‹ Contes de Boccace; (volume 2)Chapitre 49 sur 68 · LES AMANS EC0KDUIT · texte numérisé non relu

LES AMANS EC0KDUIT

Le soleil était déjà avancé sur l'horizon, lus fleurs commençaient à s'épanouir clans les prés , lorsque Emilie descendit dans le parc du château. Elle fit appeler ses compagnes; et les hommes, avertis aussi par ses soins, se rendirent auprès d'elle. Toule la compagnie prit le chemin d'un petit bois qui n'était pas éloigné du palais. Là les cerfs, les daims, les chevreuils , que n'intimidaient plus les chasseurs, dont la peste avait extrêmement diminué le nombre, devenus familiers et comme domestiques, les attendaient sans effroi. Ils rodaient autour d'eux, s'approchaient tantôt de l'un, tantôt de l'autre, sans redouter qu'on les atteignit.

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Ceite nouveauté intéressa, et Ton s'amusa pendant quelque temps à les faire sauter et courir.

Mais, dès qu'on s'aperçut que le soleil commençait à s'élever, chacun fut d'nviâ de retourner au palais. Ils se couronnèrent tous de branches de chêne , remplirent leurs mains de fleurs nouvelles ou d'herbes odoriférantes, et s'avancèrent dans cet équipage triomphal. Quiconque les eût rencontrés eût bien jugé que la mort planait loin de leur tête , ou que , si elle venait les surprendre, elle ne pouvait les trouver que dans la joie. Ils marchaient pas à pas. Les chansons, les joyeux propos passaient de bouche en bouche. Enfin, arrivés au palais, ils trouvèrent leurs serviteurs faisant bonne chère, se divertissant , mais sans bruit. S'étant un peu reposés, ils songèrent à se mettre à table ; mais ce ne fut qu'après que la salle eut retenti d'une demidouzaine de chansons , toutes plus joyeuses l'une que l'autre. Alors on leur donna à laver, et le maìtre-d'hótel les fit asseoir, selon Tordre prescrit par la reine. Ils dînèrent joyeusement . La danse et la musique su i viren t le repas 5 ensuite alla dormir qui voulut. Mais, quand l'heure de l'assemblée fut arrivée, chacun vint prendre sa place. La reine, regardant Philomène , lui dit que c'était à elle à commencer la journée et à dire ia première nouvelle. Cette dame sourit , et commença ainsi son récit :

Il y eut jadis à Pisloie une veuve charmante que deux Florentins , bannis de leur patrie et retirés dans cette ville , aimaient avec transport , sans qu'ils se fus-

sent communiqué le secret de leur cœur. L'un te nommait Rinuce Paiermin , et l'autre Alexandre Clermontois ; la dame se nommait Françoise de Lazares. Tous deux , chacun de son coté , et dans le plus grand mystère, avaient tout tenté pour attendrir leur commune maîtresse. Celle-ci, quoique sans amour, mais lassée de leurs messages continuels et fatiguée de leurs prière6, avait enûn daigné ouvrir l'oreille à l'un et à l'autre. Cette complaisance n'était peut-être pas trop conforme aux règles de l'honnêteté; du moins le crut-elle ainsi, et elle voulut expier son étourderie, coupable ou non, en expulsant enfin ceux qui l'avaient causée. Mais comment s'y prendre? Voici le moyen qu'elle imagina : elle résolut de leur demander un service qui , bien que possible, devait les effrayer, et lui attirer un refus de leur part. Ce refus était un prétexte honnête et naturel pour les congédier, et rejeter pour jamais leun messages.

Le jour même que cette idée vint à la dame, il mouv rut à Pistoie un homme qui , quoique d'une noble extraction, avait la réputation d'être non seulement le plus méchant de tous les habitans de la ville , mais du monde entier. Ajoutez à cela qu'il était d'une laideur et d'une difformité si monstrueuses, que quiconque ne l'eût pas connu en eût été effrayé d'abord. On l'avait enterré près de l'église des Cordeliers. Elle pensa que cet événement pouvait être utile à son dessein. Ma chère, dit-elle à une de ses femmes, tu sais combien les empressemens amoureux de ces deux Florentins, Rinuce et Alexandre, me déplaisent et me sont à charge;

