LES GELINOTTES
En écoutant la nouvelle de Dioneo , les dames ne purent d'abord s'empêcher de rougir jusqu'aux yeux. Plusieurs furent tentées de l'arrêter ; mais , se regardant ensuite les unes les autres , peu s'en fallut qu'elles n'éclatassent de rire. Elles se retinrent pourtant , et écoulèrent le reste avec un sérieux pénible. Mais, quand le récit en fut achevé, elles reprochèrent au narrateur son peu de retenue, et lui firent entendre quii ne conveuait point de conter de pareilles histoires devant des femmes. Après quoi la reine, se tournant vers Flamette assise sur l'herbe à côté de lui , commanda à toute 1 assemblée le silence et l'attention | et cette dame . sans se faire prier davantage , commença de la sorte , avec un visage riant :
Je suis charmée que la nouvelle de Dioneo nous ait mis Mir le chapitre des reparties ingénieuses. Je vais vous en rapporter une, faite par une femme de qualité, dont
y6 CONTES
l'exemple vous montrera que si les hommes donnent une preuve d'esprit et de sens en adressant leurs hommages au-dessus deux, ïé's femmes ne sauraient;', au contraire, trop se garantir de l'amour des hommes supérieurs à elles par le rang ou la naissance»
Le marquis de Montferrat * fut un des plus grands et des plus valeureux capitaines de son temps. Elevé, par son mérite, à la dignité de gonfalonier de l'église *, il fut obligé , en cette qualité, de faire le voyage de la Terre- Sainte, avec une nombreuse armée de croisés. Un jour qu'on parlait de ses hauts faits à la cour de Philippe-Ie- Borgne 3, roi de France, un courtisan s'avisa de dire qu il
* Boccace veut parler ici de Conrad, marquis de Montferrat, prince de Tyr, qui , après s'être signalé dans les guerres d'Italie . en faveur du pape, contre Frédéric, crut devoir joindre à ses exploits quelques entreprises contre les infidèles» et partit pour la Palestine a la tête de plusieurs chevaliers, en 1 186. Mais l'amour du jeune roi de France pour la marquise , et sa visite à Montferrat , sont une pure fiction : l'histoire fait foi que Conrad ne se maria qu'a Constantinople avec Théodora , sœur de l'empereur Isaac Lange, et plus tard, à Tyr, avec Isabelle, fille d'Amaury, mort roi de Jérusalem , en 1 1 73.
Conrad fut assassine a Tyr, vers la fin de l'année 1 19a, les uns disent à l'instigation de Richard, roi d'Angleterre.
2 Les papes donnèrent le titre de genfaloniers de l'église aux protecteurs qu'ils établirent dans les principales villes du patrimoine de saint Pierre, depuis les guerres contre les empereurs.
3 II est évidemment ici question de Philippe - Auguste, qui
n'y avait pas sous le ciel une union plus assoli ie que celle du marquis et de la marquise sa femme ; et qu'autant le mari l'emportait par ses grandes qualités sur les autres guerriers, autant l'épouse était supérieure aux autres femmes par sa beauté et sa vertu.
Ces paroles firent une telle impression sur l'esprit du roi , que , sans avoir jamais vu la marquise , il conçut dès ce moment de L'amour pour elle. Sur le point de partir lui-même pour la Palestine , il résolut de ne s embarquer qu'à Gènes , pour avoir occasion , chemin faisant , de passer par JYlontferrat , et d'y voir cette belle personne. Il se flattait qu'à la faveur de l'absence du mari , il pourrait obtenir d'elle ce qu'il désirait.
