LANGE GABRIEL
La nouvelle racontée par Flamette fit plusieurs fois couler les larmes de ses compagnes. Quand elle eut achevé son récit , le roi dit d'un ton ferme et un peu vif : Je ferais volontiers et sans aucun regret le sacrifice de ma vie , pour goûter seulement la moitié des plaisirs que Guichard dut trouver dans les bras de sa chère Sigismonde. Les tourmens que je souffre à chaque instant sont pires que la mort. Amour! cruel amour! rends-moi mon indifférence, si tu te refuses encore à me donner le bonheur. Mais, sans parler davantage de mes peines , j'ordonne à Pampinée de poursuivre le cours de nos récits. Si la nouvelle qu'elle va raconter ressemble à celle que nous venons d'entendre, je ne doute pas que je n'éprouve bientôt du soulagement, et que le feu qui me consume
ne commence à s'affaiblir. S'il pouvait s'éteindre tout-à- fait!
Madame Pampinée se mit en devoir d'obéir. Elle crut lire dans les yeux de ses compagnes qu'elles aimeraient mieux une histoire plus divertissante j et, comme elle était plus jalouse de leur plaire que de contenter le roi, elle résolut de les satisfaire sans sortir toutefois du sujet proposé. Voici par quelles réflexions elle débuta. Vous savez, dit-elle, mesdames, que, d'après un proverbe , rien n'est plus dangereux qu'un méchant qui passe pour homme de bien : il est donc de l'intérêt public d'arracher le masque aux hypocrites. C'est ce que je me propose de faire dans la nouvelle que je vais raconter. Vous verrez que la plupart des religieux se font une étude particulière d'afficher la dévotion, la pénitence, l'austérité, le zèle pour la religion, pour mieux cacher sous ces beaux dehors les vices qu'ils reprochent aux gens du monde ; vous verrez que la pâleur de leurs fronts n'est qu'artificielle, que leur humilité n'est qu'apparente, leur dévotion qu'hypocrisie. Toutes les fois que je pense à ce qu'ils sont, que je réfléchis sur la conduite qu'ils tiennent, j'ai peine à comprendre comment on peut les souffrir et avoir en eux la moindre confiance. Quand on les entend soutenir qu'ils font leur salut en nous prêchant, et que nous faisons le notre en leur donnant , et qu'on les voit promettre à celui-ci telle place dans le paradis, à celui-là telle autre , plus ou moins bonnes, selon qu'on est plus ou moins généreux à leur égard, ne dirait-on pas.qu'ils ne sontaucu-
4fô CONTES
nementobligés de travailler comme nous à gagner leciel, mais qu'ils en sont déjà les possesseurs et les maîtres? Que ne m'est-il permis de les démasquer enfin! Ce n'est pas qu'il n'y ait d'honnêtes gens parmi les moines , mais c'est le plus petit nombre : le reste ne mérite que notre indignation et notre mépris. Que je serais aise de les voir punis de leur mensonge, commele fut un cordelier de Venise , gros collier de son ordre, un fourbe et un scélérat , quoiqu'il jouît de la meilleure réputation , et quii fût reçu et fêté dans les premières maisons de la ville ! Je vais vous conter son histoire , pour éloigner de votre esprit la triste image de la mort tragique de la tendre et courageuse Sigisraonde.
Il y avait, dans la ville d'Imola, un mauvais sujet, nommé Bertho de la Massa, tellement reconnu pour fourbe et pour méchant , qu'on n'ajoutait jamais foi à ce qu'il disait, et qu'on lui eût prêté de mauvais des seins s'il eût été capable de faire une bonne action. Voyant qu'il était trop connu dans cette ville, il prit le parti d'aller à Venise, refuge ordinaire des bandits et des libertins. Dans l'espérance d'y suivre plus librement ses inclinations perverses, il crut devoir changer de nom, et mettre plus de politique dans sa conduite. Il débuta donc par se montrer tout différent de ce qu'il était. Il afficha la probité, l'amour de la religion , et finit par se taire cordelier, sous le nom de frère Albert d'Imola , non qu'il fût converti , mais
uniquement pour se mettre à l'abri (îe la misère et se procurer les moyens de satisfaire ses passions , sous le manteau de la religion. Que d'hommes ont embrassé l'état religieux dans ces mêmes vues !
