‹ Contes de Boccace; (volume 3)Chapitre 19 sur 45 · IÔ · texte numérisé non relu

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qu'elle ait pu survivre à ses malheurs : mais, si j'avais le bonheur de me tromper, il me serait impossible d'exprimer toute ma joie et ma félicité. Je ne doute pas que, par ses indices et ses conseils, je ne parvinsse à recouvrer une partie de mes biens en Sicile.

Le marquis fit alors venir les deux mères. Je vous laisse à juger leur surprise et leur ravissement. Madame Britolle, préoccupée de l'espérance que le marquis lui avait donnée , fixa attentivement ses regards sur le jeune époux , et , démêlant sur son visage les mêmes traits qu'avait Geoffroi dans son enfance , elle lui sauta au cou satis autre explication. L'excès de son amour ne lui permit pas de proférer une parole ; ses forces labandonnèrent , et elle tomba évanouie dans les bras de son fils. Geoffroi, averti par je ne sais quel mouvement secret, la reconnut aussitôt pour sa mère; et, transporté de joie et de tendresse, il répondit à ses caresses par d'autres non moins touchantes. Il ne se lassait point do la couvrir de baisers , et on eut de la peine à l'arracher de ses bras pour la faire revenir de son évanouissement. A peine celte tendre mère eut-elle repris ses sens , par le secours de la marquise et de sa fille, qu'elle se jeta de nouveau au cou de son fils. Elle lui dit les choses du monde lés plus affectueuses, en entremêlant ses discours de baisers et de larmes. Geoffroi, au comble de la joie et de l'attendrissement , lui témoignait de son coté le respect le plus tendre et la reconnaissance la plus vive. Enfin , après s'être donné l'un Tanin mille marques réciproques de leur amour, chacun conta son aventure : après quoi le marquis fit savoir à ses pa-

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rens et à ses amis le mariage de sa fille. Tout le monde le félicita de la nouvelle alliance quii venait de contracter, et il donna, pour la célébrer, une fête des plus brillantes.

Geoffroi choisit ce moment pour adresser une demande à son beau-père. Vous m'avez comblé de bienfaits, lui dit-il ; ma mère ne vous a pas moins d'obligations y puisque vous l'avez recueillie dans votre maison , où vous n'avez cessé de la traiter avec toute sorte d'égards. Maintenant, pour qu'il ne vous reste rien à faire de ce qui peut mettre le comble à notre bonheur , je vous prie d'abord de faire venir mon frère, qui, comme je vous l'ai dit, est au service de Gasparin Doria; puis d'envoyer un messager en Sicile pour s'informer de l'état actuel du pays , et savoir ce que mon père est devenu, s'il est mort ou vivant, et, s'il vit, dans quelle situation il se trouve.

Conrad se rendit aux désirs de son gendre. Il fit partir, sans différer, deux hommes sur le zèle et la fidélité desquels il pouvait compter. Celui qui alla à Gènes y trouva Gasparin , et lui conta par ordre tout ce que son maître avait fait pour Geoffroi et sa mère ; il finit par le prier, de la part de ce seigneur, de lui envoyer le fugitif et la nourrice. Gasparin, moins étonné de la proposition que de tout ce qu'il venait d'entendre, répondit : Il n'est rien que je ne fasse, mon ami, pour obliger M. le marquis de Malespini, que je connais de réputation , et que je considère beaucoup j mais ce que vous demandez n'est pas en mon pouvoir. J'ai véritablement chez moi, depuis quatorze

ans, un enfant avec une femme; mais cette femme est sa mère; et, si le marquis le désire, je suis prêt à les lui envoyer. Dites-lui de ma part, je vous prie, de ne pas se fier à ce Jeannot ; c'est sûrement un fourbe et un mauvais sujet, qui ne prend le nom de Geoffroi Capèce que pour mieux le tromper.

