‹ Contes de Boccace; (volume 3)Chapitre 39 sur 45 · LES MALHEURS DE LA JALOUSIE · texte numérisé non relu

LES MALHEURS DE LA JALOUSIE

Quand Pampinée eut achevé le récit de sa nouvelle, le roi demeura quelque temps dans le silence. Il y a, madame, dit-il, ensuite, il y a quelque chose de bon et qui m'a fait grand plaisir, dans l'histoire que vous venez de nous raconter ; c'est vers la fin. Le reste ne m'a pas paru assez sérieux. Puis, se tournant vers Laurette. Faites en sorte,, madame, lui dit-il , de nous en raconter une meilleure. C'est fort bon à dire, répondit-celle-ci ; mais vous êtes un peu trop cruel envers les amans, puisque vous ne voulez entendre parler que de ceux qui sont malheureux. Puis, s'adressant à toute la compagnie, elle commença par ces réflexions morales pleines de sagesse et de raison :

Tout vice , mes jeunes dames , tourne, comme vous le savez sans doute, au désavantage du vicieux, et fait

souvent le malheur d'autrui; mais, de tous les vices, celui qui nous précipite dans les dangers et les malheurs les plus grands , c'est , à mon avis , la colère. Je la définis une haine subite et violente, enflammée du désir de la vengeance, et causée par le ressentiment d'une injure reçue. Il n'en est point qui subjugue et aveugle davantage notre raison. Quoiqu'elle soit le partage ordinaire des hommes, les femmes y sont fort sujettes, et la portent quelquefois à des excès beaucoup plus dangereux et plus funestes. La délicatesse de leur organisation, leur sensibilité extrême font, qu'elles s'enflamment plus aisément, et qu'elles ont moins de temps pour la réflexion. Un rien les affecte, les irrite et les met hors d'elles-mêmes. Mais, si, nous autres femmes, nous nous irritons facilement, il faut convenir que nous nous apaisons de même, et que nous avons beaucoup plus de douceur et d'aménité que les hommes. Notre grande sensibilité nous rend compatissantes, affables, prévenantes, d'un commerce agréable, et c'est principalement par ces qualités que nous nous attachons les hommes. C'est pour vous maintenir clans ces vertus et vous prémunir contre la colère, qui les fait perdre, que je vais vous conter l'histoire suivante.

Marseille est, vous le savez, une des villes les plus anciennes et les plus considérables de la Provence. Son port de mer la rend fort commerçante, mais aujourd'hui moins qu'autrefois. Parmi les négocians de cette

ville , il y en avait un extrêmement riche en terres et en argent, nommé Narnald Cluade, de très-basse origine , mais plein d'honneur et de probité. Il avait de sa femme plusieurs enfans , trois filles , entre autres , plus âgées que les garçons. Les deux aînées avaient quinze ans, et la cadette quatorze. Leur mère n'attendait , pour les marier, que le retour de son mari, qui était en Espagne pour les affaires de son commerce. L'une se nommait 3S inette, l'autre Madelaine , et la troisième Bertelle.

Un jeune gentilhomme, peu favorisé des biens delà fortune , nommé Restaignon , était amoureux passionné de ISinette, qui ne l'aimait pas moins tendrement. Fort aimable et fort insinuant, il sut obtenir ses faveurs. Au lieu d'affaiblir son amour, elles ne firent que l'augmenter et le rendre plus violent. Pendant qu'il jouissait de son bonheur , deux jeunes cavaliers, qui étaient frères et orphelins, et à qui leurs parens avaient laissé de grands biens, devinrent amoureux , l'un de Madelaine , l'autre de Bertelle. Le premier portait le nom de Foulques, et le plus jeune le nom d'Huguet. L'amant de Ninette n'en fut pas plus tot informé, qu'il forma le projet de sortir par leur secours de son état de pauvreté. Dans cette idée, il fait connaissance avec eux, s'empresse à leur procurer les moyens de voir leurs maîtresses , les accompagne aux rendez-vous qu'ils obtiennent par l'entremise de la sienne ; en un mot , il laisse rarement échapper l'occasion de leur montrer sen zèle pour les obliger. Quand il crut avoir gagné leur amitié, il les invita un jour à

déjeûner chez lui ; et après avoir parlé de différente» choses :

Mes amis, leur dit-il, vous me rendez assez de justice pour penser que je suis très-aise d'avoir fait votre connaissance et de m'être lié avec vous. Je f<yft* tout ce qui dépendra de moi pour vous en donner les preuves les moins équivoques. Je ne doute pas non plus de la sincérité de votre attachement pour moi , et c'est ce qui m'engage aujourd'hui à vous faire une proposition qui, si vous l'acceptez, peut nous rendre tous trois heureux. Vous savez que je suis, pour le moins, tout aussi amoureux de Ninetteque vous pouvez l'être de ses sœurs ; vous savez combien nous avons de difficulté les uns et les autres pour les voir : ch bien , je m'engage à lever tous les obstacles, si vous consentez à ce que je vais vous proposer. Vous êtes riche, et moi je ne le suis pas. Si vous voulez me faire part de vos biens, et convenir d'un lieu où nous puissions nous retirer et vivre en commun, comme de bons amis, je me fais fort de déterminer les trois sœurs à nous suivre. Quels amans, quels hommes seront plus heureux que nous ? Voyez maintenant ce que vous avez à faire. Les deux frères, qui étaient amoureux à la folie, voyant qu'ils pourraient jouir de leurs maîtresses en toute liberté, ne balancèrent pas un instant à accepter la proposition. C'est à vous à choisir le lieu , lui dirent-ils; nous sommes prêts d'aller nous établir où bon vous semblera , pourvu que nous soyons avec nos maîtresses.

