‹ Contes de Boccace; (volume 3)Chapitre 15 sur 45 · LE MARIAGE IMPREVU · texte numérisé non relu

LE MARIAGE IMPREVU

Le récit des aventures de Renaud d'Ast excita l'admiration de l'assemble'e. On loua beaucoup la dévotion de cet homme, et Ton bénit Dieu et saint Julieu de lavoir ainsi secouru dans son malheur. On avoua, mais tout bas, que la dame qui l'avait retiré chez elle avait fort bien fait de profiter de l'aventure ; mais tandis qu'on s'amusait à causer sur la bonne nuit que Renaud dut passer avec cette jeune veuve , Pampinée, assise à côté de Philostrate, voyant que c'était à son tour de raconter une histoire, se recueillit pour penser à ce qu'elle devait dire-, et quand elle en eut reçu l'ordre de la reine , elle commença en ces termes :

Plus on parle, mes chères dames, des révolutions de la fortune, plus cette matière paraît féconde et inépuisable. On cessera d'en être étonné si l'on fait attention

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qu'elle dispose à son gré de tout ce que nous imaginons follement posséder en sûreté, qu'elle le fait passer d'une main dans l'autre, comme il lui plaît, n'observant > dans tous les changemens qu'elle opère , aucun ordre , aucun enchaînement dont l'intelligence humaine puisse au moins découvrir les ressorts. Tous les événemens qui se succèdent journellement sous nos yeux nous offrent un témoignage incontestable de cette vérité -, les faits dont nous venons d'entendre le récit nous en ont donné des preuves convaincantes-, néanmoins» puisqu'il plaît à la reine que cette matière fasse aujourd'hui le sujet de nos entretiens, je vais essayer de vous en donner un nouvel exemple.

Il y eut autrefois, dans notre ville de Florence, un chevalier nommé messire Thébalde , qui, selon quelques-uns, était de l'illustre maison des Lamberti, et, selon d'autres, de celle des Agolanti. Ces derniers n'appuient leur sentiment que sur le train qu'ont mené les eufans de Thébalde, et qui était exactement le même qu'ont toujours tenu et que tiennent encore les Agolanti. N'importe de laquelle de ces deux maisons il sortait : je vous dirai seulement qu'il fut un des plus riches gentilshommes de son temps, et qu'il eut trois fils. Le premier s'appelait Lambert, le second Thébalde, comme lui, et le dernier Agolant ^ tous trois bien faits et de bonne mine. L'aîné n'avait pas encore accompli sa dix-

huitième année, lorsque le père mourut, les laissant héritiers de ses grands biens.

Ces jeunes gens, se voyant très -riches en fonds de terres et en argent comptant , ne se gouvernèrent que par eux-mêmes, et commencèrent par prodiguer leurs richesses en dépenses purement superflues. Grand nombre de domestiques, force chevaux de prix, belle meute, volières bien garnies , table ouverte et somptueuse ', enfin ils avaient en abondance, non seulement ce qui convient à l'éclat d'une grande naissance , mais tout ce qui peut venir en fantaisie à des jeunes gens -, c'étaient chaque jour nouveaux présens , nouvelles fêtes , sans parler des tournois qu'ils donnaient à grands frais à certaines époques de Tannée.

Un train de vie si fastueux devait diminuer bientôt les biens dont ils avaient hérité. Leurs revenus ne pouvant y suffire, il fallut engager les terres , puis les vendre insensiblement Tune après l'autre , pour satisfaire les créanciers. Enfin ils ne s'aperçurent de leur ruine que lorsqu il ne leur restait presque plus rien. La pauvreté leur ouvrit les yeux, que la richesse leur avait fermés. Rentrés en eux-mêmes, ils reconnurent leur folie ; mais il n'était plus temps. Dans cette fâcheuse circonstance , Lambert prit ses deux frères en particulier : il leur représenta la figure honorable que leur père avait faite dans le monde, la fortune immense qu'il leur avait laissée, et la misère où venaient de les réduire leurs folles dépenses et le peu d'ordre de leur conduite. Il leur conseilla ensuite de vendre le peu qui restait des débris de leurs richesses , et de se retirer dans quelque pays étranger,

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pour cacher aux yeux des compatriotes leur misérable situation.

