‹ Contes de Boccace; (volume 3)Chapitre 36 sur 45 · LES OIES DU PERE PHILIPPE · texte numérisé non relu

LES OIES DU PERE PHILIPPE

Il y avait autrefois, dans notre bonne ville de Florence, un citoyen d'une naissance peu relevée, mai-s riche dans son état , et fort entendu dans les affaires. Cet homme s'appelait Philippe Balduci. Sa femme et lui s'aimaient passionnément; ils vivaient en bonne intelligence, et bornaient leurs soins à se plaire l'un à l'autre. La mort de la femme rompit une union si parfaite : elle laissa Philippe avec un fils âgé d'environ deux ans. Il ne pouvait se consoler d'avoir perdu ce qu il avait de plus cher; dans son désespoir, il résolut de renoncer entièrement à la société, et de se consacrer , avec son fils, au service de Dieu; pour ceteffet, il distribua tout son bien aux pauvres, et se retira sur le mont Asinaire, au milieu des bois, dans une petite grotte, où il passait son temps en prières et en mortifications, et où il ne subsistait que des charités des bonnes âmes. Il se fit un devoir d'élever son fils dans la piété et dans l'ignorance des choses du monde . de peur quelles ne le détour-

nassent du chemin du ciel ; il ne lui parlait que de la vie éternelle, de la gloire de Dieu et du bonheur des saints. Il le garda plusieurs années dans la grotte , sans le laisser sortir , et sans lui laisser voir d'autres objets que des oiseaux et des bêtes fauves ; il était dans l'habitude de l'y enfermer toutes les fois qu'il allait à Florence pour y faire la quête ; enfin son fils était parvenu à l'âge de dix-huit ans sans être jamais sorti du bois, et sans savoir quii y eût au monde ni femme ni fille. .Un jour que l'ermite, déjà vieux, allait à la ville pour y recueillir les charités accoutumées , le jeune homme lui demanda où il allait. Je m'en vais faire la quête, lui répondit-il, dans une ville appelée Florence, voisine de notre ermitage.

Vous devriez m'y mener une fois, mon père , pour me faire connaître les personnes pieuses et charitables qui nous assistent -, car vous êtes déjà vieux , et bientôt hors d'état de soutenir la fatigue-, moi, qui suis plus jeune, plus vigoureux, j'irai désormais chez ces bonnes âmes , pour leur demaader ce qui nous fait vivre , et vous vous reposerez. Dieu peut d'ailleurs vous retirer de ce monde ; et que deviendrais-je , ne connaissant personne ?

Le bon homme goûta fort une proposition si raisonnable; et, croyant son fils bien affermi dans la sainteté et bien fortifié contre les tentations et les vanités de la vie humaine , il ne fit aucune difficulté de le mener à Florence. Le jeune homme , comme s'il fut tombé des nues, arrête ses yeux avec étonnement sur tous les objets qu'il aperçoit, et. ravi d'admiration

à la vue des maisons, des palais, des églises, demande à son père le nom de chaque chose. Son père le lui dit, et il paraît enchanté de l'apprendre. Pendant qu'il continuait ses questions, et qu'il contemplait des beautés qu'il n'avait jamais vues , et dont il n'avait même pas entendu parler, il aperçut une troupe de jeunes dames bien mises , qui venaient d'une noce. Il les examine attentivement , et demande au vieillard ce que c'était. — Ne regarde point cela, mon fils : c'est quelque chose de dangereux. — Mais comment cela s'appelle- t-il? Le père, qui veut écarter de l'esprit de son fils toute idée charnelle, et qui craint de nouvelles questions capables d'exciter dans son enfant les désirs de la concupiscence, ne croit pas devoir lui dire leur nom, et lui répond que ce sont des oies. Chose étonnante! celui qui n'avait jamais vu ni entendu parler de ces oies se sentit vivement ému à leur aspect, et, ne se sentant pi us touché ni de la beauté des palais, ni de la gentillesse du cheval, ni de la grosseur du bœuf, ni des autres objets qu'il venait de voir pour la première fois, il s'écria aussitôt : Mon père, je vous en prie, faites-moi avoir une de ces oies. O bon Jésus! répondit le père étonné, ne songe point à cela, mon fils; c'est une mauvaise chose! — Quoi! mon père, les mauvaises choses sont-elles ainsi faites? — Oui, mon fils. — Je ne sais, mon père, ce que vous voulez dire, ni pourquoi ces choses-là sont mauvaises 5 mais il me semble que je n'ai encore rien vu de si beau et desi agréable. Je doute que les anges peints que vous m'avez montrés soient aussi gentils que ces oies. Mon père, ne pourrions-nous pas en mener une

