‹ Contes de Boccace; (volume 2)Chapitre 58 sur 68 · MESSIRE ROGER · texte numérisé non relu

MESSIRE ROGER

Le soleil commençait à peine à paraître sur l'horizon . que toute la société réunie autour du roi délibéra sur le lieu où l'on devait aller se divertir. Il fut bientôt fixé et l'on partit aussitôt. Le roi, accompagné de Philomène et Flamette, marchait au petit pas, à la tête de la bande joyeuse , qui ne s'entretenait que des plaisirs de la journée. Après une longue et délicieuse promenade , on revint au palais chercher un abri contre la chaleur, qui commençait à devenir insupportable. On fit rincer les verres dans la fontaine, et but qui voulut. Ensuite la compagnie alla se délasser, jusqu'au diner, dans les

agréables bosquets du jardin. Au sortir de la table, on s'assembla dans un lieu marqué par le roi, selon la coutume ordinaire. Là, il ordonna à Néiphile de dire la première nouvelle. Elle commença ainsi son récit.

Pour me rendre digne de l'honneur que me fait le roi , en réordonnant de parler la première , je vous entretiendrai aujourd'hui de la magnificence, qualité qui orne, embellit, fait éclater la vertu, comme le soleil répand la beauté et la lumière sur le ciel.

Messire Roger de Figiovan a été un des plus aimables et des plus vaillans chevaliers qu'ait produits la ville de Florence ; peut-être aussi a-t-il été un des plus honnêtes hommes dont elle se puisse vanter. Fort riche, brûlant du désir de s'illustrer, et voyant que la Toscane était un pays peu propre à favoriser ses desseins, il résolut d'entrer au service d'Alphonse , roi d'Espagne, monarque d'une réputation qui effaçait celle des princes ses voisins. Il passa donc à Madrid , suivi d'un nombreux équipage, et fut fort bien reçu du roi. Il vécut auprès de lui d'une manière brillante , se signala par plusieurs belles actions, et acquit bientôt la réputation d'un vaillant homme. Mais, après avoir étudié avec soin le caractère et la conduite du roi, il remarqua que ce prince accordait les grâces assez indiscrètement , et que ce n'était pas toujours le mérite qui avait part à ses dons. Les châteaux , les places, les baronnies étaient distribuées à des gens ignorés, et qui n'avaient d'autre titre , pour les obtenir , que beaucoup d'intrigue. Il se connaissait, il savait fort bien ce qu'il valait, et

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voyant qu'on l'oubliait dans la distribution des faveurs, il crut que cet oubli, tout injuste qu'il était, blessait son honneur. Il résolut donc de se retirer. 11 demanda son congé au roi et l'obtint. Ce prince lui fit présent de la plus belle et de la meilleure mule qu'il y eût dans ses écuries, telle enfin que Roger pouvait la désirer pour le long voyage qu'il projetait. Ensuite le roi chargea un de ses gentilshommes, dont il connaissait la sagesse et la discrétion, d'accompagner messi re Roger dans sa route , sans lui laisser apercevoir qu'il oùt des ordres pour cela ; de bien écouter ce qu'il dirait de lui , et de faire en sorte de le ramener à la cour après qu'il aurait bien déclamé.

L'officier joua fort bien son rôle. Il épia le moment où Roger sortirait de la ville. Dès qu'il le vit parti , il le suivit, l'aborda, et, lui faisant accroire qu'il allait en Italie, il marcha avec lui, comme compagnon de voyage. Ils parlèrent d'abord de choses indifférentes et générale's; mais, sur les neuf heures, le gentilhomme dif à Roger : Je crois qu'il serait à propos de faire pisser nos montures et de les faire un peu repaître. On entra dans une hôtellerie, où toutes les bêtes pissèrent, excepté la mule ; ce qui fut remarqué de Roger. S'étant remis en roule, on arrive à un ruisseau où ils firent boire les bêtes, et où la mule ne manqua pas de pisser. La peste soit de l'animal, s'écria Roger ; il est du naturel du maître de qui je la tiens. L'officier ne laissa pas échapper cette phrase; il en avait déjà recueilli beaucoup d'autres sur le compte du roi, mais toutes étaient en son honneur.