Après celte réponse, le Génois crut devoir faire politesse à l'envoyé, et donna ordre de lui servira manger. Pendant qu'on le régalait, Gasparin prit la nourrice en particulier, et la questionna adroitement. Celle-ci, qui avait entendu parler de la révolution arrivée en Sicile, et qui pensait que Henri de Capèce pouvait vivre encore, prit le parti de lui avouer, sans détour, tout ce qui était arrivé , et lui exposa ingénument les motifs de sa conduite. Gasparin, en apprenant les discours de cette femme, commença de croire que ce qu'on lui disait était la vérité. Cet homme fin et rusé ne s'en tint pas là : il fit de nouvelles questions à l'envoyé de Conrad et à la nourrice ; et, comme il apprenait à tout moment des choses qui confirmaient ce qu'on lui avait dit , il se reprocha alors la manière peu généreuse dont il avait agi avec ce petit enfant. Pour l'en dédommager, et convaincu qu'il était réellement de la famille de Capèce, il le maria promptementà une de ses filles, aussi jeune que jolie ,à laquelle il constitua une riche dot. Après la fête du mariage, Gasparin s'embarqua avec son gendre , sa fille , l'envoyé et la nourrice. Ils arrivèrent en très-peu de temps au château de Conrad, où ils furent on ne peut pas mieux accueillis de ce seigneur et de toute la famille. On imagine ai-

sèment les transports de la mère à la vue de ce jeune enfant qu'elle croyait perdu , la satisfaction des deux frères de se trouver réunis après une si longue séparation , la joie de la nourrice à un dénoûment si peu attendu. Le marquis, sa femme, sa fille et Gasparin partagèrent un bonheur si pur et si touchant.

Celui qui se joue des fortunes et des desseins des hommes, le souverain et inépuisable dispensateur des grâces, voulut rendre cette joie parfaite. On s'était déjà mis à table, et Ton était au premier service, lorsque le fidèle messager de Sicile vint annoncer que Henri Capèce jouissait dune bonne santé et d'un aussi grand crédit que jamais. Il raconta, entre autres choses, qu'au commencement de la révolte contre le roi Charles , le peuple furieux était accouru en foule à sa prison , avait tué les gardes , l'avait mis en liberté et nommé capitaine général, pour chasser les Français. Il était en grande faveur auprès du roi Pierre, qui l'avait rétabli dans tous ses biens et ses dignités. Cet illustre commandant, ajouta le messager, l'avait très-bien accueilli, avait témoigné une joie inexprimable d'apprendre des nouvelles de sa femme et de ses enfans, dont il n'avait plus entendu parler depuis le jour de sa disgrâce, et s'était empressé de nommer, pour venir le prendre, plusieurs gentilshommes qu'on verrait bientôt paraître.

Dieu sait le plaisir que ces nouvelles firent à toute la compagnie. Le marquis, accompagné de quelques-uns des convives, courut au-devant de ces gentilshommes. Jamais ambassadeurs ne furent reçus avec plus de joie.

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On les invita à se mettre à table. Avant de s'asseoir, ces dignes députés saluèrent la noble société, et remercièrent, de la part de leur maître, le marquis de Maiespini et sa femme, des bons offices qu'ils avaient rendus à madame Britolle et à son fils Geoffroi , les assurant l'un et l'autre qu'ils pouvaient disposer de tout ce qui était au pouvoir de Capèce. Puis, se tournant vers Gasparin , ils lui tinrent à peu près le même langage. Après quoi ils prirent part au festin , où chacun s'empressa de leur faire politesse. Les fêtes durèrent quelques jours, après lesquelles madame Britolle , impatiente de revoir son mari, s'embarqua avec ses deux fils, leurs femmes et la nourrice, sur la frégate qui lui avait été envoyée. Le marquis, la marquise et Gasparin, les accompagnèrent jusqu'au port, où ils leur firent leurs adieux , non sans répandre des larmes en abondance. Un vent favorable les conduisit en peu de jours dans le port de Palerme , où ils furent reçus d'Henri Capèce avec des transports de joie inexprimables. Ils vécurent long-temps dans la prospérité; et, pleins de reconnaissance pour les bontés de l'Etre suprême , ils ne cessèrent de l'aimer et de le servir avec une religieuse fidélité '.

