LA NOUVELLE CONVERTIE
La reine n'eut pas plus tôt achevé sa nouvelle , que Dioneo , qui l'avait écoutée avec beaucoup d'attention, prit la parole sans attendre qu'on l'en priât, et dit avec son sourire ordinaire : Vous ne savez peut-être pas , mes aimables dames , comment on met le diable en enfer? C'est ce que je vais vous apprendre, sans mécarter beaucoup du sujet proposé. Cette recette est bonne à savoir pour faire son salut en ce bas-monde. Vous verrez, en même temps, que, si l'amour se plaît mieux sous les lambris dorés que sous le chaume , il ne laisse pas de visiter les forêts les plus épaisses'eties cavernes les plus désertes, pour nous faire entendre sans doute qu'il n'y a rien dans l'univers qui ne ressortisse de son empire. Mais laissons là les réflexions, t't allons au fait.
4l2 CONTES
Un habitant de la ville de Caspe, en Barbarie, avait, parmi plusieurs autres enfans, une fille nommée Alibech, jeune, jolie et pleine de douceur et de grâces. Elle était musulmane ; mais elle voyait un grand nombre de chrétiens. Dans aucune autre religion, le prò--1 sélytisme n'est aussi fervent,- ils vantaient sans cesse leur loi, et la jeune Alibech les écoutait avec tant de complaisance, qu'elle fut bientôt convertie. L'un d'entre eux la baptisa en secret, et la belle devint un prodige de zèle. Dans un de ces accès , l'ardente néophyte demanda à celui qui l'avait baptisée quel était le meilleur moyen de servir Dieu et de faire son salut. Le bon homme lui répondit que ceux qui voulaient se* donner tout entiers aux choses saintes renonçaient au monde, et couraient dans la solitude consacrer leur vie à la méditation. et à la prière. Aussitôt l'imagination d'Alibech s'allume 5 cette jeune enfant , qui n'avait pas encore quatorze ans, forme le projet d'aller s'ensevelir dans la Thébaïde, Elle s'enfuit secrètement de chez son père, sans secours, sans précautions, exposée à tous les hasards, mais .sans même y penser. Enfin elle arrive dans ces déserts, habités par la piété la plus austère , elle dirige ses pas vers la première grotte qu'elle aperçoit , et va se jeter aux genoux d'un vénérable solitaire courbé sous le poids des années, qui, tout étonné, lui demande ce qu'elle cherche : Mon salut, ô saint homme! quelqu'un qui m'apprenne à mériter le ciel La piété de l'anachorète était sincère, il se craignait lui-même; quelques épreuves lui avaient appris peut-être qu'il ne faut pas défier l'esprit
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malin.... Il ne crut pas devoir retenir Alibech , etl'adressa à un saint homme qui habitait , un peu plus loin, une retraite aussi sauvage que la sienne.
Père Rustique , c'est le nom de l'autre ermite , plus confiant dans ses forces , ou croyant que la vertu ne saurait avoir trop à combattre pour obtenir la palme du triomphe, accueillit Alibech. Il était jeune et vi goureux, et la beauté de la nouvelle recluse, qu'il allait recevoir avec lui sous le même toit , et presque sur la même natte , aurait à bon droit pu l'effrayer. Son zèle l'aveugla sur le danger. Père Rustique commença par catéchiser la belle enfant , et lui prépara ensuite un lit de branches de palmier. Le moment du naufrage approchait.
Alibech partagea sa collation frugale, ou plutôt elle en goûta seule. Rustique ne pensait déjà plus qu'à la regarder : Quelle fraîcheur! quels traits! quel éclat! c'est un ange, se disait-il. Hélas! c'était une simple mortelle ; et les regards du solitaire puisaient dans ses yeux un feu qui n'était rien moins qu'angélique. Rustique sentit que la grâce allait être vaincue, et ne combattit pas même pour sa défense ; résolu de se satisfaire, il ne rêvait déjà plus qu'aux moyens d'y parvenir sans détruire dans l'esprit de la naïve enfant l'opinion qu'elle avait de sa vertu et de sa piété.