Philippe ne tarda pas à exécuter son projet. Après avoir fait prendre les devans à ses équipages, il se mit en route avec une petite suite de gentilshommes. A une journée du lieu qu'habitait la marquise , il lui envoya dire qu'il irait dîner le lendemain chez elle. La dame, prudente et sage , répondit qu'elle était très-sensible à cet honneur, et qu'elle ferait de son mieux pour le bien recevoir. Cette visite , de la part d'un si grand monarque qui ne pouvait ignorer l'absence de son mari , parut d'abord l'inquiéter. Elle n'en devinait pas le motif, mais, après y avoir un peu rêvé , elle ne douta point que la réputation de sa beauté ne lui attirât cette distinction. Cependant , pour soutenir la dignité de son rang , elle réso-
s'embarqua eu effet a Gènes, en 1190, pour la troisième croisade. Mais je ne vois pas pourquoi Boccace lui donne le surnom de Borgne, qu'aucun de nos historien? ne lui a attribué.
lut de lui rendre tous les honneurs possibles. Elle assembla en conseil les gentilshommes du canton , en les assurant cm elle s en réferait entièrement à eux pour Tordre et la pompe de la cérémonie-, mais elle ne voulut confier à personne le soin du festin ni le choix des mets qui devaient être servis. Elle donna ordre d'acheter toutes les gelinottes ! qu'on pût trouver, et commanda à ses cuisiniers de les déguiser de leur mieux, et d'en faire plusieurs services sans y ajouter aucune autre viande.
Le roi ne mauqua pas d'arriver le lendemain, comme il l'avait annoncé , et fut honorablement reçu de la marquise. Enchanté de l'accueil qu'elle lui Ht, ébloui de sa rare beauté , si fort au-dessus de tous les éloges de la renommée, il ne put contenir dans son cœur l'amour qui le dévorait. 11 la combla de flatteries et de protestations passionnées , faibles expressions encore des feux qu il éprouvait. Pour se délasser, il se retira ensuite dans l'appartement qu'on lui avait préparé -, et , l'heure du dîner étant venue, sa majesté et la marquise se mireut seuls aune même table.
La bonne chère, les vins choisis et excellens, le plaisir d'être auprès d'une belle femme qu'il ne se lassait point de regarder, transportaient le roi. S'étant toutefois aperçu , à chaque service, qu'on ne lui servait que des poules préparées, à la vérité , de diverses manières , il parut un peu surpris de cette affectation. 11 avait remarqué que le pays produisait d'autres espèces de volailles et même du gibier, et il ne pouvait douter qu'il n'eût dépendu de
1 Jeunes poules engraissées dans une basse-cour.
DE BOCCATE. 79
la dame de lui en faire servir. L'esprit de galanterie qui le conduisait l'empêcha néanmoins de témoigner aucun mécontentement. Il se félicita même de trouver, dans cette multiplicité de mets composés d'une seule et même viande, l'occasion de hasarder quelques gentillesses auprès de la marquise. Madame , lui dit-il avec un air riant , estce que dans ce pays seulement les poules naissent sans coq? faisant sans doute allusion à celte quantité de poules, où il n'avait trouvé ni poulet ni chapon. Non , sire, lui répondit sur-le-champ et avec courage madame de Muntferrat •, mais les femmes y sont faites comme partout ailleurs , malgré la difféjeJice;..qUe njettent entre elles les hahits et les dignités.
Le roi , sentant toute la force de cette réponse , comprit alors le dessein que s'était proposé la marquise en lui taisant servir tant de gélinotles. Dès ce moment il se tint pour battu, et, jugeant sagement quii se compromettrait en vain par de nouvelles attaques, il décida, en prudent capitaine , qu une prompte retraite était le parti le plus sûr et le plus honorable. 11 ne fut pas plus tôt sorti de table, qu'emportant avec lui une passion sans espoir, il remercia tristement la marquise des honneurs quii en avait reçus , et reprit aussitôt la route de Gènes.
8o CONTES
vwvvwvvwv
vvvvvv\vvvv\vvvvvvv\vvv\v^^A^v\vvvv\\vvvvv\v^v*vvv^\^vv^^vv^\vvv\\vvw
HOVraULB ?iu