L'AVARE CORRIGE
Quand on eut suffisamment loue l'adresse de Bergamin, Laurette n'attendit pas les ordres de la souveraine, et, d'un son de voix enchanteur, elle s'exprima en ces termes :
L'histoire que nous venons d'entendre, mesdames, m'engage à vous conter le trait d'esprit d'un seigneur français, pour corriger également du péché d'avarice un négociant immensément riche. Quoique cette petite anecdote ait à peu près le même but que la nouvelle de Philostrate, j'ose me flatter qu'elle ne vous fera pas moins de plaisir.
Il y eut autrefois à Gènes un noble, connu sous le noni de uiessire Ermin de Grimaldi, qui passait pour le plus riche particulier de l'Italie. IVI aïs autant il était opulcut,
autant était- il avare. Il n'ouvrait jamais s.» bourse pour obliger qui que ce fut, et se refusait à lui-même les chosesles plus nécessaires à la vie-, bien différent en cela des autres Génois, qui aimaient le faste et la bonne chère. 11 poussa celte ladrerie si loin, que ses compatriotes lui ôtèrent le surnom de Grimaldi, pour lui donner celui d'Erinin 1 avare.
Pendant qu une économie sordide augmentait tous les jours ses richesses, arriva à Gènes un seigneur de la collide France, nommé Guillaume Boursier : c'était un gentilhomme plein de droiture et d honnêteté, parlant avec autant d esprit que d'aisance, généreux et affable envers tout le monde. Sa conduite ressemblait peu à celle des courtisans d'aujourd'hui, qui, malgré la vie la plus dépravée, et 1 ignorance où ils croupissent, ne rougissent pas de se qualifier de nobles et de grands seigneurs, et qui auraient plus de raison de se faire appeler du nom de ces animaux à longues oreilles dont ils ont , pour la plupart, les mœurs et la stupiditi'. Les gentilshommes d'autrefois étaient sans cesse occupés à mettre la paix dans les familles divisées, à favoriser les alliances convenables, à resserrer les nœuds de l'amitié', à secourir les indigens et les malheureux, à prêter leur appui à tous ceux qui le réclamaient-, ils se faisaient un devoir et un plaisir d'égayer les esprits mélancoliques et chagrins par des propos aussi joyeux qu innocens : ils cultivaient leur esprit pour se rendre utiles et agréables dans les cours où ils vivaient, s'appliquaient surtout à réprimer, par une juste censure et avec la douceur d'un père à l'égard d'un enfant, les vices et les travers de leurs inférieurs. Les courtisans
«le nos jours font tout le contraire : ils passoni leur vie à s'entrenuire, à se susciter des querelles el des haines par1 des propos ou des rapports malins, à se reprocher les uns aux autres leurs excès et leurs turpitudes. Tour à tour altiers et has, flatteurs, carossans, tyranniques, injustes, médians, cruels, on les voit sans cesse dégrader leur noblesse et avalir leur rang. Le plus recherché, le plus chéri, le mieux récompensé d'entre* eux , celui qui cumule les premières dignités et les principaux emplois , est, à la honte du siècle, presque toujours le seigneur à qui on a à reprocher le plus de défauts, de vices, et quelquefois de crimes. N'est-ce pas là une preuve évidente que la vertu n'habite plus aujourd'hui sur la terre, puisque les hommes qui sont destinés à lui rendre hommage, à la protéger, à la défendre et à la faire régner, se rangent parmi ses plus vils ennemis?
Mais pour reprendre le sujet de mon récit, dont une juste indignation des mœurs actuelles m'a peut-être trop écarté, je vous dirai que Guillaume Boursier fut visité et honoré de toute la noblesse de Gènes. Il eut bientôt occasion d'entendre parler de l'avarice de messire Ermin et de la vie malheureuse qu'il menait, et il lui prit fantaisie de le voir. Malgré son avarice, Ermin avait conservé un reste de politesse qui lui fit recevoir de boette grâce messire Boursier, et soutenir convenablement une conversation aussi variée qu'amusante. 11 fut si enchanté de l'esprit et des manières de ce gentilhomme, qu'il le mena, avec les Génois qui l'avaient accompagné, à une belle maison bâtie depuis peu par ses ordres, et qu il voulait lui faire voir. Quand il lui en eut montre les divers ap-
partemens : Monsieur, dit -il, en se tournant vers lui, vous, qui nie paraissez si instruit et qui avez vu tant de choses, ne pourriez-vous pas m'en indiquer une qui n'eût jamais été vue, et que je pourrais faire peindre dans la salle de compagnie ? Boursier, sentant tout le ridicule de cette demande : Faites-y peindre des éternuemens , lui re'pondit-il -, c'est une chose que personne n'a jamais vue et qu'on ne verra jamais. Mais si vous voulez, ajouta-t-il, que je vous en indique une que les pinceaux Deuvent représenter, mais que certainement vous ne connaissez pas, je vous la dirai. Vous m'obligerez, monsieur, lui répondit messire Ermin, qui ne s'attendait sans doute pas à la réponse. — Eh bien! reprit Boursier, faites-y peindre la LibÊkalité.
Ce mot , ce seul mot, fit une telle impression sur messire Ermin , et le rendit si honteux qu il prit soudain la résolution de changer de système, et de tenir une conduite differente de celle qu'il avait eue jusqu'alors. Oui, monsieur, répondit-il un peu déconcerté, oui, j'y ferai peiudre la Libéralité , et si bien au naturel que ni vous , ni aucune autre personne, quelle que soit sa qualité ne pourra désormais me reprocher que je ne 1 ai ni vue ni connue.
En effet, messire Ermin changea tellement de conduite et de senlimeus, qu'il fut depuis ce jour- là le plus généreux, le plus honnête Génois de son temps, et celui qui recevait le mieux les étrangers et ses propres compatriotes.
DE BOCCACE. qD
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