‹ Contes de Boccace; (volume 3)Chapitre 18 sur 45 · LES ENFANS RETROUVES · texte numérisé non relu

LES ENFANS RETROUVES

Toule la compagnie paraissait enchantée du récit des aventures d' André , lorsque Emilie, pour obéir au commandement de la reine, prit la parole, et dit :

Vous n'ignorez pas, mesdames, qu'après la mort de Frédéric II, empereur, Mainfroi fut couronné roi de Sicile. Ce prince avait auprès de lui un gentilhomme napolitain, nommé Henri Capèce, qui jouissait dune grande fortune et d'un très-grand crédit. Il avait le gouvernement du royaume de Sicile, et était marié à Britolle Carracciola , dame de qualité et napolitaine comme lui. Après la bataille de Bcnévent , où Mainfroi perdit la vie, Capèce eut la douleur de voir les Siciliens se déclarer pour le vainqueur. Ne pouvant plus dès lors compter sur leur attachement et leur fidélité, et ne

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voulant point devenir sujet de l'ennemi de son souverain , il se disposa à prendre la fuite -, mais les Siciliens, ayant eu vent de son projet, le livrèrent au roi Charles, avec plusieurs autres zélés serviteurs de Mainfroi.

Quand Charles eut pris possession du royaume de Sicile, Britolle, à la vue d'un changement si subit et «i étonnant , ne sachant quel sort on avait fait subir à son mari, et craignant pour elle-même, crut devoir sacrifier ses biens à sa propre sûreté. Malgré son état de grossesse, elle s'embarqua dans un vaisseau qui allaita Lipari, accompagnée seulement de son fils, âgé de huit ans, et qui portait le nom de GeoOYoi. Elle arriva heureusement dans celte ville, où elle accoucha d'un autre fils, qu'elle nomma le Fugitif. Eilc y prit une nourrice, et s'embarqua avec ses deux enfans, pour se rendre à Naples auprès de sa famille; mais le ciel traversa son projet. Uno violente tempête jeta la galère qui la portait sur la côte de l'île de Pouza , où l'on relâcha dans un petit port, pour attendre les vents favorables. Descendue à terre, à l'exemple du reste de l'équipage, et ayant trouvé dans l'île une vallée silencieuse convenable à la triste situation de son esprit, elle commença à gémir sur le sort de son mari. Elle se dérobait tous les jours aux yeux des matelots et des passagers, pour aller dans ce lieu solitaire donner un libre cours à sa douleur. Un jour, pendant son absence du navire, arrive tout-à-coup un corsaire, qui s'empare, sans coup férir, de la galère, et l'emmène avec tous ceux qui la montaient.

Madame Britolle, ayant donnea ses plaintes et à ses gémissemens le temps qu'elle leur consacrait journellement , reprit le chemin du rivage pour revoir ses enfans. Quelle fut sa surprise de n'y trouver personne! Soupçonnant aussitôt le nouveau malheur qui l'accablait, elle porte ses regards de tous cotés sur la mer, et voit , à une distance peu éloignée , le vaisseau du corsaire, suivi de la petite galère qu'il venait d'enlever. Britolle ne douta plus qu'elle n'eût perdu pour jamais ces chers enfans , comme elle avait perdu son mari. Quelle mort! seule, abandonnée, ne sachant que devenir, appelant d'une voix presque éteinte, tantôt ses fils, tantôt leur père, elle tombe évanouie sur le rivage, et, comme il n'y avait là personne pour la secourir, elle demeura long-temps sans connaissance et sans sentiment : revenue à elle-même, des larmes abondantes coulèrent de ses yeux. Elle se lève, et dans son trouble, elle court de caverne en caverne , et , par des cris entremêlés de sanglots, appelle ses chers enfans , comme si elle eût eu quelque espérance de les retrouver. S'apercevant de l'inutilité de ses plaintes, et l'horreur de l'obscurité qui commençait à se répandre la forçant de songer à elle-même , elle prit le parti de se retirer dans la grotte où elle était accoutumée daller gémir sur son infortune. Elle y passa la nuit dans des agitations d'autant plus douloureuses, qu'une frayeur continuelle s'était jointe à son affliction. Le jour venu, n'ayant pris aucune nourriture depuis plus de vingt-quatre heures, elle se sentit si fort pressée de la faim, qu'elle se détermina à manger de l'herbe,

