QUATRIEME JOURNEE
Je croyais, mes chères et aimables dames, que le vent brûlant et furieux de l'envie n'exerçait sa violence que sur les lieux élevés -, je l'avais entendu dire aux personnes les plus éclairées , et je l'avais moi-même lu dans les meilleurs auteurs : mais j'ai fait la triste expérience du contraire. J'ai eu beau suivre le droit chemin , et chercher les lieux les plus bas et les plus retirés, il ne m'a pas été possible d'échapper à ses fureurs : j'ai eu beau ne publier que de misérables nouvelles, et ne les écrire qu'en prose très -simple et très -familière, je n'ai pas laissé d'exciter les clameurs de cette implacable furie. Mais en vain a-t-elle déchaîné ses serpens contre moi, leurs sifflemens, ni leurs morsures, n'ont pu ni arrêter ni suspendre mon entreprise : j'ai continué l'ouvrage que j'avais commencé. Je trouve même une espèce de consolation dans les persécution» odieuses que mon travail m'a attirées, puisque, selon
la remarque des hommes sages , il n'y a guère que les auteurs sans talent et sans mérite qu'on laisse en repos.
Croiriez-vous, mesdames, que plusieurs de mes critiques me font un crime de vous trouver aimables, et soutiennent qu'il n'y a aucun honneur à vous amuser , a vous plaire , et à célébrer vos charmes ? Rien n'est cependant plus vrai. D'autres, plus circonspects, prétendent qu'il ne convient nullement à un homme de mon âge de se livrer à de semblables frivolités , et que c'est aux jeunes gens tout au plus qu'il appartient de causer si long-temps de galanterie, et de vous faire la cour. Quelques-uns, feignant de s'intéresser à ma réputation et à ma gloire, disent que je ferais beaucoup mieux d'aller avec les Muses sur le Parnasse que de perdre le temps avec vous. D'autres, moins prudens et plus aigres, n ont pas craint de dire qu'au lieu d'employer le temps à composer des niaiseries, je devrais plutôt songer à amasser de quoi vivre. Il y en a qui , pour décrier mon travail et le dépriser à vos yeux , ont cherché à vous persuader que les événemens que je vous ai racontés se sont passés d'une autre manière , et qu'ils sont devenus méconnaissables sous ma plume.
C'est ainsi, mesdames, que, pendant que je travaille pour vous, l'envie me poursuit de tous les cotés sans aucun ménagement- mais Dieu sait avec quelle patience et quel courage je supporte ses sifflemens et ses morsures lorsqu'il s'agit de vous plaire! Quoiqu'il n'appartenue quà vous de me défendre avec succès , je ne éï'o'is cependant pa? devoir garder le silence dans cette
occasion. Ce n est pas que je veuille répondre en forme , et traiter mes ennemis comme ils le mériteraient ; non , une réponse courte et sans préparation me suffira ; encore même m'épargnerais-je ce soin si je ne craignais qu'ils ne prissent mon silence pour un effet de ma timidité. Mais, avant de répondre à aucune de leurs critiques en particulier, permettez que je raconte une nouvelle : j'aurai soin de la laisser inachevée , pour qu'on ne la mette point au rang de celles qui vous sont spécialement consacrées. Je m'adresse à mes censeurs.