LA PUNITION ESQUIVÉE
L'aimable Philoméne eut à peiue achevé de conter son histoire, que Dioneo , son plus proche voisin, n'attendit pas les ordres de la reine pour prendre la parole, et voici de quelle manière il debuta :
Votre intention , en contant des histoires , est de passer agréablement le temps ; chacun de nous est dès lors libre, mes belles dames, de dire celle quii croit la plus propre à vous égaver. Tel était le sentiment de notre reine avant qu'elle fût revêtue de son autorité v et je n imagine pas quelle ait changé d'avis à cet égard. J'oserai donc , sans craindre le moindre blâme , vous en raconter une plus gaie que celles que vous venez d'entendre. Vous avez vu par quels sages conseils Jean de Chevignv parvint à convertir Abraham, et avec quelle présence desprit le juif Melchisedec sut se garantir des surprises de Saladiu -, vous allez voir à présent par quelle
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adresse un moine esquiva une punition très-dure, qu'il
avait peut-être méritée.
À Lunigiaijfe, pays voisin du notre, se trouve un monastère dont les religieux étaient autrefois, plus qu aujourd hui encore , sii est possible , un exemple de dévotion et de sainteté. Parmi eux vivait un jeune moine en qui les veilles, l'abstinence , la prière, ne pouvaient éteindre les feux d'une imagination trop vive. Etant un jour sottijilrj heure de midi, pendant que les autres moines faisaient leur méridienne, et se promenant seul autour de l'église, située dans un lieu solitaire, il aperçut une jeune villageoise occupée à cueillir des herbes dans les champs. La rencontre de cette fille, jolie à croquer et dune taille charmante, fit sur lui la plus vive impression. 11 1 aborde , lie conversation avec elle, lui conte des douceurs, et ne tarde pas à se faire écouter ivec plaisir. 11 la mène dans le couvent, et l'introduit dans sa cellule, sans être aperçu de personne. Dans Pardeur d un premier sentiment, on néglige souvent les précautions de la prudence. Nos deux amans firent comme tous ceux de leur âge, ils oublièrent les argus, le monde entier, pour ne penser quà eux et à leur amour. Aussi F abbé, qui après avoir fini son somme, se promenait tranquillement dans le dortoir, fut frappé , en passant devant la cellule, du genre de bruit qu'il y entendit. 11 s'approche doucement de la porte, prête une oreille curieuse, cl distingue clairement la voix d'une femme.
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Son premier mouvement fut de se faire ouvrir ; mais il se ravisa, et comprit quii valait beaucoup mieux, de toute façon , quii attendît la sortie du jeune frère.
Quoique celui-ci fut fort occupé, et que le plaisir l'eut presque mis hors de lui-même, il crut, dans un intervalle de repos, entendre quelques mouvemens de pieds dans le corridor. Il court vite, sur la pointe des siens à un petit trou, et aperçoit l'abbé. IN e doutant point quii n'eût tout entendu, il se crut perdu. La seule idée des reproches et de la punition qu'il allait subir le faisait trembler. Mais, sans laisser apercevoir son trouble et sou chagrin à sa maîtresse, il cherche dans sa tête un expédient pour se tirer aux moindres frais de cette cruelle aventure. Après avoir un peu réfléchi, il en trouva un assez adroit, mais plein de malice, qui lui réussit à merveille. Feignant de ne pouvoir garder plus longtemps la jeune paysanne : Je vais, lui dit-il, m'occuper des moyens de te faire sortir d ici sans être vue d âme qui vive; ne fais point de bruit et n aies aucune crainte; je serai bientôt revenu. Le moine sort, ferme la porte à double tour, va droit à la chambre de labrjé, lui remet la clef de sa cellule, ainsi que chaque religieux le pratique avant de sortir du couvent, et lui dit d'uu air fort tranquille : 11 ne m'a pas été possible, ce matin, de faire transporter tout le bois qu'on a coupé dans la iorêt, permettez- moi, mon révérend père, d'aller de ce pas faire apporter le reste.
Cette démarche prouva à 1 abbé que le jeune moine ne se doutait de rien. Charmé de son erreur, il Gt semblant de tout ignorer, prit la clef, cl lui donna permis-
sion d'aller au bois. Dès qu'il l'eut perdu de vue, il rêva au parfi qu'il devait prendre. Sa première ide'e fut d'ouvrir la chambre du coupable en présence de tous les moines, afin qu'ils ne fussent pas ensuite étonnés de la punition sévère qu'il lui ferait subir: mais réfléchissant que la fille pouvait appartenir à d honnêtes gens, et que même ce pouvait être une femme mariée dont l'époux méritait des égards, il crut devoir, avant toutes choses, aller lui seul l'interroger. Il va donc trouver la belle prisonnière, et, ayant ouvert la cellule avec précaution, il entre et ferme la porte sur lui.