plutôt que de se laisser mourir. Après s'être rassasiée comme elle put, elle se mit à pleurer de nouveau, songeant au cruel avenir qui la menaçait. Tandis qu'elle était livrée à ces tristes réflexions , elle voit une chèvre entrer dans une caverne voisine de la sienne, et ensortir quelques instans après pour retourner dans le bois. La vue de cet animal attire sa curiosité : elle se lève, et va dans l'endroit que la chèvre venait de quitter 5 elle y trouvedeux petits chevreaux nés le jour même. Comme elle n'avait pas perdu son lait depuis ses couches, et qu'elle en était même incommodée, elle ne fit aucune difficulté de les prendre l'un après l'autre dans ses bras et de leur présenter sa mamelle. Ces petits animaux, loin de se refuser à ses caresses, prirent son sein comme si c'eût été leur propre mère, et dès ce moment ne mirent aucune différence entre l'une et l'autre.

Ces deux nourrissons furent pour cette dame infortunée une espèce de compagnie et un soulagement à ses malheurs. Elle ne les quittait que pour aller paître l'herbe, comme leur mère, et se désaltérer au bord d'un ruisseau. Privée de tout secours humain et de l'espoir de sortir d'un lieu si désert, elle résolut d'y vivre et d'y mourir , pleurant néanmoins à chaudes larmes toutes les fois que le souvenir de son mari , de ses enfans et de son ancien état se retraçait à son esprit. Sa manière de vivre et le séjour qu'elle fit dans un lieu si sauvage la rendirent sauvage elle-même. Le moyen de ne pas le devenir, quand on n'a de société qu'avec des animaux farouches!

Madame Britollc avait déjà passé plusieurs mois dans

cette île, lorsque le hasard attira , clans le petit port où elle avait débarqué , un vaisseau de Pise , qui y jeta l'ancre, et y demeura plusieurs jours. Sur ce navire était un gentilhomme nommé Conrad, marquis de Malespini , accompagné de son épouse , femme d'une vertu et d'une dévotion exemplaires : ils venaient de visiter tous les lieux saints de la Pouille, et s'en retournaient chez eux. Un jour, pour se distraire, précédés de quelques domestiques, et suivis de leurs chiens, ils allèrent se promener dans 1 île, non loin de la grotte de madame Brilolle. Les chiens, ayant aperçu les deux chevreaux, devenus assez forts pour aller paître seuls dans le bois, coururent aussitôt après eux. Ceux-ci prirent la fuite, et se réfugièrent incontinent dans la caverne de l'infortunée Britolle, où ils furent poursuivis par les chiens. A cette vue, madame Britolle prend un bâton et se lève pour les chasser. Pendant qu'elle est occupée à les mettre en fuite, messire Conrad et sa femme, qui suivaient leurs chiens, arrivèrent près de la grotte. Je vous laisse à imaginer leur étonnement à la vue de cette femme, qui était devenue noire, maigre, et velue. La surprise de Britolle fut, pour le moins, aussi grande. Le gentilhomme fait taire et retirer ses chiens, il s'approche de cette femme et la prie instamment de lui dire qui elle est, et ce qu'elle fait dans un lieu si désert. Elle ne se fit pas long-temps prier pour satisfaire sa curiosité et celle de son épouse , qui venait de lui (aire les mêmes questions. Elle leur déclara ingénument son nom sa qualité , et leur raconta toutes ses infortunes.

Le marquis, qui avait connu particulièrement son mari , fut vivement touché de ce récit ; il n'oublia rien pour lui faire abandonner la résolution qu'elle avait prise de finir ses jours dans ce désert. Il s'offrit de la ramener chez ses parens , ou de la garder chez lui , jusqu'à ce que le sort lui fut plus favorable, en lui promettant de la traiter comme sa propre sœur. Mais, voyant qu'elle ne se rendait pointa ses instances, il la laissa avec sa femme, persuadé qu'elle aurait plus d'influence sur son esprit -, en attendant il donna l'ordre qu'on lui apportât des habits et de quoi manger.

