‹ Contes de Boccace; (volume 3)Chapitre 3 sur 45 · COiSTfcS · texte numérisé non relu

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grande jouissance de voir souffrir son prochain et d'en être cause. Jetait-on les yeux sur lui pour commettre une mauvaise action? il n'avait rien à refuser. Emporté et violent à l'excès, il blasphémait le nom de Dieu et des saints à la moindre contradiction. Se jouant des oracles divins, méprisant les sacremens , n'allant jamais à l'église, et ne fréquentant jamais que les lieux de débauche et de prostitution, il aurait volé en secret et en public avec la même confiance et la même tranquillité qu'un saint homme aurait fait l'aumône. Aux vices de la gourmandise et de l'ivrognerie, il joignait ceux de joueur passionné et de filou-, ses poches étaient toujours pleines de dés pipés. Les petits et les grands avaient également à s'en plaindre ; et si 1 on souffrit si long - temps ses atrocités , c'est qu'il était protégé de Musciat, dont on redoutait le crédit à la cour.

Ce seigneur de fraîche date s'étant donc souvenu de maître Chapelet qu'il connaissait à fond , le jugea capable de remplir ses \ues, et le fit appeler. Tu sais, lui dit- il, que je suis sur le point de quitter ce pays. J'ai des créances sur des Bourguignons, hommes trompeurs et déloyaux, et je ne connais personne de plus propre que toi pour me faire payer. Si tu veux te charger de cette commission , j'obtiendrai de la cour des lettres de recommandation; et, pour tes soins, je e céderai une bonne partie des sommes que tu recouvreras.

Maître Chapelet, que ses friponneries n avaient point enrichi, et qui se trouvait alors désœuvré, considérant

il ailleurs que Musciat, son seul appui, était à la veille de quitter la France, se de'termïna à accepter l'offre, et répondit qu'il se chargeait volontiers de l'affaire. - On convint des conditions. Musciat lui remit ensuite sa procuration , et les lettres du roi qu'il lui avait promises.

Ce seigneur fut à peine parti pour l'Italie, que notre fripon arriva à Dijon , où il n'était presque connu de personne. Il débuta, contre son ordinaire, par exposer avec beaucoup de douceur et d'honnêteté, aux débiteurs de Musciat, le sujet qui l'amenait auprès d'eux, comme s'il n'eût voulu se faire connaître qu'à la fin. Il était logé chez deux Florentins, frères , usuriers de leur état, qui, sur la recommandation de Musciat, lui faisaient beaucoup d honnêtetés.

Peu de temps après son arrivée , maître Chapelet tomba malade. Les deux frères firent aussitôt venir des médecins, et lui donnèrent des gens pour le servir. Ils n épargnèrent rien pour le rétablissement de sa santé , mais tout fut inutile. Cet homme était déjà vieux, usé par toute espèce de débauches; il ne put résister à son mal. Bientôt les médecins désespérèrent de sa guérison , et déclarèrent qu'il était perdu sans ressource.

Les Florentins, instruits de son état, conçurent de 1 inquiétude. Que ferons - uous de cet homme? se disaient-ils l'un à l'autre dans une chambre assez voisine de celle de Chapelet. Que penserait-on de nous si ou nous voyait mettre cruellement à la porte un moribond que nous avons si bien accueilli , dont nous avons pris tant de soins, et qui, dans létal où il est,, ne peut

nous avoir donne aucun sujet légitime de plainte? Cependant il nous faut considérer quii a été si méchant, , qu il ne voudra jamais se confesser, ni recevoir les sacremens, et que, mourant dans cet état, il sera jeté comme un chien en terre profane. Quand il se confesserait, ses péchés sont en si grand nombre et si horribles, que nul prêtre ne voulant l'absoudre, il serait également privé de la sépulture ecclésiastique. Si cela arrive, comme nous avons tout lieu de le craindre , le peuple de cette ville , déjà prévenu contre nous , ne manquera pas de nous reprocher la mort de cet homme, de se soulever, et de saccager notre maison. Ces maudits Lombards, dirontils, qu'on ne veut pas recevoir à l'église, ne sont venus ici que pour nous ruiner*, bannissons-les de nos murs. Et , peu contente d'avoir mis tous nos effets au pillage , la foule est capable de passer aux voies de fait, et de se charger elle-même d'exécuter la sentence.

