‹ Contes de Boccace; (volume 2)Chapitre 43 sur 68 · LA VENGEANCE · texte numérisé non relu

LA VENGEANCE

Les dames ne purent s'empêcher de rire de l'imbécillité de Calandrin, et s'en seraient plus longtemps amusées, si la double perte de son porc et des quatie chapons, en les portant à le plaindre, n'eût refroidi leur gaîté. La reine commanda à Pampinée de conter sa nouvelle. Elle obéit en ces termes :

Naguère vivait à Florence une jeune dame, noble de naissance, nommée Hélène. Elle était belle, bien faite et fort riche. Devenue veuve peu de temps après son mariage, elle ne voulut point se remarier : elle aimait l'indépendance, et vivait d'ailleurs avec nu beau jeune homme qui lui tenait lieu de mari. Elle passait avec lui des momens délicieux , par l'intrigu u. 20

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de sa domestique, qu'elle avait mise dans sa confidence.

Dans ce même temps uii jeune gentilhomme florentin , nommé Régnier, qui avait terminé ses études à Paris, revint à Florence, non pour y faire étalage de son savoir, mais pour y jouir paisiblement des connaissances qu'il avait acquises. Il eut bientôt l'estime de ses concitoyens par sa bonne conduite et son honnêteté. Il était aussi heureux qu'un jeune homme instruit et bien élevé puisse l'être , lorsque l'amour vint troubler sa philosophie et déconcerter sa sagesse. Se trouvant un jour à une fête où il était allé se distraire de ses travaux littéraires, il y rencontra madame Hélène en habit noir, selon le costume des femmes veuves. Il ne put se défendre d'admirer ses charmes et d'en être tendrement ému. Elle lui parut la plus aimable personne de l'assemblée, et la plus capable de faire le bonheur d'un honnête homme. Heureux, et mille fois heureux, disail-il en lui-même, le mortel qui pourrait posséder un tel trésor! Il ne la perdait point de vue, ne se lassait point de suivre ses pas . ou de s'offrir à sa rencontre dans la mêlée. Entraîné par un sentiment aussi vif que tendre, il résolut de mettre tout en œuvre pour lui plaire et en obtenir des faveurs.

La jeune veuve, qui ne tenait pas toujours ses yeux baissés, voyant que Régnier la lorgnait souvent, n'eut pas de peine a démêler ce qui se passait dans son cœur. Fort vaine et fort coquette : B<ui, dit-elle en soi-même, je n'aurai pal perdu mon tèirtps en venant ici-, car, si je m'v connais, voilà ufci y; ;. '-nneau pris dans mes rels.

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Sait qu'elle imaginât que le nombre des conquêtes dût relever ses charmes et la faire valoir davantage aux yeux de son amant, soit qu'elle fût bien aise de se ménager la tendresse de Régnier pour remplacer celui à qui elle avait donné son cœur, dans le cas qu'elle eût jamais le malheur de le perdre, elle regardait de temps à autre le nouveau soupirant, de manière à lui persuader qu'elle approuvait sa passion naissante. Notre galant, renonçant dès lors à sa philosophie pour ne s'occuper que de son amour , s'informe du nom, de l'état et du logement de la dame , et croit ne pouvoir mieux lui faire sa cour que de passer et repasser devant sa maison sous différens prétextes.

La belle, toute glorieuse d'avoir mis un philosophe dans ses fers , fit de son mieux pour conserver sa conquête , employant tous les manèges de la coquetterie . sans néanmoins se compromettre auprès de l'amant qu'elle rendait heureux. Régnier, qui brûlait de le devenir, trouva moyen de faire connaissance avec la domestique de la veuve -, il lui confia son amour et la pria de le servir, avec promesse de reconnaître ses bons offices d'une manière généreuse. La servante lui promit de seconder sa flamme, et ne manqua pas, dès ce jour même, de tout conter à sa maîtresse, qui ne fit que rire de cette ouverture. Me crois-tu assez folle, lui répondit-elle, pour m'attacher à ce jeune homme, dans le temps que j'ai l'amant le plus aimable et le plus passionné? Ne me parle de ce philosophe que pour m'amuser de son extravagance. Les savans font des sottises comme les autres hommes. Vois l'usage que celui

