‹ Contes de Boccace; (volume 2)Chapitre 62 sur 68 · LES DEUX AMIS · texte numérisé non relu

LES DEUX AMIS

Dès que Pampinée eut cessé de parler, et qu'on eut donné à la générosité de Pierre d'Aragon les éloges qu'elle méritait, Philomène, par ordre du roi, prit la parole.

Du temps d'Octave-César, qui n'avait pas encore le nom d'Auguste, mais qui gouvernait l'empire romain sous le titre de triumvir , il y avait à Rome un citoyen issu d'une famille patricienne, nommé Publius-Quintus-Fulvius. Son fils, nommé Titus-Quintus-Fulvius, doué d'un bon esprit, et animé d'un goût vif pour les sciences , fut envoyé à Athènes pour y apprendre la philosophie. Son père le recommanda à un Athénien , nommé Crémès, son ancien ami. Celui-ci le logea dans sa propre maison , et le fit étudier , avec son fils, sous le philosophe Aristippe. Le jeune Athénien se nommait

Gisippus. L'analogie de l'âge et du caractère, l'application aux mêmes exercices , l'habitude de vivre sous le même toit, établirent entre ces deux jeunes étudians l'amitié la plus tendre , qui ne finit qu'à leur mort. Ils n'avaient de bons momens que ceux qu'ils passaient ensemble 5 et, comme ils étaient doués tous deux d'un esprit pénétrant et actif, ils s'élevèrent bientôt l'un et l'autre aux sublimes hauteurs de la philosophie , et partageaient entre eux, sans jalousie, les louanges et l'admiration des personnes éclairées. Crémès voyait avec la plus grande satisfaction cette union si belle , et il y avait déjà trois ans qu'il en avait été témoin , sans y apercevoir la plus légère altération , lorsque la mort vint terminer les jours de ce vieillard. Les deux jeunes hommes portèrent un deuil égal , et les amis de Crémès auraient eu peine à distinguer le véritable fils, et lequel des deux avait plus besoin de consolation.

Quelques mois après, les parens de Gisippus vinrent le voir; là, d'accord avec Titus, ils lui conseillèrent de se marier, et lui proposèrent une jeune Athénienne, qui joignait à une grande naissance une plus grande beauté. Elle se nommait Sophronie, et n'avait guère plus de quinze ans. Le jour des noces approchant, Gisippus pria son ami de l'accompagner chez sa future épouse, qu'il n'avait point encore vue. Arrivés dans sa maison, elle les accueille gracieusement et se place au milieu d'eux. Le Romain, qui était bien aise de connaître la beauté de celle que son ami devait épouser, la considéra avec la plus grande attention.

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Ce dangereux examen eut l'effet qu'il t'iail aisé de prévoir. Titus devint, dans un moment, le plus amoureux de tous les hommes : chaque trait de la belle Sophronie avait fait sur son cœur la plus profonde impression.

Les deux amis, de retour eluz eux, Titus se retira dans son appartement -, là, livre à se» réflexions, l'image de sa maîtresse se présente sans cesse à ses yeux, il ose s'en occuper, il o.io la considérer de nouveau, détailler tousses charmes, et attise par là le feu qui le dévore intérieurement.

Mille réflexions viennent assiéger son imagi nation malade ; il en rougit, il les quitte, il y revient, il passe le jour et la nuit dans ce flux et reflux d'opinions, de desseins qui se croisent, se combattent et se détruisent tour à tour. Au bout de quelques jours, il perd et l'appétit et le sommeil, et son corps, accablé par les violentes agitations de son âme. succombe enfin.

Gisippus, qui avait remarqué la noire mélancolie dont son ami était dévoré, le voyant malade, était dans les plus grandes inquiétudes. Il ne quittait point son lit, il s'efforçait de le soulager, et lui de-manda souvent, avec les plus vives instances, la cause et l'origine de sa maladie. Titus le paya long-temps par des confidences dent la fausseté n'échappa pas à sa pénétration; mais enfin, vaincu par ses instances réitérées : Gisippus, lui dit-il les larmes aux yeux, si telle eût été la volonté des dieux , j'aurais vu avec plaisir le terme de ma carrière; car, ayant eu Poccasion d'éprouver ma constance et ma vertu» l'une et l'autre, je rougis

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de le dire, ont été vaincues. Mais j'attends la mort comme le juste châtiment de ma lâcheté. Je vais le montrer combien je suis vil et indigne de ton amitié; ce n'est qu'à toi , à toi seul , que je puis faire une pareille confidence. Il lui raconta alors son aventure, lui ndiqua la naissance, lui développa le progrès de son miour, lui fit part des combats qu'il avait essuyés, et ui avoua, en rougissant, de quel coté était restée la victoire. Il ajouta à ces aveux humilians et pénibles que, sentant combien sa passion était déraisonnable et indigne d'un honnête homme, il avait résolu, pour s'en punir, de se laisser mourir, chose dont il espérait bientôt venir à bout.