Frère Albert comprit qu'il devait se gêner pour parvenir à son but ; il s'y résolut , se proposant de se dédommager quand l'occasion se présenterait. Il commença donc par afficher la plus grande austérité. Louer les dévots, recommander le jeûne et la prière , vanter les douceurs de la pénitence, était l'unique sujet de ses discours. Il ne faisait gras en aucun temps, ne buvait de vin qu'en cachette, s'approchait fort souvent des sacremens , et consacrait les heures de récréation à l'étude. Par ce moyen , il s'acquit bientôt l'estime de ses confrères, qui, le jugeant aussi savant que pieux , ne balancèrent point à lui faire prendre la prêtrise. Il s'adonna ensuite à la chaire ; et, comme il avait de l'esprit, et de l'ambition, qui en donne à ceux qui n'en ont pas, il ne tarda pas à devenir célèbre parmi ses concurrens. Il était le plus suivi de tous. A l'entendre prêcher, personne n'eût pu le soupçonner de n'être pas pénétré des vérités qu'il enseignait, tant il avait 1 art de se déguiser. Il lui arrivait quelquefois de pleurer, pour mieux paraître touché, et pour toucher davantage ses auditeurs. Enfin il sut si bien faire, qu'il s'acquit en fort peu de temps l'estime et la confiance de toute la ville. On ne parlai* que du frère Albert : toutes les dévotes voulaient l'avoir pour directeur } les plus honnêtes gens le faisaient appeler au lit de la mort : plusieurs le nommaient exécuteur de leurs der~ i. 29
45o CONTES
nières volontés; d'autres mettaient leur argent et ce qu'ils avaient de plus précieux en dépôt entre ses mains. Je vous laisse à penser si le drôle faisait de bons coupa quand ii était sûr de n'être ni découvert ni soupçonné. Il y était d'autant plus encouragé, que, quand on l'eût surpris en faute, on n'aurait pule croire coupable, tant il était en grande vénération dans tous les esprits. Jamais cordelier, pas même saint François d'Assise, ne jouit pendant sa vie d'une aussi grande réputation de sainteté.
L'empire que frère Albert avait pris sur lui-même ne s'étendait que sur ses actions extérieures. Il nourrissait ses anciens vices dans le fond de son cœur , et y avait ajouté l'hypocrisie, le plus grand de tous, puisque l'hypocrisie se joue de Dieu même. Comme il avait toujours eu du goût pour les femmes , quand il rencontrait une pénitente facile ou crédule, il la conduisait adroitement dans ses filets. Un jour, une jeune femme d'un esprit faible et niais, nommée Lisette de Caquirino, vint se confesser à lui. Elle était mariée à un riche marchand que des affaires de commerce avaient attiré en Flandre depuis peu de temps. Après qu'elle eut débité assez lentement la kirielle de ses péchés, le moine lui demanda si elle n'avait point de galant La dame, fière et orgueilleuse, comme sont tous les \énitiens , lui répondit avec humeur : De quoi vous servent donc vos yeux, mon révérend père? croyez -vous que ma beauté soit de nature à être facilement prostituée? J'aurais sans doute plus d'amans que je ne voudrais, si j'étais moins difficile; mais, comme mes
charmes sont extraordinaires , je les réserve aussi pour des gens qui en vaillent la peine. Avez-vous vu des femmes aussi bien faites et aussi belles que je le suis? Elle dit mille autres extravagances au sujet de sa beauté, qu'elle traita plus dune fois de céleste et de divine. Frère Albert comprit sans peine que sa penitente avait le cerveau un peu creux, quoique effectivement elle fût assez jolie-, et, voyant que c'était là précisément ce qu'il lui fallait, il la convoita aussitôt et en devint passionnément amoureux. Il remit cependant à un temps plus favorable le soin de l'apprivoiser; et, pour mieux continuer son personnage d'homme pieux, il lui fit une petite morale, et lui remontra que ce qu'elle disait d'avantageux pour elle était un effet de vaine gloire et d'amour-propre dont elle devait se corriger. La pénitente, qui n'entendait pas raillerie, et qui ne sentait sans doute pas la force des termes, lui répondit tout uniment qu'il était un sot, puisqu'il ne savait pas distinguer une beauté d'une autre. Frère Albert, qui ne voulait pas l'aigrir davantage, lui donna l'absolution et la renvoya sans rien répliquer. Quelques jours après, accompagné d'un moine qui lui était dévoué, il alla la voir dans sa maison; et, l'ayant prise en particulier, il se jeta à ses pieds. Madame, lui dit-il, je vous prie de me pardonner ce que je vous dis dimanche dernier en vous confessant : j'en fus si sévèrement châtié la nuit suivante, que j'ai passé depuis presque tout le temps au lit. Et qui vous a châtié de la sorte? dit la jeune et folle Lisette. — Vous allez en être instruite. Le soir qui suivit votre