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ci fait des lumières et de la sagesse qu'il est allé chercher à Paris. Il faut le traiter comme il le mérite; et, pour que je puisse me bien moquer de lui , tu lui diras que je suis ti ès-flattée de son amour, mais que mon honneur me défend de le recevoir; que je veux pouvoir marcher tète levée, comme toutes les femmes honnêtes; qu'il m'est par conséquent impossible de répondre à ses sentimens , et que s'il est aussi sage qu'il en a la réputation, il m'en estimera davantage. Femme insensée! vous ignorez donc combien il est dangereux d'irriter un philosophe ! Que vous allez vous préparer de chagrins!... Mais n'anticipons point sur les événemens.

La domestique ne tarda pas à revoir Régnier. Elle lui fit part aussitôt de la réponse de sa maîtresse : cette réponse lui parut assez favorable pour en concevoir les meilleures espérances. Il redoubla les supplications, écrivit des lettres pleines de feu et les accompagna de présens. Tout cela fut bien reçu; mais on n'y fit que des réponses vagues ; par ce moyen , la veuve l'amusa fort long-temps. Elle crut enfin devoir découvrir cette espèce d'intrigue à son amant, qui en prit quelque jalousie. Madame Hélène, pour lui prouver combien ses craintes étaient déplacées, d'accord avec lui, envoya dire à Régnier que , n'ayant pu rien faire pour lui depuis qu'il lui avait déclaré son amour, elle se flattait qu'aux prochaines fêtes de Noël elle pourrait lui donner un rendez- vous ; qu'il lui tardait infiniment d'arriver à ce moment désiré ; et qu'ainsi , s'il voulait se rendre dans la cour de sa maison la nuit d'après Noël, file Tirait trouver le plus tôt ou'il lui serait possible.

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Le philosophe amoureux fut au comble de la satisfaction , et l'on imagine sans peine qu'il ne manqua point de se trouver au rendez-vous. Il fut introduit par la servante dans la cour , et y fut renfermé pour y attendre la dame, exposé à toutes les injures de la saison. Elle avait fait venir ce soir-là son cher amant-, et, après avoir soupe avec lui et lavoir caressé plus que de coutume, elle lui fit part du tour qu'elle se proposait de jouer à son rival. Il te sera facile déjuger, lui dit-elle, si je l'aime et si je puis avoir eu pour lui la moindre complaisance. Elle lui apprit en même temps qu'il était enfermé dans la cour, où elle prétendait lui faire passer la nuit pour refroidir un peu sa passion. L'amant fortuné ne se possédait pas de joie; il lui tardait de voir son rival se morfondre d'amour et de. froid.

Il était tombé, le jour précédent , une si grande quantité de neige , que la cour en était couverte : au bout d'une demi-heure, Régnier eut tous ses membres engourdis et souffrait horriblement; mais l'espérance de se dédommager avec celle qu'il aimait lui faisait supporter son mal en patience. La méchante veuve mena son amant à une petite fenêtre de sa chambre à coucher, d'où ils pouvaient voir Régnier au clair de la lunesans en être vus. Elle envoya en même temps sa servante à une autre fenêtre , pour dire de sa part à l'amoureux philosophe de ne pas s'impatienter. Ma maîtresse est bien fâchée, lui dit-elle, de vous faire si long-temps attendre dans un lieu si exposé au froid; niais un de ses frères, qui est venu souper avec elle , n'est pas encore sorti. Elle n'en sera pas plus tôt débar-

nxn covi!.-

rassée, qu'elle ira vous joindre! ainsi ne vous impatientez pas. Dis h ta belle maîtresse, répondit le bon Régnier, qui était loin de penser qu'on se jouait de sa passion, de ne se point inquiéter de moi; ajoute seulement que je la supplie de venir le plus tôt qu'il lui sera possible. Je souffre moins du froid que de l'impatience de ne la point voir paraître.