A ce discours , à ces larmes , Gisippus étonné resta quelque temps sans répondre. Quoique son amour ne fut pas bien vif, il l'était assez pour combattre un moment sa générosité; mais elle reprit bientôt l'ascendant qu'elle avait perdu , et lui fit conclure que la vie de son ami lui était plus chère que la possession de Sophronie. Titus, lui répondit-il en pleurant, si les reproches pouvaient avoir lieu dans une circonstance où tu as si grand besoin de consolation , je me plaindrais à toi de toi-même d'avoir pu cacher si long-temps à ton ami l'ardente passion dont tu es consumé.

Depuis que l'amitié nous unit, il ne me souvient pas d'avoir eu rien que je n'aie partagé avec toi, et dont tu n'aies été aussi maître que moi-même. Je ne ferais point d'exception dans le cas présent, quand les affaires seraient plus avancées qu'elles ne le sont; mais elles ne le sont pas assez pour que ce qui m'était destiné ne

puisse devenir, sans blesser l'honnêteté ni la bienséance, ton légitime partage. Crois qu'il en sera ainsi, et, si je refusais, dans cette occasion, de subordonner ma volonté à la tienne, que pourrais-je penser moi-même de l'amitié que je t'ai vouée? Il est vrai que je suis déjà fiancé avec Sophronie, que j'attendais le jour de mon mariage avec l'impatience de l'amour; mais, puisque cette passion a dans ton cœur plus d'énergie que dam le mien, que tu sais mieux connaître le mérite de celle qui en est l'objet, je te promets qu'elle entrera chez moi , non comme mon épouse, mais comme la tienne. Chasse donc ton noir chagrin, bannis ces idées noires, cette mélancolie; reprends ta santé, tes forces et ton enjouement, et attends, dans la joie et la tranquillité, la récompense que je ne saurais refuser sans lâcheté à la plus généreuse amitié qui fut jamais.

A ce discours, Titus sentit redoubler sa honte, dont la douce espérance de posséder ce qu'il aimait ne pouvait diminuer le sentiment. La raison lui faisait voir :jue, plus la générosité de Gisippus était grande, moins il devait souffrir qu'il l'exerçât. Combattu, attendri, ses larmes , ses sanglots permirent à peine un passage à cette réponse : Ami, ce que tu fais m'indique assez ce que je dois faire moi-même. AJDieu ne plaise que je reçoive pour épouse celle que Dieu t'a donnée pour telle, parce qu'il t'en a cru le plus digne. S'il eût voulu que cette femme m'appartînt, il ne te l'aurait pas destinée. Jouis avec plaisir du choix qu'il a fait de toi, remplis les volontés de son conseil secret, et laisse-moi me consumer dans les larmes qu'il m'a réservées; le temps ni ai-

dera à vaincre ma douleur, et tes désirs seront remplis, ou je succomberai h son excès, et mes peines seront terminées. Titus, reprit Gisippus, si notre amitU peut me permettre de te forcer à me complaire en quel, que chose et t'engager à m'obéir, c'est dans cette occasion que je veux déployer son autorité ; je te le répète, Sophronie sera ton épouse. Je sais assez quelle est la force et la puissance de l'amour 5 je sais que, plus d'une fois , il a conduit les amans à une fin malheureuse, et je te vois si affaibli, que je ne crois pas possible que tu résistes à la douleur : tu serais vaincu , tu tomberais sous le fardeau qui t'accable; et crois-tu que ton ami puisse te survivre?

Quoique Titus eût encore quelque honte d'accepter Sophronie , et qu'il voulût persister dans son refus, cependant, séduit par le discours de Gisippus, et surtout par sa passion : Ami , répondit-il d'un ton qui annonçait le trouble de son âme , si je fais ce que tu veux et ce dont tu me pries, je ne sais si je céderai plus à mon penchant qu'à tes désirs; mais, puisque ta générosité est si grande qu'elle ne veut point écouter mes justes refus, j'accepte tous les dons que tu me veux faire.