Restaignon fut enchanté, comme on peut le croire, i- 3o

de celte réponse. Quelques jours après, il trouva moyen d'avoir un tête-à-tête avec sa chère IN inette. Il lui fit part du complot qu'il avait fait avec Foulques et Huguet, et la pria d'en faciliter l'exécution. La jeune Njjiette, qui brûlait d'envie de pouvoir suivre sans obstacle les mouvemens de son cœur, y consentit volontiers. Elle l'assura qu'elle répondait de ses sœurs, et se hâta de tout disposer pour le départ Restaignon courut vers les deux frères pour les informer d'un si heureux commencement. Ceux-ci, après être convenus de choisir Candie pour le lieu de leur retraite, vendirent leurs biens-fonds et tous leurs immeubles, sous prétexte de vouloir entrer dans le commerce, et achetèrent une frégate qu'ils armèrent secrètement, attendant un moment favorable pour mettre à la voile.

Ninette de son coté, qui savait que ses sœurs n'étaient pas moins gênées, ni moins amoureuses qu'elle-même, sut si bienleur échauffer la tête, qu'elles attendaient l'heure de leur départ avec une extrême impatience. Ce moment si désiré étant venu, les trois Marseillaises trouvèrent moyen de mettre la main dans le coffre-fort de leur père, et prirent tout l'argent qu'elles purent emporter. Elles sortirent pendant la nuit, et allèrent trouver leurs amans, qui les attendaient. Le trio amoureux s'embarqua incontinent, et Ton mit à la voile. Ils voguèrent tout le jour par un vent des plus favorables, et arrivèrent le soir à Gènes, où les deux frères goûtèrent pour la première fois les grands plaisirs de l'amour. Ceux de Restaignon ne furent pas moins vifs , quoiqu'il sut déjà à quoi s'en tenir. Il avait été si gêné les autres fois.

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et était d'ailleurs si passionné pour sa belle , que celte «ouissance eut pour lui les charmes de la nouveauté.

Après s'être amusés quelque temps à Gènes , et s'y être munis de toutes les choses nécessaires, ils continuèrent leur route. Ils naviguèrent si heureusement, qu'ils arrivèrent dans moins de huit jours en Candie. Ils s'établirent près de la ville de ce nom , où ils achetèrent de fort belles terres et des maisons de plaisance. Ils vivaient très-splendidement : grosse meute, force oiseaux, chevaux de prix, nombreux domestique, ils avaient tout ce que des gens riches peuvent se procurer. C'était chaque jour nouveaux festins, nouveaux plaisirs avec leurs maîtresses } en un mot, ils étaient au comble de la joie et du bonheur.

Comme on se lasse de tout, même d'être heureux j comme la maîtresse la plus jolie ella plus aimable cesse à la longue de le paraître à celui qui en jouit librement, il arriva que Restaignon , qui avait été si épris de la sienne, se refroidit au point de chercher à lui faire infidélité. Dans une fête où il se trouva, il vit une jeune demoiselle de condition, dont il devint amoureux. Il fit de son mieux pour cacher sa nouvelle inclination à tout le monde , surtout à Ninette ; mais ses assiduités auprès de sa rivale, les fêtes qu'il lui donnait, son empressement à se trouver partout où elle allait . donnèrent des soupçons et de l'inquiétude à sa première maîtresse, qui l'aimait toujours avec la même ardeur. Depuis ce moment, il ne pouvait faire un pas sans que la Marseillaise ne le suivît ou ne le f î t épier: elle l'accabla it de reproches, et devint d'une si grande jalousie, qu'elle

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s emportait contre lui pour la moindre chose capable de lui donner de l'ombrage. Mais les difficultés enflamment le désir : plus elle faisait d'efforts pour éloigner son amant de sa rivale, plus elle augmentait la nouvelle passion de Restaignon. On ignore s'il obtint les faveurs du nouvel objet qui l'avait enflammé $ on sait seulement que N inette, d'après certains rapports ou indices , ne douta point qu'il n'eût consommé l'infidélité. Le dépit qu'elle en conçut la plongea dans une mélancolie extrême ; elle eut bientôt autant d'aversion pour son amant qu'elle avait eu auparavant de passion et de tendresse , et, s'abandonnant à son ressentiment et a sa fureur, elle résolut de se venger. Elle s'adresse à une vieille Grecque, savante dans l'art d'empoisonner, et l'engage, par prières et par argent, à lui composer une liqueur meurtrière, qu'elle fit prendre à Restaignon un soir qu'il était fort altéré. L'effet du poison fut si prompt, qu'il expira pendant la nuit. La nouvelle de cette mort subite fit le plus grand chagrin à Foulques, à son frère et aux deux sœurs, qui en ignoraient la cause. Minette affecta de la tristesse comme les autres, afin d'écarter le soupçon de son crime.