F.h bien ! dit alors la dame au galant , penses-tu que, si j'aimais tant soit peu ce prétendu sage, je le laissasse ainsi se geler et se morfondre ? Le galant , rassuré par tout ce qu'il voyait, engagea sa maîtresse à se coucher : et, pendant qu'il goûtait avec elle les plaisirs les plus doux, Régnier, le malheureux Régnier trouvait le temps bien long. Il se promenait pour se réchauffer, n'ayant aucun réduit pour se mettre à l'abri, maudissait la rigueur de la saison et pestait contre le frère de la veuve de ce qu'il demeurait si long-temps avec elle. S'il entendait le moindre bruit, il se figurait que c'était la dame qui venait lui ouvrir; mais, vaine erreur, personne ne paraissait. Minuit sonne. La dame dit h son amant : Que penses-tu de notre philosophe i' ne trouves-tu pas que l'amour qu'il a pour moi est de beaucoup supérieur à ses lumières et à sa sagesse? crois-tu que le froid que je lui fais endurer éteigne sa flamme amoureuse ? Elle s'éteindrait à moins , je vous jure, répondit le galant. Je vois à présent que j'av tort d'être jaloux de ce bel-esprit : il m'est iœpos de douter de ta fidélité; compte aussi sur la mie Je sens mon amour redoubler pour toi ; tu seras nia tie l'unique objet de mes désirs : plutôt monri

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de cesser de t'airner. Ces paroles furent accompagnées <\v mille caresses passionnées qui les plongèrent l'un et l'autre dans une douce ivresse. Pour varier leurs plaisirs , ils voulurent régaler leurs yeux de la souffrance de Régnier. Ils se lèvent donc , retournent à la fenêtre, et voient le malheureux philosophe qui dansait sur la neige au son du cliquetis de ses dents. Que penses-tu, mon bon ami, de mon habileté? dit la dame: ne trouves -tu pas que je sais fort bien faire danser les gens sans tambourin ni musette? A merveille, répondit le galant en poussant des éclats de rire. Descendons au rez-cïe-chaussée , reprit la dame, afin qu'il ne manque rien à la comédie; je lui parlerai, sans que tu souffles le mot, et nous verrons ce qu'il me dira. Cette conversation te divertira pour le moins autant que de le voir sautiller sur la neige.

Arrivés sans bruit à la porte qui donne dans la cour, la veuve l'appelle à voix basse à travers le trou de la serrure. A ce son de voix, Régnier, qui croit toucher au moment fortuné, s'approche de la porte, le cœur plein d'espérance et de joie : Me voici , dit-il , ma belle dame; ouvrez-moi , je vous prie, je meurs de froid et d'amour. Je ne saurais croire, répond la méchante veuve, qu'un amant aussi passionné, aussi chaud , que vous m'avez paru l'être dans vos billets, soit si sensible au froid. Est-ce qu'un peu de neige est capable de tous geler? ne sais-je pas qu'il en tombe beaucoup plus à Paris, où vous avez fait un si long séjour? Je uis pourtant fâchée de ne pouvoir vous ouvrir encore ; »6tl détestable frère ne démarre point d'ici. J'espère

m'en débarrasser bientôt, sous prétexte d'aller enfin me coucher; et il ne sera pas plus tôt sorti , que je reviendrai pour vous faire entrer. Ce n'est pas sans peine que je me suis échappée un moment pour venir vous consoler et vous prier de ne pas vous impatienter. — Procurez-moi du moins un abri, madame; alors j'attendrai tant qu'il vous plaira. Je suis tout couvert de neige; elle tombe à gros flocons. Ouvrez-moi , je vous en supplie. —Il m'est impossible, mon doux ami : la porte crie, et, au moindre bruit, mon frère ne manquerait pas de venir et de nous surprendre. Je vais le déterminer à s'en retourner, et je suis à vous dans la minute. — Congédiez-le donc au plus tôt , je vous prie ; et grand feu surtout, car je n'en puis plus de froid. — Comment cela se peut-il? il n'y a qu'un moment que vous brûliez d'amour. Est-ce que vos feux seraient déjà éteints ? .je ne veux pas le croire. Un moment de patience , et je viens vous ouvrir. Bon courage , mon cher ami , bon courage ! je vous réchaufferai , soyez-en sûr, le plus tot qu'il me sera possible. Encore un peu de patience , et vous serez content.

