‹ Contes de Boccace; (volume 3)Chapitre 11 sur 45 · LE ROI DE CHYPRE · texte numérisé non relu

LE ROI DE CHYPRE

La reine n'avait plus d'ordre à donner qu'à Elise ; mais sans l'attendre, cette dame prit la parole, et dit d'un air riant: Mes chères amies, un mot proféré au hasard et sans dessein prémédite est souvent plus efficace pour corriger certaines gens que ne pourraient l'être les remontrances et les reproches les plus vifs. Madame Laurette vient de nous le faire voir par son histoire , et vous le verrez aussi par celle que je vais vous conter en peu de mots. Ces sortes de traits sont bons à retenir, de quelque part qu'ils viennent, parce qu'on peut les appliquer dans l'occasion, et, mieux encore, en faire soi-même son profit,

Du temps du premier roi de Chypre1, après la con-

1 En 1191, Richard, roi d'Angleterre, allant a la Terre-Sainte, fit la conquête de l'île de Chypre, et la donna , quelque tcinpf

quête de la Terre-Sainte par Godefroi de Bouillon, une d.unc de Gascogne alla par dévotion à Jérusalem visiter le saint sépulcre. A sou réïour elle passa à Chypre, ou elle fut insultée et indignement outragée par de mauvais garneinens. Elle s'en plaignit au magistrat, et, n'en ayant obtenu aucune sorte de satisfaction, elle résolut de s'adresser au roi lui-même. Mais on lui dit qu'elle perdrait son temps et ses pas ; que ce prince e'tait si indolent et si peu respecte, que, loin de réprimer les insultes qu'on faisait à autrui, il souffrait tranquillement celles qui lui étaient finies à lui-même ; au point que, pour le moindre sujet de mécontentement, on pouvait, avec impunite, décharger sou cœur devant lui de la manière la moins révérencieuse et la moins mesurée.

Sur cet avis, la dame, désespérant de pouvoir obtenir la moindre satisfaction de l'outrage qu elle avait essuyé, se proposa de se venger du moins sur l'indolence et la lâcheté de ce roi. Elle se présenta devant lui, fondant en larmes : Je ne viens pas, sire, lui ditelle, dans l'espérance d'avoir justice des insultes que j'ai reçues de quelques-uns de vos sujets-, je viens seulement supplier votre majesté de m apprendre comment elle fait pour pouvoir supporter les affronts et les injures

après , à Guy de Lusignan , sous le titre de royaume , pour le dédommager de celui de Jérusalem, qu'il avait perdu daus les guerres de Palestine. Ce fut le premier roi de Clrypre. Le portrait qu'en fait Boccace convient assez a Lusignan , qui , pendant tout le temps qu'il fut sur le trône de Jérusalem , ou prisonnier chez les Sarrasins, ou simple chevalier dans les armées chrétiennes» se montra presque toujours faible , sans talens^sans fermeté.

qu elle essuie tous les jours , à ce qu'on ma assure'. Peutqu'à votre exemple, sire, je pourrai souffrir patiemment l'outrage qui m'a été fait, et dont je vous ferais volontiers le cadeau, sii m'était possible, puisque vous avez une si belle patience pour les endurer.

Le roi, jusqu'alors insensible à tout, ne le fut point à ce discours, et, comme s'il fût sorti d'un profond sommeil, il s'arma de vigueur, commença par punir sévèrement ceux qui avaient offensé cette dame, et fut depuis très-exact à réprimer les attentats commis contre l'honîieur de sa couronne.

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LES RAILLEUSES RAILLEES

Après l'anecdote de la belle Elise, la reine, voyant que chacun (3e ses sujets avait rempli sa tâche, se disposa à accomplir la sienne avec une grâce toute féminine. Mes aimables dames, dit-elle, de même que les étoiles sont l'ornement des deux par une nuit pure et sereine, et que les fleurs embellissent les prairies au joyeux retour du printemps, les bons mots et les anecdotes, cités à propos, font l'agrément et le plaisir de la conversation. C'est à nous, de préférence, quii appartient de raconter ces sortes de traits d'esprit, parce qu ils consistent ordinairement en peu de mots , en laissant aux hommes les histoires de plus longue haleine. Peu de femmes, il est vrai, sont aujourd'hui capables de sentir le mérite d'une saillie ou d'y répondre à propos. Cet aveu, je le fais avec peine, car je ne puis parler contre notre sexe en général sans qu'il n'en rejaillisse quelque