Maître Chapelet, qui, comme la plupart des malades, avait l'ouïe fine et subtile, ne perdit pas un mot de cette conversation. Il fit appeler ies deux frères. J'ai entendu, leur dit - il, tout ce que vous venez de dire. Soyez tranquilles, il ne vous surviendra aucun dommage à mon sujet. Il n'est pas douteux que, si je me laissais mourir de la façon dont vous l'entendez, il ne vous arrivât tout ce que vous craignez-, mais rassurezvous, j'y mettrai bon ordre. J'ai tant fait d'outrages à Dieu durant ma vie, que je puis bien lui en faire un autre à l'heure de ma mort, sans qu'il en soit ni plus ni moins. Ayez soin seulement de faire venir ici un Jsaint religieux, si tant est qu'il en existe un qui mérite

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ce nom : et puis laissez -moi faire. Je vous réponds que tout ira au mieux et pour vous et pour moi.

Ces paroles rassurèrent peu les Florentins -, ils n'osaient compter sur la promesse d'un pareil homme. Ils allèrent cependant dans un couvent de cordeliers, et demandèrent un. religieux aussi pieux qu'éclairé, pour venir confesser un Lombard tombé malade chez eux. On leur en donna un très - versé dans la connaissance de l'Ecriture sainte, et si rempli de piété et de zèle, que ses confrères et tous les citoyens avaient pour lui la plus grande vénération. Il se rendit auprès du malade-, et, s'étant assis au chevet du lit, il lui parla avec beaucoup d'onction , et tâcha de lui inspirer du courage. Il lui demanda ensuite s'il y avait longtemps qu'il ne s'était coufessé. Maître Chapelet , à qui peut-être cela n'était jamais arrivé, lui répondit : Mon père, j'ai toujours été dans l'habitude de me confesser pour le moins une fois par semaine, et dans certaines occasions je l'ai fait plus souvent- mais, depuis huit jours que je suis au lit, la violence du mal m'a empêché de suivre ma méthode. — Elle est très-bonne, mon enfant, et je vous exhorte à vous y tenir, si Dieu vous fait la grâce de prolonger votre vie. Puisque vous vous êtes confessé si fréquemment, vous aurez peu de chose à me dire, et moi peu à vous demander. — Ah ! ne parlez pas ainsi, mou révérend père -, je n'approche jamais du tribunal de la pénitence sans ramener tous les péchés que je me rappelle avoir commis depuis ma naissance jusqu'au moment de la confession : ainsi je vous supplie, mon bon père, de m interroger en détail

sur chaque péché, comme si je ne m'étais jamais confesse'. N'ayez aucun égard pour Tétât languissant où je me trouve : j'aime mieux mortifier mon corps que de courir risque de perdre une âme qu'un Dieu n'a pas dédaigné de racheter de son sang précieux.

Ces paroles plurent extrêmement au saint religieux, et lui firent bien augurer de la conscience de son pénitent. Après l'avoir loué sur sa pieuse pratique, il commença par lui demander s'il n'avait jamais offensé Dieu avec quelque femme. Mon père, répondit Chapelet, en poussant un profond soupir, j'ai honte de vous dire ce qui en est. — Parlez hardiment, mon fils : soit en confession , soit ailleurs , on ne pèche point en disant la vérité. Sur cette assurance, répliqua Chapelet, je vous avouerai donc que je suis encore, à cet égard, tel que je sortis du sein de ma mère. Ah! soyez béni de Dieu, s'écria le confesseur. Que vous avez été sage! Votre conduite est d'autant plus méritoire, que vous aviez plus de liberté que nous pour faire le contraire, si vous l'eussiez voulu. Mais netes-vous jamais tombé dans le péché de gourmandise? — Pardonnez-moi, mon père! j'y suis tombé plusieurs fois , et en différentes manières : outre les abstinences ordinaires pratiquées par les personnes pieuses, j'étais dans l'usage de jeûner trois jours de la semaine au pain et à l'eau, et je me souviens d'avoir bu cette eau avec la même volupté que les plus fiers ivrognes boivent le meilleur vin , surtout dans une occasion où , accablé de fatigue, j'allais dévotement en pèlerinage. Une autre fois j'ai désire; avec ardeur de manger d'une salade que 1rs