confession, etani à mon ordinaire en oraison clans ma cellule , j'aperçus tout-à-coup une grande lumière. A peine ai-je tourné la tête pour voir ce que c'est, qu'un beau jeune homme saute sur moi et m'assomme de coups de bâton. Après m'avoir ainsi maltraité, je lui demandai qui il était, et pourquoi il m'avait battu-, il me répondit qu'il était l'ange Gabriel, et qu'il m'avait châtié parce que j'avais osé censurer la beauté céleste de madame Lisette, qu'il aimait, après Dieu, par-dessus toutes choses. Je lui demandai pardon, comme vous jugez bien. Je te pardonne, me répondit-il , à condition que tu iras trouver cette dame pour lui faire tes excuses. Arrange-toi comme tu pourras, ajouta-t-il ; mais sois assuré que, si elle ne veut point te pardonner, je reviendrai et je te donnerai tant de coups, que tu t'en ressentiras le reste de ta vie. Pardonnez-moi donc, madame : je vous rendrai compte ensuite de ce que l'ange me dit de plus.
La petite imbécile était au comble de sa joie d'entendre des choses qui flattaient si fort sa folle vanité, et qu'elle n'avait garde de révoquer en doute. Je vous le disais bien , père Albert , lui répondit-elle d'un ton de gravité, que mes charmes étaient tout célestes. Je suis cependant très-fâchée du mal que vous avez eu; et, afin que vous ne soyez plus maltraité, je vous pardonne , à condition toutefois que vous me répéterez tout ce que l'aDge vous a dit. Puisque vous me pardonnez, reprit le moine, je ne vous cacherai rien; mais souvenez-vous bien qu'il vous faut garder un secret nviolable sur ce que je vais vous révéler. — Parlez
sans crainte, et comptez sur ma discrétion. — \ou3 êtes la pins heureuse de toutes les femmes, lui dit alors le père Albert : l'ange Gabriel vous aime avec passion; et, s'il n'avait pas craint de vous déplaire, ou plutôt de vous effrayer, il y a déjà long-temps qu'il serait venu coucher avec vous. Il m'a chargé de vous dire qu'il en avait la plus grande envie, et qu'il se proposait de venir vous trouver la nuit qu'il vous plaira de lui assigner. Mais, comme il est ange, et que, s'il venait sous cette forme, vous ne pourriez le toucher, il m'a déclaré que, pour vous faire du plaisir, il prendra la figure humaine. C est pourquoi il m'a donné ordre de vous demander dans quel temps vous voulez qu'il vienne, et sous la forme de qui. Soyez persuadée qu'il sera très-exact au rendez-vous -, par conséquent , vous pourrez vous flatter d'être la plus heureuse des femmes, comme vous êtes la plus belle. La bonne dame répondit naïvement qu'elle était ravie de l'amour que l'ange avait conçu pour elle, parce qu'elle avait toujours eu pour lui beaucoup de dévotion. Je ne vois son image dans aucune égrise, dans aucune chapelle, que je ne fasse brûler aussitôt un cierge en son honneur. Il peut venir quand il voudra , il sera bien reçu, et me trouvera seule dans ma chambre. Je le laisse le maître de prendre la figure de qui bon lui semblera, pourvu qu'elle ne soit pas effrayante. — Vous parlez à ravir, ma belle dame : laissez-moi faire, vous serez satisfaite. Mais j'aurais une grâce à vous demander : elle ne vous coûtera rien , et me fera grand plaisir : c'est de trouver bon que l'ange emprunte mon corps. Voici le bien
qui en résultera pour moi. Lange, animant mon corps, enverra mon âme en paradis, et l'y retiendra tant quii demeurera avec vous. Il est juste, répliqua Lisette , de vous donner cette consolation pour vous dédommager des coups de bâton que je vous ai attirés. — Vous donnerez donc vos ordres, madame , s'il vous plaît, pour que cette nuit l'ange trouve la porte de votre maison ouverte : venant vous voir avec un corps. il ne peut entrer que par la porte, comme font les hommes. Lisette l'ayant promis, le cordelier se retira, et la laissa si pleine de joie et d'impatience de voir son ange, que chaque moment lui paraissait un siècle.