Rien n'était plus facile, linnocente Alibech n'avait aucune idée de .l'amour ni de ses plaisirs, et le séducteur put aisément lui faire accroire qu'il n'allait exiger d'elle que des actes méritoires et des actes de ferveur. Ma chère enfant, lui dit-il, le principal objet
d'un zélé chrétien, c'est de faire la guerre à l'ennemi du salut, pour le plonger et le replonger dans l'enfer, d'où il s'échappe toujours, et pour lequel il est destiné. — Et comment s'y prendre pour cela ? — Tu le sauras à l'instant, fais seulement tout ce que tu me verras faire. Aussitôt l'ermite quitte ses vêtemens, et la docile Alihech en fait autant. Les voilà nus l'un et l'autre : Rustique promène ses regards avides sur ce corps d'albâtre , dont l'amour semblait avoir arrondi les formes, et le démon se déchaîne avec une indomptable fureur.... Alibech pousse un cri d'effroi — C'est précisément là le diable dont je t'ai parlé, et qui me livre eu cet instant de cruels assauts. — Oh! que je suis heureuse de n'avoir pas un diable comme cela pour me tourmenter! — Ma fille, tu as mieux, tu portes l'enfer où il faut le précipiter. — Mon père, vous êtes le maître, et je hais le diable autant que vous Bientôt
Alibech se mit à pleurer en s'écriant : O mon père, qu'il est méchant ce démon, puisque dans l'enfer même il fait encore du mal ! Rustique ne répondait pas, il n'avait plus de voix pour répondre; et sans doute il était bien sûr de réconcilier bientôt sa douce victime avec un diable qui ne commet pas deux fois les mêmes ravages .
Le solitaire zélé ne se lassait pas de lui faire la guerre. Sa docile néophyte le combattit bientôt avec autant de ferveur que lui. Ah! s'écriait-elle après ces pieux combats, qu'ils disaient bien la vérité , ces honnêtes gens de Caspe , quand ils m'assuraient que rien n'est si délicieux que de servir le Créateur!
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Par une cause très-naturelle mais assez triste , le zèle de Rustique diminuait a mesure que celui de la belle augmentait. Celle-ci murmurait souvent, et disait à son compagnon : Mais votre piété devient tiède : souvenez-vous donc, mon père, que je suis venue ici pour prier Dieu, et non pour rester oisive; remettons donc le diable en enfer.... Ils l'y remettaient-, mais le diable se retrouvait très-fatigué. Rustique fut obligé d'avouer à Alibech que cet esprit de ténèbres perdait ses forces quand il était trop châtié. On ne doit lui livrer de combats , ajoutait-il , que lorsqu'il élève orgueilleusement la tête, et non pour l'agacer, comme tu fais , car il n'est pas chrétien d'avoir, même contre le diable, une haine implacable. Mais, dit Alibech, s'il en est ainsi de votre diable, il me semble que mon enfer ne devrait pas me tourmenter incessamment , ou que Satan devrait toujours y être envoyé quand l'enfer le réclame. Rustique ne savait que répondre. Alibech se désespérait. Hélas! disait-elle, il faut renoncer à notre salut , Dieu ne peut jeter sur nous que des regards irrités.
Sur ces entrefaites , un incendie terrible desolala ville de Caspe , et le père d'Alibech y périt avec tous ses enfans ; de sorte qu'elle devint aussitôt l'héritière d'une immense succession. Alibech eût été fort laide, que, dans de telles circonstances, on se serait inquiété de son sort. Elle était très-jolie, c'était plus qu'il n'en fallait pour appeler sur ses pas les soupirans. Un jeune homme, qui épiait l'occasion défaire fortune, fut plus heureux que ses rivaux , et découvrit le désert qu'elle
habitait : il l'en arracha non sans peine, la reconduisit à Caspe, et l'épousa aussitôt.
Le jour même de la noce , les dames interrogèrent Alibech sur les pieuses occupations auxquelles elle s'était livrée dans la Thébaïde. La nouvelle mariée, qui n'avait rien perdu de sa naïveté première, leur conta tout simplement avec quelle ferveur elle mettait le diable en enfer, bien moins, il est vrai, qu'elle n'aurait voulu, mais assez cependant pour regretter son saint guide. Ce discours avait besoin de quelque explication, et elle la donna ingénue et complète. Les dames rirent beaucoup , et consolèrent la belle, en l'assurant que son époux servirait Dieu avec elle aussi bien et mieux, s'il le voulait, que le plus zélé des solitaires.
Vous pensez bien que cette anecdote ne fut pas long-temps secrète-, et la doctrine du père Rustique est parvenue jusqu'à nous, s^ns que les bons chrétiens et les chrétiennes pieuses aient cessé de la oratiqueret de la révérer.
La nouvelle de Dioneo parut si plaisante, que, toute gaillarde qu'elle était, les dames ne purent s'empêcher d'en rire long-temps. Quand elle fut achevée, la reine, ôta sa couronne de laurier, et la mit adroitement sur la tête de Philostrate, qui ne s'y attendait nullement, en lui disant : Voyons si le loup saura mieux conduire les brebis que les brebis n'ont su conduire les loups. Si l'on m'eût cru, madame, dit aussitôt Philostrate, les loups auraient déjà appris aux brebis à remettre le diable en enfer, avec autant de zèle que Rustique
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l'apprit à la jeune Alibech. Mais vous n'avez pas voulu, mesdames, de leçons ; ainsi c'est sans raison que vous vous qualifiez de brebis , et que vous nous traitez de loups. Quoi qu'il en soit , j'accepte avec reconnaissance le gouvernement que vous me déférez , et il ne tiendra pas à mon zèle que je ne l'exerce à la grande satisfaction de tout le monde. En voulant nous donner des leçons, mon cher Philostrate, répondit Néiphile, il aurait fort bien pu arriver que vous nous eussiez appris à être sages , de la même manière que Mazelde Lamporechio apprit des nonnains à recouvrer l'usage de la parole; vous vous souvenez sans doute de la raison qui le contraignit de parler.