1 Ce que dit JJoccace dans cette nouvelle est principalement fondé sur l'histoire; mais il n'est pas toujours d'accord a^cc elle. ^ l'ici les laits historiques :

Conrad, comte de Capèce, était l'un des principaux seigneurs di Sii ile, sous le règne de Conradin. Après la bataille du a3 août 1268, où lis Fiançais mirent eu pièces l'armée de Conradin, le coniti de Capèce, qui prenait le litre de vice-roi de Sicile pour ce prince, voyant son armêt- entièrement détruite, forma le projet de

se faire roi de cette île ; mais, tous les peuples s'étant déclarés pour Charles d'Anjou, il se renferma dans le château de Centorbi, où, après avoir résisté quelque temps, il fut obligé de se rendre à discrétion. Guy deMontfort, celui des généraux du roi Charles qui avait le plus contribué au succès de la bataille, ordonna de lui crever les yeux, et ensuite le fit pendre; c'est ce que ne dit pas Boccace. Après cette exécution, la forteresse de Centorbi fut rasée, et toute la Sicile rentra sous le joug de Charles. La comtesse de Capèce, qui appartenait à l'illustre maison de Carracciolo, fut alors obligée de prendre la fuite avec son fils : c'est le point de départ du conte de Boccace.

Il serait difficile de peindre l'extrême dureté avec laquelle les Siciliens, après la victoire du 23 août, furent traités par les Français. Toute l'île fut couverte d'échafauds; et les prisons regorgèrent d'infortunés chargés de fers. Le malheureux Conradin fut la principale victime que la cour du roi Charles immola h sa fureur. Après avoir laissé languir ce prince pendant près d'un an dans la forteresse de Naples, Charles, qui ne voulait pas se charger de toute l'horreur de son supplice, désira y observer des formalités. H manda a Naples deux syndics de chaque ville de la terre de Labour et de la principauté de la Pouille, et il les consulta pour savoir ce que le droit de la guerre permettait à l'égard de ses prisonniers. Les avis furent partagés; mais le plus grand nombre, cherchant à faire sa cour au roi, décida que Conradin et ses complices étaient criminels de lèse-majesté, ennemis de l'église , perturbateurs du repos public , et comme tels méritaient la mort. Après que la sentence fatale eut été prononcée, un prédicateur montant en chaire, et s'adressant à Conradin, lui fit une longue déclamation surtout ce au on imputait de crimes contre l'église, à lui et h ses pères, sur les anarthèmes tant de fois réitérés où ils avaient passé leur vie, et dans lesquels lui-même était né. On le mena ensuite, avec les autres condamnés, dans une chapelle tendue de noir, où on les fit assister à l'office et à la messe des morts; et, après qu'on leur eut permis de se confesser, on les conduisit au supplice, dans la place publique de Naples. Robert Bari, protonotaire du royaume, lisant Parrêt de mori, Conradin ne put s'empêcher de s'écrier : Comment, malheureux! as-lu ose condamné /■ lai roi .' .Vc suis- lu / as qu'un égal n'a pus de pouvoir sur s< />

égal ? Il harangua les Napolitains, leur dit qu'il ne se sentait coupable d'aucune injustice dans l'expédition qu'il avait faite, puisqu'il ne s'était proposé que de recouvrer un royaume qui lui appartenait de droit. Il reprocha au peuple son ingratitude, déclara qu'il faisait héritier de tous ses droits Pierre , fds du roi Jacques d'Aragon, mari de sa tante Constance; et, pour marque d'investiture et pour gage de bataille, il jeta un de ses gants au milieu de la place. Ses dernières paroles furent : Ah ! ma mère, que la nouvelle de ina mort vous donnera de chagrin ! On dit que le gant fut ramassé par un chevalier, nommé Henri de Pitero, qui depuis le porta à Pierre d'Aragon, et en reçut pour récompense la permission de porter les armes de Souabe.

Ces assassinats ensevelirent pour jamais les deux plus illustres maisons de l'Europe. Dans la personne de Conradin finit celle de Souabe, qui avait donné tant d'empereurs à l'Allemagne ; et la famille des anciens ducs d'Autriche s'éteignit dans celle du duc Frédéric. La maison d'Autriche d'aujourd'hui faillit même être détruite dès son berceau. Le comte Rodolphe de Habsbourg, tige de celte maison, ayant été pris par un Italien, fut relâcbé pour de l'argent; et le roi Charles, en ayant été instruit, fit pendre son libérateur.

AILAGHIEIL,

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ALAGIEL.