se ne pourrai jamais nie déterminer en leur faveur, et je n'accorderai jamais rien à leurs désirs; ils s'épuisent en offres et eu protestations ; je suis d'avis, pour m'en défaire- de les prendre au mot, et de leur proposer une entreprise dont l'exécutjon me parait très-incertaine; ainsi je pourrai me délivrer du mortel ennui de les voir et de les entendre. Tu sais que ce matin Etrangle-Dieu (c'est ainsi que se nommait le scélérat dont j'ai parlé) a été enterré aux Cordeliers -, tu sais aussi que, de son vivant, il était l'effroi des plus intrépides , et que son abord gjaçait d'épouvante quiconque le rencontrait ; il doit être, par conséquent, uu monstre d'horreur depuis qu'il est mort. \a donc premièrement chez Alexandre : Madame Françoise, lui diras-tu, m'envoie vous apprendre que le temps est venu où vous pouvez obtenir son amitié, l'objet de vos plus vifs désirs, et qu'elle n'attend de vous qu un service pour se livrer à vous sans réserve. Pour quelques raisons , dont on vous instruira à loisir, un de ses parens doit faire apporter chez elle le corps d'Elrangle- Dieu , enterré de ce matin. Elle le craint tout mort qu'il est, et voudrait bien pouvoir se dispenser de recevoir un tel hôte. Vous lui feriez le plus grand plaisir, vous lui rendriez le service le plus signalé, si vous vouliez aller ce soir, à l'heure du premier somme, au tombeau d'Etrangle-Dieu , vous vêtir de ses habits, vous mettre à sa place , et y demeurer de manière qu'on pût s'y méprendre. Lorsqu'on viendrait vous chercher, il ne faudrait pas laisser échapper un seul mot , un seul mouvement qui v°us trahit. Vous vous laisseriez tirer

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du tombeau, et apporter à sa maison comme si vous n'étiez plus effectivement qu'un cadavre. Une fois entré, on vous rendrait les droits d'un homme vivant ; vous pourriez coucher avec ma maîtresse, et ne sortir de ses bras que lorsqu'il vous plairait ; elle se charge du reste '

Si Alexandre accepte cette offre, à la bonne heure; s'il la refuse, dis-lui de ma part qu'il ne se montre jamais dans les lieux où je serai; qu'il se garde surtout de m'importuner à l'avenir de ses messages et de ses ambassades.

Ensuite tu iras trouver Rinuce, et tu lui diras : Madame Françoise est prête à faire tout ce qu'il vous plaira ; mais elle exige auparavant que vous lui rendiez un grand service. Il s'agit d'aller, vers l'heure de minuit, au tombeau où Étrangle-Dieu a été enfermé ce matin , et , sans dire mot , quelque chose que vous entendiez ou que vous sentiez, d'en retirer doucement le cadavre, et de l'apporter à la maison. Là vous saurez pourquoi elle exige ce service, et ses faveurs seront votre récompense. Si cette entreprise vous déplaît, elle vous mande de cesser pour jamais toutes vos galanteries à son égard.

La servante s'acquitta fidèlement de la commission , et répéta aux deux amans tout ce que sa maîtresse lui avait ordonné. Tous deux, également épris, répondirent que, pour lui plaire, ils étaient prêts d'aller, non seulement dans un tombeau, mais jusqu'aux enfers. La servante rapporta leur réponse à madame Françoise, qui attendit tranquillement, joue l'événement justifiât leur propos.

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Dès que la nuit fut venue, Alexandre Clermontois se dépouilla de ses habits , sortit de sa demeure à l'heure indiquée, pour aller prendre dans un tombeau la place d'Étrangle-Dieu. Cependant, chemin faisant, son premier courage commença à l'abandonner ; mille idées noires effrayaient son esprit. Dieu! où vais-je? dit-il en lui-même ; quelle sottise est la mienne! Que sais-je si les païens de cette femme ,' avertis par hasard de mon amour, et me supposant plus avancé et plus heureux que je ne suis, ne lui font pas faire tout ceci pour m'assassiner dans l'obscurité de ce tombeau ? Qui pourrait me secourir ? Je n'aurais pas même l'espoir de la vengeance : la solitude du lieu leur garantirait l'impunité du crime. Que sais-je si quelque rival préféré ne lui a pas proposé ce stratagème pour se défaire de moi? Mais, en supposant que mes conjectures soient fausses , et qu'en effet ses parens me portent en sa maison , du moins dois -je croire qu'ils ne désirent pas le corps d'Etrangle-Dieu pour le tenir entre leurs bras ou pour le mettre entre les siens 5 ce que je puis imaginer de plus raisonnable , c'est qu'ils veulent venger sur le cadavre d'Etrangle-Dieu quelques déplaisirs qu'il leur aura faits durant sa vie. On m'a recommandé de ne dire mot, quelque chose que je sente $ et , s'ils me crevaient les yeux, s'ils m'arrachaient les dents, s'ils me coupaient les mains, si enfin ils me faisaient quelques tours de cette espèce, pourrais-je me taire? Ces réflexions l'ébranlaient, et l'auraient fait retourner chez lui, si l'amour, plus persuasif que la raison, ne lui en eût présenté de toutes contraires à celles-là , et 11 »5

d'une manière si pressante, qu'il fut contraint d'y céder.

