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ciel, sans appui, sans conseil, sans connaissances, craignant d'être la victime du ressentiment des parens et des amis des deux patrons, fut fort affligée de ce double accident ; mais les prières du blessé , et la "diligence avec laquelle le vaisseau arriva à Clarence, la délivrèrent du danger qu'elle redoutait. Quoique le blessé fût hors d'état d'en jouir, il ne cessa point d'en prendre soin , et lui fit donner un appartement dans l'auberge où il alla loger.
Bientôt le bruit de la beauté ravissante d'Alaciel se répandit dans toute la ville. On allait la voir par curiosité. Le prince de la Morée, qui se trouvait pour lors à Clarence, d'après les éloges merveilleux qu il en avait entendu faire, eut aussi envie de la voir, et elle lui parut encore plus belle qu'on ne le lui avait dit. Il en devint passionnément amoureux. Informé de sa dernière aventure, il ne se fit aucun scrupule de chercher les moyens de l'enlever au Génois. Les parens du malade, sachant les tendres sentimens du prince et sa résolution de se l'attacher à tout prix, aimèrent mieux la lui céder de bonne grâce que de l'exposer et de s'exposer eux-mêmes à quelque violence-, ils la lui firent offrir. L'offre fut acceptée avec une joie qu'Alaciel partagea, en se voyant par-là à couvert du péril qu'elle craignait encore.
Quoique le prince ne sût point qui elle était , les manières nobles et faciles qu'elle joignait à la physionomie la plus distinguée lui firent deviner sa naissance illustre. Cette idée ne faisait qu'augmenter ses feux . et le portait à la traiter non seulement comme son
amie, mais avec les mêmes égards que si elle eut été sa propre femme. Ces bons procédés firent oublier à la dame ses malheurs passés ; elle reprit sa gaîté naturelle j les charmes revinrent en foule ; sa beauté même acquit un nouvel éclat ; et, dans toute la Morée, il n'était question que de la belle maîtresse du prince.
le duc d'Athènes eut envie de lavoir sur le portrait qu'on lui en faisait. Ce duc , encore à la fleur de son âge, bien fait de sa personne, était parent et ami du prince maure. Il prit prétexte d'aller lui faire une visite, et se rendit à Clarence, accompagné d'une nombreuse suite. Il fut reçu avec tous les honneurs dus à son rang. Quelques jours après son arrivée, ayant fait tomber la conversation sur la beauté des femmes , il mit le prince dans le cas de lui parler d'Alaciel. Estelle en effet aussi belle qu'on le publie? lui -dit alors le duc. Mille fois plus! répondit le prince, et vous en demeurerez convaincu quand je vous l'aurai fait voir. J'y suis tout disposé, reprit l'Athénien. — Vous aurez cette satisfaction dans le moment. Et sur cela il le conduit a l'appartement de la dame. Alaciel , avertie de l'illustre visite qu'elle allait recevoir, lui fit un noble accueil , mit tous ses attraits et toute sa gaîté en étalage. Ils la firent placer au milieu d'eux ; mais ils ne purent goûter le plaisir de causer avec elle, parce qu'ils parlaient une langue qu'elle entendait peu, ou, pour mieux dire, pas du tout. On se borna à faire l'éloge de ses charmes. Le duc pouvait à peine croire que ce fut une mortelle; il ne se lassait point de la regarder avec Admiration , ne sentant pas le poison qui se glissait dans
son âme. Croyant satisfaire pleinsment son plaisir par la seule vue de ce bel objet, il ne pensait pas qu'il allait se donner des fers. Son cœur palpitant lui annonça qu'il était blessé, et bientôt il brûla de l'amour le plus violent.
Repassant dans son esprit tous les attraits qui l'avaient charmé, le duc d'Athènes conclut que son parent était rhorame du monde le plus heureux. Plein de cette idée, écoutant plus la voix de cette malheureuse passion que celle du sang , il résolut d'enlever un trésor si précieux , aux risques de tout ce qui pourrait en arriver. Il suit son projet-, et, foulant aux pieds les plus simples sentimens de raison et d'équité, il ne trouve pas de meilleur expédient que de corrompre le valet de chambre du prince. Après avoir gagné cet homme, nommé Churiacy, il fit secrètement préparer ses équipages pour partir au milieu de la nuit. Ce misérable valet l'introduisit, armé et accompagné d'un homme de sa suite, dans la chambre du prince more, qui, pendant que sa maîtresse dormait , respirait le frais en chemise à une fenêtre donnant sur la mer. Le duc, après avoir fait la leçon à son compagnon, s'avance tout doucement auprès de la croisée , perce le prince départ en part avec son épée, et jette le corps par la fenêtre.
