‹ Contes de Boccace; (volume 2)Chapitre 50 sur 68 · LE PSAUTIER DE L ABBESSE · texte numérisé non relu

LE PSAUTIER DE L ABBESSE

Toute la compagine loua l'adresse de madame Françoise, et convint qu'elle avait fait preuve d'une graude sagesse par la manière dont elle avait su se débarrasser de deux amans importuns qu'elle ne voulait point ai mer 5 mais tout le monde s'accorda à regarder l'action des Florentins , moins comme un trait d'amour que comme l'effet d'une folie très-décidée. Quand cha cnn eut dit son avis, la reine commanda gracieusemen à Élise de conter sa nouvelle, et cette dame commença ainsi :

Il y a en Lombardie un monastère fameux par s* sainteté et l'austérité de la règle qu'on y observe. Une femme, nommée Isabeau, qui réunissait en elle la noblesse et la beauté, l'habitait depuis quelque temps.

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iJn jour, un de ses païens vint la voir à la grille avec un ami ; cet ami était jeune et bien fait. La jeune sœur le sentît, et en devint dès ce moment éperdument amoureuse. Uneheureuse sympathie agit sur le cœur du jeune homme ; il ne fut pas plus insensible aux charmes d'Isabeau qu'elle aux siens. Mais ils ne retirèrent, pendant long-temps, de cet amour mutuel, d'autres fruits que les tourmens de la privation.

Cependant , comme tous deux ne songeaient qu'aux moyens de se voir et de se réunir, le jeune homme, plus fécond en ressources, trouva un expédient sûr pour se ^lisser furtivement dans la cellule de sa maîtresse.

Tous deux, également joyeux d'une si heureuse découverte , se dédommagèrent de la longue attente, et jouirent long-temps de leur bonheur sans contre-temps. Mais enfin la fortune trahit leurs plaisirs : Isabeau avait trop de charmes, et son amant était trop bien fait pour n'être pas exposée à la jalousie des autres religieuses. Plusieurs espionnaient toutes ses actions, et, se doutant de son intrigue , elles ne la perdaient presque pas de vue. Une nuit, entre autres, une religieuse vit sortir son amant de sa cellule, sans en être aperçue ; et elle communiqua sa découverte à quelques autres. Elles résolurent de dénoncer leur compagne à l'abbesse, nommée madame Usinbalde, et qui passait, dans l'esprit toutes ses nonnains et de quiconque l'avait vue, pour bonté et la sainteté mêmes. Pour qu'on ne soupçonpas leur témoignage, et qu'il ne fût pas possible à beau de le récuser, elles concertèrent de faire en que l'abbesse tr*d>uvât leur compagne couchée avec

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son amant. Ce projet arrangé, chacune, de son côté, fit le guet, se mit aux écoutes, afin de surprendre cette pauvre enfant, qui vivait, dans la plus grande sécurité.

Un soir, qu'elle avait fait venir son amant , les perfides sentinelles le virent entrer dans sa chambre. Plutôt que de faire du bruit, elles lui donnent le temps de jouir des plaisirs de l'amour, et se divisent en deux bandes ; l'une veille sur l'appartement d'Isabeau, l'autre court chez l'abbesse. Elles frappent à la porte : Allons vite , allons , madame , accourez ^ la sœur Isabeau a un1 jeune homme dans sa chambre. A ce bruit, à ces cris, l'abbesse, effrayée, et craignant que, par trop d'empressement, les nonnes n'enfonçassent la porte, et ne découvrissent dans son lit un prêtre qui le partageait avec elle , et qu'à l'aide d'un coffre elle introduisait dans le couvent , se leva à la hâte , s'habilla du mieux qu'elle put, et, pensant couvrir sa tête d'uu voile qu'on nomme le psautier, elle s'embéguina de la culotte du prêtre. Dans cet équipage grotesque, et dont les nonnes trop occupées ne s'aperçurent pas, l'abbesse criant dévotement : Où est cette fille maudite de Dieu? on arrive à sa porte, on l'enfonce, on entre, on trouve les deux amans dans les bras l'un de l'autre. L'étonnement , l'embarras les rendaient immobiles. Mais les nonnes, furieuses, enlevèrent leur jeune sœur, et, par l'ordre de l'abbesse, la conduisirent au chapitre. Le jeune homme resta dans la cellule \ il s'habilla, et voulut attendre l'issue de cette aventure, bien résolu de se venger, sur celles qu'il pourrait attraper.

des mauvais traitemens qu'éprouverait sa maîtresse, et, si l'on ne la respectait pas, de l'enlever et de s'en fu iv avec elle.

L'abbesse arrive au chapitre et prend sa place. Les nonnainsy étant au complet, les yeux de toutes étaient fixés sur la pauvre Isabeau. L'abbesse commence sa réprimande , qu'elle assaisonne des plus piquantes injures 5 elle traite la pauvre coupable comme une femme qui avait souillé et terni, par ses actions abominables, la réputation de sainteté dont jouissait le couvent. Isabeau , honteuse et timide, gardant le silence de la conviction, n'ose lever les yeux , et son touchant embarras inspire de la pitié à ses ennemis mêmes. L'abbesse continue toujours ses invectives 5 la nonnain , comme enhardie par l'excès d'un tel emportement, ose lever la vue , l'arrête sur la tête de l'abbesse , et voit la culotte du prêtre qui pend aux deux côtés. Cette vue la rassure. Madame, lui dit-elle, que Dieu vous soit en aide ; dites-moi bien tout ce qu'il vous plaira -, mais , de grâce', rajustez votre coiffe. L'abbesse, qui n'entendait rien à ce discours : De quelle coiffe parles-tu , impudente? dit-elle. As-tu bien l'audace de vouloir railler? Te semble-t-il avoir fait quelque chose de risible? — Madame, encore un coup, dites-moi tout ce qu'il vous plaira ; mais, de grâce, rajustez votre coiffe. Cette prière singulière, répétée avec affectation, fit tourner tous les yeux sur l'abbesse , et la décida enfin à porter elle-même la main sur sa tête. On vit alors pourquoi Isabeau avait parlé comme elle avait fait L'abbesse , décontenancée et sentant qu'il était impos-

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sible de déguiser son aventure, changea de langage, et conclut son discours par faire voir combien il était difficile d'opposer une résistance continuelle aux aiguillons de la chair. Aussi douce dans cet instant qu'elle avait d'abord paru sévère, elle permit à ses ouailles de continuer, comme on avait fait jusqu'à ce jour, à saisir toutes les occasions de s'amuser en secret. Après avoir pardonné à Isabeau , elle regagna son appartement. Isabeau rejoignit son ami, le fit encore reveni'* plusieurs fois, et fut heureuse en dépit de l'envie.

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