La femme du marquis, restée seule auprès d'elle, se conduisit au mieux. Elle commença d'abord à partager sa douleur, se mit à pleurer avec elle, sur ses malheurs; puis elle l'engagea (mais ce ne fut pas sans peine) à manger et à s'habiller. Enfin, quoique cette infortunée protestât qu'elle n'irait jamais en lieu où elle fût connue, la marquise fit si bien par ses tendres sollicitations et ses vives instances, qu'elle la détermina à partir avec elle pour Lunigiane, en lui promettant d'emmener, si elle voulait, les deux chevreaux et leur mère. Cet animal était revenu au gîte, et, au grand étonnement de la marquise, avait fait mille caresses à madame Britolle.

Les vents étant devenus favorables, cette infortunée s'embarqua avec messire Conrad et sa femme, sans oublier les deux chevreaux et leur mère. Comme on ignorait dans le vaisseau le nom de madame Britolle, l'équipage lui donna celui de Chevrette. Leur navigation fut des plus heureuses. 11 leur fallut peu de temps pour

arriver à l'embouchure de la rivière de la Maigre, où ils débarquèrent. De là ils se rendirent au château du marquis qui en était peu éloigné. On convint que, pour mieux déguiser madame Britolle, elle prendrait un habit de deuil , et qu'elle passerait pour être attachée à la marquise, en qualité de demoiselle de compagnie. Elle joua au mieux ce nouveau personnage, conservant toutefois pour ses chevreaux la marne affection, et prenant grand soin de les bien nourrir.

Cependant, après s'être emparés, àPouza, du vaisseau qui avait conduit madame Britolle à cette île, les corsaires étaient déjà arrivés à Gènes avec tout ce qu'ils avaient pris. La nourrice et les deux enfans échurent en partage à un nommé Gasparin Doria , qui les envoya à sa maison, pour s'en servir comme d'esclaves. La nourrice, affligée plus qM'on ne saurait le dire de la perte de sa maîtresse , et de l'état misérable où elle se voyait réduite avec les deux enfans , ne cessait de gémir et de verser des pleurs. Mais, voyant que les larmes ne remédiaient à rien , et que ses gémissemens ne la tireraient point d'esclavage, elle prit enfin son parti, et se consola du mieux qu'elle put. Quoique née et élevée dans l'obscure pauvreté, elle ne manquait pas d'esprit, et était douée d'un excellent jugement : elle comprit d'abord que, si les enfans étaient connus, on pourrait leur faire un mauvais parti. Espérant que le temps ferait changer les choses , et que ces malheureux orphelins pourraient rentrer dans leur premier état , elle résolut de ne déclarer à personne qui ils étaient. Ainsi, quand on l'interrogeait sur leur compte, elle répondait

qu'elle était leur mère. Elle n'appelait plus l'aîné par le nom de Geoffroi , mais par celui de Jeannot de Precida. Quant à son petit frère, elle se mit fort peu en peine de lui en donner un autre que celui qu'il portait. Elle eut la précaution de communiquer à Geoffroi les raisons qui l'avaient engagée à le faire changer de nom. Elle lui représenta, non une seule fois, mais presque à tous les instans , le danger auquel il serait exposé, si malheureusement on parvenait à découvrir sa véritable origine. L'enfant, dont la raison était précoce, approuva la conduite de la sage nourrice, et s'y conforma parfaitement.

Les deux jeunes esclaves demeurèrent long-temps dans la maison de Gasparin Doria , très-mal vêtus, occupés aux plus vils emplois , aussi bien que la nourrice, qui leur donnait en tout l'exemple de la patience. Après avoir atteint sa seizième année, Jeannot, dont le cœur, malgré l'esclavage, digne de sa naissance, ne pouvait plus soutenir une condition si dure et si vile, s'évada de chez Gasparin , monta sur des galères qui partaient pour Alexandrie , et parcourut vainement plusieurs pays. Au bout de trois ou quatre ans de courses et de travaux, qui n'avaient pas peu contribué à former son corps et à mûrir sa raison , il apprit que son père vivait encore , mais que le roi Charles le retenait prisonnier. Désespérant de faire changer la fortune, il erra encore ça et là, jusqu'à ce que le hasard, l'ayant amené dans le territoire de Lunigiane, il alla offrir ses services au marquis de Malespini. Jeannot était devenu bel homme, et avait fort bonne mine:

ce seigneur l'accepta pour domestique, et fut on ne peut pas plus satisfait de sa manière de le servir. L'âge et les chagrins avaient fait un si jjrand changement sur la mère et le fils , qu'ils ne se reconnurent ni l'un ni l'autre.

