaits qui augmentaient sa douleur. Enfin les feux 'du soleil , le pavé brûlant , la piqûre des mouches et des taons réduisirent cette victime de la plus affreuse vengeance dans un état si pitoyable, que son corps, clont l'obscurité de la nuit n'avait pu effacer la blancheur, était moitié noir, moitié rouge et couvert de sang. Privée de toute espérance et de toute consolation, cette infortunée n'attendait plus que la mort, et s'y préparait en offrant à Dieu ses douleurs pour l'expiation de ses péchés.
Cependant Régnier, s'étantéveillé vers les trois heures de l'après-midi , retourna à la tour pour voir ce que sa victime était devenue , et dit à son valet, qui était encore à jeun , d'aller dîner. La pauvre dame, entendant la voix de son cruel persécuteur , se traîne avec peine sur les bords de la terrasse, et couchée sur le ventre : Régnier, lui dit-elle , les yeux mouillés de larmes, vous voilà vengé de reste : si je vous ai fait geler pendant une nuit, vous m'avez fait rôtir durant un jour entier, et mourir de faim et de soif. Dans l'état où je suis , la mort me serait plus douce que la vie , et je souffre si cruellement, que je vous prie de venir m achever; je regarderai ce dernier trait comme une faveur. Si vous me refusez ce service, que je n'ai pas le courage de me rendre moi-même , ne me refusez pas du moins un verre d'eau pour en humecter ma bouche sèche et brûlante. Accordez-moi cette dernière grâce , car je me sens mourir.
Le philosophe connut, à la faiblesse de sa voix, qu'elle était effectivement fort malade. Il scutit un petit mou-
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veinent de compassion, et ne laissa pourtant pas de lui répondre : Si vous voulez mourir, vous mourrez de votre main, et non de la mienne. Pour de l'eau, je vous en donnerai comme vous me donnâtes du feu. Ce qui me fâche, c'est que, pour guérir mon froid , il ait fallu me mettre dans de la fiente très-puante de vache et de cheval , tandis que votre chaud peut se guérir avec de l'eau de rose. Je faillis à perdre l'usage de mes nerfs, et vous eu serez quitte pour changer de peau comme le serpent : vous n'en aurez le teint que plus beau '. Barbare! reprit la veuve infortunée \ puisse le ciel te donner un teint acquis de la même sorte ! Homme plus cruel que les monstres les plus féroces, qu'auraistu fait de plus si j'avais égorgé toute ta famille? Punii ait-on d'un supplice plus lent et plus rigoureux le dernier des scélérats qui aurait à se reprocher la mort de tous les habitans d'une ville ? Tu me refuses un verre d'eau, qu'on ne refuse pas aux plus grands criminels sus la roue \ encore même leur donne-t-on du vin s'ils en demandent. Puisque tu es inexorable, je vais me préparer à mourir en patience. Dieu veuille avoir pitié de mon âme ! C'est à lui que je laisse le soin de me venger de ta cruauté, dont il est seul témoin. Après ces paroles , elle se traîna au milieu de la terrasse , et
1 Quel caractère atroce que ce Régnier ! Les personnes qui, à li première représentation àïAtrée , formèrent des soupçons désavantageux contre l'âme de Crébillon, que devaient-elles donc penser de Uoccace en lisant cette nouvelle? La férocité de Régnier bit sans exemple dans l'histoire et dans la fable.
(Note du Traducteur, Sabbat ïier de Casthes* )
ouhaita mille fois que la mort vînt fluir son martyre.
A l'approche de la nuit, Régnier, se trouvant assez vengé, fit prendre par son domestique, de retour depuis près d'une heure, les habits de madame Hélène, et, marchant devant lui, il alla trouver la servante, qu'il rencontra sur la porte de la métairie, fort affligée de la disparition de sa chère maîtresse. Ma bonne, lui dit-il en l'abordant, sais-tu où est madame Hélène ? — Hélas! monsieur, je l'ignore. Je croyais la trouver ce matin dans son lit-, mais elle est disparue, sans que je sache ce qu'elle est devenue, et vous me voyez fort chagrine; car je crains qu'il ne lui soit arrivé quelque malheur. Que n'étais-tu avec elle, dit le philosophe d'un ton de mauvaise humeur, afin d'avoir pu me venger de toi comme je me suis vengé d'elle ! Mais ce qui est différé n'est pas perdu : je saurai bien te punir tôt ou tard de ta méchanceté ; je t'apprendrai à te moquer des gens de ma sorte. Puis, s'adressant à son valet : Donne-lui ces habits, et dis-lui d'aller chercher sa maîtresse si elle veut.