Le nouveau roi comprit ce qu'elle voulait dire. Voyant qu'il avait affaire à forte partie, il mit fina la plaisanterie , et commença , dès ce moment , à s'occuper des devoirs de sa place. Il fait appeler le maîtred'hotel , pour s'informer de l'état des choses •, il veut tout voir, tout examiner par lui-même 5 et, après avoir pris les renseignemens nécessaires, il donne des ordres en conséquence , et n'oublie rien de ce qui pourra être agréable à la compagnie, à laquelle il tient ensuite ce discours : Croiriez-vous, mes belles dames, que, tout roi que je suis, il n'y a peut-être pas d'homme plus à plaindre ? Je suis amoureux d'une d'entre vous ; et , quoiqu'il y ait plus d'un an que je soupire pour elle, que j'aie toujours été empressé à lui faire ma cour, à prévenir ses moindres désirs, qu'elle ne puisse ignorer que je ne vis et ne veux vivre que pour elle, je n'ai pi; cneore toucher le cœur de l'ingrate; j'ai même eu
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douleur de me voir entièrement délaissé pour un nouvel amant. Ce qu'il y a de plus cruel pour moi, c'est qu'il ne m'est pas possible de me détacher de cet objet, malgré son indifférence. Bien loin de pouvoir l'oublier , je sens mon amour devenir plus violent chaque jour, sans avoir la moindre espérance de le voir couronné ; or , pour consacrer en quelque sorte mon malheur , je suis d'avis que , dans les nouvelles qu'on doit raconter demain, on traite des sujets analogues à ma disgrâce. Oui, j'entends et je prétends, puisque ma qualité de roi me donne ce droit , que les histoires qu'on racontera pendant mon règne roulent sur les personnes dont les amours ont fini malheureusement-, car je ne vous cacherai point que je m'attends à voir finir le mien de la manière la plus fâcheuse. C'est pour cela sans doute qu'on m'a surnommé Philostrate, et la cruelle qui m'a donné ce surnom savait bien ce qu'elle disait.
Le roi, ayant parlé de la sorte, se leva, et permit à chacun d'aller où bon lui semblerait jusqu'à l'heure du souper.
Le parc était si beau, si charmant, que personne ne. fut tenté d'en sortir pour aller prendre son divertissement ailleurs. Le soleil touchait alors à la fin de sa carrière. On voyait les chevreuils , les lapins , et plusieurs autres animaux bondir sur le même tapis de verdure où se trouvait la compagnie. On ne jugea donc pas à propos de se séparer. Dioneo et Flamette se mirent à chanter la chanson de messire Guillaume et de madame Vertu. Philomène et Pamphile s'amusèrent à jouer aux échecs. Comme Ils s'occupaient les uns les
autres de différentes choses pour passer le temps, l'heure du souper arriva qu'ils ne s'y attendaient pas encore. Les tables furent dressées autour de la belle fontaine , et l'on fit le repas le plus gai, dans le lieu le plus agréable du monde. La chère fut délicate, les fruits et les vins parurent délicieux.
Dès qu'on eut desservi, Philostrate, poursuivre les exemples des reines qui l'avaient précédé, voulut qu'on dansât , et commanda à Laureile d'ouvrir le bal. Ellô ne se le fit pas dire deux fois, et dansa avec toutes les grâces possibles. Le reste de l'assemblée imita sonexemple. Le roi ordonna ensuite à la même dame qui avait ouvert le bal de chanter une chanson : Monseigneur, lui dit-elle, je ne chante jamais les chansons d'autrui , et n'en sais pas d'ailleurs une seule ; quant aux miennes , je ne me souviens d'aucune qui soit digne d'amuser une aussi agréable compagnie; mais, si vous voulez vous contenter de celle qui s'offre à ma mémoire, je la chanterai très -volontiers. Il ne peut rien venir de vous , madame , repartit le roi , qui ne soit charmant et parfait ; ainsi n'hésitez pas un instant de nous dire celle dont vous vous souvenez. Alors Laurette chanta d'une voix fort douce , et du ton et de l'air le plus tendres et le plus touchaus.
Le roi fit encore chanter d'autres dames à la clarté des flambeaux, jusqu'à ce que les étoiles commencèrent à pâlir. Alors, voyant qu'il était temps d'aller se coucher, il renvoya chacun dans son appartement , en souhaitant Ï tous une bonne nuit.