Le lendemain matin , le gentilhomme fit si bien , qu'il engagea Roger à revenir sur ses pas. On prétend que, ne pouvant Ty déterminer par la persuasion , il l'y obligea par ordre du roi. Quoi qu'il en soit, Alphonse, prévenu déjà de son propos, le fait venir, lui fait un bon accueil, et lui demande pourquoi il l'avait comparé à sa mule. Sire, répondit le Florentin, sans se déconcerter, j'ai fait cette comparaison , parce qu'elle est juste. En effet , ma mu-Je n'ayant point pissé où il fallait, et pissant où il ne fallait pas, a agi, ce me semble, comme votre majesté, qui ne donne pas quand il le faut, et qui donne quand il ne faut pas, puisqu'elle comble de ses dons ceux qui en sont indignes, et qu'elle les refuse à ceux qui n'ont rien négligé pour les mériter.

Mon cher Roger, répondit le roi, si je ne vous ai pas comblé de mes faveurs, ce n'est pas que je vous en aie cru moins digne que la plupart de ceux qui les ont obtenues. Je connais tout votre mérite, je vous rends la justice qui vous est due ; mais votre malheureuse étoile s'est toujours opposée aux effets de ma bonne volonté : c'est elle et non pas moi qu'il faut accuser, et je veux vous en donner une preuve convaincante. Sire , répliqua le Toscan , si je me plains de n'avoir eu aucune part à vos dons , ce n'est pas que je sois tourmenté du désir d'augmenter ma fortune, mais parce que cet oubli paraît déposer et contre mes services et contre le désir que j'ai toujours eu de mériter votre estime.

Le roi le mena dans une grande salle où, selon ses ordres, il y avait deux coffre* fermés. Un de ces coffres,

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lui dit-H ensuite en présence de plusieurs personnes, contient ma couronne, mon sceptre et mes bijoux les plus précieux ; l'autre ne renferme que de la terre. Prenez lequel des deux il vous plaira : je vous donne celui que vous choisirez. Vous verrez, par cette épreuve, qui de votre étoile ou de moi a été injuste envers vous. Roger ayant obéi , le roi fait ouvrir le coffre qu'il avait choisi; c'était celui qui ne contenait que de la] terre. Vous voyez bien, reprit alors Alphonse en riant, que ce que j'ai dit de votre étoile est exactement vrai, mais vos vertus méritent que j'en corrige la maligne in* fluence. Je sais que vous n'avez nulle envie de devenu Espagnol 5 ainsi je ne vous donnerai ni château ni place-, mais je veux que le coffre que la fortune vous a refusé soit à vous en dépit d'elle. Emportez-le dans votre pays; qu'il soit pour vous et pour les vôtres un témoignage de votre vertu , et de mon empressement à récompenser le mérite. Roger reçut le présent, et, après avoir fait les remercîmens qu'il méritait, il re. prit, bien joyeux, le chemin delà Toscane.

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GUINO DE TACCO

La magnificence d'Alphonse fut généralement louée, et surtout par le roi, à qui elle avait plu extrêmement. Il ordonna ensuite à.Élise de conter sa nouvelle. Celte dame commença ainsi:

Guino de Tacco, renommé par son audace et ses brigandages, ennemi des comtes de Saint-Flour, chassé de Sienne , fit révolter la ville de Radicofani contre la cour de Rome, s'y établit, et, pour s'y soutenir, faisait détrousser tous ceux qui passaient dans les environs. Boniface Vili occupait alors la chaire pontificale. L'abbé de Cluny, qu'on regarde comme le plus riche prélat de toute la chrétienté, vint faire, dans ce temps, sa cour à Rome. Là, s'étant gâté l'estomac par les excès de la bonne chère, les médecins lui conseillèrent d'aller prendre les eaux de Sienne; et, en ayant obtenu l'agrément du pape, il partit en grande pompe et avec un train nombreux de chars, d'hommes et d'ani-

maux , sans trop s'inquiéter de ce qu'on disait de Guino.