L'amant , qui entendait tout cela , avait de la peine à s'empêcher d'éclater de rire. De retour au lit avec sa maîtresse , le reste de la nuit se passa en plaisirs donnés et reçus, età plaisanter aux dépens du patient philosophe, qui eut tout le loisir de réfléchir sur les faiblesses humaines. Le pauvre diable, claquant des dents et se tenant, comme une cigogne, tantôt sur un pied et tantôt sur l'autre, lassé de ne voir venir personne, et n'entendant pas un chat remuer, comprit, mais

trop tard , qu'il était joué ; et le voilà à maudire la veuve et la servante, l'amour, sa sotte crédulité, et surtout la rigueur du temps et la longueur de la nuit. Indigné de la perfidie dont il était victime , et voulant mettre fin à ses souffrances, il essaya d'ouvrir la porte par où il était entré ; vains efforts , tout fut inutile. Furieux de ne pouvoir sortir, son amour fit place à la plus forte haine. 11 ne s'occupa plus que des moyens de se venger, et se promit bien d'en saisir la première occasion.

Cependant le jour approchait. Il commençait à poindre , lorsque la domestique, instruite par sa maîtresse, descendit pour faire de grandes excuses à Régnier, qui était plus mort que vif. Elle feignit d'être touchée de compassion pour son état. Que la peste emporte , lui dit-elle, le frère de madame, qui ne nous a pas quittées d'un moment! il est cause que je ne me suis point couchée, et que vous vous êtes gelé. Vous ne sauriez croire , monsieur, tout ce que j'ai souffert en mon particulier de vous savoir exposé au mauvais temps ; mais ne perdez point courage , vous ne serez pas si malheureux une autre fois. Il faut espérer que ma maîtresse, qui est inconsolable du contre- temps survenu, se fera un plaisir de vous dédommager, le plus tot qu'elle pourra, de tout ce que vous avez souffert. Régnier, qui n'était pas homme à être trompé deux fois , et qui n'ignorait pas que les menaces étaient autant d'armes pour la personne menacée, n'eut garde de laisser voir son indignation 5 il sut réprimer et dissimuler son ressentiment, dans l'espérance de le mieux

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satisfaire . ef se conlenta de lui dire, d'une voix presqueéieinte, que ê&m vie il n'avait passé une si cruelle nuit : mais que, persuadé qu'il n y avait point de la faute de madame Hélène, il s'en consolait dans l'espérance qu'elle lui li'.mdrait compte de ses souffrances. Jeté piie, ajouta t-il en la quittant, de me rappeler à son souvenir, et de me ménager ses bonnes grâces; je saurai reconnaiire tes services.

Accablé de fatigue et de froid , Régnier fut à peine de retour chez lui qu'il se mit au lit. Il eut beaucoup de peine à se iv< bmiflVr. H s'endormit, et, à son réveil, il se trouva presque perclus de tous ses membres. Les bras et les jambes lui faisaient un mal horrible. Il appela les meticci lis , qui désespérèrent de pouvoir le rétablir. Le froid lavali tellement saisi, que ses nerfs s'étaient retirés. Sa jeunesse, son bon tempérament et les soins des enf^us d'Esenlape le tirèrent enfin d'affaire.

