‹ Contes de Boccace; (volume 2)Chapitre 57 sur 68 · LA JUMENT DU COMPÈRE PIERRE · texte numérisé non relu

LA JUMENT DU COMPÈRE PIERRE

Celte nouvelle excita les murmures des dames et re rire des hommes. Quand tout fut apaisé , Dioneo prit la parole. — Aimables dames, un corbeau parmi des colombes contribue plus à faire ressortir leur beauté que le cygne le plus blanc : ainsi , uu fou parmi des sages relève l'éclat de la sagesse. Yous êtes toutes modestes et discrètes; moi, j'ai la tête un peu légère ; mais ce défaut doit être un titre à votre bienveillance, puisqu'il fait briller votre vertu : si j'avais plus de mérite, peut-être nuirais-je au vôtre. Je veux donc vous conter une nouvelle, point trop longue, mais qui vous montrera avec quel scrupule religieux il faut observer tout ce que prescrit celui qui fait une opération magique . sous peine de faire manquer l'effet que l'on en attendait.

Il y avait, l'année dernière, à Barlette un pv< ' ! nommé messire Jean de Barole. Son bénéfice ne lui suffisant pas pour vivre, il conduisait de côté et d'autre, dans les foires de la Pouille, différentes marchandises sur une jument qui lui apparteuait. En courant le pays, il avait fait rencontre d'un certain Pierre, du village des Trois-Saints, qui faisait, avec un âne. le même métier que lui. Il ne l'appelait, selon l'usage du pays, que le compère Pierre, à cause de l'étroite familiarité qui les unissait. Toutes les fois qu'il venait à Barlette, il le menait avec lui, le couchait, le régalait du mieux qu'il pouvait. Leurs honnêtetés étaient réciproques. Compère Pierre, qui n'avait à Trois- Saints qu'une petite maisonnette , à peine suffisante pour loger son âne, sa femme, jeune et belle, et lui r eu faisait les honneurs à messire Jean , quand il lui faisait l'honneur d'y venir. Cependant, quand il s'agissait de coucher, compère Pierre ne pouvait satisfaire sa bonne volonté, n'ayant qu'un lit qu'il partageait avec sa femme ; il fallait donc que messire Jean couchât sur un peu de paille , à côté de sa jument , logée , avec l'àne , dans une écurie fort étroite. Madame Jeannette , qui n'ignorait pas les bons traitemens que son mari recevait à Barlette de la part du curé , avait proposé plusieurs fois d'aller coucher avec une de ses voisines nommée Zite Cataprise, et de laisser sa place au bon prêtre. Celui-ci avait toujours refusé cet arrangement. Un jour, entre autres, pour prétexter son refus : Commère Jeanne, lui dit-il, ne vous inquiétez pas de ni-»i : je no stii • ■ ' • ^ÎHiriflte que je le ;v

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rait. Cette jument que vous me connaissez , je la change, quand je veux, en une belle fille, et lui rends sa première forme. Croyez que je ne puis ni ne veux l'abandonner. Jeannette, qui était simple d'esprit, crut ce prodige, et en fit part à son mari. Si le curé, ajoutât-elle, est aussi véritablement ton ami que tu le dis, que ne te confie-t-il son secret ! Tu ferais de moi une jument, et, avec l'àne et moi, tes affaires iraient mieux : nous ferions double profit. Compère Pierre , qui n'était rien moins qu'un rusé compère, crut aussi auprodige , se rendit au conseil de sa femme, et , sans perdre de temps , sollicita messire Jean de lui apprendre son secret. Celui-ci s'efforça de le détourner de cette idée; mais, n'en pouvant venir à bout : Puisque absolument vous le voulez, lui dit-il, demain matin, à notre ordinaire, soyons levés avant le jour, et je vous ferai part de toute ma science.

Vous imaginez bien que l'attente et mi'l patience empêchèrent compère Pierre et commère Jeannette de fermer l'œil pendant une partie de la nuit. Dès que le jour commença à poindre , ils se levèrent et appelèrent le curé. 11 n'y a personne au monde, dit celui-ci, en se levant, à qui je voulusse découvrir mon secret; mais , vous l'avez exigé, je ne puis rien vous refuser. Cependant, si vous voulez être bien instruits, obscracz avec exactitude ce que je vous prescrirai. Après qu'on lui eut tout promis , messire Jean prend une chandelle, et la met entre les mains du compère Pierre, en lui disant : Regarde bien tout ce que je ferai, et retiens fidèlement les paroles que je prononcerai ; mais

sur toutes choses , mon ami , garde-toi de rien dire, quoi que je fasse, le moindre mot gâterait tout, et il serait impossible d'y revenir. Fais des vœux seulement pour que je puisse bien attacher la queue ; car c'est le plus difficile de l'ouvrage. Compère Pierre prend la chandelle , et jure de suivre en tout les ordres du magicien.