Il ne ..fut donc plus question que de chercher les moyens de faire réussir la chose. Pour venir à bout de notre dessein , répliqua Gisippus , voici , ce me semble , la route que nous devons tenir. Tu sais que Sophronie ne m'a été accordée qu'après beaucoup de négociations entre mes parens et les siens. Si j'allais dire à présent que je ne la veux point, quel scandale un

pareil refus ne causerait-il pas ! Je mettrais la division clans l'une et l'autre famille. Cependant cela ne m'inquiéterait guère si par là je pouvais te rendre maître de l'objet de te6 désirs. Mais ce moyen est fort douteux , et il pourrait fort bien arriver que tu ne profitasses pas de mon sacrifice, et que ses parens la mariassent à un autre. Ainsi il me paraît à propos, sauf ton meilleur avis, de continuer et d'achever ce que j'ai commencé. J'amènerai Sophrome dans ma maison , je ferai les noces -, le soir, dans le plus grand secret , tu iras coucher avec elle comme avec ta femme. Ensuite, lorsque lés circonstances le permettront, nous rendrons l'aventure publique. Qu'on agrée ou qu'on n'agrée pas ce mariage clandestin, il sera fait, et il ne sera au pouvoir de personne d'en briser les nœuds. Titus goûta fort cet expédient, et il ne fut pas plus tòt rétabli que son ami reçut Sophronie dans sa maison. Les noces furent magnifiques. La nuit venue, les dames mirent la nouvelle épouse dans le lit de son mari, et chacun se retira. L'appartement de Titus joignait celui de Gisippus, et l'on pouvait passer de l'un dans l'autre. Gisippus , ayant éteint les lumières, passa dans l'appartement de son ami , et lui dit d'aller se coucher avec sa femme. Titus, honteux et un peu humilié d'une générosité si grande et sflteoutenue, fit des difficultés pour y aller -, mais son ami, toujours franc , el dont les sentimens étaient à toute épreuve, fit si bien qu'il l'y détermina. Titus ne fut pas plus tôt avec elle, qu'il se mit à la caresser, et lui demanda tout bas, en lui serrant la main , si elle voulait être sa femme. So-

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phronie , qui le prenait pour Gisippus, répondit par un oui plein de douceur. Je brûle aussi d'être votre époux, reprit Titus ^ et, en lui disant cela, il lui mit au doigt un anneau de grand prix. Après cette cérémonie, qu'il jugea nécessaire, il jouit des droits d'époux, et goûta les plaisirs d'un amant heureux

Sur ces entrefaites, Titus ayant perdu son père, il reçut des lettres où on lui mandait de revenir promptement à Rome pour mettre ordre à sa succession. Comme ces lettres étaient pressantes, il résolut .le partir sans délai avec Sophronie ; ce qui ne pouvait s'exécuter qu'elle ne fût instruite de ce qui s'était passé à son sujet. Gisippus se chargea de ce soin, et lui déclara l'état des choses. La belle n'en pouvait rien croire. Mais Titus, pour lui certifier la vérité de son union avec elle, lui rappela plusieurs particularités secrètes que son mari seul pouvait connaître, ce qui l'étonna beaucoup. Après avoir exhalé sa douleur en plaintes et en reproches sur le tour qui lui avait été joué , reii»i jeune femme , faisant de nécessité vertu , tourna du coté de Titus l'amour qu'elle avait eu pour Gisippus. et suivit son mari à Rome, où elle fut honorablement accueillie.

Gisippus, demeuré a Athènes, eut à soutenir plusiens disgrâces de la part de ses concitov ns. On pro- ' fi ta de l'éloignemcnt de Titus pour cahaler contre lui ; cl l'on intrigua si bien , qu'il fut condamné, avec toute sa famille, à un exil perpétuel. De riche qu'il était, il devint si pauvre, que, se voyant réduit à la mendicité, il se traina comme il put Jusqu'à Rome, pour éprou-

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ver s'il restait encore quelques traces de son souvenir dans le cœur de Titus. Il apprit, en arrivant, qu'il vivait et qu'il jouissait de l'estime et de la bienveillance générale des Romains. Il se plaça à la porte de sa maifun , et attendit l'instant où il sortirait, n'osant se faire annoncer, tant il rougissait de l'état pitoyable où la fortune l'avait réduit. Titus sortit, et passa sans lui 1 ien dire. Gisippus , croyant qu'il l'avait aperçu et qu'il l'avait dédaigné, se retira outré de douleur et de resentiment, en pensant à tout ce qu'il avait fait pour lui. Il était déjà nuit, que ce Grec infortuné était encore à jeun. N'ayant ni argent ni ressources, et souhaitant plus la mort que la vie, il sort de la ville, va dans un lieu affreux, solitaire, voit une caverne, s'y enfonce, se jette sur la terre et attend le sommeil en arrosant de pleurs amers la pierre qui lui sert d'oreiller.

