‹ Contes de Boccace; (volume 3)Chapitre 41 sur 45 · LE BASILIC SALERNITAIN · texte numérisé non relu

LE BASILIC SALERNITAIN

Le roi donna des éloges à la nouvelle d'Elise. Il ordonna ensuite à Philomène de dire la sienne. Cette dame, qui paraissait vivement touchée du sort malheureux de Gerbin et de sa chère maîtresse , commença ainsi :

Mes héros ne seront pas , à beaucoup près , d'aussi haut parage que ceux dont on vient de parler ; mais je puis vous assurer d'avance que mon histoire n'en sera pas moins touchante. Le nom de Messine l'a rappelée dans mon souvenir ; car l'événement dont il s'agit se passa dans cette ville.

A Messine vivaient autrefois trois frères, marchands , qui demeurèrent très-riches après la mort de leur père . né à San Géminiano (1). Ils avaient une sœur, jeune^

(') Bourg de Toscane.

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belle et bien faite , nommée Isabeau , qui n'était pas encore mariée , quoiqu'ils en eussent souvent trouvé Voccasion . Ils avaient aussi pour commis un jeune homme de Pise , nommé Laurent , sur qui roulaient presque toutes les affaires de leur négoce. Il était d'une figure agréable et d'un caractère plein de douceur. La charmante Isabeau en devint amoureuse. Laurent s'en aperçut, en fut très-flatté, et renonça, pour sa nouvelle conquête, à ses autres maîtresses. A portée de se voir et de se parler fort souvent, ils ne furent pas longtemps à se donner des preuves de tendresse. Le commencement de leur intrigue fut accompagné de tout le succès et de tout le secret qu'ils pouvaient désirer ; mais enlin le malheur voulut que l'aîné des trois frères rencontrât Isabeau, une nuit qu'elle allait trouver son cher Laurent dans sa chambre. Le jeune homme , quoique irrité de la conduite de sa sœur, dont il n'avait point été aperçu , sut se contenir, et attendit jusqu'au lendemain pour faire part de sa découverte à ses frères. Après s'être bien consultés, ils résolurent de supporter secrètement un affront dont ils ne pouvaient interrompre le cours sans se venger, et dont ils ne pouvaient tirer vengeance sans déshonorer leur sœur et se couvrir eux-mêmes de honte. Ils espéraient que le moment de pouvoir remédier a ce désordre sans se compromettre ne tarderait pas à se présenter. Ils feignirent donc de tout ignorer, et se conduisirent avec Laurent comme à l'ordinaire.

Cependant, comme le commerce de galanterie allait toujours son train, et qu'il pouvait en résulter des

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suites fâcheuses pour leur sœur, ils se lassèrent d'attendre , et prirent le parti de le rompre pour jamais. Dans cette idée, ils engagèrent un jour leur commis d'aller se promener avec eux hors de la ville. Arrivés dans un lieu extrêmement solitaire, ils se jettent tout à -coup sur lui et le poignardent, avant qu'il ait le temps défaire la plus petite résistance. Après l'avoir enterré sans être vus de personne, ils retournèrent à Messine, où ils firent courir le bruit qu'il voyageait pour les affaires de leur commerce. On le crut facilement. Mais, comme il ne revenait pas, Isabeau , qui ne s'accommodait point de son absence , ne cessait de demander à ses frères quand est-ce quii serait de retour. Un jour qu'elle le demandait très-instamment : Que signifie donc ceci ? lui dit un de ses frères. Qu'as-tu à faire de Laurent, pour te montrer si empressée de le revoir? S'il t'arrive encore d'en parler, tu dois t'attendre à être traitée comme tu le mérites. Isabeau, intimidée par une réponse si brusque, et ne sachant à quoi attribuer cette menace , n'osa plus en demander des nouvelles ; mais elle ne cessait de penser à lui et de gémir sur la longueur de son absence. Elle l'appelait souvent pendant la nuit, et le conjurait de venir essuyer les larmes que le chagrin d'en être séparée lui faisait répandre. Elle était inconsolable 5 mais elle n'osait se plaindre à personne; l'image de son amant ne la quittait pas un seul instant. Une nuit, après avoir long-temps soupiré avec larmes sur une absence aussi cruelle , elle s'endormit. Le sommeil ne se fut pas plus tôt emparé de ses sens, qu'elle crut voir Laurent en personne, pâle, défait,

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vêtu d'habits déchirés et couverts de sang, et lui entendre dire ces propres mots : Hélas! ma chère Isabeau, c'est vainement que tu m'appelles et que tu te tourmentes , en me reprochant ma longue absence. Apprends, ma chère amie, que je ne peux plus revenir : tes frères m'ont tué le dernier jour que tu me vis. Et, après lui avoir indiqué le lieu où ils l'avaient enterré, il disparut.

