‹ Contes de Boccace; (volume 3)Chapitre 1 sur 45 · Contes de Boccace; · texte numérisé non relu

Contes de Boccace;

L'an i348, Florence, la plus belle de toutes les villes d'Italie, fut envahie par la peste. Après avoir dévasté diverses contrées de l'Orient, cet horrible fléau s'était jeté sur les rives occidentales, d'où la juste colère de Dieu , sans doute , l'appela dans notre ville. Les magistrats n'oublièrent rien pour mettre les habitans à l'abri de la contagion ; mais ni le soin qu'on eut de nettoyer les rues des immondices, ni la précaution de n'y laisser entrer

aucun malade, ni les prières et les processions publiques , ni d'autres réglemens très-sages , ne purent arrêter ses rapides progrès.

0 combien de grands palais, de belles maisons, de nobles demeures, auparavant remplies de familles nombreuses, restèrent vides de maîtres et de serviteurs ! O combien de races illustres, combien d'opulens héritages, combien de richesses péniblement amassées demeurèrent sans successeurs ! Combien d'hommes de mérite , de femmes t>elles et jolies, de jeunes gens aimables et braves, que Gallien, Hippocrate, ou Esculape lui-même auraient jugés dans l'état de santé la plus parfaite, dînèrent le matin avec leurs parens, leurs compagnons, leurs amis, et soupèrent le soir, aux enfers, avec leurs ancêtres !

Mais écartons ces affligeantes images, et, pour borner là la peinture de tant de malheurs, disons comme, pendant le temps de cette calamité, sept jeunes dames se rencontrèrent, un mardi matin , dans l'église de Sainte-Marie-Nouvelle. Elles portaient toutes, selon la circonstance, des habits de deuil, ainsi que me l'a rapporté une personne

digne de foi, de qui je tiens les principaux détails de mon récit.

J'appellerai la première, qui était la plus âgée, Pampinëe; la seconde, F lamette; la troisième, Philornène; la quatrième, Emilie; la cinquième, Laurette; la sixième, Néiphile; et je donnerai, non sans sujet, à la dernière, le nom d'Elise.

Dès que ces dames se furent reconnues à la fin de l'office, elles s'approchèrent l'une de l'autre, et formèrent un cercle dans une partie retirée de l'église. Après s'être abordées d'un air bien consterné, elles s'entretinrent naturellement du fléau qui désolait leur patrie. Pampinée, voyant la conversation prendre la plus sombre couleur, se hâta de prendre la parole :

Mes chères amies, vous avez sans doute ouï dire que celui qui use honnêtement de son droit ne fait injure à personne. Rien n'est plus naturel à tout ce qui respire que de chercher à conserver sa vie par tous les moyens légitimes. Les lois le reconnaissent , en absolvant le meurtre même quand on ne l'a commis que pour se défendre. Hé bien! ce que nous venons de faire aujourd'hui

même dans le saint temple, notre conduite d'hier, nos actions de tous les jours, prouvent assez que chacune de nous craint pour ses jours, et la chose est loin de m étonner. Mais, ce qui me surprend fort, c'est que, douées d'un jugement de femme, nous n'usions pas de quelque remède contre l'objet de nos justes terreurs. 11 faut pourtant songer à conserver notre santé et à nous garantir de l'ennui du mieux qu'il nous sera possible.

Pendant qu'elles s'entretiennent ainsi elles voient entrer dans l'église trois jeunes gens. L'un d'eux s'appelait Pamphile; l'autre, Philotraste; et le dernier, Dioneo : tous trois polis, affables et bien faits. Ils étaient venus en ce lieu dans l'espérance d'y rencontrer leurs maîtresses, qui effectivement se trouvèrent parmi ces dames, dont les autres étaient leurs parentes.

On alla dans un endroit de la campagne que le feuillage des arbres rendait impénétrable aux rayons du soleil, où la terre était couverte d'un tapis de verdure , et où l'on respirait un air frais et délicieux. Tous s'élant assis en cercle , selon l'avis de Pampinée :

Le soleil, leur dit-elle, n'est qu'au milieu de sa course, et la chaleur est encore bien vive : ne quittons pas ces ombrages où le doux zéphir semble avoir établi son séjour. Voilà des tables et des échecs pour ceux qui voudront jouer; mais, si mon avis est suivi, on n'y touchera point. Dans le jeu, le plaisir n'est pas réciproque; presque toujours l'un des joueurs s'impatiente et se fâche, ce qui diminue beaucoup l'agrément de son adversaire, ainsi que celui des spectateurs. Ne vaudraitil pas mieux raconter quelques histoires, dire quelques jolis contes, en fabriquer même, si l'on n'en sait pas? Dans ces sortes d'amusemens, parler et écouter, tout est plaisir. Si vous m'approuvez, chacun de nous pourra raconter sa petite nouvelle'avant que le soleil ne soit descendu sur l'horizon , et que les cigales des oliviers aient cessé leurs chants monotones. Je ne veux point cependant forcer en ceci vos inclinations, et je vous laisse entièrement libres, si mon genre de divertissement ne vous agrée, de choisir tout autre qui sera mieux de votre goût.

La compagnie accueillit, à l'unanimité, cette agréable proposition.

Puisque vous êtes tous de mon sentiment, reprit Pampinée, je veux, pendant la durée de mon empire, qu'il soit permis à chacun de choisir le sujet que sa fantaisie lui inspirera. Se tournant alors vers Pamphile, qui était assis à sa droite, elle le pria gracieusement de commencer, et Pamphile obéit en racontant l'histoire que vous allez lire.

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