Le palais était fort élevé, et situé sur le rivage. L'appartement du prince donnait sur des maisons que les tlots avaient renversées. Personne ne passait dans cet endroit , à cause des décombres : aussi le bruit que le corps du prince fit en tombant sur ces masures ne
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fut ni ne pouvait être entendu, ainsi que le duc l'avait prévu.
Cette exécution faite , le compagnon du duc sort de sa poche une corde, dont il s'était muni, non sans dessein, et, tout en causant avec le valet de chambre, qu'il cajolait de son mieux , la lui jette si adroitement à son cou, qu'il l'entraîne facilement jusqu'à la fenêtre, sans lui donner le temps de proférer un seul mot. Là il fut achevé par les deux assassins, qui l'envoyèrent auprès de son maître.
Le duc, ayant consommé ces deux crimes sans être entendu de personne, prit un flambeau, et s'approcha du lit de la dame, qui dormait d'un profond sommeil. Il la découvre avec beaucoup de précaution , de peur de l'éveiller, et la considère tout à son aise. S'il l'avait trouvée belle étant habillée, elle le lui parut mille fois davantage à la vue de ses attraits cachés. Embrasé de la plus ardente passion, et nullement effrayé du crime qu'il venait de commettre , il se couche tranquillement auprès d'elle , les mains encore teintes du sang de son rival. Alaciel , éveillée par ses caresses , croyant tenir le prince more entre ses bras , lui prodigua les siennes, et l'enivra de plaisir. Après avoir passé près d'une heure avec elle, il se leva , appela quelques-uns de ses gens, que son complice avait déjà introduits dans le palais, et la fit enlever de manière à l'empêcher de crier. Il sortit par la même porle où il était entré, monta à cheval, et gagna, avec tous ses gens, le chemin d'Athènes. Étant marié, il se garda bien de mener Alaciel dans celle ville : il la conduisit clans une mai-
son de plaisance quii avait dans les environs. La malheureuse princesse y fut secrètement enfermée, avec ordre à tout le monde de l'honorer, de lui obéir, et de lui donner tout ce quelle pourrait désirer.
Le lendemain , les gentilshommes du prince more ayant vainement attendu jusqu'à midi son lever, et ne l'ayant point entendu sonner de toute la matinée, prirent le parti d'entrer dans son appartement. Ne l'y trouvant pas, non plus que sa maîtresse, ils imaginèrent que l'un et l'autre étaient allés incognito passer quelques jours à la campagne , et cette idée les tranquillisa. Le jour suivant, un fou, connu pour tel de toute la ville, rodali t parmi les décombres où étaient le cadavre du prince et celui du traître Churiacy, s'amusa à tirer ce dernier par la corde attachée à son cou, et allait le traînant par la ville. Plusieurs personnes reconnurent le mort; elles se firent conduire au lieu d'où le fou l'avait tiré , et y trouvèrent le corps du prince, qu'on ensevelit avec les honneurs ordinaires. On chercha les auteurs de ce double assassinat. L'absence et la fuite secrète du duc d'Athènes attirèrent sur lui tous les soupçons. Le peuple élut aussitôt , pour son souverain, le frère du prince mort, en lui demandant vengeance d'un tel attentat. Le souverain nouvellement élu, assuré, par plusieurs témoignages incontestables, de la vérité du fait, assemble promptement, par te secours de ses païens et de ses alliés, une armée nombreuse et puissante , et se dispose h marcher vers Athènes. A la première nouvelle de ces mouvemens , le duc songe à se mettre en état de défense, et demande
des secours à plusieurs princes. L'empereur d'Orient, qui lui avait donné une de ses sœurs en mariage, lui envoya son fils Constantin et son neveu Emmanuel, avec un corps considérable de troupes. Si le duc fut bien aise d'un pareil secours, la duchesse sa femme le fut encore plus, en revoyant un frère qu'elle aimait tendrement.
Pendant qu'on s'occupait des préparatifs delà guerre, et qu'on disposait les troupes pour l'ouverture de la campagne, la duchesse profita d'un moment favorable pour entretenir son frère et son neveu sans témoins. Elle les fit venir dans son appartement, et , les larmes aux yeux, leur raconta la vraie cause de cette guerre. Elle leur représenta l'outrage que son mari lui faisait par son commerce criminel avec une étrangère. Elle se plaignit amèrement d'une conduite si mortifiante pour son amour-propre, et les pria d'y remédier , autant pour l'honneur du duc que pour sa propre consolation.