La jeune fille, à son réveil, crut à son songe comme à un article de foi, et se mit à pleurer amèrement. Lorsqu'elle fut levée, elle fut tentée d'en parler à ses frères , mais , après réflexion, elle n'en fit rien, de ijeur de les aigrir davantage. Elle résolut de se rendre seulement à l'endroit désigné pour voir si celui qui lui avait apparu était réellement mort. Ayant obtenu de ses frères la permission d'aller se promener hors de la ville avec son ancienne femme de chambre, elle va tout droit en ce lieu. Son premier soin est de chercher la terre qui paraissait le plus fraîchement remuée. Elle s'arrête et creuse dans l'endroit où elle aperçoit une petite éminence. Elle ne fouille pas longtemps sans trouver le corps de son cher amant, qui n'était encore ni corrompu ni défiguré, et voit alors avec douleur son songe réalisé. Ce triste spectacle renouvela ses gémissemens et ses larmes-, mais, jugeant que ce n'était pas là un lieu à s'abandonner au chagrin , elle suspendit ses sanglots pour songer à ce qu'elle devait faire du corps de son amant. Elle l'eût enlevé, si elle l'eût pu, pour le faire enterrer honorablement. Dans 1 impossibilité d'exécuter ce projet,

elle lui coupa la tète avec son couteau, l'enveloppa d'un mouchoir, la mit dans le tablier de sa domestique, et s'en retourna au logis, après avoir recouvert de terre le reste du corps. Arrivée dans sa chambre avec cette tète, elle la baisa mille fois et l'arrosa de ses larmes. Ne sachant comment la soustraire aux regards de ses frères, elle s'avisa de la mettre dans un de ces grands vases où l'on plante de la marjolaine ou d'autres fleurs odoriférantes. Elle commença par l'envelopper d'un beau mouchoir de soie, la couvrit ensuite de terre, et y planta dessus un très-beau basilic salernitain, dans 1 intention de ne l'arroser jamais que d'eau de rose , ou d'eau de fleurs d'oranger, ou de ses larmes. Elle ne se lassait point de regarder ce pot chéri qui renfermait les restes précieux de son cher Laurent. Elle pleurait quelquefois si abondamment, que le basilic, sur lequel elle se penchait, en était inondé.

Les soins continuels qu'elle en prenait le firent croître a vue d'oeil, et le rendirent plus beau et plus odoriférant. Isabeau, au contraire, dépérissait tous les jours ; ses yeux étaient enfoncés, son visage devint maigre et décharné 5 en un mot, sa figure parut aussi hideuse qu'elle avait été agréable. Ses frères, surpris d'un si grand changement, apprirent, d'une de leurs voisines qui avait souvent aperçu de sa fenêtre cette amante infortunée, qu'elle ne cessait de gémir et de pleurer devant un vase qu'elle ne quittait point. Ils lui en firent des reproches ; et , voyant qu'elle ne laissaU pas de continuer, ils trouvèrent moven de le lui dérober. La pauvre fille, ne le voyant plus, le demanda avec

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les plus vives instances. On ne crut pourtant pas devoir le lui rendre-, ce qui lui causa tant de douleur, qu'elle tomba dangereusement malade. Elle ne fit que demander son vase durant sa maladie. Ses frères , surpris d'un attachement si singulier, voulurent voir ce qu'il y avait dedans. Ils ôtent la terre, et trouvent une tête de mort. Elle n'était pas encore assez pourrie pour ne pas reconnaître à ses cheveux bouclés que c'était celle de Laurent. Il est aisé de se figurer leur étonnement. La peur qu'ils eurent que leur crime ne fût découvert les determina à enterrer cette tête et à sortir promptement de Messine. Ils se retirèrent secrètement à Naples, et laissèrent leur sœur Isabeau en proie à sa propre douleur. Cette pauvre fille, qui ne cessait de demander son vase, mourut bientôt après. Le genre de sa mort, la disparition de ses frères, et quelques indiscrétions de la femme qui l'avait accompagnée dans l'endroit où Laurent avait été enterré, rendirent la chose presque publique , et l'on fit sur cette aventure une romance qu'on chante encore aujourd'hui 5 c'est celle qui commence ainsi :

Quel est le mortel inhumain Qui m'a volé sur ma fenêtre Le Basilic salernitain ?

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