‹ Contes de Boccace; (volume 2)Chapitre 61 sur 68 · LE ROI PIERRE B ARAGON · texte numérisé non relu

LE ROI PIERRE B ARAGON

La générosité du roi Charles fut beaucoup louée, ex« ,epté par celles qui étaient de la faction des Gibelins /je roi ayant ordonné à Pampinée de parler, elle com mença ainsi :

Lorsque les Français furent chassés de Sicile, i! j avait à Païenne un apothicaire florentin, nommé Bc nard Puccini, père d'une fille jeune, jolie et prête à marier. Pierre d'Aragon, devenu maître du royaume, ce livrait, avec ses barons, à toutes sortes de plaisirs, surtout à ceux de la table et de la joute. Un jour qu'il prenait le divertissement de la course, dans un tournoi , la fille de Bernard, la belle Lise, c'était son nom, le vit courir, d'une fenêtre où elle était avec plusieurs femmes. Elle le considéra avec tant d'attention, et ses traits la frappèrent tellement, que l'amour entra dans son cœur avec l'image du prince. La fête finie, et de

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maison de son père, elle ne s'occupa que de sa passion et de l'objet qui l'avait fait naître. Mais comment combler la distance qui la séparait de son amant? Dans sa condition, quel espoir pouvait-elle former? Voilà les réflexions qui la tourmentaient. Cependant elle ne voulait point renoncer au plaisir d'aimer le roi , qui , ignorant ses dispositions favorables , vivait sans songer à elle. Une passion si folle et si constamment entretenue dans un cœur jeune et ardent, y produisit une mélancolie profonde, qui dégénéra bientôt en une maladie très-dangereuse. Le père et la mère, désolés, lui donnaient les secours qu'ils jugeaient nécessaires ; tous étaient inutiles, la jeune fille avait résolu de mourir.

Cependant il lui prit un jour fantaisie, lorsque son père lui demandait ce qui pouvait lui faire plaisir, de découvrir enfin, avant sa mort, sa passion à l'objet qui la lui avait inspirée. Il y avait à la cour du roi un musicien, nommé Minuce d'Arezzo, qui était en faveur; elle pria son père de le faire venir. Le père , croyant qu'elle voulait entendre chanter ce virtuose, l'appela sans perdre un moment. Après avoir adressé à Lise quelques paroles gracieuses et consolantes, le musicien pinça doucement sa guitare, chanta quelques chansons; mais cette musique, loin de consoler la malheureuse Lise, portait une nouvelle tristesse dans son cœur, et ne faisait qu'alimenter le feu qui la dévorait. Elle dit ensuite qu'elle voulait parler seule à Minuce; et, lorsque chacun fut retiré, elle lui dévoila, avec un peu de honte, toute la faiblesse de son pauvre cœur.

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Minuce, étonné d'une pareille confidence, hésita quelque temps-, mais, réfléchissant que, sans blesser l'honnêteté, il pouvait servir cette fille malheureuse: Lise, lui dit-il, je vous jure (et croyez-en mes sermens) que, loin de vous blâmer, je vous loue d'avoir si bien placé votre tendresse. Comptez sur mes bons offices ; .-ovez persuadée qu'avant trois jours je vous apporterai des nouvelles consolantes-, et. pour ne point perdre <ie temps, je vous quitte.

Minuce alla trouver Nicolas de Sienne, le meilleur fie? poètes de son temps, et le supplia de lui composer une pièce de vers où la passion de Lise fût exprimée dans un langage digne d'elle.

Minuce eomnosn sur ces paroles un air tendre et doux, analogue au sujet. Le troisième jour, il se présenta au dîner du roi, qui lui commanda de chanter quelque elione. Il pinça sa guitare avec tant de mollesse, il chanta avec tant de vérité les expressions d'un amour malheureux, que tous les spectateurs, et surtout {eroi , immobiles de plaisir et d'étonnement, semblaienl être en extase. Quand il eut fini, le roi lui demanda d'où venait cette chanson, qu'il n'avait jamais enteaque. Sire, répondit-il, il n'y a pas encore trois jours que les paroles et la musique sont faites; et, le roi lui en demandant le moiif et l'objet : Je n'oserais le dire à d'autre qu'à votre majesté, ajouta-t-il. Le roi, curieux de l'entendre, le fit venir dans son appartement. Minuce lui conta alors tout ce qu'il avait appris. Le roi, flatté de cette nouvelle, donna des éloges à Lise, ajoutant qu'une fille aussi honnête, aussi aimable, était bien

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faite pour inspirer de la compassion, et qu'il pouvait, de sa part, aller la consoler, et lui annoncer que, ce jour même, il se présenterait chez elle.