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chose sur nous-mêmes-, mais, je ne dois pas moins l'avouer, la plupart des damée ont substitue l'amour de la parure et de la frivolité' au soin qu'elles prenaient autrefois de cultiver leur raison. Une erreur surtout révoltante, c'est de les voir s estimer et se croire estimées en proportion du nombre et du prix de leurs atours. La plus chargée de broderies, de pompons et de dorures, peuse valoir plus que les autres, sans considérer que, si on revêtait un âne des mêmes ajustemens et de plus riches encore, il ne mériterait pas pour cela d être honoré autrement que comme un âne. On peut comparer celles qui sont ainsi parées à des statues de marbre propres seulement à parler aux yeux. Muettes, froides, insensibles, elles écoutent tout sans répondre, ou, si elles s'y hasardent, c'est pour faire désirer, à leur honneur, qu'elles eussent gardé le silence. A les croire, il ne convient pas aux femmes d'avoir de l'esprit 5 et c'est une preuve de vertu que de ne pas savoir s'entretenir avec les gens du grand monde, comme sii n'y avait d honnêtes femmes que celles qui se bornent à causer avec leur servante, leur boulangère ou leur blanchisseuse. Croyez-vous, mes chères amies , que , si nous n'étions propres qu'à converser avec ces sortes de personnes, la nature nous eût fait don des mêmes facultés dont elle a doué l'autre sexe ? Il est vrai qu'en matière de plaisanteries et de bons mots , comme en toute autre chose , il faut considérer le temps, le lieu où l'on parle, et connaître surtout la trempe d'esprit de la personne à qui Ton s'adresse ; car il arrive que telle qui croit faire rire aux dépens d'autrui attire la plaisanterie sur elle-même , pour n'avoir pas bien mesuré ses for-

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ces avec celles de son adversaire. Mon histoire vous en fournira peut-cire un exemple.

Il n'y a pas long-temps que la ville de Bologne possédait un très-habile médecin , nomme' maitre Albert. A l'âge de soixante ans , son esprit était encore plein de jeunesse et de fraîcheur-, et , en dépit de son corps épuisé par 1 âge et l'étude, son cœur n'avait pas plus vieilli que sou esprit. Il aperçut uu jour, à sa fenêtre, une très-jolie veuve, nommée, à ce que plusieurs personnes m'ont dit, Marguerite Ghisoliéri. Cette dame fit une telle impression sur lui, qu il perdit dès lors le repos et l'amour de son état. Comme s'il eût été encore dans la vigueur de l'âge, il allait et venait sans cesse, tantôt à pied et tantôt à cheval , sous ses fenêtres -, et, s il avait passé le jour sans la voir, il était sur de ne pas fermer 1 œil de la nuit. La belle veuve ne tarda pas , ainsi que plusieurs autres dames ses voisines, de s'apercevoir de cette affectation et d'en deviner le motif. C'en fut assez pour attirer leurs communes risées sur un homme de cet âge et de cette

gravité, qui devenait si follement amoureux, commesi cette passion ne pouvait ou ne devait se faire sentir qu'aux jeunes gens sans expérience.

Un jour de fête, que le docteur continuait ses promenades devant le logis de madame Ghisoliéri, il la trouva assise sur le seuil de sa porte, avec plusieurs de ses amiest La jeune veuve l'ayant aperçu de fort loin, complota aussitôt avec ses compagnes de le bien accueillir, afin d'avoir occasion de rire à ses dépens. Elles se lèvent pour le sa-

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luer, et, l'ayant ensuite engage d'entrer dans une cour pour respirer le frais, elles le régalèrent de confitures, de fruits et de vins excellens. Sur la fin de la collation , elles lui demandèrent, en termes honnêtes et ménagés, comment il avait pu s'éprendre d'une dame qui avait plusieurs soupirans , tous jeunes , aimables , pleins de grâces et de gentillesse.