Si madame Emilie eût prolongé son récit , on eût vu les jeunes dames de la compagnie verser des larmes sur les malheurs de l'infortunée Napolitaine. Pour les distraire de leur trop grande sensibilité , la reine se hâta d'ordonner à Pamphile de conter sa nouvelle. Il débuta à peu près en ces termes :

Il n'est pas aussi aisé qu'on pense, mes aimables dames, de connaître ce qui convient réellement à chacun de nous. Les uns, se figurant que les richesses donnent les moyens de vivre sans inquiétude, ne se sont pas contentés de les demander par de vives et fréquentes prières, mais se sont exposés à toutes sortes de fatigues et de tourmens pour les acquérir. Puis ils ont trouvé des gens, même parmi leurs amis, qui les ont inhumainement égorgés pour s'emparer de leurs biens, si chèrement achetés! D'autres , croyant que la tranquillité et le bonheur résidaient dans les grandeurs suprêmes, ont affronté, pour y arriver, les dangers et

les maux de la guerre, livré des batailles, trempé leurs mains dans le sang de leurs frères, de leurs aniis; et, parvenus d'un état niédiocre.jusque sur le trône, ont fait la triste expérience qu'outre les sollicitudes, les craintes , qui les suivaient jusque dans leur sommeil , ils étaient encore exposés à boire le poison dans des coupes d'or. Un grand nombre enfin, plus modérés dans leur ambition , après avoir désiré ardemment la beauté et la force du corps , ont trouvé dans ces qualités mêmes une source de malheurs, et quelquefois la cause de leur mort. Pour ne pas parcourir ainsi toutes les affections humaines, chacune en particulier , je me borne à soutenir, en général, qu'en formant desvœur l'homme ne sait ce qu'il désire, parce qu'il ne saurait prévoir ni prévenir les effets qui peuvent en résulter.

Si nous étions donc sages et raisonnables , nous apprendrions à être satisfaits de notre sort, et à recevoir avec une sage soumission les biens et les maux que la Providence nous envoie.

Je n'ignore pas que le défaut de modération dans les désirs n'est pas moins le partage des hommes que celui des femmes ; mais, comme il n'y en a pas une d'entre vous, mesdames, qui mette des bornes à ses désirs, puisque, peu satisfaites des attraits que la nature vous a donnés , vous cherchez encore à les embellir et à les rendre plus piquans par les prestiges de l'art, vous trouverez bon que je vous conte les aventures d'une Sarrasine qui, précisément à cause de sa rare beauté, se vit forcée de tâter de huit maris dans l'espace de

anatre ans, avant d'être réunie à celui que le sort lui avait destiné.

Jadis régnait en Babylonie un Soudan nommé Beminedab. Presque toutes les entreprises qu'il forma pendant sa vie réussirent au gré de ses désirs. Il eut plusieurs enfans, une fille entre autres nommée Alaciel , dont la beauté ravissante surpassait celle des plus belles femmes de son temps. Le roi de Garbe en devint amoureux sur les éloges qu'il en avait entendu faire, et la demanda en mariage. Le soudan , qui avait été secouru par ce prince dans une irruption qu'une multitude d" Arabes avaient faite dans ses états, fut charmé de trouver une occasion de lui marquer sa reconnaissance. Après avoir fait équiper un vaisseau de guerre, et avoir fait présenta sa fille d'une riche et magnifique garde-robe, il la lui envoya, accompagnée d'une nombreuse suite d'hommes et de femmes , et la recommanda au maître des destinées. Le temps était beau , et le vent favorable : la princesse partit du port d'Alexandrie, et fit, durant plusieurs jours, une navigation très-heureuse; mais à peine eut-on doublé les côtes de Sardaigne, qu'il s'éleva une violente tempête. A la vue des flots en furie, Alaciel et les gens de sa suite se crurent perdus. Cependant, par la bonne manœuvre des matelots, on soutint pendant deux jours l'effort de la tourmente ; mais elle augmenta si fort , qu'à la nuit suivante les pilotes ne savaient plus s'o-

rienter, tant le ciel était chargé de nuages et de ténèbres, Le vaisseau, allant au gré des vents, était pousse vers l'île de Majorque, lorsqu'on découvrit plusieurs larges voies d'eau. A la vue de ce péril inévitable, chacun n'est occupé que de sa propre vie : on met la chaloupe en mer j les officiers , les pilotes, les matelots, croyant y être moins exposés à périr, se hâtent d'y descendre. Le reste de l'équipage s'y jette en foule sans craindre la pointe des épées, qu'on leur présentait 5 mais ces malheureux, croyant échapper ainsi à la mort, la trouvèrent Jans la chaloupe même qui, affaissée par un poids si lourd, coula à fond, et les entraîna dans les flots.