Les frères s'étant rendus à ces représentations , ils sortirent tous trois de Florence à petit bruit et sans prendre congé de personne. Ils allèrent droit en Angleterre, sans s'arrêter nulle part. Arrivés à Londres, ils louent une petite maison, fout peu de dépense, et s'avisent de prêter de l'argent à gros intérêts. La fortune leur fut favorable j en peu d'années ils eurent amassé de grandes sommes , ce qui les mit à portée de faire , alternativement les uns les autres , plusieurs voyages à Florence, où ils achetèrent une grande partie de leurs anciens domaines et plusieurs autres terres. Étant venus y fixer de nouveau leur séjour, ils s'y marièrent, après avoir toutefois laissé en Angleterre un de leurs neveux , nommé Alexandre, pour y continuer le même commerce à leur profit.

Etablis à Florence, ils ne se souvinrent plus de la pauvreté où leur faste les avait d'abord réduits. La fureur de briller s'empara de chacun d'eux, comme auparavant, et, quoiqu'ils eussent femmes et enfans, ils reprirent leur ancien train de vie sans s'inquiéter de rien. C'étaient tous les jours de nouvelles dettes. Les fonds qu'Alexandre leur envoyait ne servait qu à apaiser les créanciers. Par ce moyen, ils se soutenaient encore, mais cette ressource devait bientôt leur manquer.

Alexandre prêtait son argent aux gentilshommes et aux barons d'Angleterre, sur le revenu de leurs gouvernemens militaires, ou de leurs autres charges, ce qui lui produisait un grand profit -, mais, pendant que nos trois

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étourdis, se reposant sur son commerce, s'endettait de plus en plus, la guerre survint , contre toute apparence, entre le roi d'Angleterre et Tun de ses enfans *. Cette guerre inattendue mit le de'sordre dans ce royaume, les uns prenant parti pour le père, les autres pour le fils. Voilà le malheureux Alexandre privé des revenus qu'il percevait sur les places fortes et sur les châteaux où commandaient auparavant ses débiteurs ; le voilà force' de discontinuer son commerce, faute de fonds. Néanmoins l'espérance de voir bientôt terminer cette guerre, et de pouvoir toucher ensuite ce qui lui était dû, le retenait encore dans ce pays.

Les trois Florentins ne diminuaient rien de leurs dépenses ordinaires, et contractaient tous les jours de nouvelles dettes. Mais, plusieurs années s'étant passées sans qu'on vît l'effet des espérances qu ils donnaient aux marchands, ils perdirent non seulement tout crédit, mais ils se virent poursuivis et arrêtés par leurs créanciers. On vendit ce qu'ils possédaient, et, comme le produit ne put suffire à payer leurs dettes, on les tint en prison pour le surplus. Leurs femmes et leurs enfans, réduits à la plus affreuse indigence, se dispersèrent de tous côtés.

Alexandre, qui s'impatientait depuis long -temps en

1 11 est évident que Boccace veut parler du prince Henri , fils aîné du célèbre Henri II, roi d^ngleterre. On sait qu'il fit la guerre à son père, après avoir conspiré contre lui, et qu'il fut soutenu, dans sa révolte, par le roi de France Louis-le-Jeune. C'est , du reste, dans toute cette nouvelle, le seul point où Boccace ai consulté l'histoire et la vérité.

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Angleterre, voyant que la paix était encore éloignée, et qu il courait même risque de la vie, se détermina à revenir en Italie, et en prit le chemin. Il passa par les Pays-Bas. En sortant de Bruges , il rencontra, presqu'aux portes de cette ville , un jeune abbé en habit blanc , accompagné de plusieurs moines, avec un gros train et un gros bagage. A la suite , étaient deux vieux chevaliers qu Alexandre avaient connus à la cour de Londres, et quii savait être parent du roi. 11 les aborde, et en est favorablement accueilli. 11 leur demande, chemin faisant et avec beaucoup de politesse , qui étaient ces moines qui marchaient devant avec un si gros train et où ils allaient. Le jeune homme qui est à la tête de la cavalcade , répondit un des milords , est un de nos parens qui vient d'être pourvu dune des meilleures abbayes d Angleterre. Comme il est trop jeune, suivant les canons de l'Eglise, pour remplir une telle dignité , nous le menons à Rome, pour obtenir du pape une dispense d'âge et la confirmation de son élection ; c'est de quoi nous vous prions de ne parler à personne. Alexandre continua sa route avec eux. L abbé , en marchant tantôt devant, tantôt derrière, selon la coutume des grands seigneurs qui voyagent avec une suite , se trouva, par hasard, à côté du Florentin. 11 l'examine, et voit un jeune homme bien fait, de bonne mine, honnête, poli, agréable et charmant. Enchanté de son air et de sa figure, il l'engage priment à s'approcher davantage et a se tenir à côté de lui. Il l'entretient de divers sujets, lui parle bientôt avec une certaine familiarité, et, tout en causant, lui demande qui il est, le pays d'où il

