‹ Contes de Boccace; (volume 3)Chapitre 42 sur 45 · LES DEUX SONGES · texte numérisé non relu

LES DEUX SONGES

L'histoire dePhilornène plut extrêmement aux autres dames, qui en avaient plusieurs fuis entendu chanter la chanson , sans avoir jamais pu savoir à quelle occasion elle avait été faite. Quand cette nouvelle fut achevée, le roi commanda à Pamphile de dire la sienne. Celuici débuta en ces fermes :

Les objets que nous voyons dans nos rêves nous paraissent aussi réels que s'ils existaient véritablement, et nous sommes bien étonnés, en nous éveillant, de trouver notre songe destitué de toute réalité, et quelquefois même de toute vraisemblance. Cependant , comme il arrive quelquefois que les choses que nous rêvons s'eftectuent en tout ou en partie , beaucoup de gens regardent les songes comme autant d'articles de foi , et

s'en affectent au point de s'en affliger ou de s'en réjouir, selon qu'ils sont fâcheux ou agréables. D'autres , au contraire , traitent tous les rêves d'autant de mensonges, qui ne sauraient influer le moins du monde sur les événemens de leur vie. Je ne blâme ni les uns ni les autres. Sur des objets de cette nature, il est libre à chacun de penser ce qu'il veut. Je dirai seulement que , si les songes sont d'ordinaire mensongers et hors de toute vraisemblance, il n'est pas moins vrai qu'on en voit se réaliser jusque dans la moindre circonstance : la nouvelle de Philomène en est une preuve, et celle que je vais raconter vient à l'appui de cette observation.

11 y eut autrefois dans la ville de Brescia un gentilhomme connu sous le nom de messire Le Noir, de Ponte-Carraro. Entre autres enfans, il avait une fille, nommée Andrée , que la nature et l'art avaient pris plaisir d'orner de leurs dons les plus précieux. Elle était dans l'âge de se marier, quand elle devint amoureuse d'un de ses voisins, nommé Gabriel, de naissance obscure , mais doué de toutes les qualités qui font l'honnête homme et l'homme aimable. La jeune demoiselle trouva moyen de lui faire savoir l'inclination qu'elle avait pour lui, en se servant du ministère d'une femme de chambre qui lui était fort dévouée. Cette fille lui ménagea plusieurs rendez- vous dans le jardin de messire Le Noir, où nos amans ne tardèrent

pas à se livrer à toutes les jouissances de l'amour. Pour cimenter leur union jusqu'à la mort, ils prirent le parti de se marier secrètement, si l'on peut appeler mariage une promesse réciproque , faite par serment et par écrit, d'être toujours unis, et de s'épouser dès qu'ils en auraient la liberté.

Pendant qu'ils continuaient ainsi à se voir comme mari et femme , la jeune demoiselle rêva une nuit qu'elle était dans le jardin avec son cher Gabriel , qu'elle le tenait entre ses bras-, que, dans cette situation, elle avait vu sortir du corps de son amant quelque chose de noir et d'affreux dont elle n'avait pu démêler la forme ; que ce je ne sais quoi, ayant saisi Gabriel, l'avait, malgré ses efforts, arraché d'entre ses bras, et qu'ensuite cette espèce de fantôme était disparu avec sa proie, après s'être roulé quelque temps par terre. La douleur que lui causa ce songe, vraiment effrayant, la réveilla en sursaut; elle eut peine à revenir de sa terreur. Quoiqu'elle eût repris l'usage de ses sens , et quelle fut ravie de voir que ce n'était qu'un rêve, elle ne laissait pas d'être tourmentée par une sombre inquiétude. Elle fit son possible pour empêcher Gabriel de se rendre au jardin la nuit suivante. Néanmoins, comme son amant s'obstinait à ne pas vouloir faire le sacrifice de ce rendez-vous, et qu'elle craignait de lui déplaire et de donner lieu à des soupçons injurieux à sa fidélité, elle consentita le recevoir. Après s'être amusés un moment à cueillir des roses blanches, des roses vermeilles et d'autres fleurs, ils allèrent s'asseoir auprès dune fontaine où ils avaient