Quelque temps après, Dieu permit que la vieille Grecque fût arrêtée pour une autre mauvaise action qu'elle avait commise. On la mit à la question ; et, dans la confession qu'elle fit de ses crimes, elle déclara qu'elle avait eu part à la mort de Restaignon, par le poison qu'elle avait délivré à sa maîtresse. D'après cette déclaration , le duc de Candie , sans s'ouvrir à personne,

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alla, pendant la nuit, à la tête de plusieurs soldats, entourer le palais qu'habitaient les Provençaux, et ht prendre Ninetle. Cette fille, sans attendre qu'on la mit à la question, avoua tout ce qu'on voulut. On imagine sans peincquel dut être l'étonnement de Foulques et de Huguet lorsqu'ils apprirent du duc la cause de l'emprisonnementde la sœur de leurs maîtresses. Cellesci n'eurent ni moins de surprise, ni moins de douleur. Les uns et les autres employèrent toute sorte de moyens pour la soustraire à la peine qu'elle méritait; mais ils désespéraient d y réussir , tant le duc paraissait déterminé à ne lui faire aucune grâce. Madelaine, qui était jeune et belle , à qui le duc avait fait quelque temps sa cour, mais sans fruit, pensa qu'un peu de complaisance pourrait sauver sa sœur. Dans cette vue, elle envoya secrètement chez le duc, et lui fit dire par un commissionnaire intelligent qu'elle consentirait à ses désirs s'il voulait lui rendre sa sœur et lui promettrt: un secret inviolable. Cette proposition fit grand plaisir au duc; il balança toutefois pour l'accorder; mais enfin l'amour l'emporta sur la raison et la justice. Il donna des ordres, du consentement de Madelaine, pour arrêter Foulques et Huguet, sous prétexte qu'ils devaient être ouïs et confrontés à Ninette ; et il se rendit secrètement, la nuit suivante, chez la belle. Il avait eu auparavant la précaution de répandre le bruit qu'il avait fait mettre dans un sac et jeter dans l'eau la coupable Ninette, qu'il conduisit cette nuit même auprès de sa charitable sœur. Le lendemain les deux frères furent rendus à la liberté ; et, comme ils ne dou-

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taient pas que Ninette n'eut été noyée, ils se mirent à consoler leurs maîtresses de la mort de leur sœur. Quelque soin que Madelaine prît de la tenir cachée, Foulques ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle était chez lui, et en fut fort étonné. Le mystère qu'on lui en avait fait lui donna des soupçons. Il se souvint incontinent de l'amour du duc pour Madelaine , et il ne douta point que les faveurs de sa maîtresse n'eussent été le prix de la délivrance de Ninette. IL fit part de ses craintes à Madelaine, qui lui tint un long discours pour lui cacher la vérité; mais ce discours ne le persuada point ; il augmenta, au contraire, ses soupçons, au point qu'il eut recours aux emportemens pour la contraindre à lui dire ce qui s'était passé. Cette fille, intimidée par ses menaces , eut la faiblesse de lui déclarer ce que son amitié pour sa sœur lui avait fait faire. Cet aveu fut un coup de poignard pour son amant. N'écoutant plus que les mouvemens de sa colère et de sa fureur, il tire aussitôt son épée et la plonge impitoyablement dans le sein de celte infortunée, qui s'était mise à ses genoux pour lui demander pardon. Il alla aussitôt trouver Ninette. Il lui dit, d'un front tranquille et sereiu , qu'il venait la prendre pour la dérober à la cruauté du duc, qui , sachant qu'elle n'était point partie, avait donné ordre de a lui amener. Celle-ci, qui n'avait que trop de raiion de craindre, ne balança point à le suivre; et, sans songer à prendre congé de ses sœurs , ils se mirent en chemin au commencement de la nuit, après avoir emporté tout l'argent qu'ils trouvèrent sous leur main. Ils gagnèrent

le port le plus proche, et s'embarquèrent sans qu'on ait jamais su ce qu'ils étaient devenus.

Le duc, averti que Madelaine avait été tuée, fit arrêter Huguet et son amante. Ils eurent beau protester de leur innocence , et s'excuser sur la fuite de Foulques et de Ninette, ils furent mis tous deux à la question. La violence des tourmens les contraignit de s'avouer complices de la mort de Madelaine ; et , comme il n'y avait que la mort à attendre après un tel aveu, ils trouvèrent moyen de corrompre leur concierge, en lui promettant une somme d'argent qu'ils avaient cachée dans un lieu secret pour les cas de nécessité. Ils s'embarquèrent avec lui pendant les ténèbres , et s'enfuirent à Rhodes, où ils éprouvèrent bientôt toutes le» horreurs de la misère, qui les accompagna jusqu'au tombeau.

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