vient, l'endroit où il va. Alexandre satisfît à toutes ses questions , sans lui laisser même ignorer l'état actuel de ses affaires, qu'il lui exposa avec une noble ingénuité. Il termina son récit par lui offrir ses petits services en tout ce qui pourrait lui être agréable.

L'abbé fut ravi de sa manière de parler , facile et gracieuse. Il trouva dans le son de sa voix je ne sais quoi de doux qui allait au cœur. Sentant croître l'intérêt qu'il lui avait d'abord inspiré , il se mit à l'étudier de plus près, et conclut, d'après ses observations, quii devait être véritablement gentilhomme , malgré la profession servile qu'il avait exercée à Londres. 11 fut touché de son infortuue, et lui dit, pour le consoler, quii ne fallait désespérer de rien. Qui sait, ajouta -t-il d'un ton plein du plus vif intérêt, qui sait si le ciel, toujours favorable aux hommes de bien , ne vous réserve point une fortune égale à celle dont vous avez joui, et peutêtre plus considérable? Il finit par lui dire que, puisqu'il allait en Toscane, où il devait passer lui-même, il lui ferait plaisir de demeurer en sa compagnie. Alexandre le remercia de l'intérêt qu'il prenait à son infortuue , et l'assura de la plus entière obéissance à ses moindres désirs.

Pendant qu'ils voyageaient ainsi de compagnie, le jeune seigneur anglais paraissait quelquefois rêveur et pensif. Le Florentin lui devenait chaque jour plus cher, et semblait l'objet de ses rêveries. Après plusieurs journées de marche, ils arrivèrent à une petite ville, où il fut impossible de découvrir une boune auberge. L'abbé était cependant trop fatigué pour permettre de passer outre.

Alexandre, quii avait chargé, dès le premier jour, au soin des logemens, dans un pays iucormu à tous ceux de sa suite, le fit descendre à une maison dont l'hôte avait autrefois été son domestique*, il lui fit préparer Ja meilleure chambre', et, comme lauberge était fort petite, il logea le reste de l'équipage dans différentes hôtelleries, du mieux qu il lui fut possible.

Après que l'abbé eut soupe et que tout le monde se fut retiré, la nuit étant déjà fort avancée, Alexandre demanda à 1 hôte où il le coucherait. En vérité , je n'en sais rien, lui répondit-il : vous le voyez, monsieur, tout est si plein, que ma famille et moi sommes contraints de coucher sur le plancher. 11 y a cependant, dans la chambre de M. l'abbé , un petit grenier où je puis vous mener ; nous lâcherons d'y placer un lit, et pour cette nuit vous vous y arrangerez comme vous pourrez. — Comment veux-tu que j'aille dans la chambre de M. l'abbé? elle est si petite, qu'on n'a pu y loger aucun de ses moines. — 11 y a, vous dis- je, un réduit où il nous sera facile de placer un matelas. — Point d humeur-, si je m'en fusse aperçu quand on a préparé la chambre, j'y aurais fait coucher quelque moine, et j'aurais réservé pour moi la chambre qu'il occupe. — 11 n'est plus temps, reprit le maître du k gis ; mais j'ose vous promettre que vous serez là le mieux du monde. M. l'abbé dort, les rideaux de son lit sont fermés-, j'y placerai tout doucement un matelas et un lit de plume, sur lequel vous dormirez à merveille. Le Florentin, voyant que la chose pouvait s'exécuter sans bruit et sans incommoder le jeune prélat , y consentit , et se

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rendit à son gîte le plus doucement qu'il lui fut possible.