Il arrive au tombeau, il l'ouvre, il y entre, il dépouille Etrangle -Dieu, revêt ses habits, referme le tombeau sur lui, et se met à la place du mort. Il n'y fut pas plus tôt, que les plus effrayantes pensées se présentèrent en foule à son imagination alarmée. Il se représente ce qu'avait été cet Etrangle-Dieu dont il occupe la place ; il se rappelle les sinistres histoires qu'il avait autrefois entendu raconter de ce qui arrivait pendant la nuit, parmi les tombeaux des morts. Ces souvenirs faisaient hérisser ses cheveux ; il croyait à tout moment qu'Etrangle-Dieu allait se lever et l'étrangler. Mais enfin , soutenu par la violence de son amour, et se tenant dans la posture d'un mort , il attendit avec quelque tranquillité ce que le sort voudrait ordonner de lui.

D'un autre coté, Rinuce sortit de sa maison à minuit pour obéir aux ordres de la dame. Dans la route , il s'occupait tristement de ce qui pouvait lui arriver. Si je suis surpris, disait-il en soi-même, avec le corps d'Etraagle-Dieu sur mes épaules, je serai mis entre les mains de la justice : si l'on me traite de magicien, je cours risque d'être brûlé : si les parens du mort viennent à savoir ceci, me voilà exposé à foutes les suites de leurjuste ressentiment. Mille autres idées affligeantes le rendaient incertain. Mais, quoi ! disait-il enson cœur, la première fois que cette femme si aimable et si tendrement chérie me demande un service, je le lui refuserais, surtout quand ses plus chères faveurs en doivent

Être le prix!... Non. Dusse -je en mourir, j'essaierai de faire ce que j'ai promis. Il va droit au tombeau, et l'ouvre avec précaution. Au bruit qu'il fait, Alexandre, quoique effrayé, ne dit mot. Rinuce, croyant s'emparer tlu corps d'Étrangle-Dieu, prend son rival par les pieds, le tire dehors , le charge sur ses épaules , et s'enfuit vers la maison de la dame. Comme il ne donnait pas beaucoup d'attention à son fardeau , et que la nuit d'ailleurs était fort obscure, le prétendu mort recevait de temps en temps des contusions -, sa tête donnait tantôt contre le coin d'une rue , tantôt contre une porte et tantôt contre autre chose.

Rinuce était déjà près de la porte de madame Françoise, qui s'était mise à la fenêtre avec sa servante pour voir s'il portait Alexandre, et qui avait des excuses prêtes pour les renvoyer tous deux, lorsque le hasard la servit à son gré. Les gens du guet, placés dans cette rue pour arrêter un malfaiteur, entendant marcher Rinuce,., tirent tout-à-coup leurs lanternes de dessous leurs habits pour voir qui c'était et ce qu'ils avaient à faire. Ils agitent leurs rondaches et leurs javelines en criant : Qui est là? A cette brusque interrogation , Rinuce les reconnut, et, n'ayant pas le loisir de songer à ce qu'il devait faire, il laisse tomber son fardeau et s'enfuit à toutes jambes. Alexandre, quoi- <ju 'il eût sur son dos les habits d'Étrangle-Dieu , qui Haient fort longs, s'enfuit de même. A la faveur des lanternes du guet, la dame avait vu toute cette scène, *X s'était fort bien aperçue que Rinuce portait Alexan-

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die, et que celui -ci était couvert des habits d'Etrangle- Dieuj leur courage l'étonna, mais sou étonnement ne l'empêcha pas de rire lorsqu'elle vit Alexandre jeté par terre, Rinuce s'enfuir, et son compagnon l'imiter. Cette aventure la divertit beaucoup. Elle loua Dieu qui l'avait délivrée de l'embarras où elle était , ferma la fenêtre, et gagna son appartement. Cependant elle convint avec sa servante que ses deux amans l'aimaient beaucoup , puisqu'ils avaient ponctuellement suivi ses ordres.

Rinuce, triste, alfligé, maudissant la fâcheuse rencontre qui avait fait échouer son entreprise presque achevée, revint, quand le guet fut parti, pour se ressaisir de sa proie. Ne la trouvant pas, il s'imagina qu'on s'en était emparé , et , le dépit dans le cœur, il s'en retourna chez lui. Alexandre, non moins mécontent que Rinuce, ne soupçonnant pas le tour qu'on lui avait joué , ne sachant que devenir , regagna aussi son gîte fort tristement.

Le matin, on trouva le tombeau ouvert et vide. Ce fut la matière de beaucoup de propos dififérens dans la ville de Pistoie. Chacun en parla à sa manière. Les plus sots disaient que le diable avait emporté Etrangle- Dieu.

Cependant nos deux amans ne voulurent pas avoir perdu leur peine entière. Chacun , de son coté, conta à la dame ce qu'il avait fait, ce qui était arrivé , s'excusa de n'avoir pu entièrement remplir ses volontés , demanda grâce et un peu de retour pour un amour si

violent et si vrai; mais, toujours inflexible, ei. teignan de ne pas ajouter foi à leur récit, elle s'en débarrass honnêtement, en leur faisant entendre qu'ils n'avaient rien à espérer d'elle, puisqu'ils n'avaient pas fait ce qu'elle exigeait.

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