coutume de se rendre pour goûter les divins plaisirs de l'amour. Quand ils se furent assez prodigué les caresses, Gabriel voulut savoir pourquoi sa maîtresse l'avait fait prier de remettre ce rendez-vous à un autre jour. Elle ne se fit aucun scrupule de la lui dire, et lui raconta son rêve, en lui témoignant combien elle en avait été alarmée. Le jeune homme rit beaucoup de sa simplicité , et lui fit remarquer que les songes ne signifient rien, et qu'ils n'ont, le plus souvent, d'autre cause que l'excès ou le trop de sobriété dans le manger. S'il fallait ajouter foi aux songes, continuat-il, j'en ai fait un aussi la nuit dernière qui m'aurait empêché de venir ici. J'ai rêvé que, chassant dans une belle et vaste forêt , j'avais rencontré une biche extrêmement blanche et jolie, qui s'était en peu de temps si bien familiarisée avec moi qu'elle me suivait partout. Flatté d'une telle affection , j'ai beaucoup caressé ce joli petit animal. De peur de le perdre, j'ai mis à son cou un collier d'or, d'où pendait une chaîne du même métal, que je tenais à la main. Après avoir marché quelque temps , je m'arrête pour me reposer, et mets sur mes genoux la tête de la biche, qui me paraissait également fatiguée, lorsqu'une lionne noire, affamée et horrible à voir, sortie de je ne sais où, s'offre tout-à-coup à mes regards. Ce hideux animal se jette aussitôt sur moi, et me déchire le coté gauche, comme s'il voulait m'arracher le cœur, sans que je fasse le moindre mouvement pour fuir ou pour lui résister. La violence du mal que je croyais sentir m'ayant alors éveillé, mon premier mouvement a été de porter ma main sur le c<Jf&; et,

DE BOCCÀCE. 49 [

le trouvant sans blessure, je n'ai pu m'empècher de rire, un moment après, de ma crédulité. Ce songe, continua-t-il, ne signifie absolument rien ; j'en ai fait cent fois de pareils et de plus terribles encore, sans quii m'en soit jamais rien arrivé de fâcheux. Ainsi , ma chère amie, moquez- vous de celui que vous avez fait, comme je me ris du mien; ne pensons qu'à nous bien aimer et qu'à jouir des plaisirs de l'amour.

Le récit de ce songe redoubla la frayeur de la belle ; mais, pour éviter d'attrister son amant, elle lui cacha ses craintes autant qu'il lui fut possible. Afin de mieux lui donner le change sur ses noirs et confus pressentimens, et pour tâcher de les oublier elle-même, elle l'embrassait et ie couvrait de ses baisers. Mais elle avait beau lui prodiguer ses caresses et en recevoir de sa part, qui n'étaient ni moins tendres ni moins vives, son imagination alarmée lui présageait continuellement quelque malheur, et lui causait des distractions. Elle regardait son amant plus que de coutume, et ne détournait ses regards que pour les porter de tous les côtés du jardin , pour voir s'il ne paraissait rien de noir. Dans un des momens où elle était occupée de regarder de part et d'autre , elle entend Gabriel pousser un gros soupir, et lui dire , d'une voix presque éteinte : A mon secours, ma chère amie! hélas! je me meurs! A peine a-t-il prononcé ces paroles qu'il tombe à ses pieds. Andrée se hâte de le relever, appuie sa tète contre ses genoux, et, l'arrosant de ses larmes, lui demande, tout éperdue, la cause de son mal. Son amant n'a pas la force de lui répondre ; une sueur froide couvre son

visage; il se sent suffoquer : un moment après il rend le dernier soupir.

