‹ Contes de Boccace; (volume 3)Chapitre 14 sur 45 · L'ORAISON DE SAINT JULIEN · texte numérisé non relu

L'ORAISON DE SAINT JULIEN

Les dames rirent à gorge déployée de l'aventure de Martelin. Philustrate ne se lassait pas den plaisanter, lorsque la reine lui fit signe que son tour était venu. 11 prit aussitôt la parole, et commença ainsi:

Je veux, mes belles dames, vous raconter une histoire sur les devoirs d'un bon catholique. C'est un mélange d'infortunes , de peines et de plaisirs, où vous pourrez trouver plus d'une leçon salutaire. Elle apprendra surtout aux amans l'efficacité de l'oraison de saint Julien.

Au temps où. vivait Azzo, marquis de Ferrare, un marchand, nommé Renaud dAst , était allé à Bologne pour quelques affaires. Après les avoir terminées, il s'en retournait paisiblement chez lui, lorsque,

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sur la route de Verone, il rencontra des gens à cheval , qu'il prit pour des marchands, et qui étaient des brigands et des voleurs de grand chemin. Il s'en laissa accoster sans aucune défiance, et consentit volontiers à faire roule avec eux. Ces coquins, voyant quii était dans le commerce, jugèrent quii devait porter de l'argent,' et formèrent entre eux le projet de le détrousser aussitôt que le moment serait favorable. Pour éloigner toute crainte de son esprit, ils parlent d'honneur et de probité, affectent de grands senlimens d'honnêteté, et s'empressent de lui montrer de l'estime et de l'attachement , en saisissaut toutes les occasions de lui faire politesse.

Renaud , charmé de leurs bons procédés , se félicitait de cette bonne rencontre, d'autant plus qu'il n'avait avec lui qu'un seul domestique, aussi bien monté que lui, mais qui ne lui était d'aucune ressource contre l'ennemi. Tout en causant de choses et d'au 1res avee ces brigands , la conversation tomba sur les prières qu'on fait à Dieu. Alors un de ces trois messieurs dit à Renaud : Et vous , mon gentilhomme v quelle prière êtes-vous dans l'usage de réciter quand vous êtes en voyage? — A dire le vrai , répondit-il, je ne me pique point de savoir beaucoup d'oraisons : je vis à l'antique et tout simplement. Cependant je vous avouerai qu'en campagne je suis dans l'usage de dire tous les matins, avant de sortir de l'auberge, un Pater nosier et un Ave Maria , pour l'âme du père et de la mère de saint Julien « , afin d'avoir bon gîte la nuit

1 Nos vieux poêles désignent ordinairement une bonne auberge,

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suivante. Je me suis ordinairement bien trouvé de cette prière. Il m'est plusieurs fois arrivé de tomber dans de grands dangers -, mais je m'en suis toujours tiré , et j'ai toujours rencontré le soir une sûre et excellente auberge. Ma confiance en ce grand saint est si entière, que, si j'omettais de dire ces oraisons, je ne croirais pas être en sûreté pendant le jour, ni trouver une retraite convenable pour passer la nuit. Et ce matin ,

un bon gîte, par le nom d'hôtel de Saint- Julien. Les légendaires nous apprennent que ce saint, pour expier un crime involontaire, s'était dévoué à recevoir chez lui tous les passans. Après sa mort il devint le patron des voyageurs , et on lui donna le surnom d'hospitalier. On l'invoquait pour ohtenir un bon gîte , et le matin , le voyageur, avant de se mettre en route , récitait en son honneur une oraison.

Tu as dit la patenostre Saint Julien à cest matin; Soit en roumans, soit en latin :

Ur tu seras bien ostelé.

Dit, des Herens.

Un autre poète , ayant obtenu un rendez-vous de sa maîtresse et passé la nuit avec elle, dit, en célébrant son bonheur:

Saint Julien, qui peut bien tant, Ne list à nul homme mortel Si doux , si bon , si noble ostel.

Chansons ntanusc.

Qui prend bonne lemme , je tiea Que son osici est Saint-Julien.