Les deux jeunes seigneurs, depuis long-temps au fait de toute l'histoire, consolèrent la duchesse de leur mieux, et lui firent espérer une prompte satisfaction. Ils lui demandèrent où était cachée l'étrangère, et se retirèrent dès qu'ils en furent instruits.
Ils avaient souvent entendu parler de la beauté de cette Hélène. Ayant une envie démesurée de la voir, ils prièrent en grâce le duc de leur procurer ce plaisir. Leduc, sans songer à ce qu'il en avait coûté au prince àe la Morée de la lui avoir montrée , promit de les satisfaire. Il fit en conséquence préparer un superbe
dîner, dans un très-beau jardin du château qui recelait la belle , et les y mena le lendemain avec une petite suite.
Il arriva à Constantin ce qui était arrivé au duc luimême. A peine fut-il assis , et eut-il jeté ses regards sur Alaciel, qu'il fut émerveillé de sa beauté. Il ne se lassait point de l'admirer , et disait en lui-même qu'une créature si charmante , si parfaite, portait avec elle de quoi faire excuser les trahisons qu'on s'était permises, et qu'on pouvait se permettre pour la posséder. En un mot , il la regarda , la contempla et l'admira tant, qu'il n'eut besoin que de cette première entrevue pour se sentir dévorer des feux les plus vifs. L'amour s'empara à un tel point de toutes ses pensées, que, bannissant de son esprit les affaires de la guerre , il rêvait continuellement aux movens d'enlever Alaciel. Tandis qu'il songeait, jour et nuit, à préparer l'exécution de son projet, vint le temps de marcher contre l'ennemi , qui s'approchait à grandes journées de l'Attique. Le duc, Constantin et les autres généraux partirent, a la tête de leurs troupes , et se rendirent sur les frontières pour en défendre l'entrée au prince more.
Le jeune Constantin , tout occupé de l'objet de sa passion, s'imagina que pendant que son beau-frère serait éloigné de sa maîtresse, il pourrait facilement venir à bout de son dessein. Pour avoir un prétexte de retourner à Athènes, il feignit d'être malade. Il céda sa place à Emmanuel, son cousin: et, après avoir obtenu un congé du duc, il quitta l'armée. De retour auprès de sa sœur, il ne tarda pas de l'entretenir de l'infidélité de son
mari, afin de rallumer sa jalousie et son ressentiment. Il s'offrit de la venger de l'affront qu'on lui faisait, en enlevant sa rivale, pour la conduire hors de l'Attique, et l'en délivrer ainsi pour jamais. La duchesse, bien éloignée de soupçonner les vrais motifs d'un zèle dont elle se croyait l'unique objet , dit quelle serait trèscharmée de cet enlèvement si elle était assurée que son mari ne saurait jamais qu'elle y eût la moindre part. Constantin ne manqua pas de la rassurer ; il lui promit qu'elle ne serait compromise en rien ^ et, après l'avoir parfaitement tranquillisée, il fit armer secrètement un vaisseau, y mit des gens affidés, et donna des ordres pour qu'on le conduisît vis-à-vis du lieu de plaisance habité par la belle Alaciel. Il se rendit à l'instant au même château, avec peu de suite. Il fut très-bien accueilli de la dame et de ceux qui étaient auprès d'elle pour la servir. Il lui proposa, sur le soir, une promenade au jardin. Elle y consentit volontiers, se faisant accompagner de deux domestiques. Constantin, suivi de deux des siens , la prit à l'écart, comme s'il avait eu quelque chose de particulier à lui dire de la part du duc. Ils arrivent, tout en causant, à une porte qui donnait sur la mer. Un de ses complices l'avait déjà ouverte, et, au signal reçu, avait conduit le vaisseau près du rivage. Alors Constantin, saisissant la dame par le bras , la livre à ses domestiques, qui la conduisent dans le vaisseau-, puis, se retournant vers les gens qui l'avaient accompagnée : Que personne ne bouge et ne fasse le moindre bruit , leur dit-il, s'il ne veut perdre la vie ; mon dessein n'est pas d'enlever au duc sa mai-
tresse, mais de venger l'outrage fait à ma sœur. A quoi ils n'osèrent rien répliquer.