Il serait difiieile d'exprimer la douleur de sa maîtresse, qui l'aimait avec passion. Elle l'appelle, porte ses mains tremblantes sur tous ses membres ; et, le trouvant sans mouvement et froid comme glace , elle gémit , elle pleure, elle se désespère. Ne pouvant plus douter qu'il ne soit mort, elle va, tout éplorée, appeler sa femme de chambre, et lui faire part , en sanglotant, du malheur qui vient d'arriver. Après avoir follement tenté de rappeler Gabriel à la vie, et avoir répandu bien des larmes sur son corps, Andrée dit à sa domestique, d'un ton de désespoir, que, puisqu'elle avait perdu ce qu'elle avait de plus cher au monde, elle était résolue de renoncer à la vie j mais qu'avant que de se donner la mort elle voudrait bien trouver moyen de mettre son honneur à couvert, et de faire rendre à son cher amant les honneurs de la sépulture. Dieu vous préserve , mademoiselle, répondit la confidente, de devenir homicide de vous-même ! Ce serait le vrai moyen de perdre votre amant dans l'autre monde , comme vous l'avez perdu dans celui-ci : vous iriez droit en enfer, où je suis assurée que cet honnête jeune homme n'est point allé ; il vaut mieux vous consoler et soulager l'àme de Gabriel par vos bonnes œuvres, si elle en a besoin. Pour ce qui est de la sépulture, cela ne doit pas vous inquiéter : il importe peu en quel lieu on soit inhumé, pourvu qu'on le soit. Nous enterrerons votre amant dans le jardin ; personne n'en saura rien, puisqu'on ignore qu'il y soit venu. Nous pou-

vons aussi le porter clans la rue ; les premiers qui l'y trouveront ne manqueront pas d'en avertir ses parens , qui se chargeront du soin de le faire inhumer. La jeune veuve, tout affligée qu'elle était , ne laissait pas d'écouter la servante. A Dieu ne plaise , répondit-elle en sanglotant, qu'un amant qui m'a été si cher, qu'un mari si tendre, soit enterré comme un chien ou jeté dans la rue! Il a eu mes larmes, et je veux qu'il ait celles de ses païens, s'il est possible ; je sais ce que nous avons à faire. Elle lui donna ordre aussitôt d'aller prendre une pièce de drap de soie qu'elle avait dans son armoire ; elles enveloppèrent le mort de ce drap , après avoir fermé ses yeux et avoir mis sous sa tête un petit carreau. Andrée dit ensuite à sa femme de chambre : J'ai encore besoin de ton secours , ma chère amie. La maison de Gabriel n'est pas fort éloignée : nous pouvons l'y porter aisément; nous le placerons sur le seuil de la porte : on ne manquera pas de le recueillir quand le jour paraîtra. Ce ne sera pas sans doute une grande consolation pour ses parens, mais c'en sera une grande pour moi de lui voir rendre les derniers devoirs. Après ces mots elle se jeta de nouveau sur le corps, et le baigna de ses larmes; elle ne pouvait s'en séparer. Mais, pressée par la domestique , qui voyait le jour approcher, elle se leva, et tira alors de son doigt le même anneau que Gabriel lui avait donné en l'épousant, comme un gage de sa fidélité, et le mit à celui du mort, en disant : Si ton âme voit mes larmes, ou si quelque sentiment reste au corps quand l'âme en est séparée, reçois, cher amant,

avec reconnaissance , le dernier présent que te fait celle que tu as si tendrement aimée ! A peine eut-elie fini ces mots, qu'elle tomba évanouie. Aussitôt qu'elle fut revenue , elles prirent le drap chacune par un bout, et se mirent en devoir de porter le mort devant sa maison. Elles furent surprises et arrêtées en chemin par la garde du podestat, qu'un accident avait attirée dans ce quartier. A cette rencontre imprévue, Andrée eût voulu être morte. Elle prit cependant son parti sur-le-champ : Je sais, leur dit-elle en les reconnaissant , qu'il ne me servirait de rien de prendre la fuite 5 me voilà disposée à comparaître devant le podestat, pour lui raconter la vérité ; mais qu'aucun de vous ne soit assez hardi pour mettre les mains sur moi , puisque j'obéis volontairement, ou pour óter rien de ce qui est sur ce mort , s'il ne veut s'exposer à être sévèrement puni. Ils la menèrent donc chez le gouverneur, qui la fit entrer dans sa chambre, où elle lui raconta ce qui s'était passé. Après que le magistrat l'eut interrogée minutieusement , il fit visiter le mort par des médecins, pour voir s'il n'avait point été empoisonné, ou tué d'une autre manière. Tous assurèrent qu'il avait été étouffé par un abcès qu'il avait auprès du cœur. Le gouverneur, assuré par ce rapport de l'innocence de la demoiselle, dont la beauté l'avait vivement frappé, s'avisa de vouloir lui faire entendre par ses discours qu'il était maître de son sort, qu'il ne tenait qu'à lui de la faire enfermer-, mais que, si elle voulait se prêter à ses désirs amoureux , il lui rendrait la liberté. Tl ne négligea rien pour la séduire -f

