LE ROI CANDAULE
Vous êtes tous des imbéciles ; j'étais derrière ce paravant, leur répondit Gigès, qui voulait leur donner .e change sur ce qui venait de se passer : en un mot , il crut devoir se donner de garde de faire une seconde expérience de la vertu de Fanneau en leur présence . et c'est pour cette raison qu'il les traita de fous et de visionnaires. Après avoir tâché de leur faire prendre le change sur la vérité de ce qui venait d'arriver , et désirant de faire plus particulièrement l'essai de cette bague magique, il ressortit, et il vint chez le roi, Le chaton de sa bague était tourné vers le creux de ia main , comme il l'avait en entrant chez lui. Alors il s'aperçut qu'il voyait et qu'il entendait tout le monde s:;ns être vu de personne. Pour s'en convaincre d'une manière irrévocable, il s'avisa de toucher un courtisan sur l'épaule, qui lui parut tout surpris de n'avoir pu voir d'où le coup était parti , et qui ne cessait de tourner la tête de tous côtés pour tâcher de découvrir si quelqu'un le suivait.
Il serait difficile d'exprimer la joie de Gigès. Il ne douta point que les dieux ne le protégeassent et ne lui eussent envoyé ce secours pour se défaire de Candaule. I! voulut se donner un plaisir qu'il n'avait point encore eu : il alla chez la reine. Cette princesse était seule avec Euphémie, la plus chère de ses femmes et la confidente de ious ses secrets. Admires-tu, lui disait-elle au moment qu'il entrait, la fatalité de ma destinée? Il n'est rien de plus vrai que j'étais réservée pour un autre que pour Candaule, tout amoureux fou qu'il est de moi , ou plutôt à cause de sa folie même. Je me suis vue
le roi candaule. 549
obligée d'aimer ce prince : il était mon époux et mon roi ; mais ses extravagances ont commencé par me refroidir, et sa lâcheté me l'a rendu odieux. Dès le moment que j'ai appris qu'il m'avait prostituée aux regards de Gigès, j'ai rompu tous les liens qui m'attachaient à lui. Mais, te le dirai-je, ma chère Euphémie? j'estime, j'aime déjà , j'adore même Gigès. Dans le dernier entretien que j'ai eu avec lui, la douceur de sa physionomie et l'éloquence de ses paroles ont fait une impression sur moi que je ne puis surmonter, et je sens qu'il faut que je meure ou que je l'épouse. N'est-ce pas une preuve que le ciel l'avait ainsi ordonné ? Nous donnerait-il ces sentimens , s'il ne voulait que nous y déférassions ? J'obéis aux dieux quand je cède à mon penchant, et, quand je ne suis pas maîtresse de ne point aimer, je conclus qu'ils ont voulu que j'aimasse. Gigès, continua-t-elle , a joui d'un privilège qui n'appartient qu'à mon mari ; il m'a vue toute nue par l'indiscrétion du roi : si le roi m'eût estimée , il ne m'eût point avilie de la sorte. Il est de mon honneur de me venger de ce mépris : il ne faut pas qu'il existe deux hommes qui aient joui à mon égard d'un droit qui n'appartient qu'à un époux : la nature et la loi me. défendent d'avoir deux maris. Je dois donc me défaire de celui qui m'a mésestimée au point de faire partager ses droits à un autre, ^'ailleurs, j'aime Gigès; il m'aime aussi : il n'en faut pas davantage pour justifier mon dessein
Gigès, transporté de joie-d'entendre ainsi parler la reine, oublia qu'il était invisible -, et, se jetant brusquement à ses pieds : Ah! madame, lui dit-il, que je sais
55o LE ROI CANDAULE.
bon gré aux dieux de vous avoir inspirée de la sorte . N'en doutez point, ils avaient ordonné cet amour. Eh! qui doit vous être plus cher que Gigès ? Il vous estime, il vous adore , il vous adorera toujours ; l'indigne Candaule ne mérite aucun ménagement. Oui, madame haïssez-le cet époux qui vous a trahie et qui doit vou déplaire. S'il vous eût aimée, il se serait conduit diffé remment. Gigès ne vous trahira jamais ; il cherchera tous les moyens de vous rendre heureuse; vous pouvez compter sur son inviolable fidélité.