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femmes cueillent dans les champs-, et j'ai trouve, ait jour, mon pnin sec meilleur qu'il ne convient à un chrétien qui se mortifie.

— Tous ces péchés, sont assez naturels et assez légers -, il ne faut pas que votre conscience en soit alarmëe. 11 arrive à tout homme, quelque saint qu'il puisse être, de prendre du plaisir à manger après avoir long-temps jeûné, et à boire après s être épuise par le travail. Il m'est aisé de voir, répondit maître Chapelet, que vous me dites cela afin de me consoler-, mais, mon père, les choses que Ion fait pour Dieu, je le sais, doivent être pures et sans tache , et Ton pèche en agissant d'une autre sorte.

Le père, ravi de l'entendre parler ainsi: Je suis enchanté, reprit-il, de votre façon de penser et delà délicatesse de votre conscience. Mais, dites-moi, ne vous êtes-vous jamais rendu coupable du péché d'avarice, en désirant des richesses plus qu'il n'était raisounable, ou en retenant ce qui ne vous appartenait pas ? Quel étrange soupçon ! répondit le pénitent. Quoique vous me voyiez logé chez des usuriers, je n'ai, grâce à Dieu, rien à démêler avec eux. Si je suis venu dans leur maison , c'est pour leur faire honte et tacher de les retirer de leur abominable commerce ; je suis même persuadé que j'y aurais réussi si Dieu ne m'avait envoyé cette fâcheuse maladie. Apprenez donc, mon père, que celui à qui je dois cette vie misérable que je suis sur le point de terminer, me laissa un riche héritage; qu'aussitôt après sa mort je consacrai à Dieu la plus grande partie du bien

quii m'avait laissé, et que je ne gardai le reste que pour secourir les pauvres de Jésus-Christ. Je dois vous dire encore qu'afin de pouvoir leur être d'un plus grand secours, j'entrepris un petit négoce •, Dieu m'a béni, mes affaires ont toujours été prospères, mais j'ai constamment donné aux pauvres la moitié de mes bénéfices.

C'est fort bien fait, reprit le religieux; poursuivons : combien de fois vous êtes - vous mis en colère? Oh ! cela m'est souvent arrivé , répondit maître Chapelet, et je mérite vos reproches à cet égard-, mais le moven de se modérer à la vue de la corruption des hommes qui violent les commandemens de Dieu et ne craignent point ses jugemens ! Oui , je le déclare à ma honte, il mest arrivé de dire plusieurs fois le jour, au fond de mon âme : Ne vaudrait - il pas mieux être mort que d'avoir la douleur de voir les jeunes gens courir les vanités du siècle, fréquenter les lieux de débauche, s éloigner des églises, jurer, se parjurer, marcher, en un mot, dans les voies de perdition plutôt que dans celles de Dieu. C'est là une sainte colère, dit alors le confesseur-, mais n'en avez-vous jamais éprouvé qui vous ait porté à commettre quelque homicide, ou du moins à dire des injures à quelqu'un, ou à lui faire d'autres injustices ? — Comment ! mon père, vous qui me paraissez un homme de Dieu, comment pouvez - vous parler ainsi ? Si j'avais eu seulement la pensée de faire lune de ces choses, croyezvous qu'il m'eût si long - temps laissé sur la terre ? C'est à des voleurs et à des scélérats qu'il appartient

de faire de telles actions , et je n'ai jamais rencontré aucun de ces malheureux que je n'aie prié Dieu pour sa conversion.