Le marquis avait une fille bien faite et jolie, nommée de 1'Ep.ine. A sa dix-septième année, il l'avait donnée en mariage à messire Nicolas de Grignau ; veuve presque aussitôt que mariée, elle était retournée chez son père, peu de jours avant l'entrée de Jeannot. La figure et les manières de ce jeune homme lui plurent si fort, qu'elle ne put se défendre de l'aimer. Sa beauté ayant fait les mêmes impressions sur le cœur de Jeannot, ils ne tardèrent pas à s'avouer l'un à l'autre leur passion et à s'en donner des preuves réciproques. Ce commerce de galanterie dura plusieurs mois , sans que personne en eût le moindre soupçon. Le succès les enhardit ; ils commencèrent à mettre moins de prudence et de réserve dans leurs plaisirs. Un jour, étant sortis avec le reste de la famille pour une promenade dans les bosquets voisins du château, ils trouvèrent le moyen de se détacher de la compagnie, et d'entrer les premiers dans le bois. Croyant avoir laissé bien loin le reste de la société , ils s'arrêtèrent dans un lieu des plus agréables , et là , sur un tapis de verdure , entouré d'arbres et parsemé de fleurs, ils s'abandonnèrent à leur passion et s'enivrèrent des plus doux plaisirs. Mais qu'ils les payèrent cher, ces plaisirs délicieux dont ils ne pouvaient se lasser ! Ils furent surpris, d'abord par la marquise, qui, avec un cri d'indignation,

interrompit des extases qa'elle eût peut-être voulu partager; puis, par le marquis, qui, outré de la lâcheté de sa fille et de la perfidie de son domestique , les fit lier tous deux par ses gens et conduire sur-le-champ aux prisons du château. N'écoutant que la colère et la fureur dont il était agité, il était déterminé k les faire mourir ignominieusement, et aurait peut-être exécuté sa résolution, si sa femme, qui avait pénétré son dessein, ne l'en eût détourné. Quoiqu'elle jugeât sa fille digne de la punition la plus rigoureuse, l'idée de cette mort la faisait frémir. Elle mit tout en œuvre pour fléchir son mari ; elle le conjura de ne pas se livrer en furieux aux premiers mouvemens de son cœur irrité, et lui représenta combien il serait odieux de devenir, dans sa vieillesse , le bourreau de sa fille, et de tremper ses mains dans le sang d'un de ses esclaves. Qu'est-il besoin , ajouta-t-elle , de vous rendre homicide pour satisfaire votre juste ressentiment? N'avez-vous pas d'autres moyens de sévir contre les coupables ? Enfin elle lui parla d'une manière si persuasive, qu'elle lui fit abandonner le projet de les punir de mort. Il se contenta de les condamner à une prison perpétuelle, où ils furent gardés séparément, et où ils n'avaient de nourriture qu'autant qu'il leur en fallait pour les empêcher de mourir et leur donner le temps de pleurer leur faute. On imagine aisément les tourmens qu'ils éprouvèrent en se voyant ainsi séparés l'un de l'autre sans avoir seulement la triste consolation de pouvoir s'écrire. Que de soupirs , que Je larmes dut leur causer la seule privation des plais rs qu'ils avaient goûtés,

et dont l'horreur du cachot ne pouvait leur faire perdre le souvenir !