Eus t. Desc/i.

monsieur, avez -vous récité ce Pater et cet Ave? lui dit alors celui qui Pavait interroge. Sans doute , repondit Renaud. Tant mieux pour toi , dit alors en lui-même ce scélérat, qui pensait à exécuter son projet j car, si tu y as manqué, il ne tiendra pas à moi que tu ne sois très mal logé ce soir. Puis élevant la voix : J'ai voyagé, lui dit-il, pour le moins autant que vous-, et, quoique je n'aie jamais dit votre oraison, dont on m'a plusieurs fois vanté l'efficacité, il ne m'est cependant jamais arrivé d être mal logé. Je gagerais même que ce soir je trouverai un meilleur gîte que vous, nonobstant votre oraison. Il est vrai que je suis dans 1 usage de réciter, au lieu de cela, le verset Diripuisti , ou Y Intemerata, ou le De profundis, qui, selon ce que me disait ma grand'inère, sont dune très-grande \ertu.

Tout en causant de la sorte, ils continuaient leur route, et les truis coquins ne perdaient point de vue leur projet -, ils n'attendaient que le lieu et le moment favorables pour l'exécuter. Après avoir passé à côté d'une forteresse appelée Château - Guillaume , ils s'arrêtent dans un lieu solitaire et couvert, sous prétexte de faire boire leurs chevaux au gué d une petite rivière, et puis se jettent sur Renaud, lui enlèvent son cheval et ses habits, et le laissent là à pied et eu chemise. Tu verras, lui dirent-ils en s'éioignant, si ton saint Julien te donnera un bon logis cette nuit: pour le nôtre, il sera excellent, selon toutes les apparences. Après ces douces paroles, ils passent la rivière et continuent leur route.

Le domestique de Renaud, qui suivait derrière, le

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voyant aux prises avec ces brigands, au lieu Je voler à son secours, tourna bride sur-le-champ, et galopa jusqu'au Château-Guillaume, où il arriva de nuit. Il alla loger dans une des meilleures auberges, sans se mettre aucunement en peine de son maître.

Renaud , presque tout nu , exposé au froid et à la neige, qui tombait à gros flocons (c'était dans le coeur de 1 hiver), maudissait sa destinée , et , voyant qu il faisait déjà obscur, ne savait quel parti prendre. Transi de froid et claquant des dents , il se tourne de tous côtés pour voir s il n y aurait pas dans les environs quelque asile où il pût passer la nuit. Ce pays portait encore l'empreinte des ravages de la guerre; tout était devenu la proie des flammes -, si bien que Renaud, n'apercevant ni maison ni chaumière, prit le parti , plutôt que de se laisser mourir de froid, de gagner le Château-Guillaume . ignorant parfaitement que son domestique se fût retiré dans rette forteresse. 11 imaginait que, s il avilit le bonheur d'y entrer, le ciel lui enverrait quelque secours. Mais, hélas! comme il était déjà nuit close lorsqu'il y arriva, il trouva les portes fermées et les ponts levés. Le voilà désolé ; et j'avoue qu'on le serait à moins. Il court çà et là pour découvrir un endroit où il puisse au moins se garantir de la neige, qui continuait à tomber en abondance. Il aperçut une maison située sur le rempart, qui, en avançant un peu en dehors, formait au bas un petit couvert. Renaud s'y arrêta sans balancer, dans la résolution d'y attendre le jour. Sous cet avancement était une petite porte devant laquelle il y avait un peu de paille. 11 la ramassa avec soin, et s'en

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forma un lit du mieux qu'il put. Là , accroupi et souillant dans ses mains engourdies par le froid, il gémit sur son état, et murmure contre saint Julien, de ce quii récompense si mal sa dévote confiance. Ce bon saint, qui ne l'avait point perdu de vue, touché de compassion, ne tarda pas à s'occuper de lui chercher un meilleur asile.