Que ce Dieu vous bénisse ! reprit alors le confesseur. Mais, dites-moi, mon cher fils, ne vous serait-il pas arrivé de porter faux témoignage contre quelqu'un ? N'avez-vous pas médit de votre prochain? — Oui, certes, mon révérend père , j'ai dit du mal d'autrui. J'avais jadis un voisin qui , toutes les fois qu'il avait trop bu , ne faisait que maltraiter sa femme sans sujet. Touché de pitié pour cette pauvre créature, je crus devoir instruire ses parens de la brutalité du mari.

Au reste, continua le confesseur, vous m'avez dit que vous aviez été marchand : n avez-vous jamais trompé personne , d'après la coutume ordinaire des gens de cet état ? — Une seule fois , mon père : un homme m'apporta un jour 1 argent dun drap que je lui avais vendu à crédit; ayant mis cet argent, sans le compter , dans une bourse , je m'aperçus, un mois après, qu'il m'avait donné quatre deniers de plus qu'il ne fallait. N'ayant pu revoir cet homme , j'en fis 1 aumône à son intention , après les avoir toutefois gardés plus d'un an. — C'est une misère , mon cher enfant , et vous fîtes très-bien d'en disposer de cette façon.

Le père cordelier fit plusieurs autres questions à son pénitent. Celui-ci répondit à toutes à peu près sur le même ton qu'il avait répondu aux précédentes. Le confesseur se disposait à lui donner l'absolution, lorsque maître Chapelet lui dit qu'il avait encore un péché à déclarer. — Quel est ce péché, mon cher fils?

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11 me souvient, répond le pénitent, d'avoir fait nettoyer la imison par mon domestique un saint jour de dimanche ou de fête. Que cela ne vous inquiète pas , répliqua le ministre du Seigneur : c'est peu de chose. — Peu de chose, mon père! ne parlez pas de la sorte: le dimanche mérite plus de respect, c'est le jour de la résurrection du Sauveur du monde. — N'avez-vous plus rien à me dire, mon fils? — Un jour, par distraction, je crachai dans la maison du Seigneur. A cette réponse, le bon religieux se mit à sourire, et lui fit entendre que ce n'était point là un péché. Nous, qui sommes ecclésiastiques, ajouta t-il, nous y crachons tous les jours. — Tant pis, mon révérend père, il ne convient pas de souiller, par de pareilles vilenies, le temple où l'on offre à Dieu des sacrifices. Après lui avoir débité encore quelque temps de semblables sornettes, notre hypocrite se mit à soupirer, à répandre des pleurs -, car ce scélérat pleurait quand il voulait. Qu'avez - vous donc, mon cher enfant? lui dit le père, qui s'en aperçut. Hélas ! répondit-il , j'ai sur ma conscience un péché dont je ne me suis jamais confessé , et je n'ose vous le déclarer : toutes les fois quii se présente à ma mémoire, je ne puis m'empêcher de verser des pleurs, désespérant d en obtenir jamais" le pardon devant Dieu. — A quoi songez-vous donc , mon fiis , de parler de la sorte ? Un homme, fût - il coupable de tous les crimes qui se sont commis depuis que le monde existe, et de tous ceux qui se commettront jusqu'à la fin des siècles, s'il en était repentant et qu'il eût la contrition que

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vous paraissez avoir, serait sûr d'obtenir son pardon en les confessant, tant la miséricorde et la bonté de Dieu sont grandes 1 Déclarez donc hardiment celui que vous avez sur le cœur. Hélas! mon père, dit maître Chapelet fondant toujours en larmes , ce péché est trop grand. J'ai même peine à croire que Dieu veuille me le pardonner, à moins que, par vos prières, vous ne m'aidiez à le fléchir. — Déclarez -le, vous dis-je, sans rien craindre , je vous promets de prier le Seigneur pour vous. Le malade pleurait toujours et gardait le silence. Il paraît peu rassuré par ce discours , il pleure encore et s'obstine dans son silence. Le père le presse, lui parle avec douceur, et fait de son mieux pour lui inspirer de la confiance ; mais il n'en obtient que des gémissemens et des sanglots qui le pénètrent de compassiou pour le pénitent. Puisque vous me promettez, lui dit - il enfin en soupirant, de prier Dieu pour moi , vous saurez donc , mon père , vous saurez qu'étant encore petit garçon , je répondis avec maus-