Quand sa sauté fut entièrement rétablie, le cœur Viirouis ulcéré du tour cruel qui la lui avait fait perdre, il crut , pour être mieux à portée de se venger, devoir continuer le iole d'amoureux. La fortune ne tarda pas à lui fournir une belle occasion de satisfaire sa haine. L'amant de celte veuve, naturellement inconstant, ou ennuyé d'une si longue galanterie, la quìi lit pour une auire femme dont il s'était épris. Cet abandon pensa la désespérer. Elle passait ses jours dans les regrets, les gémissemens et les larmes. Sa dômeslique, atri lui était sincèrement attachée, partageait sa douleur, fi aurait bien Vuuln la soulager; mais elle ne savait comment s'y prendre. Comme èlle voyait tous

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les jours Régnier passer sous les fenêtres de sa maîtresse, il lui vint dans l'esprit qu'un homme savant et philosophe tel que lui devait être versé dans l'art de la nécromancie, et avoir quelque secret pour faire aimer. Elle crut donc qu'elle pourrait, par son secours, rappeler le galant de madame Hélène. Elle fit part de son idée à sa maîtresse, qui, sans considérer que, si Régnier avait le secret de faire aimer, il n'aurait pas manqué de s'en servir pour lui-même, donna dans la vision de sa servante , et l'engagea à lui parler à ce sujet , et à lui promettre de sa part tout ce qu'il exigerait d'elle en cas de succès. La domestique s'acquitta de la commission , et notre philosophe bénit le ciel de ce qu'il allait avoir une belle occasion de punir cette méchante femme de tout le mal qu'elle lui avait fait pour prix de son amour. Tu diras à ta maîtresse de ne plus se chagriner : quand son amant serait dans le fond des Indes, je l'en ferais revenir, et le forcerais d'aller se jeter à ses genoux pour lui demander pardon de son infidélité. Il ne s'agit que de faire ce que je prescrirai ; mais il faut que j'instruise moi-même ta maîtresse , et ce sera quand elle le jugera à propos. Je m'estimerai trop heureux de pouvoir faire quelque chose qui lui soit agréable.

Madame Hélène, informée des dispositions de Régnier, lui fit savoir qu'ils pourraient se voir et se parler Sainte-Luce del Prato, et ils s'y rendirent l'un et 'autre au jour convenu. Sans songera la mauvaise nuit qu'elle lui avait fait passer, et qui lui avait causé une si dangereuse maladie, la dame ne fit aucune difficulté de lui ouvrir son cœur, de lui en montrer toute la Fai-

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blesse, et elle le supplia de vouloir bien la secourir. Je vous avoue, madame, dit notre philosophe, qui sentit son ressentiment redoubler par tous les aveux qu'il venait d'entendre, je. vous avoue que, de toutes les sciences que j'ai apprises à Paris , la nécromancie est celle à laquelle je me suis le plus attaché , et celle où j'excelle davantage. Je vous avoue aussi que, comme cette science offense Dieu,, j'avais juré de ne jamais m'en servir ni pour moi ni pour autrui ; mais l'amour que vous m'avez inspiré, tout malheureux qu'il a été jusqu'à ce jour, vous donne un tel empire sur mon esprit et sur mon cœur, que je ne puis vous rien refuser. Dussé-je, par rapporta vous, aller à tous les diables, je ferai ce que vous désirez -, mais je vous préviens que ce que vous me demandez est précisément ce qu'il y a de plus difficile dans l'art de la nécromancie. Il faut que la personne qui veut ramener celui qu'elle aime agisse elle-même et qu'elle n'ait point peur ; car tout se fait la nuit, sans témoins, dans un endroit isolé : or je doute fort que vous soyez disposée à remplir toutes ces conditions, sans lesquelles l'enchantement ne saurait avoir son effet. La belle, plus amoureuse que sage, lui répondit : Je suis tellement éprise de celui qui m'a si indignement délaissée , et son amour est devenu si nécessaire à mon existence, qu'il n'est rien que je n'aie le courage d'entreprendre pour le rappeler. Vous n'avez qu'à m'apprendre ce qu'il faut que je fasse. Madame , lui dit Régnier, qui, comme on le verra, était un homme vindicatif et dur à l'excès, je dois d'abord faire une image de cuivre au nom de l'homme que vous dési-