Il n'eut pas plus tôt regagné le vaisseau et rejoint Alaciel , qui se lamentait et fondait en larmes , qu'il commanda de se mettre à la rame. On obéit, et, à la pointe du jour, on aborda à Egine. Ils descendirent à terre, où Constantin fit quelque séjour pour tâcher de consoler la dame , qui se plaignait amèrement des disgrâces auxquelles sa beauté l'exposait si souvent. Après l'avoir consolée de la manière dont elle aimait à l'être , il se rembarqua avec elle , et ils arrivèrent en peu de jours à Scio. La crainte de perdre sa maîtresse, et de s'exposer au ressentiment de l'empereur son père , le décidèrent à se fixer dans cette île , où il se croyait à l'abri de tout danger. La belle dame y déplora plusieurs fois sa malheureuse destinée -, mais enfin les éloquentes consolations de Constantin lui firent oublier ses malheurs, et lui rendirent agréable ce nouveau séjour.
Pendant que nos deux amans coulaient des jours délicieux, Osbech, pour lors sur le trône des Ottomans, et continuellement en guerre avec l'empereur, fit, par hasard, un voyage à Smyrne. Il y apprit le séjour de Constantin à Scio , et sa vie molle et voluptueuse , dans les bras dune femme qu'il avait enlevée. Sachant qu'il n'était rien moins que sur ses gardes, et qu'il avait peu de forces, il forma le dessein de l'y surprendre. Il fait armer quelques vaisseaux légers, s'embarque, arrive de nuit avec ses troupes au port de Scio , et entre dans la ville sans trouver «la moindre résistance. Comme
tout dormait, la plupart des habitans furent pris, avant d'être informés que l'ennemi était dans leurs murs. On tua ceux qui firent mine de se défendre ; les autres furent faits prisonniers, et conduits sur les vaisseaux, avec le butin , qui fut considérable. Osbech ordonna ensuite de mettre le feu à la ville, et s'en retourna h Smyrne. A peine débarqué, il passa les prisonniers en revue. Il trouva parmi eux la belle Alaciel, et jugea facilement, à sa beauté , que c'était la maîtresse de Constantin. Ravi d'avoir une femme si belle à sa disposition, il crut devoir user des droits de la victoire. Il était jeune et vigoureux, il en fit sa femme, sans autre cérémonie que découcher avec elle ; ce qu'il répéta pendant plusieurs mois.
Avant cet événement, l'empereur s'était ligué avec Bassen, roi de Cappadoce, contre le prince ottoman. Ils avaient concerté de fondre sur lui chacun de son coté 5 mais, l'empereur n'ayant pas cru devoir accepter les dures conditions que Bassen mettait à cette levée de boucliers, ce projet n'avait pu avoir lieu. Mais, lorsqu'il apprit que son fils avait été inhumainement massacré, il ne balança plus, et accorda tout ce qui lui était demandé. Il sollicita le roi de Cappadoce d'aller, avec toutes ses forces , attaquer Osbech, se préparant d'en faire autant de son coté.
Osbech, informé de ces préparatifs , assembla promptement son armée; et, pour éviter d'avoir à se défendre à la fois contre deux princes si puissans , il se hâta de marcher vers le roi de Cappadoce , après avoir laissé sa maîtresse à Smyrne , sous la garde d'un ami fidèle. Iî 1. 14
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l'atteignit quelques jours après , et lui livra bataille 5 mais son armée fut taillée en pièces, et il périt luimême dans le combat. Le roi de Cappadoce, pour recueillir pleinement le fruit de la victoire , s'avança vers Smyrne. Les habitans, hors d'état de résister à ses troupes , s'empressèrent d'aller au-devant de lui , offrait de se soumettre aux lois que leur imposerait le vainqueur.
L'ami à qui Osbech avait confié sa maîtresse se nommait Antioche ; c'était un homme avancé dans l'âge , et sur la fidélité duquel le prince croyait pouvoir compter. Mais quel âge , quelle vertu peuvent résister à deux beaux yeux ! Antioche ne put voir Alaciel sans l'aimer. Il chercha même à la séduire, au mépris de la foi qu'il devait à son maître. Il savait parler la langue de la dame; ce qui lui fut d'une grande ressource pour gagner ses bonnes grâces ; car , depuis trois ou quatre ans , Alaciel n'ayant encore pu trouver personne à qui se faire bien entendre, prenait plaisir à s'entretenir avec lui. Ils devinrent bientôt familiers ; et de familiarité en familiarité, oubliant ce qu'ils devaient à Osbech , qui était à l'armée, ils. en vinrent à coucher dans les mêmes draps , où ils goûtaient des plaisirs bien doux à des cœurs bien épris. Ces plaisirs furent troublés par la nouvelle de la mort du prince ottotûan et de la défaite de son armée. Quand ils surent que le vainqueur venait droit à Smyrne pour tout piller, ne jugeant pas à propos de l'attendre, ils prirent ce qu'Osbftch avait laissé de plus précieux, et s'enfuirent secrètement à Bhodes.