Frère Albert se prépara d'avance au personnage qu'il devait faire la nuit, suivante. Il commença par prendre plusieurs restaurans pour se fortifier et se mettre en état de faire des prodiges de valeur. Sitôt que la nuit fut venue, il sortit accompagné du même moine, et s'en alla dans la maison d'une appareilleuse de sa connaissance, où il avait autrefois accoutumé de prendre ses ébats lorsqu'il trouvait quelque jeune femme de bonne volonté. Après s'être muni d'une lonpue robe blanche, il se rendit chez la belle Lisette. Il ouvre la porte, qui n'était fermée qu'au loquet, met l'habit blanc, et monte dans la chambre de ha dame, qui, ravie de la blancheur éclatante de l'ange prétendu, se met à genoux devant lui. L'ange lui donne sa bénédiction, la relève , et lui fait signe de se metlre au lit. Elle obéit incontinent, et monsieur L'anse de la suivre. Frère Albert était assez bel homme, et d'une constitution vigoureuse ; ainsi, se trouvant dans
les mêmes draps que Lisette , qui était fraîche et délicate, il ne tarda pas à lui faire connaître que les anges de son espèce étaient plus habiles que son mari. Elle était dans le ravissement, et bénissait le ciel de lui avoir donné une beauté assez brillante pour toucher le cœur d'un ange. La scène fut remplie tout autant de temps qu'il en fallait pour contenter la belle sans la fatiguer. Les intermèdes furent employés à s'entretenir de la gloire céleste. A la pointe du jour, le cordelier, jugeant qu'il était temps de se retire*', prit des mesures pour son retour, et alla rejoindre son compagnon , que la charitable vieille avait fait coucher avec elle pour "l'empêcher de s'ennuyer.
Madame Lisette n'eut pas plus tôt dîné, qu'elle alla trouver frère Albert pour lui apprendre qu'elle avait reçu la visite de 1 ange Gabriel, et lui conter ce qu'il lui avait dit de la ploirc céleste, mêlant dans son ré-
cit mille fables de sa façon. J'ignore, madame, lui dit le moine, comment vous vous êtes trouvée de sa visite, mais je sais bien qu'après m être apparu la nuit dernière pour apprendre le succès de mon ambassade, il a fait tout-à-coup passer mon àme dans un lieu de délices, dont les hommes n'ont aucune idée, et où j'ai demeuré jusqu'à la pointe du jour. Pour mon corps, l'ignore ce qu'il est devenu pendant tout ce temps, qui m'a paru très-court. Votre corps, répondit madame Lisette, a été toute la nuit entre mes bras, avec l'ange Gabriel. Si vous en doutez, regardez sous voire mamelle gauche, vous y trouverez une marque qui ne s'eHacera pas de long-temps. — Je me déshabillerai
j[56 covila
pour voir si ce que vous me dites est vrai. Après un assez long entretien de cette nature , Lisette s'en retourna chez elle , où elle attendit avec impatience une seconde visite de l'ange. Elle la reçut , puis une troisième, qui fut suivie encore de beaucoup d'autres, qui vraisemblablemeut l'auraient été d'un plus grand nombre si son imbécillité n'en avait arrêté le cours. Elle était un jour avec une de ses amies. La conversation tombée sur la beauté des femmes , la folle ne manqua pas de mettre la sienne au-dessus de toutes les autres. Si vous saviez, ma chère, à qui j'ai le bonheur de plaire , vous ne balanceriez pas de donner la préférence à ma beauté sur celle des femmes que vous venez de me citer. L'amie, qui connaissait sa naïveté, et qui était bien aise de savoir ce qu'elle voulait dire, lui répondit : Cela est peut-être vrai \ j'en suis même persuadée: mais tout autre que moi n'en croirait rien , à moins de savoir à qui vous plaisez. Qui que ce soit , je suis sûre que c'est à quelqu'un de bon goût. Je ne de- Trais sans doute pas le nommer, reprit alors notre étourdie ; mais, comme je n'ai rien de réservé pour vous, je vous dirai que c'est l'ange Gabriel. Il m'aime comme soi-même, et me trouve la plus belle femme du monde, ou du moins de l'Italie, à ce qu'il m'a dit. L'amie de Lisette faillit à partir d'un éclat de rire ; mais elle se retint, dans l'intention de la faire causer davantage. Si l'ange Gabriel, lui répondit-elle d'un air sérieux, vous a dit cela, il n'y a plus moyen de douter qu'il ne soit votre amant 5 mais je vous avoue que je n'aurais jamais cru que les anges fissent leur cour aux da-
DE BOCCACE. j\5h
mes. Sortez de votre erreur, reprit Lisette, ils leur font si bien leur cour, que les hommes ne sont rien en comparaison de ces messieurs. Le beau Gabriel m'a prouvé toutes les fois qu'il est venu coucher avec moi que mon mari n'est qu'un enfant auprès de lui. Au reste, il m'a assuré qu'on fait l'amour en paradis comme ici-bas, et qu'il n'est amoureux de moi que parce qu'il n'a pas trouvé de femme au ciel dont la beauté lui ait plu autant que la mienne. L'entendezvous maintenant? cela est-il clair?