Vous saurez que , dans cette maison, dont la saillie servait de couvert au pauvre Renaud, logeait une jeune veuve, jolie et charmante autant qu il soit possible de l'être. C'était la maîtresse du marquis d'Azzo, gouverneur de la forteresse. Il l'aimait à la folie, et la tenait dans cette maison, afin d'être à la portée de la voir plus à son aise et sans témoins. Le marquis devait précisément aller passer la nuit avec elle. La dame lui avait fait préparer un bain et un souper magnifique. Tout était disposé pour le recevoir, lorsqu'un de ses gens vint annoncer qu'il ne pouvait s'y rendre : des lettres, apportées par un exprès , obligeaient le gouverneur de partir sur-ls-champ pour Ferrare. La dame, fâchée d'avoir fait inutilement tant de préparatifs , voulut du moins profiler du bain destiné au marquis. Ce bain était tout près de la porte où gisait le pauvre morfondu. Elle en sortait dans le moment que Renaud s'était placé dans cet endroit-, et, ayant entendu ses doléances et le cliquetis de ses dents : Va voir, dit-elle à sa servante, ce que c'est. La fille monte, regarde par la fenêtre, et aperçoit, à la faveur dune faible clarté, un homme eu chemise, assis sur le seuil de la porte. Elle lui demande ce qu'il flit là. Renaud veut lui répondre; mais le

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claquement de ses dents ne lui permet pas de bien articuler ses paroles. Ce fut avec beaucoup de peine qu'il parvint à lui faire entendre distinctement ce qu'il était, et à lui conter, en peu de mots, son désastre.

Cette fille, naturellement sensible, courut vite en informer sa maîtresse, et la pria d'avoir compassion de ce malheureux. La dame, non moins humaine, se souvenant qu'elle avait la clef de cette porte, par où passait le marquis quand il ne voulait pas être vu : Ya lui ouvrir, lui dit-elle, nous avons de quoi le loger, et de quoi lui faire faire un bon souper. La fille , louant la bonté d âme de sa maîtresse, se hâte d'aller lui ouvrir ; et, le voyant presque mort de froid, elle le fait entrer dans le bain encore chaud. Vous jugez bien qu'il ne se le fit pas dire deux fois. Le pauvre diable crut ressusciter eu sentant cette douce chaleur. Pendant qu'il reprenait ses esprits et ses forces, la charitable dame lui fit chercher un habit parmi ceux de son mari, mort depuis peu de temps. Cet habit lui alla si bien , qu'on eût dit qu'il avait été fait pour lui. Se vovant ainsi vêtu d'un manière décente, et attendant les ordres de sa bienfaitrice, il commença à bénir Dieu et saint Julien de lui avoir envoyé un secours si inattendu , et de lavoir conduit dans un si bon logis.

La dame, s'étant un peu reposée, se rendit dans une ôalle au rez-de-chaussée, où elle avait fait allumer un grand feu, et demanda des nouvelles du marchand. La soubrette répond qu'il est habillé, qu'il est bien fait de sa personne, et qu'il a l'air d'un très-galant homme. Dislui d'entrer, reprit la dame; il se chauffera, et nous sou-

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perons ensemble , car il y a toute apparence qu il a besoin de manger. Renaud paraît, fait son compliment en homme bien élevé, et tâche d'exprimer sa reconnaissance du mieux qu'il lui est possible. La beauté de son hôtesse, dont il est frappé, lui rend encore ses bienfaits plus précieux. Il ne se lasse point de la regarder et de l'admirer. La dame, de son côté, trouvant, à sa mine et à ses discours, qu'il était tel qu'on venait de le lui dépeindre, le combla d honnêtetés, le fit asseoir devant le feu à côté d'elle, et le pria de lui raconter son aventure. Renaud lui en fit le récit dans le plus grand détail. Elle ne douta point de la vérité de ses paroles-, car son valet, en arrivant au Château-Guillaume, avait répandu le bruit que son maître avait été volé et peut-être assassiné par une bande de brigands. Cette nouvelle était parvenue jusqu'à la dame.