Ces amans infortunés avaient passé plus d'un an dans leur prison , et le marquis ne songeait plus à eux , lorsque Pierre d'Aragon parvint, par les menées de Jean de Procida , à soulever la Sicile et à l'enlever au roi Charles. A la nouvelle de cet événement, le marquis de Malespini , attaché au parti gibelin , témoigna la plus grande joie 5 et, voulant que toute sa maison v participât , il donna une grande fête, des réjouissances magnifiques, à cette occasion. Jeannot , instruit de la cause de ces divertissemens par un de ses gardiens : Que je suis malheureux! s'écria-t-il aussitôt en poussant un profond soupir ! J'ai couru le monde plus de quatorze années, presque toujours en mendiant mon pain, pour attendre une pareille révolution; et aujourd'hui qu'elle est arrivée, je me trouve en prison, sans espérance d'en pouvoir jamais sortir !

Quel intérêt, lui dit le geôlier, peux-tu prendre aux démêlés des rois? Aurais-tu des prétentions sur la Sicile? ajouta-t-il pour le plaisanter.

Mon cœur se fend , reprit Jeannot , au seul souvenir du poste que mon père y occupait. Quoique je fusse fort jeune quand on nous contraignit d'en sortir, je me souviens, on ne peut pas mieux, de l'en avoir vu gouverneur du vivant du roi Mainfroi. — Et qui était ton père? Puisqu'à présent je puis le déclarer sans avoir rien à craindre, dit le prisonnier, tu sauras que mon père se nommait et se nomme encore , s'il est vivant, Henri Capèce, et que mon véritable nom, à moi, 1. 12

n'est pas Jeannot , mais GeofTroi Capèce. Que n'ai-je ma liberté! Je suis sûr que, si je retournais en Sicile , j'y jouirais d'un grand crédit.

Le garde ne poussa pas plus loin ses questions • mais il courut rendre cette conversation au seigneur du château. Celui-ci parut faire peu de cas de ce qu'il venait d'entendre : il crut cependant devoir s'en éclaircir avec madame Britolle; il lui demanda si un de ses enfans s'appelait Geoffroi. C'est le nom, répondit-elle, que portait mon fils aîné; et il aurait à présent vingtdeux ans s'il vivait encore, ajouta-t-elle en pleurant.

Le marquis, à demi persuadé, fut ravi au fond de lame de n'avoir fait mourir personne, et se flattait déjà de pouvoir réparer son honneur et celui de sa fille. Pour faire les choses plus sûrement , il ne précipita rien; et, gardant le silence sur sa découverte, il fait venir le prisonnier, lui parle en secret, et l'interroge minutieusement sur toute sa vie passée. Les réponses du jeune homme achèvent de le convaincre qu'il est véritablement le fils de Britolle. Jeannot, lui dit-il alors , tu dois sentir combien est grand l'outrage que tu m'as fait dans la personne de l'Epine, ma fille. Je te traitais avec douceur, avec amitié ; et, loin d'être un serviteur soumis et fidèle, tu m'as payé de la plus noire ingratitude. Avoue que, si tu eusses commis à l'égard de tout autre un pareil attentat , la mort aurait été inévitablement ton partage ; pour moi , je n'ai pu me résoudre à te punir si sévèrement, et je m'en applaudis. Il ne tiendra même qu'à toi de voir finir tes peines et de sortir de captivité, puisque tu. dis être fils d'un

gentilhomme et d'une femme de qualité, en réparant Vhonneur de ma fille. Tu as eu de l'amour pour elle, elle en a eu pour toi: tu sais qu'elle devint veuve peu de jours après avoir fait un bon et grand mariage ; tu connais son caractère, sa fortune, ses parens -, eh bien . vous pouvez, si tu veux , rendre légitime l'amour peu honnête que vous avez éprouvé l'un pour l'autre. Oui, je consens que tu l'épouses -, il vous sera même libre de demeurer dans ma maison autant de temps qu'il vous plaira, et je m'engage à vous y traiter comme mes

enfans.