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Peu de temps après leur arrivée dans cette ville, Antioche tomba dangereusement malade. Il avait fait le voyage de Smyrne à Rhodes avec un marchand de Chypre que des affaires de commerce avaient attire dans cette ville. Ce marchand était depuis long-temps sonami intime. Lorsqu'il se sentit bien malade, et jugeant qu'il ne pouvait guère en revenir, il résolut de lui laisser son bien , en le chargeant de veiller aux besoins de sa chère maîtresse. 11 les fit appeler l'un et l'autre : Je touche à ma dernière heure, leur dit- il; quoique je doive regretter la vie , je la quitte en quelque sorte satisfait, puisque j'ai la consolation de mourir entre les bras des deux personnes que j'aime le plus; mon cher ami, je te recommande cette infortunée-, je te conjure de ne jamais l'abandonner, et d'avoir pour elle l'amitié que tu as eue pour moi. Je me flatte que tu la respecteras, et que tu la traiteras avec tous les égards possibles. Dans la persuasion où je suis que. tu te conformeras à mes intentions , je te laisse tous mes biens. Oui, mon ami, tu ne délaisseras point cette aimable personne : c'est la plus grande marque de reconnaissance que tu puisses donner à ton ami, pour les tendres sentimens qu'il n'a cessé de te témoigner durant sa vie , et qu'il emporte dans le tombeau. Et toi, ma chère et tendre amie , ne m'oublie point après ma mort. Sois sage, je t'en conjure. Fais que je puisse me vanter dans l'autre monde d'avoir été aimé, dans celui-ci, de la plus belle femme qui soit sortie des mains de la nature. Mes hors amis, si vous me promettez l'un et l'aurre de
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m'accorder ce que je vous demande par ce qu'il y a de plus saint, je meurs tout consolé.
Pendant ce discours, que les soupirs et la voix faible du mourant rendaient plus pathétique, le marchand cyprien et la belle Alaciel fondaient en larmes. Ils le consolèrent en le flattant de sa puérison , et en lui promettant , s'ils avaient le malheur de le perdre , de faire ce qu'ils désiraient de leur amitié. Le mal était sans remède-, Antioche mourut bientôt après, et on lui fit de pompeuses funérailles.
Le marchand ayant terminé les affaires qui l'avaient appelé à Rhodes , et désirant revoir sa patrie, dont il était absent depuis long-temps, se disposa de retourner en Chypre. Il demanda à Alaciel si elle était dans l'intention de l'y suivre. Très -volontiers, lui répondit elle , pourvu que vous me promettiez de me traiter comme votre sœur; vous le devez à la mémoire de votre ami. Le Cyprien lui promit de faire ce qu'elle voudrait. Afin même de vous mieux garantir de toute insulte , ajouta-t-il , je vous ferai passer pour ma femme. S'étant embarqués sur une caraque de Catalans, on leur donna une petite chambre sur la proue. Ils avaient demandé d'être logés dans la même pièce, afin- de ne pas démentir, parleur manière de vivre , ce qu'ils avaient avancé. Pour mieux éloigner les soupçons, ils couchèrent dans le même lit, tout petit qu'il était. Le diable les attendait là, pour les amenerà ce qu'ils n'avaient point prévu, lors de leur départ. Encouragés par l'obscurité, par l'occasion qui ne pouvait être plus commode, et excités par la se-
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crête influence d'un dangereux voisinage , ils oublièrent insensiblement les promesses qu'ils avaient faites l'un et l'autre au jaloux Antioche. Ce ne fut d'abord que de légères agaceries. On en vint aux caresses , et des caresses à ce que vous devinez aisément. Arrivés à Baflfa ', qui était la patrie du marchand, ils sedémarièrent , pour la forme seulement ; car ils ne passaient pas de jour sans user des privilèges attachés au sacrement.
Nouvelle aventure. Pendant l'absence du marchand, qui était allé pour des affaires, en Arménie, arrive à Baffa un vieux gentilhomme , peu favorisé de la fortune , ayant dépensé presque tout son bien au service du roi de Chypre, mais homme plein de sagesse et de jugement. Passant un jour devant la maison où logeait Alaciel , il l'aperçut à sa fenêtre. Frappé de l'éclat de sa beauté, il s'arrêta un moment pour la considérer. Il se ressouvint de l'avoir vue quelque part, sans savoir précisément l'endroit. Alaciel, qui, dans ce moment même, faisait des réflexions sur les bizarreries de sa destinée, ignorant qu'elle touchait au terme de ses malheurs, revint de sa rêverie en voyant cet homme s'arrêter ; et, fixant à son tour ses regards sur lui , elle se rappela aussitôt de l'avoir connu autrefois à la cour de son père, dans un état fort brillant. L'espérance de revoir ses parens ou son fiancé se fait aussitôt sentir à son cœur. Elle appelle le gentilhomme. Antigone, c'était le nom de l'étranger, monte au
« Bourg de l'île de Chypre, au bord de la mer.