dans notre ermitage ? ce sera moi qui aurai soin de la faire paître. — Je ne le veux point, mon fils ; lu ne sais pas de quelle façon on les repaît. Le père reconnut alors que nature avait plus de force, par son instinct, que tous les préceptes de l'éducation , et se repentit d'avoir mené son fils à Florence... Mais je m'arrête, et je laisse là la nouvelle pour retourner à ceux pour qui je l'ai racontée.

Quelques-uns de mes critiques , mes jeunes et charmantes dames , me font donc un crime de ce que je m'attache trop à vous faire ma cour. J'avoue, et j'avouerai devant tout l'univers, que vous me plaisez infiniment. J'ajoute même que je me ferai toujours un devoir de vous plaire. Tant pis pour eux s'ils le trouvent mauvais : je me contenterai de leur demander ce qu'ils trouvent là de blâmable et de surprenant. Pourraient-ils m'en faire un crime, quand même je serais du nombre des amans que vous favorisez? Mais, jusqu'à présent, mes seules jouissances sont de vous voir tous les jours, de contempler vos charmes, vos grâces naturelles , d'admirer votre enjouement , votre douceur , votre honnêteté et toutes les rares qualités dont vous êtes pourvues. Si, dès le premier moment qu'il vous vit, vous fûtes un objet de tendre affection pour celui qui avait été nourri et élevé au milieu des bois, sur le sommet d'une montagne déserte , doit-on me blâmer , me mordre et me déchirer à belles dents , moi, à qui le ciel n'a donné un cœur que pour vousaimer; moi, qui, dès ma plus tendre jeunesse, ai mis en vous toute mon espérance 3 moi,

qui n'ai pu me défendre du pouvoir de vos charmes, des feux dévorans qui partent de vos yeux, des sons enchanteurs de votre voix douce et touchante ? Si , après avoir considéré l'effet que votre seul aspect a produit sur l'esprit et le cœur d'un pauvre ermite, et d'un jeune homme sans aucune expérience des plaisirs que vous procurez, ou plutôt d'une véritable bête sauvage, il se trouve encore quelqu'un qui ose blâmer les soins que je vous rends , ce censeur sera certainement un homme disgracié de la nature , un homme incapable de connaître le plaisir et la force du sentiment , et dès lors il ne mérite que mon mépris.

Quant à ceux qui parlent de mon âge , ils font bien voir leur ignorance. Qui ne sait qu'on peut avoir de la vigueur jusque dans la vieillesse même? Il suffit d'avoir été sage dans son printemps. Je ne suis pas encore si vieux-, et, quand mon âge serait plus avancé, qui ignore que , quoique le poireau ait la tête blanche, il ne laisse pourtant pas d'avoir la queue verte? Mais, quittant la plaisanterie, je réponds à ceux-ci que je ne rougirai jamais de faire jusqu'à la fin de mes jours ce que firent Guide Cavalcanti , Dante Alighieri et Cino de Pistoie, qui s'étudièrent toute leur longue vie à rendre des soins aux personnes de votre sexe. Je pourrais leur citer mille autres exemples de gens de mérite , qui , dans l'âge le plus avancé, se sont fait un plaisir et un honneur de plaire aux dames ; mais c'est à eux à les chercher s'ils les ignorent -, je ne veux ni ne dois m'écartei de mon sujet.