L'amie, qui avait une impatience extrême d'être en lieu où elle pût rire à gorge déployée de la bêtise de Lisette, la quitta plus tot qu'elle n'eût fait sans cette intention , et s'en donna tout son soûl quand elle fut seule. Elle se trouva le soir même à une noce avecune grande compagnie de femmes-, elle leur raconta , pour les divertir, l'amour angélique de la folle Lisette, dont elle fit le détail d'un bout à l'autre. Ces femmes n'eurent rien de plus chaud que d'en régaler leurs maris ; ceux-ci en parlèrent à d'autres femmes : de sorte qu'en moins de deux jours presque tout Venise fut instruit de l'anecdote. Elle parvint aux oreilles des beaux-frères de madame Lisette, qui , connaissant sa grande simplicité, ne doutèrent pas que quelque galant ne se fit passer pour un ange dans son esprit. Us formèrent aussitôt la résolution de savoir comment cet ange était fait.
Frère Albert, informé du bruit qui courait sur le compte de madame Lisette, l'alia voir une nuit pour lui faire de vifs reproches sur son indiscrétion ; mais,
comme les beaux-frères, postés en sentinelle , lavaient vu entrer et l'avaient suivi de fort près, à peine fut-il déshabillé, qu'il entendit du monde à la porte de la chambre. Il se douta d'abord de ce que c'était, surtout lorsqu'il entendit pousser vivement la porte, quii avait fermée au verrou . Il n'avait d'autre parti à prendre, pour s évader, que de se jeter bien vite par la fenêtre , qui donnait sur le grand canal. C'est ce qu'il fit ; et, comme il y avait beaucoup d'eau , il ne se blessa point en tombant; il fut seulement étourdi, mais pas assez pour ne pas gagner à la nage l'autre bord. Il se réfugia promplement dans la maison d'un matelot , qu'il trouva ouverte , et pria cet homme de vouloir bien lui sauver la vie. Il donne 'un tel tour à son aventure, qu'il sait 1 attendrir sur son sort , et s'excuser de ce qu'il est tout nu. Le matelot le fait mettre dai. s son lit, et promet de lui rendre tous les services qui dépendront de lui. Quand le jour fut venu, il lui fit des excuses de ce qu'il était obligé de le quitter pour une affaire qui demandait tout au plus une heure de temps, et le pria île se tenir tranquille jusqu'à son retour.
Quand les beaux-frères furent entrés dans la chambre de la dame, ils trouvèrent que l'ange s'était envolé. Ils dirent mille sottises à leur belle-sœur, la menacèrent de la faire enfermer , et se retirèrent avec les habits du moine angélique.