Minuce, au comble de la pie, court, sans s'arrêter nulle part, raconter à la jeune fille le succès de son entreprise. Il lui détaille ce qu'il a fait, lui répète l'heureuse chanson qui lui avait été d'un si grand secours. Lise fut si joyeuse et si contente, que, dès cet instnnllà même, sa maladie diminua visiblement. Elle attendit, non sans un peu d'impatience, l'heure fortunée où elle devait voir son maître et son amant. A l'heure dite, le roi monte à cheval, comme pour aller à la promenade, se rend devant la maison de l'apothicaire; ei . ayant fait dire qu'on lui ouvrît son jardin , il y descendit, s'y promena quelque temps; puis il demanda au père de Lise où était sa fille, s'il ne l'avait pas encore mariée. Sire, répondit l'apothicaire, elle ne l'es! pas encore : depuis fort long-temps une maladie de langueur la consume, et c'est de ce matin seulement que ses douleurs semblent un peu affaiblies. Le roi comprit fort bien ce que signifiait cette meilleure santé. Ce serait dommage, dit-il, que le monde fût privé d'une si belle personne; je veux aller la voir. Il monte dans sa chambre, accompagné de deu\ personnes seulement , s'approche du lit où la jeune fille, un peu soulevée sur son oreiller, l'attendait avec impatience. Que veut dire ceci, dit-il, lui prenant la main, ma belle enfant? vous, qui êtes faite pour inspirer le plaisir, vous vous laissez déchirer par la douleur! Pour l'amour de moi, rctablissez-vous, reprenez votre première santé. La jeune

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fille, qui sentait presser ses mains dans celles d'un amant adoré, quoiqu'elle éprouvât un peu d'embarras, ressentait dans le fond de son cœur la joie la plus vive. Hélas! sire, répondit-elle, la maladie dont vous me voyez accablée ne vient que d'avoir voulu me charger d'un fardeau peu proportionné à la faiblesse de mes forces ; mais vos bontés vont bientôt m'en délivrer. Le ici comprenait très-bien le sens de ces expressions couvertes, et il maudissait tout bas la fortune qui l'avait fait naître dans une condition si obscure. Après avoir demeuré quelque temps avec la malade , et lui avoir donné toutes les consolations qu'il savait capables de faire impression sur elle, il sortit.

L'humanité du roi fut fort louée, et fit grand honneur à l'apothicaire et à sa fille. Celle-ci, plus satisfaite de cette glorieuse visite qu'amante l'ait jamais été des plus grandes faveurs de son amant, entrevoyant quelque lueur d'espérance , guérit bientôt , et devint plus belle que jamais.

Cependant le roi délibéra, avec la reine, de quelle manière il devait récompenser un amour si vif. Montant un jour à cheval avec plusieurs seigneurs de sa cour, il se rendit dans la maison de l'apothicaire. La reine , accompagnée de quelques dames , y vint bientôt après. On fit appeler l'apothicaire et sa fille. Aimable fille, dit le roi à celle-ci, l'amitié que vous avez pour moi vous fait grand honneur dans mon esprit; je veux vous en récompenser. Vousêtes en âge d'être mariée; c'est moi quichoisirai votre mari. Cependant jeserai toujours votre chevalier , et je ne veux d'autre prix de mon dévoueuiLiii qu un sea.' baiser.

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que la honte faisait rougir, répondit que la volonté du roi serait la sienne. Le prince fit appeler le père et la mère, et un jeune gentilhomme, peu doué des dons de la fortune , et qui se nommait Perdicon. Il mit plusieurs anneaux dans la main de celui-ci , et lui fit épouser Lise. Il leur donna ensuite, outre plusieurs dìjoux de très-grand prix , Ceffàlu et Calatabelloté , deux terres d'un très-grand revenu , en disant à Perlicon : Nous te donnons cela pour le mariage de ta femme; tu recevras à l'avenir d'autres preuves de notre bienveillance. Maintenant, dit-il à Lise, voulez-vous bien permettre que je recueille le fruit de votre amour, et, sans attendre de réponse, il lui donna un baiser sur le front.

Perdicon, Lise et ses parens, tout le monde fut content. On célébra les noces avec magnificence. Le roi, fidèle à sa promesse , fut toute sa vie le chevalier de la jeune mariée, et, dans tous les faits d'armes, il parut toujours avec des devises qu'elle lui envoyait.

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