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premier signe , et quand il fut entré : N'êtes-vous pas Antigone de Famagoste? — Oui, madame, lui-même. Il me semble, continua-t-H , que je vous connais aussi ; mais je ne puis me rappeler précisément l'endroit où je vous ai vue. Y aurait-il de l'indiscrétion à moi de vous demander qui vous êtes ?
Se jeter à son cou et verser un torrent de larmes , fut la réponse de la dame. Elle demanda ensuite à Antigone, un peu surpris de cette façon d'agir, s'il ne l'avait jamais vue à Alexandrie. 11 la regarde attentivement , et la reconnaît alors pour Alaciel , fille du soudan, qu'on croyait ensevelie depuis long- temps au fond de la mer. Il voulut se mettre en devoir de lui rendre les honneurs dus à son rang \ mais la princesse ne le souffrit point , et le fit asseoir auprès d'elle. Antigone lui obéit, et lui demanda respectueusement par quelle aventure elle se trouvait là , lorsqu'il passait pour certain, dans toute l'Egypte, qu'elle avait péri depuis plusieurs années dans les flots. Il serait à souhaiter pour moi , s'écria-t-elle , que cela fût arrivé! je n'aurais pas été si bizarrement et si constamment le triste jouet de la fortune. Ah! si mon père est jamais instruit de la vie que j'ai menée, je suis persuadée qu'il regrettera lui-même, si l'honneur de sa fille lui est cher, que je n'aie point péri dans ce funeste naufrage. Après ces mots, grands soupirs et larmes de recommencer. Ne vous affligez point, madame, lui dit Antigone, ne vous affligez point avant le temps. Racontez-moi , s'il vous plaît , les cvéncmcns qui vous sont arrivés, et peut-être qu'avec l'aide de Dieu nous
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trouAreronsun remède à tout. — Je vous regarde comme mon père , mon cher Antigone ; d'après cette idée , j'aurai pour vous les mêmes scntimens d'amour , de confiance et de respect que j'aurais pour lui s'il était ici, et je ne vous cacherai rien. Votre personne m'a toujours inspiré beaucoup d'estime, et je vous avoue que je ne saurais vous exprimer la joie de vous avoir reconnu la première. Vous allez lire dans mon cœur, et connaître ce que , dans mes plus grands malheurs , j'ai pris soin de cacher à tout le monde. Si, après avoir entendu le récit fidèle de mes aventures , vous jugez à propos de me rendre à mon premier état , je vous prie de le faire-, mais, si vous pensez que la chose ne soit pas faisable, je vous conjure de ne dire à qui que ce soit au monde, que vous m'ayez vue, ou que vous ayez entendu parler de moi.
Après ce préambule , elle lui fit le récit de ses infortunes, depuis son naufrage sur les cotes de Majorque jusqu'au moment où elle lui parlait; et son récit fut plusieurs fois interrompu. par ses soupirs et par ses larmes. Antigone, touché de pitié, mêla ses pleurs aux siens, et, après quelques momens de réflexion, il lui dit : Puisqu'on n'a jamais su, dans vos malheurs, qui vous étiez , et qu'on ignore encore si vous vivez , je vous promets, madame, de vous rendre au roi votre père, plus aimée que jamais : je ne doute nullement qu'il n'ait beaucoup de plaisir de vous revoir, et qu'il ne vous envoie ensuite au roi de Garbo, votre fiancé , à qui vous n'en serez que plus chère. Alaciel demanda comment cela se pourrait. Antigone lui expliqua ce
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qu'ils avaient à faire. Aussitôt, sans perdre un seul moment, il retourne à Famagoste * , et va trouver le roi. Sire, lui dit-il, vous pouvez, si tel est votre plaisir, faire, sans qu'il vous en coûte presque rien, une chose glorieuse pour vous, et très-avantageuse pour moi , qui ai perdu ma fortune à votre service. Par quel moyen? dit le roi. La fille du soudan d'Alexandrie, répondit Antigone, cette fille si célèbre par sa beauté, et qui passait pour avoir péri dans un naufrage, est arrivée au port de Baffa. Pour conserver sa vertu , elle a long-temps souffert la misère, et se trouve encore aujourd'hui dans la plus grande indigence : elle désire retourner chez son père, et, s'il vous plaisait de la lui envoyer, je suis persuadé que le soudan n'oublierait jamais un tel service.