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rcz posséder. Je vous la remettrai; et, lorsque la lune sera dans son déclin, vous irez, à l'heure du premier somme, vous baigner, nue et toute seule , dans une eau courante, par sept fois différentes, avec cette image, que vous tiendrez dans vos mains. Après vous être ainsi plongée sept fois dans une eau vive, vous monterez, toujours seule et toute nue , sur le haut d'un arbre ou sur le toit d'un édifice un peu élevé-, et là, l'image en main , vous vous tournerez du coté du nord , et vous direz sept fois les paroles que je vous donnerai par écrit. Quand vous les aurez dites, deux demoiselles d'une beauté ravissante se présenteront à vous, et vous demanderont, le plus poliment du monde, ce que vous souhaitez. Vous leur direz exactement ce que vous désirez , et vous prendrez bien garde , sur toutes choses , de ne pas nommer une personne pour l'autre. Elles disparaîtront ensuite. Pour lors vous descendrez pour vous rendre au lieu où vous aurez laissé vos habits, et , après les avoir remis sur votre corps , vous retournerez chez vous , où , avant la fin de la nuit , vous verrez votre amant à vos pieds vous demander pardon de sa faute et vous jurer un amour et une fidélité à toute épreuve.

Comme on a beaucoup de penchant à se persuader ce qu'on désire, la dame n'eut pas de peine à croire tout ce que le philosophe venait de lui dire ; et , s'imaginant tenir déjà son amant dans ses bras : Ne doutez point , s'écria-t-elle , que je ne fasse tout ce que vous venez de rae prescrire-, j'ai, pour cela, le lieu du monde le plus beau et le plus commode : c'est une mé-

tairie située dans la vallée d'Arno , un peu au-dessus de la rivière. Dans le mois de juillet, où nous sommes, le bain est fort agréable. Il y a précisément assez près de la rivière une vieille tour inhabitée et fort solitaire, où l'on ne monte que par une échelle de bois de marronier, que les bergers ont faite pour voir de loin leurs bêtes égarées. Je monterai sur cette vieille tour, et j'espère m'acquitter au mieux de tout ce que vous m'avez prescrit. Régnier, qui connaissait aussi bien qu'elle et la métairie et la tour, crut ne devoir pas en faire rien paraître.

Le philosophe impatient eut bientôt fait fabriquer une petite image , il l'envoya à madame Hélène, avec une fable qu'il composa pour l'oraison \ il lui fit dire en même temps d'exécuter le projet la nuit suivante , sans y manquer. Pour compléter sa vengeance, il se rendit secrètement , accompagné de son domestique , dans la maison de campagne d'un de ses amis , peu éloignée de la vieille tour.

De son coté, la veuve, suivie de sa servante, prit le chemin de sa métairie. La nuit venue, elle fait semblant de se coucher ; et, vers l'heure du premier somme, elle sort tout doucement du logis et s'en va à la rivière d'Arno, le plus près de la tour qu'il lui fut possible. Elle tourne ses regards de tous cotés , et, ne voyant ni n'entendant personne , elle se déshabille et cache ses habits derrière un buisson , puis elle se baigne sept fois avec l'image qu'elle tient dans ses mains. Cela fait, elle marche vers la tour, où elle monte , tenant d'une main

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ia petite figure, et s'appuyant de l'autre sur lechelle, qui n'était pas trop bonne.

Régnier, qui s'était caché tout auprès av«c son domestique parmi les saules, ae perdit aucun des mouvemens de la dame \ elle passa même à deux pas de lui en se rendant à la tour. La blancheur de son corps , qui brillait dans l'obscurité de la nuit, la beauté de sa gorge, mille grâces secrètes qu'il eut le temps de considérer, excitèrent en lui quelques mouvemens de compassion , lorsqu'il se représenta que tout cela allait bientôt se flétrir et disparaître. D'un autre coté, l'aiguillon de la chair le pressa si vivement, qu'il sentit le dieu qui plaît si fort aux dames lui conseiller de sortir de l'embuscade pour voler dans les bras de la belle Hélène. Peu s'en fallut qu'il ne succombât à la tentation ; mais, considérant, par un effort de courage, quelle était cette femme , et combien le tour qu'elle lui avait joué était sanglant , la haine et le désir de la vengeance reprirent le dessus, et chassèrent la compassion et l'amour. Il laissa donc monter la dame sur la tour. Elle n'y fut pas plus tôt que, se tournant vers le nord, elle se mit à réciter la prétendue oraison. Dans le même temps, Régnier, s'étant approché sans bruit de la masure , ola doucement l'échelle. La veuve, ayant répété sept fois les paroles convenues, attendait les deux demoiselles, et les attendit si long-temps, qu'elle vit paraître l'aube du jour sans avoir reçu leur visite. La fraîcheur de la nuit lui faisait éprouver un froid qui lui donnait des craintes pour sa santé. Lassée de les attendre.vainemept , elle commence à se douter de la