A sa vue, la fille fut tout interdite, toute honteuse, et, redoutant quelque terrible affront, se mit à pleurer. L'abbé, qui la regardait du coin de l'oeil, étonné de la trouver si jolie, fut touché de ses larmes; et, l'indignation faisant place à la pitié, il n'eut la force de lui adresser aucun reproche. Le démon est toujours aux trousses des moines : il profite d'un moment de faiblesse pour tenter ce pieux abbé et réveiller en lui des feux depuis long-temps amortis par lâge et les austérités. Il lui présente l'image des plaisirs qu'a goûtés son jeune confrère-, et bientôt, malgré les rides de lâge, le saint religieux, éprouvant le désir d'en goûter de pareils, se dit à luimême : Pourquoi me priverai-je d'un bien qui s'offre à moi ? Je souffre assez de privations sans y ajouter encore celle-là. Ma foi, cette fille est charmante? Pourquoi n'essaierais-je point de la conduire à mes fins? Qui le saura? Qui pourra jamais en être instruit ? Péché secret est à demi p.udonnc. Profitons donc dune fortune qui ne se représentera peut-être jamais, et ne dédaignons point un
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plaisir que le ciel nous envoie. 11 s'approche de la belle affligée, prend un tout autre air que celui qu'il avait en entralnt, et la prie, avec douceur, de ne point se clngriner : Cessez vos pleurs, mon enfant, je comprends que vous avez été séduite : ne craignez point que je vous fasse aucun tort-, j'aimerais mieux m'en faire à moi-même. 11 la complimenta ensuite sur sa taille , sur sa figure, sur ses beaux yeux, et il s'exprima de manière à lui laisser entrevoir sa passion. La fille, qui n'était ni de fer ni de diamant, et qui peut-être était résolue à tout plutôt que de laisser ravir sa réputation , se soumit humblement à sa destinée. L'abbé profite de sa facilité pour lui faire mille caresses et lui donner mille baisers plus passionnés les uns que les autres. Il l'attire ensuite près du lit, et, dans l'espoir de lui inspirer de la hardiesse, il y monte le premier. Il la prie, la sollicite de suivre son exemple, ce quelle fit, après quelques petites simagrées. Mais, sous prétexte de ne point la fatiguer par le poids de sa révérence, qui, à la vérité, se rapportait parfaitement à sa haute dignité, le vénérable père se soumit à une dépendance que les hommes laissent ordinairement aux dames.
Cependant le jeune moine n'était point allé au bois , il n'en avait fait que le semblant , et s'était caché dans un endroit peu fréquenté d.u dortoir. Il n'eut pas plus tôt vu son supérieur entrer dans la cellule, qu'il fut délivré de toutes ses craintes. Il s'approcha doucement de la porte, et vit, par un petit trou, connu de lui seul, tout ce qui se passa entre la fille et le très-révérend père.
Lorsque l'abbé en eut fini avec la jeune villageoise ,
il la quitta , referma la porte à clef et se retira dans sa chambre. Peu de temps après , sachant que le moine était dans le couvent, et croyant bonnement quii revenait du bois, il l'envoya chercher, dans l'intention de le réprimander vivement et de le faire mettre en prison, pour se délivrer d'un rival , et jouir seul de sa conquête. Dès quii le vit entrer, il prit un visage sévère, et, après lui avoir lavé la tête d'importance, lui apprit la punition qu il lui réservait. Le jeune moine lui répondit sans se déconcerter : Mon très-révérend père, je ne suis pas assez ancien dans l'ordre pour en connaître encore toutes les règles. Vous m'avez bien enseigné les jeûnes et les vigiles j mais vous ne m'aviez point encore dit que les enfans de Saint-Benoît dussent donner aux femmes la prééminence et s'humilier sous elles : je le sais à préseut, et je vous promets de ny manquer jamais à l'avenir, si vous me pardonnez une première erreur.
Le père abbé , qui n'était pas sot, comprit tout de suite qu'il avait affaire à plus forte partie. Honteux de sa propre faute , et n'osant lui faire subir une punition quii méritait aussi bien que le jeune frère, il lui pardonna de bon cœur, et lui imposa silence sur le passé. Us prirent ensemble des mesures pour faire sortir en secret la fille du monastère, et vraisemblablement pour l'y faire rentrer.
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