saderie à ciel! qu'il m'en coûte d'achever! à ma

mère. Ce mot échappé, pleurs aussitôt de recommencer. Alors le confesseur, pour le calmer : Croyez-vous donc, mon enfant, lui dit -il, que ce péché soit si grand? Les hommes blasphèment Dieu tous les jours, et cependant, quand ils se repentent sincèrement, il leur fait grâce. Pouvez - vous douter, après cela, de sa miséricorde? Ayez donc confiance en lui, et cessez vos pleurs. Quand vous auriez été du nombre de ceux qui le crucifièrent, vous pourriez, avec la contrition que vous avez, espérer d'obtenir votre pardon. Que dites-

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vous? reprit avec vivacité maître Chapelet. Avoir été maussade pour ma mère ! ma pauvre mère , qui ma porte neuf mois dans son sein, le jour comme la nuit ! qui m'a suspendu plus de cent fois à son cou ! C'est un trop grand pèche* et il ne me sera jamais pardonné, si vous ne priez Dieu pour moi avec toute la ferveur dont vous êtes capable.

Le confesseur , voyant que le malade n'avait plus rien à dire , le bénit et lui donna l'absolution , le regardant comme le plus sage et le plus saint de tous les hommes. Eh! qui ne 1 aurait cru? Qui aurait pu imaginer qu'un homme fût capable de trahir à ce point la vérité dans le dernier moment de sa vie ? Mon fils, lui dit - il ensuite, j'espère que vous serez bientôt guéri , avec laide de Dieu ; mais , s'il voulait appeler à lui votre âme pure et sainte, seriez -vous bien aise que votre corps lût inhumé dans notre couvent ? — Oui , mon révérend père , et je serais bien fâché qu'il le fût ailleurs, puisque vous m'avez promis de prier Dieu pour moi , et que j'ai toujours eu pour votre ordre une vénération particulière. Mais j'attends de vous une autre grâce : je vous prie, aussitôt que vous serez arrivé dans votre couvent, de me faire apporter, si vous me le permettez toutefois, le vrai corps de notre Sauveur, que vous avez consacré du moins ce matin sur l'autel. Je désire de le recevoir, tout indigne que j'en suis, de même que Textrême-onction, afin que, si j'ai vécu en pécheur, je meure en bon chrétien.

Le saint homme lui répondit qu'il y consentait volon •■

tiers : il loua beaucoup sou zèle, lui promit de faire ce qu il désirait, et lui tint parole.

Les deux Florentins, d.ms la crainte que raaftrè Chapelet ue les trompât, s'étaient portés derrière une cloison qui séparait sa chambre de la leur- et, prêtant une oreille attentive, ils avaient entendu toutes les choses que le malade disait au cordelicr. Quelques-unes faillirent à les faire éclater de rire. Quel homme est celui-ci! disaieni-ils de temps en temps. Quoi! ni la vieillesse, ni la maladie, ni les approches d'une mort certaine, ni même la crainte de Dieu, au tribunal duquel il va comparaître dans quelques momens, n'ont pu le détourner de la voie de l'iniquité, ni l'empêcher de mourir comme il a vécu; Mais, voyant qu'il aurait les honneurs de la sépulture, le seul objet qui les intéressât, ils s'inquiète* reut fort peu du sort de son âme.

Peu de temps après, en porta la communion à Chapelet. Son mal augmenta, et cet honnête homme mourut sur la fin du même jour, après avoir reçu la dernière onction. Les deux frères se hâtèrent d'en avertir les cordeliers, afin qu'ils fissent les préparatifs de ses obsèques, et qu ils vinssent, selon la coutume , faire des prières auprès du mort.