Alaciel et ses femmes, que personne ne s'empressa de secourir, étaient restées seules dans le navire. Saisies d'effroi et presque sans connaissance , elles attendaient le moment d'être englouties par les vagues, lorsque le vaisseau , malgré ses avaries , fut emporté par le vent sur un banc de sable peu éloigné du rivage. Le choc eut tant de violence, qu'il s'y enfonça comme une flèche qu'on aurait lancée avec force. Il fut toute la nuit battu des vents et des flots sans en être ébranlé.

Aux premières lueurs de l'aurore, les vents cessèrent, et la mer devint calme. Le soleil était déjà sur l'horizon , lorsque la princesse revint de l'évanouissement où l'effroi de sa situation l'avait plongée. Ne sachant où elle est, le corps brisé de douleur, connaissant à peine si elle existe, elle ouvre les yeux, soulève la tête, et, malgré son extrême faiblesse, elle appel.e>

tantôt l'un de ses gens, tantôt l'autre : mais c'est en vain ; ceux qu'elle appelait n'étaient déjà plus. Etonnée de n'entendre et de ne voir paraître personne , elle se sentit saisie d'une nouvelle frayeur-, puis, rappelant le passé dans son esprit , et s'apercevant qu'elle est encore dans le vaisseau, elle réunit un reste de forces, et se lève. Quel spectacle ! Elle voit ses femmes étendues ça et là sur le pont. Après les avoir long-temps appelées, et toujours inutilement , elle les secoue l'une après l'autre; mais elle en trouva peu à qui la frayeur ou le mal de mer n'eût oté tout sentiment. Il est plus aisé d'imaginer que de dire quelle fut alors sa consternation. Cependant, prenant conseil de la nécessité, elle secoua si fortement celles qui lui paraissaient vivre encore, qu'elle les fit lever. Ces malheureuses, voyant le vaisseau enfoncé dans le sable et plein d'eau, se mirent à pleurer et à gémir, avec leur maîtresse , de se trouver seules, sans hommes, et éloignées de tout secours.

Il était déjà midi qu'elles n'avaient vu paraître personne sur le rivage ni sur la mer. Par bonheur pour elles, il passa vers cette même heure un gentilhomme nommé Péricon de Visalgo, qui revenait d'une de ses maisons de campagne, suivi de plusieurs domestiques à cheval. En apercevant le vaisseau fracassé, il comprit que c'était un effet de l'orage de la nuit précédente. Il commanda à un de ses gens d'y monter. Cet homme y parvient avec peine, et trouve la jeune et belle dame et ses compagnes. A la vue de l'inconnu, ces infortunées fondirent en larmes ; elles ne cessaient de crier miséricorde ; mais, voyant qu'elles n'étaient l iS

point entendues, et qu'elles n'entendaient pas non plu» le langage de cet homme, elles firent ce qu'elles purent pour expliquer par signes leur triste aventure.

Le domestique, après avoir tout examiné, alla rendre compte de son message . Péricon fit incontinent débarquer les femmes et tout cequi leur restait de plus précieux, et les mena à une de ses maisons de campagne. A force de seins et de bons traitemens, il tâcha de les consoler de leur mauvaise fortune. Il reconnut bientôt aux riches habits d'Alaciel, et aux égards que les autres femmes avaient pour elle, que c'était une dame de distinction. Quoiqu'elle fût pâle, triste, abattue, et que la frayeur et la fatigue eussent altéré sa beauté, Pélicon ne laissa pas d'admirer les traits de son visage. Il en fut épris au point de vouloir l'épouser, si elle n'était pas mariée, et s'il ne pouvait s'en faire aimer autrement. Ce gentilhomme était lui-même d'une figure agréable 5 il avait le regard noble et fier, et le caractère un peu brusque; mais, comme il n'est rien qui adoucisse les âmes plus que l'amour , il eut des manières si honnêtes pour Alaciel, il la fit servir avec tant de soin qu'au bout de quelques jours elle reprit sa fraîcheur et tous ses attraits. Péricon en devint plus passionné, et plus désespéré de ne pouvoir ni s'en faire entendre, ni l'entendre elle-même. Il eût voulu lui déclarer l'excès de son amour : il essaya de le lui faire connaître par ses regards, ses gestes, ses empressemens , et n'oublia rien pour l'engager à répondre à ses vœux : tout fut inutile. Alaciel se refusait constamment à ses sollicitations ; mais ses rigueurs, qu'elle adoucissait par beaucoup d'hon-