Pendant leur conversation, la fille avait servi le souper. Renaud eut ordre de se mettre à table -, il obéit sans peine, et mangea, comme on peut penser, de fort bon appétit. La dame avait les yeux toujours fixés sur lui. Plus elle le regardait, et plus elle le trouvait aimable. Soit que l'attente du marqnis eût déjà mis ses esprits en mouvement, soit qu'elle fût charmée de la bonne Oline, de la jeunesse et des manières agréables de Renaud, elle conçut de la passion pour lui. Quand je profiterais de l'occasion, disait-elle intérieurement, je ne ferais que me venger du marquis , qui s'est moqué de moi. A peine fut-on sorti de table, quelle prit sa femme de chambre eu particulier pour la pressentir sur ce qu'elle était tentée de faire. Celle-ci , qui lisait

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parfaitement dans le cœur de sa maîtresse, lui conseilla de se satisfaire, et fit de son mieux pour lever tous ses scrupules.

La dame alla donc se remettre auprès du feu, où elle avait laissé Renaud, qui, comprenant très-bien ce dont il était question, se félicitait intérieurement de n avoir pas manqué de dire ce jour - là son oraison. Elle se place vis-à-vis de lui, et après lui avoir lancé plusieurs regards amoureux : D'où vient votre air si pensif? Est-ce que la perte de votre cheval et de vos habits vous afllige? Consolez-vous, vous êtes en bonne maison, et regardez-moi comme votre amie. Au reste, ajouta - t - elle , savez -vous que, sous cet habillement, qui vous va à ravir, il me semble voir feu mon mari, à qui il a appartenu? Savez-vous encore que, d'après cette idée, j'ai été vingt fois tentée de vous embrasser et de vous donner mille baisers ? Je vous avoue même que je n'y aurais pas résisté , si je n'avais été retenue par la crainte de vous déplaire.

A ce discours, accompagné d'un ton qui déeelait la passion la plus vive, Renaud, rien moins que novice, s'approche de la belle, et lui dit en levant les bras au ciel : Que je serais ingrat, madame, moi qui vous dois la vie, si j'étais capable de trouver mauvais quelque chose qui vous fit plaisir ! Satisfaites donc votre envie, embrassez-moi tant que vous voudrez : je vous assure que je m'estimerai très -heureux de vos caresses, et que j'y répondrai de toute mon Ame. Il n eut pas besoin d'en dire davantage. Entraînée par la passion qui la domin lit , la dame se jette aussitôt à son cou, et

lui donne mille tendres baisers , que Renaud lui rend avec usure. A. près avoir ainsi demeuré quelque temps attaches l'un à l'autre, ils passent daus La chambre à coucher, et se mettent dans le même lit. Je vous laisse à penser les plaisirs qu'ils goûtèrent : je vous d'irai seulement que l'oraison en l'honneur de saint Julien produisit des merveilles.

Le jour commençant à poindre , la dame se mit en devoir de congédier le marchand ; et pour que personne ne se doutât de l'aventure, elle se contenta de lui donner des habits vieux et déchires, qu'elle accompagna, en dédommagement, d'une bourse bien garnie. Après lui avoir recommandé le secret, et lui avoir indiqué le chemin qu'il devait prendre pour entrer dans la forteresse, où il ne manquerait pas de trouver son domestique, elle le fit sortir par la petite porte qui donnait dans la campagne.

Quand il fut plein jour, et que les portes furent ouvertes, Renaud ; feignant de venir de plus loin, entra dans le Château-Guillaume, et, ayant trouvé l'auberge où était logé son domestique, il prit d'autres habits qu il avait dans sa malle. Il était sur le point de partir, monté sur le cheval de son valet , lorsqu'il apprit que les trois brigands qui l'avaient volé la veille avaient été arrêtés pour quelque autre crime, et qu'on les conduisait dans les prisons de la forteresse. Il alla trouver le juge: les voleurs ayant tout avoué, on lui rendit son cheval , ses habits et son argent ; de sorte qu'il ne perdit, à ce que dit l'histoire, qu'une paire de jarretières que les voleurs avaient égarée. Après cela, Renaud,

rendant grâces à Dieu et à saint Julien de cet heureux dénoûment, monta à cheval, et s'en retourna sain et sauf dans sa patrie. Quand aux voleurs , ils furent tous trois pendus le jour suivant.

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