Cependant, l'aventure, s étant répandue de p,rand matin, le bon matelot entendit dire, à la place de H. il te, que l'ange Gabriel avait couché la nuit precedènte avec madame Lisette; qu'ayant été trouvé chez
elle par ses parens, il s'était jeté dans le grand canal, de peur d'être pris , et qu'on ne savait ce qu'il était devenu. A cette nouvelle, il imagina d'abord que cet ange pourrait bien être l'homme qu'il avait dans sa maison. Il rentre, le questionne, le reconnaît et le menace de le livrer aux beaux-frères de la dame s'il ne lui donne cinquante ducats. Le cordelier écrit un billet que le matelot fait parvenir à son adresse par un commissionnaire, qui rapporte l'argent : il pense en être quitte pour cette somme; mais son hôte, justement indigné de son hypocrisie , ne le croit point assez puni. Père angélique, lui dit-il, vous n'avez qu'un moyen pour sortir d'ici, et échapper aux parens irrités de madame Lisette. Le voici. Nous faisons aujourd'hui une fête à la place Saint-Marc, où chacun peut mener un homme déguisé en ours ou en sauvage. Si vous voulez vous travestir de l'une de ces manières, je vous y conduirai 5 et, quand la cérémonie, qui doit représenter une chasse, sera finie , je vous promets de vous conduire en lieu de sûreté, et de vous donner les habits que vous me demanderez 5 par ce moyen, vous échapperez aux parens de la dame : car, ayant eu avis que vous vous êtes réfugié dans une des maisons de ce quartier, ils ont fait poster dans les environs tant de gens pour vous saisir, qu'il n'est guère possible que vous sortiez d'ici sans tomber entre leurs mains.
Frère Albert avait bien de la répugnance à paraître sous un pareil accoutrement ; mais que faire? Le matelot lui avait parlé d un ton à lui persuader qu'il n'avait pas d'autre parti à prendre. La peur l'y fit con™
46p CONTES
sentir. Son hôte le frotte aussitôt de miel, le couvre de plumes , lui attache un masque au visage, lui passe une chaîne au cou, lui met ensuite un bâton dans une main, et dans l'autre une petite corde, à laquelle étaient attachés deux gros chiens de boucher. Pendant quii est occupé à le travestir ainsi en sauvage , il dépèche un homme à la place Realte, pour y faire publier, à son de trompe, que ceux qui voudraient voir 1 ange Gabriel n'avaient quà se rendre à la place Saint-Marc. Le matelot ne fut pas plus tôt dans la rue, tenant son sauvage par le bout de la chaîne, et le faisant marcher devant, qu'il se vit entouré d'une infinité de gens. On ne savait ce que c'était, et chacun questionnait son voisin pour le savoir. La place Saint- Marc était couverte de monde quand ils y arrivèrent. Le premier soin du matelot fut d'attacher son sauvage à un pilier, sur un endroit élevé, sous prétexte d'attendre lf moment de la prétendue chasse. Il le laissa plus d'une heure exposé aux mouches, aux taons et aux huées du peuple. Quand il vil que la place était bien garnie de monde, feignant de vouloir déchaîner son sauvage, il lui ùta le masque, en criant àia multitude qui l'environnait : Puisque le sanglier ne vient point, il n'y aura point de chasse aujourd'hui ; mais, messieurs, afin que vous n'ayez pas perdu votre temps en venant ici , je veux vous faire voir l'ange qui est descendu du ciel pour venir consoler la nuit mesdames les Vénitiennes. Le voilà, ce bel ange dont vous arcz entendu parler, ajouta-t-il en montrant le visage du frère Albert, qui fut aussitôt reconnu de tout le monde. Je vous laisse à
DE BOCCACE. jb i
penser ce qu'il dut souffrir de se voir ainsi joué , et exposé aux huées du peuple , qui fut bientôt au fait de l'aventure de la nuit dernière. On l'insulta, l'injuria de toutes les manières ; on poussa la méchanceté ou plutôt la justice jusqu'à lui jeter des ordures au visage. Les plus honnêtes gens de la ville se firent un plaisir de l'aller voir, et de jouir du spectacle de son humiliation II passa plusieurs heures dans cette cruelle situation , jusqu'à ce que, la nouvelle de son aventure étant parvenue au couvent, six religieux accoururent pour le réclamer. Ils lui jetèrent une large étoffe sur le dos, le détachèrent et le menèrent au couvent, suivis de la populace, qui ne cessait de huer à pleine tête l'ange et ses confrères.
L'histoire dit que frère Albert, de retour au couvent, fut mis dans une prison, où l'on présume qu'il dut finir ses jours d'une manière misérable. C'est ainsi que ce moine, après avoir long-temps trompé toute une ville par son hypocrisie, avoir abusé delà crédule vanité d'une femme, et avoir peut-être commis mille actions plus noires, mais moins éclatantes, fut démasqué aux yeux du public , et qu'il porta la punition due à ses iniquités. Plaise au ciel qu'il puisse en arriver autant à tous ceux qui lui ressemblent j
»®itiil&2 aaa,