Le roi de Chypre, naturellement bon et généreux , lui répondit favorablement. Il donna des ordres pour qu'on la fît venir à la cour , où elle reçut du roi et de la reine tous les honneurs qu'elle pouvait attendre. Elle satisfit aux questions qui lui furent faites sur ses aventures, selon les instructions de son confident. Quelques jours après, elle fut envoyée au soudan , avec une suite nombreuse d'hommes et de femmes, sous le commandement d'Antigone. Il serait difficile de peindre le plaisir et la joie que le soudan éprouva a la vue d'uno lille qu'il croyait pour jamais perdue. Il fit l'accueil le plus gracieux à Antigone et aux gens de sa suite.
Après que la princesse eut pris quelques jours de
1 Ville de l'iU de Chypre, connue aujourd'hui sous le nom de Majosa.
repos, le Soudan voulut savoir d'elle-même par quels moyens elle avait échappé du naufrage , et ce qui l'avait empêchée si long-temps de lui donner de ses nouvelles. Alaciel, qui savait fort bien par cœur la leçon que lui avait faite le sage Antigone, parla en ces termes :
Vous saurez , mon cher père , que , vingt jours ou environ après mon départ d'Alexandrie, le vaisseau, assailli et entr'ouvert par la plus horrible tempête, fut jeté, pendant la nuit, sur certaines cotes du Ponant, voisines d'un lieu nommé Aiguës-Mortes. Je n'ai jamais su ce que devinrent les gens de ma suite : je me souviens seulement qu'au retour delà lumière, et après être revenue de l'évanouissement que m'avait causé l'approche delà mort, le vaisseau était partagé en deux, et attaché à un banc de sable. Des paysans, qui le virent , accoururent sur l'heure de midi , pour en piller les débris. Ils furent suivis de tous les gens de la contrée 5 ils me trouvèrent dans un coin sur des planches , avec deux de mes femmes, exténuées comme moi de frayeur et de faiblesse. On me fit d'abord descendre avec elles au rivage. Des jeunes gens s'emparèrent de ces pauvres iilles, et les emmenèrent, celle-ci d'un coté, celle-là de l'autre. Je n'ai jamais su non plus ce qu'elles sont devenues. Deux de ces jeunes gens voulurent aussi s'emparer de ma personne, malgré la défense que je faisais et mes larmes. Ils me tiraient tantôt par le bras, et tantôt par les cheveux, selon la résistance q«c"jc leur opposais, et me conduisirent ainsi vers une forêt. Sur le point d'v entier, je vis venir
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quatre cavaliers. Mes ravisseurs ne les eurent pas plus tôt aperçus, qu'ils m'abandonnèrent et s'enfuirent à toutes jambes. Les cavaliers, qui me parurent des personnes de considération et d'autorité, accoururent vers moi. Ils m'interrogèrent, je répondis ; mais ils ne purent m'entendre, et je ne les entendais pas. Après s'être consultés quelque temps entre eux, et m'avoir fait plusieurs signes auxquels je répondis de mon mieux , ils me donnèrent un de leurs chevaux, et me conduisirent dans un monastère de femmes, qu'on appelle religieuses, dont toute l'occupation est de prier Dieu, selon la loi du pays. Je fus très-bien reçue de toutes ces dames , avec lesquelles j'ai dévotement servi une de leurs idoles favorites. On l'appelle Saint-Croissant, saint pour lequel les femmes de ce pays-là ont une extrême dévotion. Lorsque j'eus un peu appris leur langue, elles me demandèrent ma qualité et ma patrie Dans la crainte d'être chassée de leur maison , où les hommes n'entrent jamais, je n'eus garde de leur dire que j'avais une religion ennemie de la leur; je répondis que j'étais fille d'un gentilhomme de Chypre , qui m'avait envoyée à mon futur époux en Candie, et que j'avais fait naufrage sur le point d'arriver. La maîtresse de toutes ces femmes, qu'^n appelait madame l'abbesse, m'ayant demandé si je serais bien aise de retourner en Chypre, je répondis que je ne désirais autre chose. Elle me promit de m'y envoyer ; mais comme cilene voulait point exposer mon honneur, dont elle paraissait très-jalouse, elle n'osa jamais me confier à aucune personne de cette île , de peur que je ne