Le lendemain matin , deux voleurs arrivèrent à cette eaverne pour y partager le butin de la nuit. Ils se prirent de querelle entre eux; ils en vinrent aux mains, et le plus fort tua l'autre. Gisippus, témoin de cette aventure , crut avoir trouvé , sans se tuer lui-même , un moyen sur pour arriver à la mort qu'il désirait. Il resta auprès du cadavre, jusqu'à ce que la justice, instruite du fait, vint le saisir et l'emmena prisonnier. On l'interrogea ; il confessa le meurtre sans difficulté. Le préteur, qui se nommait Varron , ordonna qu'on le crucifiât , selon l'usage de ce temps.

Lorsqu'on allait le conduire au supplice , Titus était, par hasard, au prétoire. Il considère le criminel, et reconnaît son ami. Son premier désir est de le sauver j

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mais comment ? par quel moyen ? Il n'en connaît point d'autre que de s'accuser lui-même. Cette résolution prise : Yarron , s'écrie-t-il , rappelez ce malheureux;' ce n'est point lui qui est coupable, c'est moi, c'est moi. qui ai commis le meurtre. Hélas! j'ai assez offensé les dieux par ce forfait pour vouloir les offenser de nouveau en laissant subir à l'innocent la peine que je mérite. Yarron fut fort étonné, et surtout très-fàché que touie l'assemblée entendit son aveu. Mais, ne pouvant dissimuler avec honneur et enfreindre publiquement les lois, il fit relâcher Gisippus, et lui dit, en présence de Titus : Quelle folie d'avouer, sans raison , un crime que tu n'as pas commis, et dont l'imprudent aveu allait te coûter la vie! Tu t'avouais l'auteur du meurtre, et cet homme déclare que c'e^t lui. Gisippus leva les yeux, vit Titus. Il sentit alors que les soupçons qu'il avait formés sur sa reconnaissance étaient injustes, et qu'il ne s'avouait coupable que dour le sauver. Il dit aux juges, les larmes aux yeux : Certainement nul autre que moi n'est l'auteur du meurtre que Ton poursuit ; la pitié de Titus est désormais inutile : il faut que je périsse. Titus, de son coté, criait: Préteur, vous voyez que cet homme est étranger ; vous savez qu'il a été trouvé sans armes auprès de la caverne : il recherche la mort pour se sauver de la misère. Renvoyez-le , et donnezmoi la punition que je mérite.

La nouveauté de la dispute, sur un sujet de cette nature, surprit beaucoup les spectateurs; et Varron, plus étonné que personne des instances mutuelles de ces deux hommes pour s'excuser l'un l'autre, présuma qu'au

cun d'eux n'était coupable. Comme il pensait aux moyen de les délivrer, arrive un jeune homme, nommé Pu blius-Ambustus, qui passait pour un scélérat et un vo leur de profession. C'était lui qui avait commis l'homi cide dont les deux amis s'accusaient. Touché de compassion pour leur innocence: Préteur, s'écria-t-il, j puis vider la contestation qui est entre ces deux hommes. Il y a je ne sais quel dieu qui tourmente mon cœur et le porte à vous avouer mon crime. Nul d'eux n'es coupable; c'est moi qui ai tué l'homme dont on a trouvé le cadavre ce matin. J'ai aperçu dans la caverne, lorsque je partageais nos vols communs avec mon compagnon , cet homme qui dormait d'un profond sommeil. Quant à Titus, il n'est pas besoin que je cherche à le disculper; sa réputation parle assez pour lui. Jugezmoi donc, et envoyez-moi au supplice prescrit par les lois.

Octave, à qui le bruit de cette aventure extraordinaire était parvenu, les fit venir tous trois pour les interroger lui-même, et savoir ce qui les obligeait à demander la mort. Chacun lui avant dit sa raison, il renvoya les deux innocens, et fit grâce au coupable à leur considération.

Titus emmena son ami Gisippus; et, après lui avoir reproché son peu de confiance en son amitié, le caressa et le conduisit dans sa maison. Sophronie le reçut avec amitié; elle prit grand soin de rétablir sa santé, et s'efforça de lui faire oublier ses malheurs. Titus partagea avec lui tous ses biens, et lui fit épouser sa sœur, nommée Fulvia. Il lui dit ensuite : Tu peux

rester ici avec moi ou retourner a Athènes, et y jouir de tout ce que je t'ai donné. Mais Gisippus, forcé d'un coté par la sentence de son bannissement, et entraîné d'ailleurs par son attachement pour Titus, préféra Rome à sa patrie. Les deux familles se réunirent et vécurent dans la plus grande intimité; il semblait que 1 temps, loin de la diminuer, augmentât leur mu turili affection.

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