Le médecin comprit le badinage et en fut piqué ; s'adressant aussitôt à la veuve, il répoudit d'un ton également poli, mais accompagné d'un sourire malin : Madame, aucune personne sage ne sera étonnée de me voir amoureux , et encore moins de vous qui en valez si fort la peine. Si les années ôtent les moyens de donner de grandes preuves de son amour, elles ne nous enlèvent cependant pas les désirs ni le discernement qu'il faut pour voir ce qui est vraiment aimable-, au contraire, notre expérience nous fait mieux distinguer qu'autrefois le mérite et la beauté. Mais voulez-vous savoir ce qui m'a enhardi à vous dévoiler ma passion ? C'est , madame , que je me suis plusieurs fois trouvé en divers lieux où j'ai vu des dames goûter avec des poireaux. Quoique le poireau ne soit pas un manger fort délicat, il est certain que la tête est re qu'il a de moins mauvais et de moins désagréable au goût. Cependant, par un caprice trop ordinaire à votre sexe, j'ai vu plusieurs de ces mêmes dames prendre le poireau par la tête et savourer les feuilles vertes , qui ont pourtant uh fort vilain goût. Que savais-je, madame, si en fait damans, vous n'auriez pas un semblable caprice ? et, dans ce cas, je devais naturellement m attendre à être préféré à tous les autres.

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Ce discours, auquel on ne s'attendait guère, ferma I;i bouche de la veuve et de ses compagnes. Noire témérité T dit madame Ghisoliéri au médecin, a reçu le juste châtiment qu elle méritait-, je vous prie néanmoins , monsieur d être bien persuadé que, loin de vous en vouloir, je suis très* flattée des sentimens que je vous ai inspirés. Je fais cas de votre amitié comme de celle d'un homme aimable-, ainsi comptez sur ma reconnaissance et sur tout ce qui dépendra de moi pour vous obliger, persuadée que vous n'exigerez rien que d'honnête.

Maître Albert remercia la veuve de ses offres obligeantes. Puis il se leva , prit congé de la compagnie, et se retira avec un sourire ironique. La dame se tro^ a fort sotte, et se reprocha plus d'une fois d'avoir voulu badiner un homme qui en savait beaucoup plus qu'elle sur l'article de la raillerie. Si vous êtes sages, mes chères amies, vous profiterez de son imprudence.

Le soleil allait se coucher, et la chaleur était fort diminuée lorsque cette dernière histoire fut terminée. Mes chères compagnes, dit alors en plaisantant madame Pampinée , il ne me reste plus rien à faire à présent qu'à nommer celle d'entre vous qui doit me chasser du trône et et y monter à ma place. Mon règne ne devrait, ce me semble , finir qu'à la nuit close, mais, comme en toutes choses il est bon d'avoir du temps devant soi , )r, vais, dès à présent nommer votre nouvelle souveraine , pour lui lais-

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ser le loisir de faire ses dispositions ; si vous m'en croye7, nous choisirons désormais la même heure pour procéder à cette installation. Par ces motifs , et au nom de celui par qui toutes choses existent, et pour le plus grand plaisir de notre société , je choisis et nomme pour la reine de la seconde journée, la très- aimable et très-sage Philomène.

A peine a-t-elle prononcé ces paroles , quelle se lève , ôte sa couroune et va la placer très -respectueusement sur le front de la nouvelle reine. Au nom de la société, elle la complimente sur son glorieux avènement, et tous, d'un commun accord, lui jurent obéissance et fidélité.

Madame Philomèue , déconcertée des honneurs qu'on lui rendait, laissa d'abord paraître un peu de rougeur sur ses joues-, mais la crainte du ridicule bannit bientôt sa timidité. Elle commença par confirmer les arrangemens et les lois de l'ex-souveraine , et donna ensuite ses ordres pour le souper du jour et le déjeuner du lendemain. Après ces premiers soins donnés aux affaires de l'état , elle réclama de la compaguie un iustant d'attention , et parla en ces termes : Malgré le rang élevé où m'a portée l'affection si tendrement aveugle «le Pampinée, ne croyez pas , loyaux et amés sujets, que je veuille gouverner d'après mes seule» idées. Je me ferai un vrai plaisir de prendre vos conseils et de les suivre, pour l'avantage commun de la société. Je vais donc vous dire, en peu de mots, ce que je me propose de faire, afin que vous en retranchiez ou que vous y ajoutiez ce que bon vous semblera , disposée, je vous le répète, malgré ma souveraineté, à ne prescrire que ce qui peut vous être agréable. Si mon jugement ne m'abuse, je trouve que rien n'est plus sage