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neteté, ne faisaient qu'irriter la passion de l'insulaire. Elle en vint à craindre qu'il ne se portât à quelque extrémité. Jugeant, aux mœurs et usages du pays, qu'elle était parmi des chrétiens, et qu'il lui seraii peu avantageux de se faire connaître, elle s'arma de courage, résolut de combattre sa mauvaise fortune, et défendit à ses femmes de déclarer qu'elle était fill« du Soudan d'Alexandrie, à moins d'avoir la certitude que cet aveu leur procurerait la liberté. Elle les exhorta de plus à conserver soigneusement leur honneur, en protestant qu'elle était dans la ferme résolution de garder la fidélité la plus inviolable au roi de Garbe, son époux. Ses femmes la louèrent beaucoup sur sa vertu , et lui promirent de se conformer à ses intentions autant que la chose serait en leur pouvoir.

Consumé d'amour , Péricon était "jngé par un chagrin d'autant plus cuisant, que ce qu'il désirait était plus près de lui. Les soins et les prières ne servant de rien, il résolut, avant d'en venir à la violence, de mettre en œuvre l'artifice. Alaciel, qui n'avait jamais bu de vin (sa religion lui en avait jusque-là défendu l'usage), trouvait dans ce breuvage un goût délicieux. Péricon s'en était aperçu toutes les fois qu'il lui en avait fait servir. Il se rappela que cette liqueur est le ministre ordinaire de Vénus , et il résolut de l'employer pour surprendre Alaciel. Dès ce moment il eut soin de cacher sa passion sous le voile de l'indifférence. Quelques jours après, sous le prétexte d'une grande fête , il commanda un souper des plus splendides , au-

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quel il invita ses amis. Ou conçoit aisément que la belle fut de la partie. Il avait donné ordre au sommelier de mêler ensemble plusieurs vins , et de ne lui servir que de cette liqueur ainsi composée. On s'acquitta à merveille de la commission. Alaciel, qui ne se doutait de rien, trouva ce breuvage si doux et si flatteur, qu'elle en but plus qu'à son ordinaire. Elle en oublia ses chagrins, et devint si gaie, que, voyant danser à la mode de Majorque, elle s'empressa de danser à la mode d'Alexandrie. Péricon ne douta point qu'il ne fût bien prèi du terme de ses désirs. Il fait servir de nouveaux mets, de nouvelles liqueurs, et prolonge la fête jusque vers le milieu de la nuit. Les convives sétant retirés, il conduisit seul Alaciel dans sa chambre. Elle ne fut pas plus tôt entrée que, les vapeurs du vin lui faisant oublier toute modestie, elle se déshabilla et se mit au lit, en présence de son hôte , aussi librement qu'elle eût pu le faire devant une de ses femmes. L'amoureux, déjà triomphant, ne tarde pas à suivre son exemple. Il éteint les flambeaux, gagne la ruelle du lit, et se couche auprès de la belle. Il la prend aussitôt dans ses bras , la couvre de baisers, et, voyant qu'elle n'oppose aucune résistance, il satisfait à l'aise tous ses désirs. Aux premières caresses, la jeune Alaciel, qui avait ignoré jusque là les jeux de l'amour, les trouva si fort de son goût, qu'elle se repentit de n'avoir pas cédé plus tôt aux sollicitations de son généreux bienfaiteur. Aussi, depuis cette heureuse expérience, n'eut-il plus besoin de lui faire de* instances pour obtenir ses faveurs. Elle savait même le prévenir et l'y inviter, non par des paroles,

puisqu'elle ignorait encore la langue du pays, mais par des signes qui valaient bien des paroles.