A cette nouvelle, le bon père qui l'avait confesé alla trouver le prieur du couvent , et fit assembler la communauté. Quand tous ses confrères furent réunis, il leur dit que maître Chapelet avait toujours vécu si saiutemeut, qu'il ne doutait pas que Dieu n'opérât par lui plusieurs miracles, et qu'il convenait de recevoir le corps de ce saint homme avec dévotion et révérence

Le prieur et les autres religieux, également crédules, y consentirent, et allèrent tous solennellement passer la nuit en prières autour du mort. Le lendemain, vêtus de leurs aubes et de leurs grandes chappes , le livre à la main , précédés de la croix , ils vont chercher ce corps saint, et le portent en pompe dans leur église, suivis d'un grand concours de peuple. Le père confesseur monta aussitôt en chaire, et dit des merveilles du mort, de sa vie, de ses jeûnes, de sa chasteté, de sa candeur, de son innocence et de sa sainteté. 11 n'oublia pas de raconter, entre autres choses, ce que le bienheureux Chapelet lui avait déclaré comme son plus grand péché, et la peine quii avait eu à lui faire entendre que Dieu pût le lui pardonner. Prenant de là occasion de censurer ses auditeurs , il se tourne vers, eux, et s écrie : Et vous, enfans du démon, qui, pour le moindre sujet, blasphémez le Seigueiir, la Vierge sa mère, et tous les saints du paradis, pensez - vous que Dieu puisse vous faire miséricorde? Il s'étendit beaucoup sur la charité du défunt, sur 6a droiture, et sur Texcessive délicatesse de sa conscience. En un mot, il parla avec tant de force et d'éloquence de toutes ses vertus , et fît une telle impression sur I esprit de ses auditeurs, qu aussitôt après le service on vit le peuple fondre en larmes sur le corps de Chapelet. Les uns baisaient dévotement ses mains, les autres déchiraient ses vêlemens, et ceux qui pouvaient eu avoir un petit morceau s'estimaient fort heureux. Pour que tout le monde pût le voir, ou le laissa exposé tout ce jour-là; et, quand

la nuit fut venue, on l'enterra, avec distinction , dans une chapelle. Dès le lendemain , il y eut une grande afïluence de peuple sur sou tombeau , les uns pour l'honorer, les autres pour lui adresser des \œux-, ceuxci pour faire brûler des cierges, ceux-là pour appendre aux murs des images en cire conformes au vœu qu'ils avaient fait. Enfin sa réputation de sainteté s'établit si bien dans tous les esprits, que, quelque genre d'adversité qu'on éprouvât, on ne s'adressait presque plus à d'autre protecteur quà lui. On le nomma saint Chapelet, et Ton poussa l'enthousiasme jusqu'à soutenir que Dieu avait opéré par lui et opérait tous les jours des miracles.

Ainsi vécut et mourut Chapelet Duprat , mis au nombre des saints, comme vous venez de l'entendre. Je ne prétends pas nier qu'il ne jouisse effectivement du sort des bienheureux , quelque déréglée et corrompue qu'ait été sa vie. Dieu peut sans doute , par une grâce spéciale, lui avoir fait sentir, dans ses derniers momens, l'énormité de ses crimes, et l'avoir conduit à une contrition parfaite ; mais , comme nous n'en avons aucune connaissance, et que nous ne pouvons juger que sur les apparences, il est plus naturel de le croire plongé dans les abîmes de l'enfer que placé dans le paradis. Nous devons en cela admirer la bonté infinie du Créateur, qui ne laisse pas d'exaucer nos vœux et nos prières, lors même que nous prenons un de ses réprouvés pour notre médiateur auprès de lui. Ainsi , afin que par son secours nous puissions nous garantir du fléau qui désole notre patrie, et quii dai-

gne conserver dans la joie notre socièlè , nous louerons sans cesse son saint nom . nous l'invoquerons dans tous nos besoins avec la ferme assurance qu'il exaucera nos prières.

Après ces mots, Pamphile se tut.

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