SAINT CHAPELET
Il convient, mes chères dames, de commencer touteig choses au nom du souverain Créateur : c'est à moi, qui ouvre la scène, de remplir ce devoir en vous racontant une de ses plus grandes merveilles, et en vous prouvant, par un exemple remarquable, qu'il ne faut jamais désespérer de la divine Providence. Célébrons à jamais sa miséricorde infinie, et abaissons notre esprit devant ses impénétrables volontés. Outre que les choses dici - bas sont périssables et de peu de durée, notre vie est encore environnée de soucis, sujette à mille dangers, que nous ne saurions éviter ni même connaître sans une grâce spéciale du Tout-Puissant. Mais il ne faut pas croire qu il nous accorde ces secours par égard pour notre mérite; nous ne les devons qu à sa bonté et à l'intercession des bienheureux qui partagent son éternité et sa gloire. Autrefois mortels et fragiles comme nous, ce sont autant d'avocats zélés, toujours prêts à porter nos vœux et nos prières aux pieds du Juge suprême. Nous devons d'autant plus admirer son inépuisable libéralité,
qu'il nous arrive souvent de choisir au ciel des protecteurs qui n'y entrèrent jamais. Mais Dieu, qui lit dans les eœurs les plus caches , n'ayant égard qu'à la pureté de 1 intention, ne laisse pas d'exaucer nos prières. L'histoire suivante confirmera ce que j'avance.
11 y avait autrefois en France un nommé François Musciat, qui, de riche marchand, était devenu un grand seigneur de la cour. Il eut ordre d'accompagner en Toscane Charles Sans-Terre1, frère du roi de France, que le pape Boniface y avait appelé. Ayant dérangé ses affaires par des dépenses excessives, et voyant l'impossibilité d'y rétablir l'ordre avant son départ, il se détermina à les mettre entre les mains de plusieurs personnes. Une seule chose l'embarrassait; c'était de
1 Quoique parmi les frères des rois de France , on ne trouve aucun Charles surnommé Sans -Terre, il est évident qu'il s'agit ici de Charles , comte de "Valois , frère du roi Philippe-le-Bel , qui fut effectivement appelé en Italie par le pape Bouiface Vili, ^ vers l'an 1299»
Ce pontife l'ayant envoyé a Florence, agitée par plusieurs factions, pour tâcher d'y ramener le calme, ce prince chassa de cette ville plusieurs illustres personnages, ennemis du Saint- Siège, parmi lesquels se trouva Le Dante, dont les biens furent pillés, et dont la maison fut rasée. Le poète se vengea du pape et de Charles de Valois en les plaçant tous deux dans l'enfer de sa Divine Comédie.
Le comte de Valois mourut a Nogeiil en i3a.fj.
DE BOCC&CE. 4'
trouver un homme assez intelligent pour recouvrer les sommes qui lui étaient dues par plusieurs Bourguignons. Il savait que les Bourguignons étaient gens de mauvaise composition, chicaneurs , brouillons , calomniateurs, sans honneur et sans foi *, tels enfin , quii n'avait encore pu rencontrer un homme assez méchant pour leur tenir tète. Après avoir long-temps réfléchi sur cet objet, il se souvint d'un certain Chapelet Duprat, qu'il avait vu venir souvent dans sa maison à Paris. Le véritable nom de cet homme était Chapel -, mais» à cause de sa petite stature, les Français lui donnèrent celui de Chapelet, ignorant peut-être la signification que ce mot avait ailleurs. Quoi qu'il en soit, il était connu presque partout sous ce dernier nom.
Ce Chapelet était un si galant homme, que, notaire de sa profession , et notaire peu employé , il aurait été au désespoir si un seul acte eût passé par ses mains sans être entaché de faux. Il en eût fait plus volontiers de pareils pour rien que de valides pour un gros salaire. Avait-on besoin d'un faux témoin ? il était toujours prêt ; souvent même n'attendait-il pas qu'on l'en priât. Comme on était alors en France fort religieux pour les sermens, et que cet homme ne se faisait aucun scrupule de se parjurer, il gagnait toujours son procès quand le juge était obligé de s'en rapporter à sa bonne foi. Sou grand amusement était de semer le trouble et la division dans les familles, et sa plus
1 Boccace ne confondrait - il pas les Bourguignons avec les JNonnauds de son temps ?