Le chagrin et la prison avaient defigure Jeannot, au point de le rendre méconnaissable ; mais ils n'avaient pu altérer ses sentimens nobles et fiers, dignes de sa naissance, ni rien diminuer de l'amour qu'il avait pour sa maîtresse. Il désirait avec ardeur le mariage que le seigneur Conrad lui offrait -, cependant , pour ne pas lui laisser croire qu'il l'acceptait par crainte, il n'oublia rien de ce que son grand cœur était capable de lui suggérer en cette occasion. Si je vous ai offensé, monsieur, lui répondit-il entre autres choses, ce n'a été par aucune lâcheté. Oui , j'ai aimé , j'aime encore, et j'ainierai toujours madame votre fille, parce que je l'ai jugée digne de mon amour; et si, selon le langage des âmes froides et insensibles , je me suis conduit avec elle rien moins qu'honnêtement, je puis dire que c'est une faute inséparablement attachée à la jeunesse. Si les vieillards voulaient se souvenir qu'ils ont été jeunes , et mesurer les fautes d'autrui sur les leurs , et les leurs sur les fautes d'autrui , la mienne certainement ne leur

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paraîtrait pas si grande. Ils conviendraient alors qu'elle prend sa source plutôt dans un grand fonds d'estime et d'affection que dans un fonds de mépris et de noirceur. Depuis le premier jour que j'ai vu madame l'Épine , l'union que vous m'offrez aujourd'hui n'a pas cessé de faire l'objet de mon ambition , et il y a long-temps que je vous en aurais fait moi-même la proposition, si je n'avais craint de vous déplaire et d'être refusé.

Si, par hasard, vos discours n'étaient qu'une raillerie, si votre cœur dément ce que m'annonce votre bouche, finissez, de grâce, ce cruel badinage , et cessez de me flatter dune vaine espérance. Je suis prêt a rentrer dans ma prison, et de souffrir patiemment les maux qui me sont réservés; mais, quelque tourment que vous me fassiez essuyer, je vous déclare que je ni cesserai point d'aimer madame votre fille , ni d'avoir , pour vous, à sa considération, tout le respect , toute la soumission que vous pouvez désirer.

Ces paroles, prononcées d'un ton noble et décidé, frappèrent d'étonnement le seigneur Conrad. Il vit alors, par lui-même, que ce jeune homme avait de l'Ame et des sentimens, et que son amour pour sa fille était vraiment sincère. Il se leva aussitôt pour l'embrasser \ et , après lui avoir donné plusieurs marques de satisfaction, il commanda qu'on lui amenât secrètement sa fille. Elle était devenue maigre, pâle, et tout aussi méconnaissable que le compagnon de son infortune. Là, en la seule présence du marquis, les deux amans, touchés jusqu'aux larmes du plaisir de se revrrr s'embrassèrent tendrement, et se promirent une

DE BOCCÀCE. IÔI

foi inviolable. Le contrat de mariage fut dressé et signé le même jour avec beaucoup de secret. Conrad mit tous ses soins pour faire oublier aux nouveaux époux les mauvais traitemens qu'il leur avait fait essuyer. Il leur procura tout ce qui pouvait leur être nécessaire et leur faire plaisir, sans s'en ouvrir à sa femme. Quelques jours après , jugeant qu'il était temps d'apprendre cette agréable nouvelle à madame Britolle, il profita d'une occasion où elle était plongée dans une rêveuse et noire mélancolie : Que diriez-vous , madame, si je vous faisais voir votre fils aîné marié à l'une de mes filles? — Je ne vous dirais autre chose, sinon que mon attachement et ma reconnaissance pour vous redoubleraient , s'il était possible; que vous me rendriez un bien qui m'est plus cher que ma propre vie , et ressusciteriez en quelque façon toutes mes espérances. Les larmes, qui vinrent en abondance , ne lui permirent pas d'en dire davantage. Et toi , ma bonne amie, dit-il à sa femme , que dirais -tu si je te donnais un pareil gendre? Non seulement un des enfans de madame , qui sont gentilshommes, mais même tout autre, me serait fort agréable, répondit la mère. Eh bien ! reprit Conrad, je me fl itte de vous satisfaire l'une et Tautre.

Il alla ensuite trouver les jeunes époux, qui n'étaient plus en prison, mais qui se tenaient cachés, depuis leur mariage, dans un appartement séparé; ils avaient déjà repris leur fraîcheur, leur embonpoint, et étaient l'un et l'autre superbement habillés. Quel plaisir serait romparablc au tien, dit-il a son gendre, si tu ietrou vnis ici ta mère? Je ne puis croire , répondit Geofifroi,

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