La reine fit un grand cri à ce discours inattendu. Elle reconnaissait la voix de son amant, mais elle ne le voyait point, et, ce qui redoublait s-a frayeur, eue se sentait embrasser les genoux. Elle fit de vains efforts pour se lever ; elle était retenue par des bras invisibles. La voix de Gigès avait causé la même alarme à Euphémie, qui joignit ses cris à ceux de la reine. On sut presque aussitôt, dans le reste de l'appartement, le prodige qui venait d'arriver dans la chambre de la princesse, car ses autres femmes accoururent au bruit qu'elle avait fait.
Gigès, se reprochant son imprudence, n'eut garde de se montrer. Il se releva et se plaça dans un endroit de la chambre d'où il pouvait contempler à son aise les charmes de l'objet dont il était enflammé.
Gigès revint chez lui sans se montrer à la reine , parce qu'elle n'était point seule. Cette princesse était rêveuse. La voix qu'elle avait entendue était toujours présente à son imagination 5 elle brûlait d'impatience de revoir son amant pour lui faire oart de ce qui lui
LE ROI CANDÀULE. 55 1
était arrivé, et pour lui demander l'explication de ce phénomène , dans le cas qu'il fut son ouvrage.
Il revint le lendemain, pendant que le roi était enfermé avec les prêtres, qu'il consultait sur cet événement. La reine s'entretenait avec Euphémie de la singularité de se prodige. Gigès se mit à ses pieds sans se faire voir. Ne craignez rien, madame, lui dit-il, c'est votre fidèle amant qui est à vosgenoux ; et, dans le même temps, il tourna son anneau, et il se laissa voir h celle princesse. Elle fit un cri de joie et d'étonnement. Jl l'eut bientôt rassurée. Elle voulut apprendre alors piquel moyen il savait ainsi disparaître, Gigès lui raconta son aventure après qu'on eut fait retirer Euphémie. Ils ne doutèrent point, l'un et l'autre, que le ciel ne se fût intéressé pour eux, en mettant entre leurs mains un moyen si sûr de se délivrer de Candaule.
La mort de ce prince fut donc résolue. Il fallait se hâter, de peur que le fait vînt à être éclairci, et qu'on ne sût que Gigès était cet être invisible qui avait causé tant de frayeur dans le palais.
Le roi, après avoir consulté les prêtres de ses dieux , en avait appris qu'il fallait que ce fut un jeu de quelque homme adroit qui cherchait à se divertir, et il avait résolu d'approfondir ce mvstère. Il était temps de prévenir ses recherches; les domestiques de Gigès pouvaient parler. La reine et son amant convinrent qu'il n'y avait pas de temps à perdre.
Gigès rentra la nuit dans le palais , et il se tint avec un poignard à la main à l'entrée du vestibule qui conduisait à l'appartement où la reine couchait. Il crut
5$3 LE KPI CAKDAULE.
devoir cxcc; le;- son projet devant témoins, afin qu'on n'imputât à personne la mort du prince. Le roi , accompagné de plusieurs courtisans et de plusieurs valets, passe quelques momens après pour se rendre à l'appartement de la reine. Gigès s'avance, lui perce le sein, et le laisse mo; t sur la place. Ce meurtre causa une frayeur d'autant plus grande, qu'on ne vit point la main qui avait frappé le roi. Chacun regarda sa mort comme un miracle. La reine, qui en fut instruite sur-le-champ, feignit une douleur mortelle. Cependant Cxigès ne tarda pas à se montrer, et feignit d'être accouru au bruit de cette mort , dont la nouvelle fut bientôt répandue dans tout le palais. Comme il était du tang des Mermnades , qui descendaient d'Hercule , et que Candaule ne laissait point d'enians, il fut bientôt déclaré roi, par les brigues secrètes de la reine, et par les suffrages des gi-rnids. Il épousa depuis cette princesse} et l'oracle eje x elphes ayant confirmé son élection, il fut reconnu de loas pour le légitime successeur de la couronne 5 et c'est par lui que commença la troisième dynastie des rois de Lidie.