ni plus favorable à nos plaisirs que les règlemens de notre chère Pampinée, et nous devrions, à mon avis, les conserver jusqu'à ce qu'une trop grande uniformité ou telle autre circonstance nous les rende ennuyeux. Ainsi, en suivant Tordre déjà établi, nous sortirons de ce lieu pour aller courir dans les champs et les prairies. Après le crépuscule, nous souperons aux frais-, et, après avoir fait un peu de musique ou pris telle autre récréation, ce sera fort bien fait à nous daller nous coucher. Demain, nous nous lèverons avant le soleil pour jouir de la fraîcheur du matin. II sera libre à chacun, comme il la été aujourd'hui, de disposer de son temps à sa guise jusqu a 1 heure du dîner. Après le dîner, nous danserons. Quelques heures de repos suivront la danse-, puis nous reviendrons sous ce même ombrage, ainsi que nous lavons fait aujourd'hui, pour conter des histoires, dont le récit ne me paraît pas moins utile qu'agréable.

Il est une chose à laquelle n'a pu songer Pampinée, qui ignorait hier soir son avènement au trône, mais que je voudrais voir exécuter à l'avenir*, c'est de Gxer et d'annoncer la veille la matière sur laquelle devront rouler nos nouvelles, afin que chacun de nous ait le temps d en préparer une bonne et conforme au sujet proposé. Je désire que celui que je vais prescrire pour demain soit du goût de toute 1 assemblée.

Vous le savez, depuis le commencement du monde, les hommes ont été les jouets de la fortuue , elle a iullué et elle influera toujours sur les divers événemens de leur \h- : que chacun de nous raconte demain 1 histoire d une personne jetée dans quelque mésaventure , qui, contre

toule attente et par un pur effet du sort, aura eu pour elle un heureux dénoûment.

Tous approuvèrent fort son avis , et promirent de s y conformer, à l'exception de Dioneo, qui, profitant d'un moment de silence, dit, en s'adressant h la nouvelle reine : Madame, je pense, avec toute cette aimable compagnie, que rien n'est plus sage ni plus digne d'éloges que votre nouvelle ordonnance-, mais j'ose vous demander une grâce, et je la desire pour tout le temps que notre société subsistera-, e est de me dispenser de la loi commune, et de me laisser la liberté de raconter la uouvelle que je jugerai la plus agréable-, mais, pour qu'on n'imagine pas que je demande cette grâce parce que le fond des histoires me manque, je m'engage dès à présent à dire la mienne toujours le dernier.

La reine, qui le connaissait gai et facétieux, sentant que son but était de les divertir par quelque conte plaisant et gaillard, dans le cas où l'on viendrait à se lasser d'entendre parler toujours le même sujet, lui accorda sans peine, et du consentement de la compagnie, ce quii demandait.

Tout le monde s'étant levé, on alla par une allée sablée et bordée de gazon, près d'un clair ruisseau, qui, tombant d'une petite colline, serpentait dans un vallon couvert d'orangers. Les dames s'y arrêtèrent-, et, les pieds et les bras nus, se mirent dans l'eau, où elles folâtrèrent jusqu'au soir. L'heure du souper venue, on prit le chemin du château. Le temps du repas se passa fort agréablement. Après qu'on se fut levé de table, la reine lit apporter des instrumens, et ordonna à madame Laureile de

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conduire une danse, à madame Emilie de chanter quelques couplets, et à Dioneo, de l'accompagner de son luth. On s empressa d'obéir. Lauretle imagina une danse qu'elle conduisit, et Emilie chanta une tendre ballade où elle peignit le bonheur d'aimer, d'être aimée et de rester fidèle à l'objet de son amour.

Toute la compagnie donna des applaudissemens à une poe'sie si mélodieuse et si passionnée, mais on réserva pour le tête à-tête les secrètes réflexions qu'elle avait fait naître au fond des cœurs. Après qu'on eut passé une partie de la nuit à danser, il plut à la reine de mettre fin à la première journée. Elle lit allumer les flambeaux, et chacun, par son ordre, se retira dans son appartement.

FIN DE LA PKLMlEBrt JOURNEE.

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