tromperie. Il y a toute apparence, se disait-elle, que Régnier aura voulu se venger de la mauvaise nuit que je lui ai fait passer; mais, si tel a été son projet, je m'en console, en songeant que j'ai souffert beaucoup moins de froid et moins long-temps que lui : celte nuit est d'un grand tiers moins longue que ne le fut la sienne.

Pour ne point être surprise par le jour, elle voulut descendre ; mais quelle fut sa surprise lorsqu'elle ne vit plus l'échelle! Jamais consternation ne fut aussi grande. Le cœur lui manque, et elle tombe évanouie sur la terrasse. Elle ne revint à elle que pour pleurer et faire des doléances capables d'amollir tout cœur qui n'eût pas été possédé du démon de la vengeance. Elle ne douta point que ce ne fût l'ouvrage de Régnier, et se reprocha de l'avoir outragé , mais plus encore de s'être fiée à lui , après le tour cruel qu'elle lui avait joué. Elle regarde de tous côtés ; elle cherche s'il n'y aurait pas moyen de descendre par quelque endroit sans échelle j et, n'en trouvant point, elle recommence ses lamentations. Que je suis malheureuse! disait-elle. Que diront mes frères, mes parens, mes voisins et mes connaissances , lorsqu'ils sauront que j'ai été trouvée ici toute nue? Me voilà perdue à jamais de réputation, moi qui avais pris tant de soin de cacher mes faiblesses. Mais, quand je trouverais moyen de me disculper par quelque mensonge, Régnier, qui sail mes aventures , ne détruira-t-il pas tout ce que je pour-l rais alléguer en faveur de mon honnêteté? Ah! malheureuse que je suis, je perds à la fois et mon amant

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et mon honneur ! Ces tristes réflexions la menèrent si loin, qu'elle fut plusieurs fois tentée de se précipiter de la tour en bas ; mais l'amour de la vie et la craint de la douleur l'en empêchèrent.

Le soleil étant levé, elle promène ses regards de côté et d'autre, pour voir si elle n'apercevrait pas quelque berger qui put aller quérir sa domestique; mais elle ne vit que Régnier endormi sous un buisson, et qui s'éveillait précisément dans c«t instant. Notre philosophe s'approche pour lui parler. Eh ! bon jour, madame, lui dit-il d'un air goguenard 5 les deux demoiselles sont-elles venues? La veuve recommence à pleurer, et le supplie de s'approcher tout contre la tour, pour qu'elle puisse lui parler plus aisément. Il lui obéit 5 et la belle, s'étant couchée sur le ventre et ne montrant que la tète, lui dit toute en pleurs : Vous pouvez bien croire, mon cher Régnier, que je ne suis pas à me repentir du mal que je vous ai fait. Vous ne sauriez croire combien de fois je me suis reprochée l'offense que je vous ai faite et le tort que j'ai eu de ne pas répondre à votre amour; ainsi, je vous en conjure, ne poussez pas plus loin votre vengeance : soyez généreux , pardonnez-moi en faveur de mon repentir. Je sais que je ne mérite point de pitié -, mais vous vous montrerez digne de la noblesse de votre naissance; vous serez magnanime , et vous ne me ferez pas languir plus longtemps. Un honnête homme est assez vengé dès qu'il voit qu'il ne tient qu'à lui de l'être davantage.

Régnier, entendant ce discours, éprouvait à la fois du plaisir et de la douleur ; du plaisir de se voir vengç

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