L'abbé, qui ne dormait point, et qui était tout occupé des tendres impressions qu'Alexandre avait faites sur son esprit et sur son cœur, l'entendait non seulement se coucher, mais il n'avait pas perdu un seul mot de sa conversation avec 1 hôte. Lorsque la maison entière fut rentrée dans le silence, il appelle tout bas Alexandre, et l'invite à venir se coucher auprès de lui. Celui-ci s'en défeud par politesse. L'abbé insiste, et, après quelques façons, Alexandre, qui se trouvait en effet fort mal à l'aise dans son réduit, cède enfin à ses instances.

A peine est-il dans le lit, que monseigneur s'empare doucement de ses mains et lui fait mille cajoleries, comme les jeunes filles en usent quelquefois à l'égard de leurs amans. Alexandre en fut. tout surpris , et ne sut que penser de ces libertés inconcevables. Le jeune abbé , qui s'en aperçut, se mit à sourire, et, pour le détromper, défait incontinent la camisole avec laquelle il couchait , ouvre sa chemise, et prenant la main d'Alexandre, la porte sur sa poitrine, en lui disant : Bannis de ton esprit, mon cher ami, toute idée déshonnête, et vois à qui tu as affaire. Qui fut surpris? ce fut Alexandre, en trouvant sous ses doigts deux boules d'ivoire qui palpitaieut d'amour et de volupté. Revenu de son erreur, et voyant que le prétendu abbé était une femme , il lui rend aussitôt caresse pour caresse , et ne tarda même pas à prendre l'initiative. — Une minute, de grâce, lui dit le faux abbé en l'arrêtant ; avant de pousser les choses plus loin , écoutez ce que j'ai à vous dire. A

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présent que vous connaissez mon sexe, je ne dois pas vous laisser ignorer que je suis fille, et que j'allais trouver le pape pour le prier de me donner un époux -, maij> je ne vous eus pas plus tôt vu l'autre jour, que, par un effet de mon malheur, ou de votre bonne fortune, je me sentis aussitôt éprise de vous. Mon amour a fait de tels progrès, qu'il n'est pas possible d'aimer plus que je ne vous aime , et que j'ai formé le dessein de vous épouser de préférence à tout autre. Voyez si vous me voulez pour votre femme ; sinon , sortez de ma chambre , et retournez dans la vôtre.

Quoique Alexandre ne connut pas assez bien la dame pour se déterminer si promptement, son grand train et la qualité des gens qui l'accompagnaient lui firent juger qu'elle devait être riche et de bonne maison. D'ailleurs , la trouvant fort aimable et fort jolie, il lui répondit, presque sans balancer, qu'il était disposé à faire tout ce qui pourrait lui être agréable.

Alors la jeune fille s'agenouille sur le lit: et, dans cette attitude, devant une image de notre Seigneur, elle met un anneau au doigt d'Alexandre, en signe de leur foi et de leur mutuelle fidélité. C'était donner bien des droits à 1 heureux amant j il les revendiqua tous , et il ne paraît pas qu'on songea à les lui disputer. Avant de se séparer, ils prirent des mesures pour se revoir avec le même secret le reste du voyage-, et, quand le jour fut venu, Alexandre se retira dans le petit réduit , et personne ne sut où il avait couché.

Ils continuèrent ainsi leur roule, fort contens 1 un de 1 autre, et arrivèrent à Rome, après plusieurs jours de

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marche, non sans avoir pris de nouveaux à-comptes sur les plaisirs du mariage. Quelques jours après, l'abbé, accompagné d'Alexandre et des deux seigneurs anglais, alla à l'audience du pape, et, après lui avoir présenté les saluts accoutumés, il lui parla ainsi:

Très - saint père, vous savez mieux que personne que, pour vivre honnêtement, il faut éviler avec soin les occasions de péché. C'est ce qui m'a engagée à m'enfuir de chez mon père, le roi d'Angleterre, et à venir déguisée sous l'habit que je porte, dans l'intention de recevoir un époux de la main de votre sainteté. Mon père voulut me forcer d'épouser, jeune comme je suis, le roi d'Ecosse, prince courbé sous le poids des années. Toutefois ce n'est pas la répugnance que j'éprouve pour son grand âge qui m'a déterminée à prendre la fuite , c'est la crainte qu'après l'avoir épousé, la fragilité de ma jeunesse ne me iit tomber dans quelque égarement indigne de ma naissance, et contraire aux lois de la religion. Je n'avais pas encore fait la moitié du chemin , pour me rendre auprès de votre sainteté, que la Providence, dont les desseins sont impénétrables , m'a fait rencontrer celui qu'elle ' me destinait pour mari. C'est ce gentilhomme que vous voyez , ajouta-t-elle en montrant Alexandre : il n'est pas de naissance royale comme moi -, mais son honnêteté et son mérite le rendent digne des plus grandes princesses. Je l'ai pris pour mon époux-, et n'en déplaise au roi mon père , et à tous ceux qui pourraient m'en blâmer, je nen aurai jamais d'autre. J'aurais pu, sans doute, depuis que j'ai fait ce choix, me dispenser de venir jusqu'ici , mais , très-saint Père , j'ai cru devoto ache-

ver mon voyage, tant pour visiter les lieux saints de la capitale du monde chrétien que pour vous rendre mes hommages, et vous supplier de vouloir bien faire passer, devant notaire, un contrat de mariage que ce gentilhomme et moi avons déjà passé devant Dieu. Votre sainteté' approuvera une union qui était écrite dans le ciel, et de laquelle j'attends mon bonheur. Nous vous demandons votre sainte bénédiction, gage assure de celle de Jésus-Christ, dont vous êtes le digne vicaire.

Je vous laisse à juger de Tâtonnement et de la joie d Alexandre en apprenant que sa femme était fille du roi d Angleterre. Sa surprise fut cependant moins grande que celle des deux milords. Ils eurent de la peine à retenir leur dépit, et auraient peut-être maltraité l'italien et outragé la princesse , s'ils se fussent trouvés ailleurs qu'en la présence du souverain pontife. Le pape, de son côté, parut fort étonné de ce quii venait d'entendre, et trouva le choix de la dame non moins singulier que son déguisement-, mais, ne pouvant empêcher ce qui était résolu et déjà fait, il consentit à tout; puis il consola les milords, leur fit faire la paix avec la dame et avec Alexandre , fixa le jour des noces , et donna ses ordres pour les préparatifs. La cérémonie fut magnifique. Elle se fit en présence de tous les cardinaux et de plusieurs autres personnes de distinction. Le pape avait fait préparer un superbe festin. La dame y parut en habits royaux : tout le monde la trouva charmante, et la combla de complirnens et d éloges. Alexandre en reçut aussi. Il était riche-

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ment vctu, et avait un maintien si noble, qu'on l'aurait plutôt pris pour un prince que pour un homme qui avait prête sur gages.

Après la cérémonie, les nouveaux mariés partirent pour Florence, où la renommée avait déjà porté la nouvelle de ce mariage. On les y reçut avec tous les honueurs imaginables La dame paya les dettes des trois frères , qui sortirent de prison et rentrèrent dans la possession de tous leurs biens. Elle alla ensuite en France avec son mari, emportant 1 un et l'autre l'estime et les regrets de toute notre ville. Ils amenèrent avec eux Agolant , un des oncles d Alexandre. Arrivés à Paris , le roi de France les accueillit avec beaucoup de distinction. Les deux milords, qui ne les avaient point quittés jusqu'alors , partirent de là pour retourner en Angleterre. Ils firent si bien auprès du roi, quils remirent sa fille dans ses bonnes grâces, et lui inspirèrent de l'estime et de l'amitié pour son gendre. Ce monarque les reçut depuis avec toutes les démonstrations de la joie la plus vive. Peu de temps après leur arrivée à la cour, il éleva son gendre aux plus hautes dignités, et lui donna le comté de Cornouailles. Alexandre devint si habile politique, quii parvint à raccommoder le fils avec le père, qui étaient encore en guerre. Il rendit par ce moyen un service important au royaume, et s'acquit l'amour et l'estime de la nation. Son oncle Agolant recouvra tout ce qui était dû à ses frères et à lui, et, après que son neveu l'eut fait décorer de plusieurs ordres , il revint à Florence charge de richesses.

Le comte de Cornouailles vécut toujours en bonne intelligence avec la princesse sa femme. On assure même qu'après avoir beaucoup contribue, par sa prudence et sa valeur, à la conquête d'Ecosse, il en fut couronné roi.

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