La servante, après avoir reconnu les habits, ne doutant point que Régnier n'eût égorgé madame Hélène, eut une peur inconcevable pour sa propre vie. Elle les prit sans murmurer; mais , lorsque Régnier et son valet furent partis, elle donna une libre carrière à sa douleur, cl courut vers la tour avec ces habits , en poussant des cris horribles.
Régnier et son domestique avaient à peine quitté la veuve pour se rendre à la métairie , que le fermier de
cette infortunée , qui cherchait deux cochons égarés ' alla voir s'ils ne seraient pas derrière la tour. Arrivé à cet endroit , il entend de tristes plaintes. Qui est-c« qui gémit là-haut? cria-t-il. La dame, qui reconnut sa voix, l'appela par son nom. Va , lui dit-elle, appeler ma servante, ~et dis-lui devenir ici. — Quoi! c'est "Vous, madame? Eh! qui vous a donc perchée sur cette tour? Savez- vous que .votre domestique vous cherche partout depuis ce matin ? Mais qui diable eût pu vous deviner là ? Il court à l'échelle -, et , comme il travaille à la bien asseoir, afin quelle ne bouge pas de place sous les pieds de la dame, voilà la servante qui arrive tout éperdue, en demandant au métayer où est sa chère maîtresse. Je suis ici, mon enfant, répond la dame en haussant la voix le plus qu'il lui fut possible; ne t'afflige point , apporte-moi seulement mes habits. La servante, rassurée par ce qu'elle vient d'entendre, monte sur l'échelle, et, voyant sa maîtresse étendue sur la terrasse, et ressemblant plutôt à un tronc de bois grillé qu'à un corps humain , elle pousse un cri de fraveur, se déchire le visage avec ses ongles , et la pleure comme si elle était morte; mais Hélène la fait taire, et la prie de lui aider à s'habiller. La veuve se consola un peu "d'apprendre de sa servante que personne ne savait où elle avait été. Quand elle fut tout-à-fait habillée, elle pria le métayer de monter pour l'aider à descendre. Ce bon paysan, voyant qu'elle était hors d'état de se soutenir, la descendit avec beaucoup de peine sur ses épaules , et se disposait à la porter ainsi à la ferme , lorsque la servante , qui descendit la dernière , tomba
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<\e dessus l'échelle et se cassa une cuisse. Elie poussa un cri si effroyable, que le fermier fui obligé de poser la maîtresse sur un monceau d'herbe pour aller secourir la domestique. Mais , quand il vit qu'elle s'était casse la cuisse, il la posa pareillement sur une pelouse, et revint à la dame. Ce nouveau malheur lui causa le plus violent chagrin, parce qu'elle espérait plus de secours de sa sei vanie que de toute autre personne. Affligée outre mesure, elle recommença ses doléances avec tant d'excès, que le métayer non seulement ne put la consoler, mais même se mit à pleurer avec elle. Madame Hélène, ne voulant pas que la nuit la surprît dans cet endroit , devenu si funeste à son repos, se fit porter à la maison du fermier, qui, accompagné de deux de ses frères, retourna chercher la servante. La femme du fermier donna ses soins à la veuve ; elle lava son corps avec de l'eau fraîche, lui fit prendre quelque nourriture légère, la déshabilla, la mit au lit, et la lit transporter la nuit du lendemain à Florence avec sa servante.
Madame Hélène, qui savait mentir, imagina un conte pour donnera celte double aventure un tour favorable dans l'esprit de ses frères. Elle leur fit accroire que la foudre était tombée sur elles, et les avait ainsi maltraitées l'une et l'autre. Qn appela des médecins, qui eurent beaucoup de peine à lui rendre la santé ; sa peau demeura plusieurs fois attachée aux draps de son lit. La gaîté ne revint point avec la santé. Madame Hélène oublia sqn amant, renonça à l'amour, et surtoui à la plaisanterie.
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Régnier ne dit mot de l'aventure, moins par égard )our la veuve que pour sa propre réputation.
Voilà comment madame Hélène fut punie du tour qu'elle avait joué à Régnier; elle ignorait sans doulc de quoi sont capables les gens d'étude quand on les outrage. Ce sont des diables d'autant plus dangereux qu'ils sont plus instruits 5 ainsi gardez-vous bien, mesdames , de jamais tromper un philosophe.
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