Alors messire Jean fait dépouiller Jeannette de tous ses vêtemens, sans en excepter un seul, la fait coucher sur ses mains et ses pieds, dans la posture d'une jument j puis, lui touchant le visage et la tête : Que ceci, dit-il, soit une belle lète de jument. De là, passant aux cheveux : Que ceci soit belle crinière de jument. Ensuite, portant la main sur la poitrine, où il y sentit deux globes élastiques et durs, dont le mouvement et la dureté se communiquèreut bientôt à messire Jean : Que ceci, dit-il, soit beau poitrail de jument. Il en fit autant sur le ventre , sur les cuisses , sur les jambes et sur les bras. Il ne restait plus que la queue à former ou à placer. Le curé se poste derrière Jeannette , et , tandis qu'il appuie une de ses mains sur la croupe ,

il Mais à peine eut-il commencé, que Pierre, qui,

jusqu'à ce moment , avait tout regardé attentivement et sans mot dire, ne trouvant pas cette dernière opération de son goût, s'écria : Halte-là ! messire Jean ; je n'y veux point de queue, je n'y veux point de queue : aussi bien l'attachez-vous trop bas. Le curé ne déjmarrait point , le mari courut le tirer par la soutane. (Peste de nigaud ! dit messire Jean tout chagrin , car il c'avait pas bien achevé sa besogne ; ne t'avais-je pas

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recommandé de garder le plus profond silence, quelque chose que tù vissés? La métamorphose allait s'opérer dans l'instant ; mais ton maudit babil a tout gâté j et , ce qu'il y à de pis , c'est que je ne puis recommencer. Vraiment, répondit Pierre, je n'y voulais pas une telle queue , et vous l'attachiez beaucoup trop bas j et, s'il en fallait une absolument, pourquoi ne me disiez-vous de la mettre moi-même?

La jeune femme, qui avait pris goût â cette dernière opération de la cérémonie : Bête que tu es ! ditelle à son bon-homme de mari , pourquoi as-tu gâté tes affaires et les miennes? Où as-tu jamais vu de jument sans queue? Tu seras gueux toute ta vie : encore un moment de patience, et tout était fait. Ne t'en prends qu'à toi-même si nous sommes toujours misérables.

Comme l'indiscrétion de Pierre ôtait toute possibilité de faire d'une femme une jument, Jeannette se rhabilla , et compère Pierre tâcha de faire son métier ordinaire avec sOn âne. Il ne voulut point suivre messire Jeati à la Ibire de Betònte, et se garda bien, dans la suite , de lui demander une jument.

Lorsque Dioneo eut ainsi terminé son agréable histoire ; le soleil commençait a perdre sa chaleur, et la fraîche brise du soir se fit entendre dans le feuillage dés arbres. Là reine, arrivée au terme de son règne, >tà la couronne qu'elle avait sur sa tête, et la mit sur rèrre de Pàmphile, qui était le dernier à recevoir cet nonnetir, en lui disant: Sire, vous n'avez pas peu de rlHtëe à faire : c'est à vous a réparer mes fautes et celles

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de mes prédécesseurs dans la place que j'ai remplie que vous allez remplir vous-mêmes. Puisse Dieu vous faire autant de grâce qu'il m'eu fait en me permettant de vous couronner roi! Pamphile reçut cet hon neur avec reconnaissance, et répondit honnêtement que, si son règne obtenait des éloges, il les devrait à l'indulgence de ses sujets. Ensuite , ayant donné ses ordres au maître-d'hôtel , comme ses prédécesseurs avaient fait, il se tourna vers les dames, et dit : La bonté de notre reine d'aujourd'hui, pour donner quelque relâche à notre esprit, nous a permis de parler de tout ce qu'il nous plairait. Je crois que vous avez eu assez de repos, et qu'il est bon de reprendre notre usage ordinaire. Voici donc le sujet sur lequel je vous prie de vous préparer pour demain. Nous nous entretiendrons de ceux ou de celles qui ont fait de grandes et belles choses pour l'amitié ou pour quelque autre motif aussi noble. La peinture de ces actions embrasera tellement nos cœurs d'une vive émulation, que notre vie, naturellement si courte , s'étendra, par les soins de la renommée , au-delà de la durée de ce corps mortel.

Ce sujet plut généralement à la compagnie, qui, s'étant levée, se livra , avec la permission du nouveau roi, aux jeux accoutumés jusqu'à l'heure du souper, qui fut diligemment servi. Dès qu'on fut levé de table, on alla au bal ; et , quand on eut chanté plusieurs petites chansons, plus agréables par les paroles que par la musique, le roi ordonna à Néiphile d'en chanter une de sa composition.

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Lorsque cette dame eut obéi avec sa voix douce et harmonieuse, le roi, voyant que la plus grande partie de la nuit était déjà passée, ordonna à chacun d'aller prendre du repos.

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