Celui-ci , instruit du voyage du prélat , tendit ses filets, et l'enferma si bien dans un passage fort étroit, lui et son train, qu'il n'en échappa point un seul valet. Ensuite il lui députa un de ses principaux officiers , pour lui dire fort civilement, de sa part, qu'il le priait de venir descendre chez lui. L'abbé répondit en colère qu'il ne le ferait pas, qu'il n'avait rien à démêler avec Guino; qu'il passerait outre, et qu'il n'y avait personne assez hardi pour s'opposer à son passage. Le député lui répliqua respectueusement qu'il était en un lieu où l'on ne reconnaissait de force supérieure que celle de Dieu même, et où les excommunications, les interdictions étaient méprisées et de nul effet : Ainsi je crois, monsieur, continua-t-il, que le parti le plus sage que vous ayez à prendre est de vous rendre de bonne grâce à l'invitation du seigneur Guino.

Pendant cette petite conférence , arrive une troupe de satellites, qui environnent monsieur l'abbé, et le forcent de prendre , avec tous ses gens et son bagage , le chemin du château. Dès qu'il y fut arrivé, on le logea, selon les ordres du maître, dans une petite chambre fort étroite et fort obscure , tandis qu'on donna à trutes les personnes de sa suite un appartement commode et proportionné à leur qualité. Après qu'on eut mis en sûreté les mulets, les chevaux et le reste de l'équipage, Guino alla trouver monsieur l'abbé, et lui dit: Guino, monsieur, dont vous êtes l'hôte, m'envoie vous prier d'avoir la complaisance de lui déclarer le but eî >e su-

jet de votre voyage. L'abbé, à qui l'expérience du malheur avait déjà donné un peu de sagesse et de modestie, répondit à tout sans se faire prier.

Il vint alors en tête à Guino de guérir lui-même l'abbé sans lui faire prendre de bain. Il eut soin qu'on entretînt un grand feu dans sa petite chambre, et qu'on veillât exactement à sa porte , avec défense de laisser entrer personne. 11 ne retourna le voir que le lendemain matin, lui apportant une serviette propre, deux tranches de pain rôti et un grand verre de verdie de Cornilie, puisé dans la provision même de l'abbé. Monsieur, lui dit-il après les premières salutations , Guino, dans sa jeunesse, étudia en médecine, et il prétend qu'il n'y a point de meilleur traitement pour l'estomac que celui qu'il veut vous prescrire. Ce que je vous présente en est un commencement 5 prenez-le donc, et vous fortifiez. L'abbé, que la faim sollicitait plus vivement que le désir de causer, mangea et but avec plaisir, quoiqu'il eût l'air de le faire avec dédain. Ensuite il tint beaucoup de propos qui sentaient la fierté, fit plusieurs plaintes, plusieurs questions, et demanda, entre autres choses, à voir Guino, qui regarda une partie de ces discours comme autant de paroles vaines, peu dignes de son attention. Il répondit aux autres choses fort civilement, et l'assura que Guino se ferait un plaisir de lui rendre visite dans peu de temps. Le lendemain, il revint avec la même provision, qui fut reçue de la même manière, et il continua ce manège pendant plusieursjours. Mais, s'étant enfin aperçu que son maade avait mangé des fèves sèches qu'il avait apportées

exprès, et qu'il avait feint d'avoir laissées par mégarde, il vint lui demander, de la part de Guino, comment il se trouvait de son estomac. Je ne me trouverais que trop bien, répondit l'abbé, si j'étais hors des mains de ton maître, et que j'eusse plus amplement à manger; car ses remèdes m'ont si bien guéri, que j'ai un appétit dévorant.

Guino alla aussitôt faire préparer une belle chambre, qu'il fit garnir des meubles de monsieur l'abbé. Il commanda ensuite un grand festin, auquel il invita les principaux habitans de la ville, et plusieurs personnes de la suite de l'abbé. Le lendemain matin, il alla dans sa cellule. Monsieur, lui dit-il , puisque vous vous sentez bien , il est temps que vous sortiez de l'infirmerie. Il le prend ensuite par la main, le conduit dans l'appartement qui lui était destiné , l'y laisse avec ses gens , et va donner ses ordres pour le dîner.