et, voyant que les supplications ne servaient de rien, il voulut user de violence; mais la demoiselle, que l'indignation rendait courageuse, se défendit avec vigueur, et le repoussa en lui parlant d'un ton fier et imposant. Il était déjà grand jour. Le père d'Andrée, qui, dans cet intervalle , avait été instruit de tout , courut au palais , accompagné de plusieurs de ses amis , pour réclamer sa fille. Il arriva assez à temps pour la délivrer des persécutions du gouverneur. Celui-ci , qui voulait prévenir les plaintes de la demoiselle, fit au père l'éloge de sa vertu , déclarant lui-même qu'il avait tâché de la séduire pour l'éprouver. Il ajouta qu'il était si enchanté de sa résistance et si épris de ses charmes , que , s'il voulait la lui donner en mariage , il était prêt à l'épouser, quoiqu'il n'ignorât pas le peu de naissance de son premier mari.

Le podestat avait à peine achevé de parler, qu'Andrée, entendant la voix de son père de la pièce où elle était restée, courut se jeter à ses pieds, et pleurant à chaudes larmes : 11 est inutile, lui dit-elle, mon cher père , que je vous entretienne de ma faute et de mon malheur ; vous en êtes suffisamment informé : je me borne à vous demander Irès-humblement pardon de m'être mariée à votre insa. Le pardon que je sollicite à vos genoux n'est pas pour prolonger ma vie ; je mourrai, s'il le faut, de grand cœur, pourvu que je meure avec votre amitié.

Messire Le Noir, déià vieux et naturellement bon et sensible, ne put retenir ses larmes ; il, la releva, en lui disant d'une voix pleine d'attendrissement : J'au-

/jC)^ COMES

rais sans doute mieux aimé, ma chère enfant, que tu m'eusses marqué plus de soumission en prenant un mari de ma main ; mais je ne suis pourtant pas fâché que tu en aies pris un à ton gré ; je ne me plains que de ton peu de confiance dans le plus tendre des pères. Pourquoi m'avoir fait un secret de ton mariage ? Je l'aurais certainement approuvé, puisque ton bonheur en dépendait. Ainsi, comme j'aurais reconnu Gabriel vivant pour mon gendre , je veux qu'on le reconnaisse pour tel après sa mort. Puis, se tournant vers ses parens et ses amis , il leur dit de se préparer à lui rendre les honneurs de la sépulture.

Les parens du défunt, avertis de l'accident qui était arrivé , se réunirent à ceux de la jeune veuve. On mit le corps au milieu de la cour, toujours étendu dans le drap de soie. On l'exposa ensuite dans une plus grande cour, qu'on ouvrit à tout le monde , où il fut visité de presque tous les honnêtes gens de la ville , qui l'honorèrent de leurs regrets et de leurs larmes. Il fut ensuite porté au tombeau sur les épaules de plusieurs' nobles citoyens, et avec toutes les cérémonies d'usage aux funérailles des gens de distinction.

Quelque temps après, le podestat, toujours épris des charmes de la belle Andrée, revint à la charge auprès du père. Celui-ci en parla à sa fille, qui n'y voulut jamais consentir. Elle lui demanda la permission de se retirer dans un couvent avec sa femme de chambre. Le père , qui ne voulait point la gêner , lui donna son consentement, et elle pratiqua les devoirs de religion avec plus d'ardeur encore qu'elle n'avait rempli ceux de l'amour.

StQWXX&S WM*

Page 1