tombasse en mauvaises mains. Je serais encore dans le monastère, si deux gentilshommes de France, qui devaient accompagner leurs femmes à Jérusalem, pour visiter le sépulcre où l'on croit que le dieu des chrétiens fut enseveli après que les Juifs l'eurent mis à mort , ne se fussent offerts de me conduire. L'un d'eux était parent de l'abbesse. Elle me recommanda à ces Français et à leurs femmes , et les pria de me rendre à mon père, en Chypre. Je ne saurais vous exprimer les égards que ces gentilshommes et ces dames eurent pour moi durant le voyage. 11 n'est point de politesse que je n'en aie reçue. Nous abordâmes à Baffa après une navigation des plus heureuses. J'étais fort embarrassée, ne connaissant personne dans ce bourg, que j'avais indiqué comme le lieu de ma naissance. Je ne savais que dire à mes conducteurs , qui voulaient me présenter eux-mêmes à mon père, ainsi qu'ils l'avaient promis a l'abbesse du monastère. Mais, dans le moment que nous descendions à terre, Dieu, qui eut sans doute pitié de mon embarras, conduisit Antigone au rivage. Je le reconnus et l'appelai aussitôt en notre langue, pour n'être point entendue des gentilshommes, et le priai de me faire passer pour sa fille. Il me comprit h merveille; et, après m'avoir embrassée, il fit mille remercîmens à mes généreux conducteurs, qu'il traita ensuite selon ses petites facultés. Trois ou quatre jours ensuite, Antigone me mena de Baffa à la cour du roi de Chypre , qui, comme vous l'avez vu, m'a envoyée vers vous, .ivec des honneurs qui méritent votre reconnaissance et toute la mienne. Si j'ai omis quelque circonstance
dans ce récit , Antigone , qui m'a entendu raconter plusieurs fois l'histoire de mes malheurs , se fera un plaisir d'y suppléer.
Le sage et prudent Antigone se tournant alors vers le soudan: Monseigneur, lui dit-il, ce que la princesse vient de vous dire s'accorde parfaitement avec ce qu'elle m'a plusieurs fois raconte, et avec ce que m'ont dit également les gentilshommes et les dames qui l'ont amenée en Chypre; mais elle a oublié une circonstance, ou plutôt sa modestie la lui fait passer sous silence-, c'est l'éloge que ces chrétiens m'ont fait de la conduite irréprochable qu'elle a menée dans le monastère , de ses sentimens nobles et dignes du sang illustre qui lui a donné le jour, et surtout de ses bonnes' mœurs. Elle n'a pas jugé non plus à propos de vous* dire les vifs regrets qu'ils ont témoignés , et les larmes qu ils ont répandues en lui faisant leurs adieux. S'il fallait, en un mot, vous répéter tous les éloges qu'ils ont donnés à ses vertus, un jour entier ne suffirait pas. Aussi pouvez-vous vous vanter, monseigneur, d'après tout ce qu'ils m'ont dit, et d'après tout ce que j'ai vu par moi-même, d'avoir la fille la plus belle, la plus honnête, la plus sage que puisse posséder un monarque.
Le soudan entendit ce récit avec les marques d'une \ î ve satisfaction, et demanda plusieurs fois à Dieu la grâce de pouvoir reconnaître un jour les divers services qu'on avait rendus à Alaciel.
Il combla Antigone eie présens, et lui permit de retourner en Chypre. 11 le chargea de témoigner sa ic-
connaissance au roi, et lui remit plusieurs lettres où il le remerciait lui-même, en attendant de pouvoir lui envoyer des ambassadeurs, et des présens dignes de la marque d'amitié quii en avait reçue.
Désirant ensuite d'achever ce qui avait été commencé , c'est-à-dire le mariage de sa fille avec le roi de Garbe, il instruisit ce prince de tout ce qui s'était passé, lui marquant que, s'il persistait dans ses intentions, il envoyât prendre sa fiancée. Ce monarque fut enchanté d'apprendre qu'Alaciel vivait encore. Il l'envoya quérir, et la reçut avec un joie inexprimable. Cette princesse, qui avait eu successivement huit amans , et qui avait couché plus de mille fois avec eux, entra dans le lit du monarque comme la plus novice des vierges, fit accroire à son époux qu'elle l'était véritablement, et vécut avec lui dans une Jongue et parfaite union. Aussi dit-on communément que bouche baisée ne perd ni son coloris ni sa fraîcheur, et qu'elle se renouvelle comme la lune.
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