L'heure du dîner venue , on servit un repas magnifique , où la bonne chère et le bon vin abondaient. Guino conservait toujours Y incognito vis à-vis de l'abbé. Enfin , après l'avoir traité pendant trois ou quatre jours avec cette même magnificence, il ordonna qu'on apportât dans une salle tous ses bagages, et fit conduire dans une cour, sur laquelle cette salle avait vue, tous ses chevaux, jusqu'à la plus mauvaise haridelle. Ensuite il alla trouver l'abbé, lui demanda comment il se portait, et s'il se sentait assez de forces pour monter à cheval. L'abbé répondit qu'il n'était que trop fort, qu'il était parfaitement guéri de son estomac ; mais que sa sanie irait beaucoup mieux encore dès qu'il serait

sorli des mains de Guino.. Celui-ci le mena alors dans la salle où étaient son bagage et ses gens ; et, l'ayant conduira une fenêtre d'où il pouvait voir tous ses chevaux : Vous devez savoir, monsieur, lui dit-il , que ce n'est point par lâcheté ou par méchanceté que Guino de Tacco, qui n'est autre que moi-même, s'est rendu voleur de grand chemin , ennemi du pape et de toute la cour romaine : c'est pour venger son honneur et sauver sa vie, comme un brave gentilhomme, et pour se délivrer des ennemis qui le poursuivaient : on ma contraint de quitter mon pays ; et, n'ayant pas de bien, j'en prends où j'en trouve. Mais, parce que vous me semblez un seigneur distingué, et quoique j'aie guéri votre estomac , je ne veux rien m'approprier de ce qui vous appartient : je me contenterai de ce que vous voudrez vous-même m'accorder en faveur du besoin où je me trouve. Vos bagages sont ici, vos chevaux dans cette cour-, laissez-m'en, ne m'en laissez pas, partez ou demeurez, dès ce moment je vous rends tous vos droits de propriété et votre première liberté.

L'abbé, étonné qu'un voleur de grand chemin parlât d'une manière si généreuse et qui lui plaisait si fort, oublia tout son ressentiment contre Guino, courut l'embrasser avec affection, en lui disant : Je proteste devant Dieu que, pour gagner le cœur d'un homme tel que toi, je souffrirais bien plus qu'il me semble que tu ne m'as fait souffrir. Cruelle fortune qui t'oblige à faire un si malheureux métier! Cela dit, il reprit le chemin de Rome avec le plus simple équipe, et lui laissa tous les chevaux et tous les meubles

dont il put se passer , ne gardant que le plus simple nécessaire.

Le pape avait été instruit de la prise de l'abbé , et en avait été fort affligé. Dès qu'il le vit , il lui demanda si les bains lui avaient fait grand bien. Très-saint père, répondit l'abbé en souriant, j'ai trouvé, avant d'arriver aux bains, un très-habile médecin qui m'a parfaitement guéri. Et il lui conta alors son aventure. Sa sainteté en rit beaucoup ; mais l'abbé, dans un transportée reconnaissance, lui demanda une grâce. Le pape , croyant que c'était une nouvelle abbaye dont il s'agissait, dit qu'il ferait tout ce qu'il demanderait. Saint père, continua-t-il, je vous supplie de pardonner à Guino de Tacco, mon médecin, et de lui rendre vos bontés, parce que je ne connais pas d'homme plus vertueux ni plus estimable. Tout le mal qu'il a fait est moins son propre crime que celui de sa fortune. Changez-la, donnez-lui de quoi vivre d'une manière convenable à son état , et vous le verrez tel que je le vois moi-même.

Le pape, naturellement généreux, et qui aimait la vertu partout où elle se trouvait, répondit à l'abbé qu'il pouvait faire venir sans crainte son protégé. Guino parut à Rome, et n'y séjourna pas long-temps sans remplir la haute idée qu'on avait donnée de Jui. Le pape le remit en ses bonnes grâces , le créa chevalier des hospitaliers, et lui donna un grand prieuré de cet ordre. Il se montra tout le reste de sa vie l'ami, le serviteur de la sainte éalise romaine et de l'abbé de Cl un y.

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