Pendant que ces amans jouissaient si agréablement de la vie, la fortune, jalouse de leurs plaisirs, vint les traverser d'une manière cruelle. Peu satisfaite d'avoir donné à Alaciel un roi pour époux et un châtelain pour amant , elle lui suscita uu nouvel adorateur. Péricon avait un frère âgé de vingt-cinq ans, bien fait de sa personne, el frais comme une rose : il se nommait Ma va te, et résidait dans un port de mer peu éloigné de la maison de campagne de son frère. Il eut occasion de voir la charmante Alaciel ; frappé de sa beauté , il en devint aussitôt amoureux fou. Il crut lire aussi dans ses regards qu'il ne déplaisait point , et qu'il lui serait facile d'avoir ses bonnes grâces. Il jugea donc que le seul obstacle à son bonheur était la vigilance de son frère, qui , jaloux de sa conquête, ne la perdait point de vue. Pour triompher de cette difficulté, il forme le plus noir dessein , et se dispose à le mettre à exécution. Il va d'abord trouver deux jeunes marchands génois , maîtres d'un navire prêt à faire voile au premier vent favorable. Il traite avec eux pour partir la nuit suivante, avec uue dame qu'il doit leur amener. Ses mesures prises , et la nuit arrivée , il se rend à la maison de son frère , et poste dans les environs plusieurs de ses amis, qu'il avait choisis pour exécuter son projet. Après s'être introduit furtivement, il se cacha dans 1 appartement même d'Alaciel , qui ne tarda pas de venir se coucher avec son aman». Quand il les crut plongés l'un et l'autre dans le som-

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meil , il courut ouvrir à ses compagnons, ainsi qu il en était convenu avec eux, et les introduisit dans la chambre de la belle musulmane. Ces scélérats , sans perdre de tempe, poignardent Péricon endormi, et enlèvent sa maîtresse tout éplorée , menaçant de la tuer si elle fait le moindre éclat ou la moindre résistance. Ils dérobent ce qu'il y a de plus précieux dans l'appartement, et, sans éveiller personne , emmènent Alaciel. Ils arrivent au port; Mara te les remercie, monte sur le vaisseau avec sa captive, et, secondé d'un vent favorable, fait mettre à la voile.

On se figure aisément la triste situation d' Alaciel. Cette cruelle aventure ne fit que lui rendre plus amer le souvenir de son premier malheur ; mais son ravisseur avait de quoi l'humaniser. Il lui fit voir le saint croissant , l'en toucha , et l'en toucha si bien , qu'elle ne tarda pas d'être consolée. En un mot, ce talisman produisit sur elle un tel effet, qu'elle oublia son premier amant.

Elle se croyait parfaitement heureuse, lorsque la fortune, qui l'avait choisie pour le jouet de ses caprices, lui préparait de nouveaux chagrins

Alaciel, ainsi que je l'ai déjà dit, était non seulement dune beauté éblouissante, mais elle avait cVans ses yeux et dans son air je ne sais quoi de doux et de gracieux qui lui soumettait le cœur de quiconque la voyait. Faut- il s'étonner, après cela, si les deux jeunes capitaines de l'équipage en devinrent amoureux? Ils l'étaient si éperdument l'un et l'autre, qu'ils oubliaient tout pour lui faire leur cour, en se gardant néanmoins

d'être aperçus de Marate. Ils connurent bientôt qu'il? avaient tous deux le même but. Us s'en entretinrent ensemble, et convinrent d'en faire la conquête à frais communs , comme si la société et le partage fussent aussi praticables en amour qu'en fait de commerce et de marchandises. Mais, comme Marate ne désemparait pas d'auprès de la belle, ils résolurent de se défaire du jaloux à la première occasion. Un jour, le navire allait à pleines voiles, et Marate prenait l'air sur la pcupe, sans se défier de rien; ils jugent le moment favorable, s'approchent de lui, le saisissent par derrière, et le jettent dans l'eau.

Le navire avait fait plus d'une demi-lieue avant que personne s'aperçût de sa disparution. Les deux Génois furent les premiers à s'en plaindre, et par ce moyen à la faire connaître. Cette fâcheuse nouvelle plongea de nouveau l'infortunée Alaciel dans les larmes et le désespoir. Les deux patrons vinrent la consoler, et lui dirent, pour cet effet, quoiqu'elle les entendit peu , tout ce qu'ils purent s'imaginer de tendre et d'obligeant. Voyant que la perte de Marate la touchait moins que sa propre infortune, et jugeant qu'ils l'avaient à peu près consolée par leurs offres de services et leurs soins empressés, ils se retirèrent pour décider a qui l'aurait le premier. Chacun prétendant avoir la préférence, on en vint aux gros mots, des gros mots aux menaces, et des menaces aux couteaux. Us se donnèrent plusieurs coups avant qu'on put parvenir à les séparer. L'un tomba mort surla place, et l'autre fut couvert de blessures, mais il n'en mourut pas. Ala-

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