Me conseiller d'aller établir mon séjour sur le Par-

nasse avec les Muses , j'avoue que l'avis est très-bon. Mais pouvons-nous toujours demeurer avec elles, et sont-elles d'humeur à demeurer toujours avec nous? D'ailleurs , si on ne les quitte que pour des objets qui leur ressemblent , mérite-t-on d'être blâmé ? Ce sont les dames qui m'ont inspiré les meilleurs vers que j'ai faits en ma vie -, les muses ne m'en ont pas inspiré un seul. Ce n'est pas que je ne leur aie de grandes obligations', puisqu'elles m'ont appris à les faire : c'est peut-être aussi à leur secours que je dois ma facilité d'écrire ces historiettes. Quoiqu'elles soient en prose, et en prose très-simple , les muses n'ont pas laissé de me visiter quelquefois , pour augmenter le plaisir des dames à qui je les destine , par les chansons erotiques dont j'ai orné la fin de chaque journée. Je puis donc conclure qu'en écrivant ces nouvelles , je ne m'éloigne pas si fort du Parnasse qu'on pourrait se l'imaginer. Mais que dire à ceux qui, pleins de pitié pour moi,, me conseillent de chercher de quoi vivre? Certes, je l'ignore ; mais je sais bien quelle serait leur réponse , si j'étais dans le cas de leur demander du pain. Ils ne manqueraient pas de me dire : Vas-en chercher parmi tes fables. Mais qu'ils sachent, ces critiques si compatissans , que les anciens poètes en ont plus trouvé avec leurs fables que beaucoup d'autres par leur industrie et leur travail 5 qu'on a vu des auteurs faire fleurir et honorer leur siècle par leurs fables , et des hommes riches le déshonorer par leur ambition démesurée , et finir par se ruiner et périr misérablement. Que dirais-je de plus ? Oue ceux qui me parlent si indé-

cerament me chassent sans pitié lorsque j'irai leui demander du pain. Je n'en ai pas eu besoin, grâces à Dieu, jusqu'à présent-, et, s'il m'arrive de tomber dans la pauvreté, je saurai, suivant le précepte de l'apôtre, la souffrir et la supporter. Ainsi je les dispense de me plaindre , et les prie de ne pas prendre plus de souci de moi que je n'en prends moi-même.

Pour ceux qui prétendent que les événemens ne se sont pas passés de la manière que je les rapporte, ils me feraient grand plaisir de me montrer les originaux que j'ai ainsi défigurés. S'ils peuvent les produire, et qu'ils ne soient pas d'accord avec les faits que j'ai racontés, j'applaudirai moi-même à leur critique , et. je tâcherai de me corriger. Mais, s'ils sont dans l'impossibilité de me les présenter, je les laisserai dans leur sentiment, sans m'en inquiéter, et me contenterai de dire qu'eux seuls altèrent la vérité pour décrier mes productions.

Ces réponses , que je viens de jeter à la hâte sur le papier, me paraissent suffisantes pour le présent. Je me flatte qu'avec le secours de Dieu et le votre , mes aimables dames , je pourrai achever l'ouvrage que j'ai commencé sous vos auspices. J'ai assez de sagesse et de courage pour ne pas me laisser abattre par le souffle cruel de l'envie. Je saurai lui tourner le dos. Si mes ennemis augmentent d'efforts pour me nuire , il me sera aisé d'en triompher et de les couvrir de honte. Que peuvent-ils faire? Je ne vois pas qu'il puisse m'arrivcr pis qu'au tourbillon de poussière agité par le vent : ou le vent n'a pas la force de

l'enlever de terre, ou, s'il l'emporte dans les airs, c'est pour la laisser tomber sur la tête des hommes , sur la couronne des rois et des empereurs, ou bien sur le faîte des palais et sur le sommet des tours. Elle ne peut descendre plus bas que le lieu d'où elle est montée.

Me voilà donc déterminé pour toujours , mes belles dames, à faire tout ce que je pourrai pour vous plaire et vous amuser. Les personnes raisonnables et éclairées conviendront que ceux qui vous aiment , ne font qu'obéir à la nature. Il est difficile de résister à ses lois. Il faudrait de trop grandes forces pour la subjuguer et la vaincre ; encore a-t-on vu les hommes qui avaient le plus d'empire sur eux-mêmes , succomber sous leurs efforts, et en être punis par cette même nature, à laquelle on ne désobéit jamais en vain. Pour moi, j'avoue, que je n'ai pas la force de lui résister, et je ne désire nullement de l'avoir. Si je l'avais , je la prêterais à quelque autre plutôt que de m'en servir. Ainsi . le meilleur parti que mes censeurs puissent prendre, c'est de garder un profond silence. Leurs clameurs ne me corrigeront point. S'ils ont le cœur froid et glacé , qu'ils croupissent à plaisir dans leur indifférence , et me laissent passer à mon gré le peu d'années qui me restent à vivre.... Mais revenons à notre sujet, que nous avons assez et trop long-temps perdu de vue.

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